Chant D’une Nuit D’été

Le soir de la Saint-Jean,

À la minuit dorée,

Dans le bonheur des champs,

Je me suis égarée.
Dans le pré le plus fol

J’ai rencontré l’Année.

Le chant du rossignol

À minuit l’a menée.
De chèvrefeuille blond

La tête couronnée,

L’Année aux cheveux longs,

De lune environnée
Le Roi de l’An parti

Pour sa grand-chevauchée,

Le Soleil du midi

Tout le jour l’a cherchée.
Voici le soir d’amour,

La belle s’est levée

Le Roi qui fait le tour

Du monde l’a trouvée.
« Arrête, ô mon cheval !

J’ai ma route oubliée

Voici ma mie au val.

Ma belle mariée.  »
Le Roi sous la douceur

Du saule l’a baisée.

Il prend son doigt en fleur

Dans l’anneau d’épousée.
La nuit de la Saint-Jean,

À la minuit passée,

Sous le saule d’argent

Il la tient embrassée.
..
Mais au bout de la nuit

– Quels pleurs m’ont appelée ?

J’entends la nuit qui fuit,

J’entends l’heure écoulée,
Et le trot du cheval,

Qu’emporte la journée

Et le frisson du val,

Et l’herbe abandonnée,
Et la douceur des mois

Jour à jour en allée,

Et la douleur des voix

D’automne inconsolées
J’entends l’amant qui part,

J’entends pâlir l’Année,

Des fols cheveux épars,

Sa couronne fanée
« Soleil, ô mon époux,

Toute à vous enlacée,

Le temps qui tourne en vous

Hors de vous m’a chassée !
– Que faites-vous, ma mie ?

– Hors de vous je m’en vais.
– Où courez-vous, ma mie ?

– Me perdre au temps mauvais.
– Qui vous conduit, ma mie ?

– Le vent qui ne sait où.
– Que cherchez-vous, ma mie ?

– Un lieu sans moi ni vous.
– Qu’attendez-vous, ma mie ?

– Votre cœur un instant

Pour y quitter ma vie,

Pour vous pleurer dedans.
Un instant sous le saule,

Le plus long, le plus court,

Au creux de votre épaule,

Pour un mourir toujours. « 

Chèvre-feuille

La belle Chèvre-Feuille

Fleurit à la Saint-Jean,

Au temps où l’Amour cueille

Toutes les fleurs des champs.
Elle a bondi plus vive

Qu’un petit chevreau blanc :

 » Qui me fera captive ?

Est-ce un de ces galants ?  »
S’élance sur la haie,

Les cornes en avant ;

Du haut de l’épinaie

A nargué ses amants :
A monté sur la tête

Du houx le plus méchant ;

A grimpé jusqu’au faîte

Du chêne le plus grand.
Sur la plus haute branche

A rencontré le vent,

Et le ciel qui se penche,

Et le Bon Dieu dedans
Voici passer octobre

Que fait-elle à présent ?

 » Dis-moi, dis, rouge-gorge,

L’as-tu vue en volant ?
As-tu de ses nouvelles

Que rapporte le vent ?

– Chèvre-Feuille, la belle,

Est entrée au couvent.
Dans le buisson qui veille

Et voit l’hiver venant,

Elle est dans sa chapelle

D’épine et de tourment.
Sur son chapelet rouge

Aux grains couleur de sang,

Elle pri’ pour la route

Et pour tous les passants. « 

M’en Allant Par La Bruyère

À Denise.
M’en allant par la bruyère

– Buisson rouge, buisson blanc

Pour cueillir la fleur dernière

Qui pousse au milieu du vent.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
Passant vers la clématite

– Le rouge-gorge est dedans

J’ai rencontré la nourrice

Qui mène au bois ses enfants.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
Les trois plus beaux vont derrière,

Les trois plus gais vont devant,

Mais la petite dernière

Traîne le pied marchant.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
Passant par le champ de trèfle

– Ses frères sont loin du champ

Elle baisse un peu la tête,

Elle s’arrête en pleurant.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
 » Viens-t’en, ma petite rose,

Ma mie, avec moi viens-t’en.

