Cantiques Des Colonnes

A Léon-Paul Fargue.

Douces colonnes, aux

Chapeaux garnis de jour,

Ornés de vrais oiseaux

Qui marchent sur le tour,
Douces colonnes, ô

L’orchestre de fuseaux!

Chacun immole son

Silence à l’unisson.
-Que portez-vous si haut,

Égales radieuses?

-Au désir sans défaut

Nos grâces studieuses!
Nous chantons à la fois

Que nous portons les cieux!

Ô seule et sage voix

Qui chantes pour les yeux!
Vois quels hymnes candides!

Quelle sonorité

Nos éléments limpides

Tirent de la clarté!
Si froides et dorées

Nous fûmes de nos lits

Par le ciseau tirées,

Pour devenir ces lys!
De nos lits de cristal

Nous fûmes éveillées,

Des griffes de métal

Nous ont appareillées.
Pour affronter la lune,

La lune et le soleil,

On nous polit chacune

Comme ongle de l’orteil!
Servantes sans genoux,

Sourires sans figures,

La belle devant nous

Se sent les jambes pures.
Pieusement pareilles,

Le nez sous le bandeau

Et nos riches oreilles

Sourdes au blanc fardeau,
Un temple sur les yeux

Noirs pour l’éternité,

Nous allons sans les dieux

À la divinité!
Nos antiques jeunesses,

Chair mate et belles ombres,

Sont fières des finesses

Qui naissent par les nombres!
Filles des nombres d’or,

Fortes des lois du ciel,

Sur nous tombe et s’endort

Un dieu couleur de miel.
Il dort content, le Jour,

Que chaque jour offrons

Sur la table d’amour

Étale sur nos fronts.
Incorruptibles soeurs,

Mi-brûlantes, mi-fraîches,

Nous prîmes pour danseurs

Brises et feuilles sèches,
Et les siècles par dix,

Et les peuples passés,

C’est un profond jadis,

Jadis jamais assez!
Sous nos mêmes amours

Plus lourdes que le monde

Nous traversons les jours

Comme une pierre l’onde!
Nous marchons dans le temps

Et nos corps éclatants

Ont des pas ineffables

Qui marquent dans les fables

Palme

A Jeannue.
De sa grâce redoutable

Voilant à peine l’éclat,

Un ange met sur ma table

Le pain tendre, le lait plat;

Il me fait de la paupière

Le signe d’une prière

Qui parle à ma vision:

-Calme, calme, reste calme!

Connais le poids d’une palme

Portant sa profusion!
Pour autant qu’elle se plie

À l’abondance des biens,

Sa figure est accomplie,

Ses fruits lourds sont ses liens.

Admire comme elle vibre,

Et comme une lente fibre

Qui divise le moment,

Départage sans mystère

L’attirance de la terre

Et le poids du firmament!
Ce bel arbitre mobile

Entre l’ombre et le soleil,

Simule d’une sibylle

La sagesse et le sommeil.

Autour d’une même place

L’ample palme ne se lasse

Des appels ni des adieux

Qu’elle est noble, qu’elle est tendre!

Qu’elle est digne de s’attendre

À la seule main des dieux!
L’or léger qu’elle murmure

Sonne au simple doigt de l’air,

Et d’une soyeuse armure

Charge l’âme du désert.

Une voix impérissable

Qu’elle rend au vent de sable

Qui l’arrose de ses grains,

À soi-même sert d’oracle,

Et se flatte du miracle

Que se chantent les chagrins.
Cependant qu’elle s’ignore

Entre le sable et le ciel,

Chaque jour qui luit encore

Lui compose un peu de miel.

Sa douceur est mesurée

Par la divine durée

Qui ne compte pas les jours,

Mais bien qui les dissimule

Dans un suc où s’accumule

Tout l’arôme des amours.
Parfois si l’on désespère,

Si l’adorable rigueur

Malgré tes larmes n’opère

Que sous ombre de langueur,

N’accuse pas d’être avare

Une Sage qui prépare

Tant d’or et d’autorité:

Par la sève solennelle

Une espérance éternelle

Monte à la maturité!
Ces jours qui te semblent vides

Et perdus pour l’univers

Ont des racines avides

Qui travaillent les déserts.

La substance chevelue

Par les ténèbres élue

Ne peut s’arrêter jamais

Jusqu’aux entrailles du monde,

De poursuivre l’eau profonde

Que demandent les sommets.
Patience, patience,

Patience dans l’azur!

Chaque atome de silence

Est la chance d’un fruit mûr!

Viendra l’heureuse surprise:

Une colombe, la brise,

L’ébranlement le plus doux,

Une femme qui s’appuie,

Feront tomber cette pluie

Où l’on se jette à genoux!
Qu’un peuple à présent s’écroule,

Palme! irrésistiblement!

Dans la poudre qu’il se roule

Sur les fruits du firmament!

Tu n’as pas perdu ces heures

Si légère tu demeures

Après ces beaux abandons;

Pareille à celui qui pense

Et dont l’âme se dépense

À s’accroître de ses dons!

Ébauche D’un Serpent

A Henri Ghéon.
Parmi l’arbre, la brise berce

La vipère que je vêtis;

Un sourire, que la dent perce

Et qu’elle éclaire d’appétits,

Sur le Jardin se risque et rôde,

Et mon triangle d’émeraude

Tire sa langue à double fil

Bête que je suis, mais bête aiguë,

De qui le venin quoique vil

Laisse loin la sage ciguë!
Suave est ce temps de plaisance!

Tremblez, mortels! Je suis bien fort

Quand jamais à ma suffisance,

Je bâille à briser le ressort!

La spendeur de l’azur aiguise

Cette guivre qui me déguise

D’animale simplicité;

Venez à moi, race étourdie!

Je suis debout et dégourdie,

Pareille à la nécessité!
Soleil, soleil! Faute éclatante!

Toi qui masques la mort, Soleil,

Sous l’azur et l’or d’une tente

Où les fleurs tiennent leur conseil;

Par d’impénétrables délices,

Toi, le plus fier de mes complices,

Et de mes pièges le plus haut,

Tu gardes le coeur de connaître

Que l’univers n’est qu’un défaut

Dans la pureté du Non-être!
Grand Soleil, qui sonnes l’éveil

À l’être, et de feux l’accompagnes,

Toi qui l’enfermes d’un sommeil

Trompeusement peint de campagnes,

Fauteur des fantômes joyeux

Qui rendent sujette des yeux

La présence obscure de l’âme,

Toujours le mensonge m’a plu

Que tu répands sur l’absolu,

Ô roi des ombres fait de flamme!
Verse-moi ta brute chaleur,

Où vient ma paresse glacée

Rêvaser de quelque malheur

Selon ma nature enlacée

Ce lieu charmant qui vit la chair

Choir et se joindre m’est très cher!

Ma fureur, ici, se fait mûre;

Je la conseille et la recuis,

Je m’écoute, et dans mes circuits,

Ma méditation murmure
Ô Vanité! Cause Première!

Celui qui règne dans les Cieux,

D’une voix qui fut la lumière

Ouvrit l’univers spacieux.

Comme las de son pur spectacle,

Dieu lui-même a rompu l’obstacle

De sa parfaite éternité;

Il se fit Celui qui dissipe

En conséquences, son Principe,

En étoiles, son Unité.
Cieux, son erreur! Temps, sa ruine!

Et l’abîme animal, béant!

Quelle chute dans l’origine

Étincelle au lieu de néant!

Mais, le premier mot de son Verbe,

MOI! Des astres le plus superbe

Qu’ait parlés le fou créateur,

Je suis! Je serai! J’illumine

La diminution divine

De tous les feux du Séducteur!
Objet radieux de ma haine,

Vous que j’aimais éperdument,

Vous qui dûtes de la géhenne

Donner l’empire à cet amant,

Regardez-vous dans ma ténèbre!

Devant votre image funèbre,

Orgueil de mon sombre miroir,

Si profond fut votre malaise

Que votre souffle sur la glaise

Fut un soupir de désespoir!
En vain, Vous avez, dans la fange,

Pétri de faciles enfants,

Qui de Vos actes triomphants

Tout le jour Vous fissent louange!

Sitôt pétris, sitôt soufflés,

Maître Serpent les a sifflés,

Les beaux enfants que Vous créâtes!

Holà! dit-il, nouveaux venus!

Vous êtes des hommes tout nus,

Ô bêtes blanches et béates!
À la ressemblance exécrée,

Vous fûtes faits, et je vous hais!

Comme je hais le Nom qui crée

Tant de prodiges imparfaits!

Je suis Celui qui modifie,

Je retouche au coeur qui s’y fie,

D’un doigt sûr et mystérieux!

Nous changerons ces molles oeuvres,

Et ces évasives couleuvres

En des reptiles furieux!
Mon Innombrable Intelligence

Touche dans l’âme des humains

Un instrument de ma vengeance

Qui fut assemblé de tes mains!

Et ta Paternité voilée,

Quoique, dans sa chambre étoilée,

Elle n’accueille que l’encens,

Toutefois l’excès de mes charmes

Pourra de lointaines alarmes

Troubler ses desseins tout-puissants!
Je vais, je viens, je glisse, plonge,

Je disparais dans un coeur si pur!

Fut-il jamais de sein si dur

Qu’on n’y puisse loger un songe!

Qui que tu sois, ne suis-je point

Cette complaisance qui poind

Dans ton âme lorsqu’elle s’aime?