Nous rattraperons les autres

À travers les pays grands.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
 » Donne-moi ta main sauvage

Qui tient une fleur au vent;

Donne-moi ton doux visage

Et ton joli cœur battant.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
 » Donne-moi ton cœur qui tremble

Avec son chagrin dedans;

Nous le porterons ensemble

Sous mon grand manteau flottant.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
 » Et j’endormirai ta peine

Le long des bois en chantant.

Ta peine d’aujourd’hui même

Et celles des autres temps.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.
 » La plus vive, la plus folle

Qui sort du monde au printemps

Et celle qui vient d’automne

Pour faire mourir les champs.

Buisson rouge, buisson jaune, buissons au loin buissonnant.

Chant Au Bord De La Rivière

La rivière qui n’est jamais finie,

Qui coule et ne reviendra jamais,

L’eau sans retour ni pardon m’a punie

Mais je ne sais pas ce que j’ai fait.
J’avais dans les mains, j’avais un cœur d’homme

– Je ne savais pas ce que je l’avais

Léger sur mes doigts comme une souffle, comme

Un brin tiède et fol duvet.
Comment si tard en mes mains sauvages,

Si prompt, si doux, avait-il volé ?

Et ces mains au vent, ces mains que ravage

L’automne, au vent l’ont laissé aller
La rivière qui fuit dès qu’elle arrive,

Pleine sans fin d’amour offensé,

Sans fin repousse et chasse la rive

Où ma grand’faute aura commencé.
Tout le long de l’eau je cherche ma faute

Pour pleurer dessus et la laver,

Mais tout le long de l’eau l’herbe est si haute

Que je ne peux pas la retrouver.
Ce cœur en mes mains volant, ce cri tendre,

Où l’ai-je .égaré ? Je l’aimais tant

Que je n’osais pas tout à fait le prendre

Ni le toucher qu’à peine en chantant.
Que j’avais peur de me dire un mensonge,

De le croire à moi, de l’éveiller

En le serrant trop, comme un cœur de songe

Qui n’est pas sûr et va s’effeuiller.
Je ne le tenais par un fil qu’à peine

Un fil Le vent l’a peut-être usé ?

Peut-être en tremblant de joie incertaine

Est-ce en tremblant que je l’ai brisé ?
Que je l’ai perdu ce cœur mien, pareille

À celle, ô Dieu ! qui fait un faux pas

Et laisse tomber un soir sa merveille

Son fils unique en l’eau qui s’en va,
En l’eau qui fuit, fuit, sans vouloir entendre,

L’eau que nul cri ne peut rappeler,

Et l’eau qui court, court, pour ne jamais rendre

Le flot où s’est l’amour en allé
Je cours le long de l’eau toute l’année

Pour la rattraper Le temps se tait.

Le ciel ne dit rien Je suis retournée

Jusque dans l’homme où ce cœur était.
Mais je n’ai rien vu qu’un homme rapide

Qui s’éloignait en pressant le pas,

Un homme, un absent, où mon nom est vide

Et dont la voix ne me connaît pas.
La rivière qui n’est jamais finie,

Qui passe et ne reviendra jamais,

L’eau qui fuit pour toujours, l’eau m’a punie

Ah ! pour toujours, hier, qu’ai-je fait ?

Chant Dans Le Vent

À Yves-Gérard Le Dantec
Le vent emporte au loin sa fille qui pleure,

Le vent va la cacher loin dans son pays,

Le vent que la terre et le ciel ont trahi

Fuit sans terre ni ciel, fuit vers sa demeure.
Il fuit parmi les collines effrayées.