Je suis au fond de sa faveur

Cette inimitable saveur

Que tu ne trouves qu’à toi-même!
Ève, jadis, je la surpris,

Parmi ses premières pensées,

La lèvre entr’ouverte aux esprits

Qui naissaient des roses bercés.

Cette parfaite m’apparut,

Son flanc vaste et d’or parcouru

Ne craignant le soleil ni l’homme;

Tout offerte aux regards de l’air

L’âme encore stupide, et comme

Interdite au seuil de la chair.
Ô masse de béatitude,

Tu es si belle, juste prix

De la toute sollicitude

Des bons et des meilleurs esprits!

Pour qu’à tes lèvres ils soient pris

Il leur suffit que tu soupires!

Les plus purs s’y penchent les pires,

Les plus durs sont les plus meurtris

Jusques à moi, tu m’attendris,

De qui relèvent les vampires!
Oui! De mon poste de feuillage

Reptile aux extases d’oiseau,

Cependant que mon babillage

Tissait de ruses le réseau,

Je te buvais, ô belle sourde!

Calme, claire, de charmes lourde,

Je dormirais furtivement,

L’oeil dans l’or ardent de ta laine,

Ta nuque énigmatique et pleine

Des secrets de ton mouvement!
J’étais présent comme une odeur,

Comme l’arome d’une idée

Dont ne puisse être élucidée

L’insidieuse profondeur!

Et je t’inquiétais, candeur,

Ô chair mollement décidée,

Sans que je t’eusse intimidée,

À chanceler dans la splendeur!

Bientôt, je t’aurai, je parie,

Déjà ta nuance varie!
(La superbe simplicité

Demande d’immense égards!

Sa transparence de regards,

Sottise, orgueil, félicité,

Gardent bien la belle cité!

Sachons lui créer des hasards,

Et par ce plus rare des arts,

Soit le coeur pur sollicité;

C’est là mon fort, c’est là mon fin,

À moi les moyens de ma fin!)
Or, d’une éblouissante bave,

Filons les systèmes légers

Où l’oisive et l’Ève suave

S’engage en de vagues dangers!

Que sous une charge de soie

Tremble la peau de cette proie

Accoutumée au seul azur!

Mais de gaze point de subtile,

Ni de fil invisible et sûr,

Plus qu’une trame de mon style!
Dore, langue! dore-lui les

Plus doux des dits que tu connaisses!

Allusions, fables, finesses,

Mille silences ciselés,

Use de tout ce qui lui nuise:

Rien qui ne flatte et ne l’induise

À se perdre dans mes desseins,

Docile à ces pentes qui rendent

Aux profondeurs des bleus bassins

Les ruisseaux qui des cieux descendent!
Ô quelle prose non pareille,

Que d’esprit n’ai-je pas jeté

Dans le dédale duveté

De cette merveilleuse oreille!

Là, pensais-je, rien de perdu;

Tout profite au coeur suspendu!

Sûr triomphe! si ma parole,

De l’âme obsédant le trésor,

Comme une abeille une corolle

Ne quitte plus l’oreille d’or!
 » Rien, lui soufflais-je, n’est moins sûr

Que la parole divine, Ève!

Une science vive crève

L’énormité de ce fruit mûr

N’écoute l’Être vieil et pur

Qui maudit la morsure brève

Que si ta bouche fait un rêve,

Cette soif qui songe à la sève,

Ce délice à demi futur,

C’est l’éternité fondante, Ève!  »
Elle buvait mes petits mots

Qui bâtissaient une oeuvre étrange;

Son oeil, parfois, perdait un ange

Pour revenir à mes rameaux.

Le plus rusé des animaux

Qui te raille d’être si dure,

Ô perfide et grosse de maux,

N’est qu’une voix dans la verdure.

-Mais sérieuse l’Ève était

Qui sous la branche l’écoutait!
 » Âme, disais-je, doux séjour

De toute extase prohibée,

Sens-tu la sinueuse amour

Que j’ai du Père dérobée?

Je l’ai, cette essence du Ciel,

À des fins plus douces que miel

Délicatement ordonnée

Prends de ce fruit Dresse ton bras!

Pour cueillir ce que tu voudras

Ta belle main te fut donnée!  »
Quel silence battu d’un cil!

Mais quel souffle sous le sein sombre

Que mordait l’Arbre de son ombre!

L’autre brillait, comme un pistil!

-Siffle, siffle! me chantait-il!

Et je sentais frémir le nombre,

Tout le long de mon fouet subtil,

De ces replis dont je m’encombre:

Ils roulaient depuis le béryl

De ma crête, jusqu’au péril!
Génie! Ô longue impatience!

À la fin, les temps sont venus,

Qu’un pas vers la neuve Science

Va donc jaillir de ces pieds nus!

Le marbre aspire, l’or se cambre!

Ces blondes bases d’ombre et d’ambre

Tremblent au bord du mouvement!

Elle chancelle, la grande urne,

D’où va fuir le consentement

De l’apparente taciturne!
Du plaisir que tu te proposes

Cède, cher corps, cède aux appâts!

Que ta soif de métamorphoses

Autour de l’Arbre du Trépas

Engendre une chaîne de poses!

Viens sans venir! forme des pas

Vaguement comme lourds de roses

Danse cher corps Ne pense pas!

Ici les délices sont causes

Suffisantes au cours des choses!
Ô follement que je m’offrais

Cette infertile jouissance:

Voir le long pur d’un dos si frais

Frémir la désobéissance!

Déjà délivrant son essence

De sagesse et d’illusions,

Tout l’Arbre de la Connaissance

Échevelé de visions,

Agitait son grand corps qui plonge

Au soleil, et suce le songe!
Arbre, grand Arbre, Ombre des Cieux,

Irrésistible Arbre des arbres,

Qui dans les faiblesses des marbres,

Poursuis des sucs délicieux,

Toi qui pousses tels labyrinthes

Par qui les ténèbres étreintes

S’iront perdre dans le saphir

De l’éternelle matinée,

Douce perte, arôme ou zéphir,

Ou colombe prédestinée,
Ô Chanteur, ô secret buveur

Des plus profondes pierreries,

Berceau du reptile rêveur

Qui jeta l’Ève en rêveries,

Grand Être agité de savoir,

Qui toujours, comme pour mieux voir,

Grandis à l’appel de ta cime,

Toi qui dans l’or très pur promeus

Tes bras durs, tes rameaux fumeux,

D’autre part, creusant vers l’abîme,
Tu peux repousser l’infini

Qui n’est fait que de ta croissance,

Et de la tombe jusqu’au nid

Te sentir toute Connaissance!

Mais ce vieil amateur d’échecs,

Dans l’or oisif des soleils secs,

Sur ton branchage vient se tordre;

Ses yeux font frémir ton trésor.

Il en cherra des fruits de mort,

De désespoir et de désordre!
Beau serpent, bercé dans le bleu,

Je siffle, avec délicatesse,

Offrant à la gloire de Dieu

Le triomphe de ma tristesse

Il me suffit que dans les airs,

L’immense espoir de fruits amers

Affole les fils de la fange

-Cette soif qui te fit géant,

Jusqu’à l’Être exalte l’étrange

Toute-Puissance du Néant!

Poésie

Par la surprise saisie,

Une bouche qui buvait

Au sein de la Poésie

En sépare son duvet:
-Ô ma mère Intelligence,

De qui la douceur coulait

Quelle est cette négligence

Qui laisse tarir son lait?
À peine sur ta poitrine,

Accablé de blancs liens,

Me berçait l’onde marine

De ton coeur chargé de biens;
À peine, dans ton ciel sombre,

Abattu sur ta beauté,

Je sentais, à boire l’ombre,

M’envahir une clarté!
Dieu perdu dans son essence,

Et délicieusement

Docile à la connaissance

Du suprême apaisement,
Je touchais à la nuit pure,

Je ne savais plus mourir,

Car un fleuve sans coupure

Me semblait me parcourir
Dis, par quelle crainte vaine,

Par quelle ombre de dépit,

Cette merveilleuse veine

À mes lèvres se rompit?
Ô rigueur, tu m’es un signe

Qu’à mon âme je déplus!

Le silence au vol de cygne

Entre nous ne règne plus!
Immortelle, ta paupière

Me refuse mes trésors,

Et la chair s’est faite pierre

Qui fut tendre sous mon corps!
Des cieux même tu me sèvres,

Par quel injuste retour?

Que seras-tu sans mes lèvres?

Que serai-je sans amour?
Mais la Source suspendue

Lui répond sans dureté:

-Si fort vous m’avez mordue

Que mon coeur s’est arrêté!

Intérieur

Une esclave aux longs yeux chargés de molles chaînes

Change l’eau de mes fleurs, plonge aux glaces prochaines,

Au lit mystérieux prodigue ses doigts purs;

Elle met une femme au milieu de ces murs

Qui, dans ma rêverie errant avec décence,

Passe entre mes regards sans briser leur absence,

Comme passe le verre au travers du soleil,

Et de la raison pure épargne l’appareil.

La Ceinture

Quand le ciel couleur d’une joue

Laisse enfin les yeux le chérir

Et qu’au point doré de périr

Dans les roses le temps se joue,
Devant le muet de plaisir

Qu’enchaîne une telle peinture,

Dans une Ombre à libre ceinture

Que le temps est près de saisir.
Cette ceinture vagabonde

Fait dans le souffle aérien

Frémir le suprème lien

De mon silence avec ce monde
Absent, présent Je suis bien seul,

Et sombre, ô suave linceul!

La Dormeuse

A Lucien Fabre.
Quels secrets dans mon coeur brûle ma jeune amie,

Âme par le doux masque aspirant une fleur?