Par les blés tourmentés, les seigles Il fuit

En vain la petite église agenouillée

Sur les chaumes se voue à prier pour lui.
Il fuit les prés, l’étang, la lande, il s’enfonce

Dans la grande mélancolie au long soir

Où nul n’est entré derrière les bois noirs,

Où se perd l’écho sans donner de réponse.
Il fuit où ne sait plus personne. C’est là,

Quelque part dans une angoisse qu’il traverse,

C’est là que tout bas, plaintivement, il berce

Sa fille qui va mourir du mal qu’elle a.
C’est là que d’une haleine pas entendue,

Il caresse, il chante avec un cri fermé,

Il endort à mi-voix sa fille perdue

Dont le chagrin jamais ne sera calmé.
.
Mais voici des chasseurs entre les feuillages.

Pour chercher le nid du vent ils sont partis.

Ils sont montés haut sur le plateau sauvage

Où meurt le sentier qui n’a plus de petits.
Ils veulent aller prendre en la solitude

Le secret du pays âpre, mais le vent

Farouche, le vent, de toutes ses mains rudes,

Leur barre l’espace autour de son enfant.
Il oppose à leur marche ses mains hurlantes,

Il retourne leur route, il dresse contre eux

Un mur désespéré d’ailes violentes,

Part, au loin s’appelle et revient plus nombreux.
Il pousse les bois sur eux, il fonce, crie,

Leur jette aux yeux les ifs, les buissons de houx,

Il refoule avec les branches en furie

Leurs aventureux visages à grands coups.
Et leur chemin aveugle perd pied, chavire

Le vent fuit Il emporte à travers le temps

Sa fille dans son manteau qui se déchire,

Sa Douleur chérie où le soir pleure tant.
Il fuit, épars, il fuit Nul ne le retrouve,

Nul n’arrive jamais au nid qu’il défend,

Où loin de la terre et loin du ciel il couve

Sous un soupir la longue mort de son enfant.
Ô vent pâle, grand vent de mon pays triste,

Veux-tu pas en pleurant m’aller perdre aussi

Comme un petit oiseau sans nom qui n’existe

Que très peu dans un silence loin d’ici ?
Veux-tu pas m’aller cacher ? Je suis en fuite.

Je chantais dans un bois noir, mais le sentier

Des chasseurs s’est mis soudain à ma poursuite.

Ils prétendent me voir le cœur tout entier.
Ils veulent s’emparer du nid de mon âme.

Mais nul ne le trouvera peut-être un seul

Ils entendront la pie en l’air qui réclame

Beaucoup de place autour de tous les tilleuls.
Ils s’égaieront par là de chansons et d’autres,

Mais nul n’atteindra le lointain battement

De celle qui n’a pas de frère, la nôtre,

Celle douce entre les douces tristement.
Celle qui tremble trop pour être entendue,

Si tendre qu’un seul, qui ce soir remuerait

Le feuillage où palpitante elle s’est tue,

D’un regard, d’un seul à peine, la tuerait.
.
C’est ma petite fille qu’on m’a brisée,

Que le sanglot du vent me rapporte ici,

Celle qui n’est ce soir jamais apaisée

Et qu’en vain je calme en mon cœur obscurci.
Ah ! ne laisse plus personne approcher d’elle,

Vent sauvage ! Attends qu’elle ait un peu dormi.

Plus personne Entoure-la de sombres ailes

Plus personne, ô vent, surtout pas un ami.
Ne laisse plus personne rompre ce somme

Où se plaint tant d’ombre, où tant de rêve a peur

Ah ! plus un ami surtout ! Rien n’est lourd comme

Le pas trop léger d’un ami sur le cœur.
Chasse tous les chemins hors de sa détresse,

Et le ciel, et les nuages, mais son ami,

Lui si doux écarte-le d’une caresse

Qui loin, loin, repousse et retient à demi.
Prends-le dans ton souffle et l’implore, et l’entraîne

Par les pays grands pour qu’il ne passe plus,

Plus jamais sur le seuil où j’endors la peine

De ma fille en pleurs qui n’a pas de salut.
Où, pauvre nourrice vaine, je murmure

Sur mon enfant que rien ne peut plus guérir

Un air à voix lasse, entrecoupée, obscure,

Pour aider le temps long qu’elle passe à mourir.
1925