De quels vains aliments sa naïve chaleur

Fait ce rayonnement d’une femme endormie?
Souffles, songes, silence, invincible accalmie,

Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur,

Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur

Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.
Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,

Ton repos redoutable est chargé de tels dons,

Ô biche avec langueur longue auprès d’une grappe,
Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers,

Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape,

Veille; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.

La Fausse Morte

Humblement, tendrement, sur le tombeau charmant

Sur l’insensible monument,

Que d’ombres, d’abandons, et d’amour prodiguée,

Forme ta grâce fatiguée,

Je meurs, je meurs sur toi, je tombe et je m’abats,
Mais à peine abattu sur le sépulcre bas,

Dont la close étendue aux cendres me convie,

Cette morte apparente, en qui revient la vie,

Frémit, rouvre les yeux, m’illumine et me mord,

Et m’arrache toujours une nouvelle mort

Plus précieuse que la vie.

La Pythie

A Pierre Louys.
Hoec effata silet; pallor simul occupat ora.

Virgile, AEn, IV.
La Pythie, exhalant la flamme

De naseaux durcis par l’encens,

Haletante, ivre, hurle! l’âme

Affreuse, et les flancs mugissants!

Pâle, profondément mordue,

Et la prunelle suspendue

Au point le plus haut de l’horreur,

Le regard qui manque à son masque

S’arrache vivant à la vasque,

À la fumée, à la fureur!
Sur le mur, son ombre démente

Où domine un démon majeur,

Parmi l’odorante tourmente

Prodigue un fantôme nageur,

De qui la transe colossale,

Rompant les aplombs de la salle,

Si la folle tarde à hennir,

Mime de noirs enthousiasmes,

Hâte les dieux, presse les spasmes

De s’achever dans l’avenir!
Cette martyre en sueurs froides,

Ses doigts sur mes doigts se crispant,

Vocifère entre les ruades

D’un trépied qu’étrangle un serpent:

-Ah! maudite!.. Quels maux je souffre!

Toute ma nature est un gouffre!

Hélas! Entr’ouverte aux esprits,

J’ai perdu mon propre mystère!

Une Intelligence adultère

Exerce un corps qu’elle a compris!
Don cruel! Maître immonde, cesse

Vite, vite, ô divin ferment,

De feindre une vaine grossesse

Dans ce pur ventre sans amant!

Fais finir cette horrible scène!

Vois de tout mon corps l’arc obscène

Tendre à se rompre pour darder,

Comme son trait le plus infâme,

Implacablement au ciel l’âme

Que mon sein ne peut plus garder!
Qui me parle, à ma place même?

Quel écho me répond: Tu mens!

Qui m’illumine? Qui blasphème?

Et qui, de ces mots écumants,

Dont les éclats hachent ma langue,

La fait brandir une harangue

Brisant la bave et les cheveux

Que mâche et trame le désordre

D’une bouche qui veut se mordre

Et se reprendre ses aveux?
Dieu! Je ne me connais de crime

Que d’avoir à peine vécu!

Mais si tu me prends pour victime

Et sur l’autel d’un corps vaincu

Si tu courbes un monstre, tue

Ce monstre, et la bête abattue,

Le col tranché, le chef produit

Par les crins qui tirent les tempes,

Que cette plus pâle des lampes

Saisisse de marbre la nuit!
Alors, par cette vagabonde

Morte, errante, et lune à jamais,

Soit l’eau des mers surprise, et l’onde

Astreinte à d’éternels sommets!

Que soient les humains faits statues,

Les coeurs figés, les âmes tues,

Et par les glaces de mon oeil,

Puisse un peuple de leurs paroles

Durcir en un peuple d’idoles

Muet de sottise et d’orgueil!
Eh! Quoi! Devenir la vipère

Dont tout le ressort de frissons

Surprend la chair que désespère

Sa multitude de tronçons!

Reprendre une lutte insensée!

Tourne donc plutôt ta pensée

Vers la joie enfuie, et reviens,

Ô mémoire, à cette magie

Qui ne tirait son énergie

D’autres arcanes que des tiens!
Mon cher corps Forme préférée,

Fraîcheur par qui ne fut jamais

Aphrodite désaltérée,

Intacte nuit, tendres sommets,

Et vos partages indicibles

D’une argile en îles sensibles,

Douce matière de mon sort,

Quelle alliance nous vécûmes,

Avant que le don des écumes

Ait fait de toi ce corps de mort!
Toi, mon épaule, où l’or se joue

D’une fontaine de noirceur,

J’aimais de te joindre ma joue

Fondue à sa même douceur!

Ou, soulevés à mes narines,

Les mains pleines de seins vivants,

Entre mes bras aux belles anses

Mon abîme a bu les immenses

Profondeurs qu’apportent les vents!
Hélas! ô roses, toute lyre

Contient la modulation!

Un soir, de mon triste délire

Parut la constellation!

Le temple se change dans l’antre,

Et l’ouragan des songes entre

Au même ciel qui fut si beau!

Il faut gémir, il faut atteindre

Je ne sais quelle extase, et ceindre

Ma chevelure d’un lambeau!
Ils m’ont connue aux bleus stigmates

Apparus sur ma pauvre peau;

Ils m’assoupirent d’aromates

Laineux et doux comme un troupeau;

Ils ont, pour vivant amulette,

Touché ma gorge qui halète

Sous les ornements vipérins;

Étourdie, ivre d’empyreumes,

Ils m’ont, au murmure des neumes,

Rendu des honneurs souterrains.
Qu’ai-je donc fait qui me condamne

Pure, à ces rites odieux?

Une sombre carcasse d’âne

Eût bien servi de ruche aux dieux!

Mais une vierge consacrée,

Une conque neuve et nacrée

Ne doit à la divinité

Que sacrifice et que silence,

Et cette intime violence

Que se fait la virginité!
Pourquoi, Puissance Créatrice,

Auteur du mystère animal,

Dans cette vierge pour matrice,

Semer les merveilles du mal!

Sont-ce les dons que tu m’accordes?

Crois-tu, quand se brisent les cordes,

Que le son jaillisse plus beau?

Ton plectre a frappé sur mon torse,

Mais tu ne lui laisses la force

Que de sonner comme un tombeau!
Sois clémente, sois sans oracles!

Et de tes merveilleuses mains,

Change en caresses les miracles,

Retiens les présents surhumains!

C’est en vain que tu communiques

À nos faibles tiges, d’uniques

Commotions de ta splendeur!

L’eau tranquille est plus transparente

Que toute tempête parente

D’une confuse profondeur!
Va, la lumière la divine

N’est pas l’épouvantable éclair

Qui nous devance et nous devine

Comme un songe cruel et clair!

Il éclate! Il va nous instruire!

Non! La solitude vient luire

Dans la plaie immense des airs

Où nulle pâle architecture,

Mais la déchirante rupture

Nous imprime de purs déserts!
N’allez donc, mains universelles,

Tirer de mon front orageux

Quelques suprêmes étincelles!

Les hasards font les mêmes jeux!

Le passé, l’avenir sont frères

Et par leurs visages contraire

Une seule tête pâlit

De ne voir où qu’elle regarde

Qu’une même absence hagarde

D’îles plus belles que l’oubli.
Noirs témoins de tant de lumières

Ne cherchez plus Pleurez, mes yeux!

Ô pleurs dont les sources premières

Sont trop profondes dans les cieux!

Jamais plus amère demande!

Mais la prunelle la plus grande

De ténèbres se doit nourrir!

Tenant notre race atterrée,

La distance désespérée

Nous laisse le temps de mourir!
Entends, mon âme, entends ces fleuves!

Quelles cavernes sont ici?

Est-ce mon sang? Sont-ce les neuves

Rumeurs des ondes sans merci?

Mes secrets sonnent leurs aurores!

Tristes airains, tempes sonores,

Que dites-vous de l’avenir!

Frappez, frappez, dans une roche,

Abattez l’heure la plus proche

Mes deux natures vont s’unir!
Ô formidablement gravie,

Et sur d’effrayants échelons,

Je sens dans l’arbre de ma vie

La mort monter de mes talons!

Le long de ma ligne frileuse

Le doigt mouillé de la fileuse

Trace une atroce volonté!

Et par sanglots grimpe la crise

Jusque dans ma nuque où se brise

Une cime de volupté!
Ah! brise les portes vivantes!

Fais craquer les vains scellements

Épais troupeau des épouvantes,

Hérissé d’étincellements!

Surgis des étables funèbres

Où te nourrissaient mes ténèbres

De leur fabuleuse foison!

Bondis, de rêves trop repue,

Ô horde épineuse et crépue,

Et viens fumer dans l’or, Toison!
*
Telle, toujours plus tourmentée,

Déraisonne, râle et rugit

La prophétesse fomentée

Par les souffles de l’or rougi.

Mais enfin le ciel se déclare!

L’oreille du pontife hilare

S’aventure vers le futur:

Une attente sainte la penche,

Car une voix nouvelle et blanche

Échappe de ce corps impur.
*
Honneur des Hommes, Saint LANGAGE,

Discours prophétique et paré,

Belles chaînes en qui s’engage

Le dieu dans la chair égaré,

Illumination, largesse!

Voici parler une Sagesse

Et sonner cette auguste Voix

Qui se connaît quand elle sonne

N’être plus la voix de personne

Tant que des ondes et des bois!

L’abeille

A Francis De Miomandre.
Quelle, et si fine, et si mortelle,

Que soit ta pointe, blonde abeille,

Je n’ai, sur ma tendre corbeille,

Jeté qu’un songe de dentelle.
Pique du sein la gourde belle,

Sur qui l’Amour meurt ou sommeille,

Qu’un peu de moi-même vermeille,

Vienne à la chair ronde et rebelle!
J’ai grand besoin d’un prompt tourment:

Un mal vif et bien terminé

Vaut mieux qu’un supplice dormant!
Soit donc mon sens illuminé

Par cette infime alerte d’or

Sans qui l’Amour meurt ou s’endort!

Le Cimetière Marin

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,

Entre les pins palpite, entre les tombes;

Midi le juste y compose de feux

La mer, la mer, toujours recommencée

Ô récompense après une pensée

Qu’un long regard sur le calme des dieux!
Quel pur travail de fins éclairs consume

Maint diamant d’imperceptible écume,

Et quelle paix semble se concevoir!

Quand sur l’abîme un soleil se repose,

Ouvrages purs d’une éternelle cause,

Le Temps scintille et le Songe est savoir.
Stable trésor, temple simple à Minerve,

Masse de calme, et visible réserve,

Eau sourcilleuse, œil qui gardes en toi

Tant de sommeil sous un voile de flamme,

Ô mon silence!. . . Édifice dans l’âme,

Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit!
Temple du Temps, qu’un seul soupir résume,

À ce point pur je monte et m’accoutume,

Tout entouré de mon regard marin;

Et comme aux dieux mon offrande suprême,

La scintillation sereine sème

Sur l’altitude un dédain souverain.
Comme le fruit se fond en jouissance,

Comme en délice il change son absence

Dans une bouche où sa forme se meurt,

Je hume ici ma future fumée,

Et le ciel chante à l’âme consumée

Le changement des rives en rumeur.
Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change!

Après tant d’orgueil, après tant d’étrange

Oisiveté, mais pleine de pouvoir,

Je m’abandonne à ce brillant espace,

Sur les maisons des morts mon ombre passe

Qui m’apprivoise à son frêle mouvoir.
L’âme exposée aux torches du solstice,

Je te soutiens, admirable justice

De la lumière aux armes sans pitié!

Je te tends pure à ta place première,

Regarde-toi!. . . Mais rendre la lumière

Suppose d’ombre une morne moitié.
Ô pour moi seul, à moi seul, en moi-même,

Auprès d’un coeur, aux sources du poème,

Entre le vide et l’événement pur,

J’attends l’écho de ma grandeur interne,

Amère, sombre, et sonore citerne,

Sonnant dans l’âme un creux toujours futur!
Sais-tu, fausse captive des feuillages,

Golfe mangeur de ces maigres grillages,

Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,

Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,

Quel front l’attire à cette terre osseuse?

Une étincelle y pense à mes absents.
Fermé, sacré, plein d’un feu sans matière,

Fragment terrestre offert à la lumière,

Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,

Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres,

Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres;

La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!
Chienne splendide, écarte l’idolâtre!

Quand solitaire au sourire de pâtre,

Je pais longtemps, moutons mystérieux,

Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,

Éloignes-en les prudentes colombes,

Les songes vains, les anges curieux!
Ici venu, l’avenir est paresse.

L’insecte net gratte la sécheresse;

Tout est brûlé, défait, reçu dans l’air

À je ne sais quelle sévère essence. . .

La vie est vaste, étant ivre d’absence,

Et l’amertume est douce, et l’esprit clair.
Les morts cachés sont bien dans cette terre

Qui les réchauffe et sèche leur mystère.

Midi là-haut, Midi sans mouvement

En soi se pense et convient à soi-même. . .

Tête complète et parfait diadème,

Je suis en toi le secret changement.
Tu n’as que moi pour contenir tes craintes!

Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes

Sont le défaut de ton grand diamant. . .

Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,

Un peuple vague aux racines des arbres

A pris déjà ton parti lentement.
Ils ont fondu dans une absence épaisse,

L’argile rouge a bu la blanche espèce,

Le don de vivre a passé dans les fleurs!

Où sont des morts les phrases familières,

L’art personnel, les âmes singulières?

La larve file où se formaient les pleurs.
Les cris aigus des filles chatouillées,

Les yeux, les dents, les paupières mouillées,

Le sein charmant qui joue avec le feu,

Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,

Les derniers dons, les doigts qui les défendent,

Tout va sous terre et rentre dans le jeu!
Et vous, grande âme, espérez-vous un songe

Qui n’aura plus ces couleurs de mensonge

Qu’aux yeux de chair l’onde et l’or font ici?

Chanterez-vous quand serez vaporeuse?

Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse,

La sainte impatience meurt aussi!
Maigre immortalité noire et dorée,

Consolatrice affreusement laurée,

Qui de la mort fais un sein maternel,

Le beau mensonge et la pieuse ruse!

Qui ne connaît, et qui ne les refuse,

Ce crâne vide et ce rire éternel!
Pères profonds, têtes inhabitées,

Qui sous le poids de tant de pelletées,

Êtes la terre et confondez nos pas,

Le vrai rongeur, le ver irréfutable

N’est point pour vous qui dormez sous la table,

Il vit de vie, il ne me quitte pas!
Amour, peut-être, ou de moi-même haine?

Sa dent secrète est de moi si prochaine

Que tous les noms lui peuvent convenir!

Qu’importe! Il voit, il veut, il songe, il touche!

Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,

À ce vivant je vis d’appartenir!
Zénon! Cruel Zénon! Zénon d’Êlée!

M’as-tu percé de cette flèche ailée

Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!

Le son m’enfante et la flèche me tue!

Ah! le soleil. . . Quelle ombre de tortue

Pour l’âme, Achille immobile à grands pas!
Non, non!. . . Debout! Dans l’ère successive!

Brisez, mon corps, cette forme pensive!

Buvez, mon sein, la naissance du vent!

Une fraîcheur, de la mer exhalée,

Me rend mon âme. . . Ô puissance salée!

Courons à l’onde en rejaillir vivant.
Oui! Grande mer de délires douée,

Peau de panthère et chlamyde trouée,

De mille et mille idoles du soleil,

Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,

Qui te remords l’étincelante queue

Dans un tumulte au silence pareil,
Le vent se lève!. . . Il faut tenter de vivre!

L’air immense ouvre et referme mon livre,

La vague en poudre ose jaillir des rocs!

Envolez-vous, pages tout éblouies!

Rompez, vagues! Rompez d’eaux réjouies

Ce toit tranquille où picoraient des focs!

Le Rameur

A André Lebey.
Penché contre un grand fleuve, infiniment mes rames

M’arrachent à regret aux riants environs;

Âme aux pesantes mains, pleines des avirons,

Il faut que le ciel cède au glas des lentes lames.
Le coeur dur, l’oeil distrait des beautés que je bats,

Laissant autour de moi mûrir des cercles d’onde,

Je veux à larges coups rompre l’illustre monde

De feuilles et de feu que je chante tout bas.
Arbres sur qui je passe, ample et naïve moire,

Eau de ramages peinte, et paix de l’accompli,

Déchire-les, ma barque, impose-leur un pli

Qui coure du grand calme abolir la mémoire.
Jamais, charmes du jour, jamais vos grâces n’ont

Tant souffert d’un rebelle essayant sa défense:

Mais, comme les soleils m’ont tiré de l’enfance,

Je remonte à la source où cesse même un nom.
En vain, toute la nymphe énorme et continue

Empêche de bras purs mes membres harassés;

Je romprai lentement mille liens glacés

Et les barbes d’argent de sa puissance nue.
Ce bruit secret des eaux, ce fleuve étrangement

Place mes jours dorés sous un bandeau de soie;

Rien plus aveuglément n’use l’antique joie

Qu’un bruit de fuite égale et de nul changement.
Sous les ponts annelés, l’eau profonde me porte,

Voûtes pleines de vent, de murmure et de nuit,

Ils courent sur un front qu’ils écrasent d’ennui,

Mais dont l’os orgueilleux est plus dur que leur porte.
Leur nuit passe longtemps. L’âme baisse sous eux

Ses sensibles soleils et ses promptes paupières,

Quand, par le mouvement qui me revêt de pierres,

Je m’enfonce au mépris de tant d’azur oiseux.

Le Sylphe

Ni vu ni connu

Je suis le parfum

Vivant et défunt

Dans le vent venu!
Ni vu ni connu

Hasard ou génie?

À peine venu

La tâche est finie!
Ni lu ni compris?

Aux meilleurs esprits

Que d’erreurs promises!
Ni vu ni connu,

Le temps d’un sein nu

Entre deux chemises!

Le Vin Perdu

J’ai, quelque jour, dans l’Océan,

(mais je ne sais plus sous quels cieux),

Jeté, comme offrande au néant,

Tout un peu de vin précieux
Qui voulut ta perte, ô liqueur?

J’obéis peut-être au devin?

Peut-être au souci de mon coeur,

Songeant au sang, versant le vin?
Sa transparence accoutumée

Après une rose fumée

Reprit aussi pure la mer
Perdu ce vin, ivres les ondes!

J’ai vu bondir dans l’air amer

Les figures les plus profondes

Les Grenades

Dures grenades entr’ouvertes

Cédant à l’excès de vos grains,

Je crois voir des fronts souverains

Éclatés de leurs découvertes!
Si les soleils par vous subis,

Ô grenades entre-bâillées

Vous ont fait d’orgueil travaillées

Craquer les cloisons de rubis,
Et que si l’or sec de l’écorce

À la demande d’une force

Crève en gemmes rouges de jus,
Cette lumineuse rupture

Fait rêver une âme que j’eus

De sa secrète architecture.