Le Rameur

A André Lebey.
Penché contre un grand fleuve, infiniment mes rames

M’arrachent à regret aux riants environs;

Âme aux pesantes mains, pleines des avirons,

Il faut que le ciel cède au glas des lentes lames.
Le coeur dur, l’oeil distrait des beautés que je bats,

Laissant autour de moi mûrir des cercles d’onde,

Je veux à larges coups rompre l’illustre monde

De feuilles et de feu que je chante tout bas.
Arbres sur qui je passe, ample et naïve moire,

Eau de ramages peinte, et paix de l’accompli,

Déchire-les, ma barque, impose-leur un pli

Qui coure du grand calme abolir la mémoire.
Jamais, charmes du jour, jamais vos grâces n’ont

Tant souffert d’un rebelle essayant sa défense:

Mais, comme les soleils m’ont tiré de l’enfance,

Je remonte à la source où cesse même un nom.
En vain, toute la nymphe énorme et continue

Empêche de bras purs mes membres harassés;

Je romprai lentement mille liens glacés

Et les barbes d’argent de sa puissance nue.
Ce bruit secret des eaux, ce fleuve étrangement

Place mes jours dorés sous un bandeau de soie;

Rien plus aveuglément n’use l’antique joie

Qu’un bruit de fuite égale et de nul changement.
Sous les ponts annelés, l’eau profonde me porte,

Voûtes pleines de vent, de murmure et de nuit,

Ils courent sur un front qu’ils écrasent d’ennui,

Mais dont l’os orgueilleux est plus dur que leur porte.
Leur nuit passe longtemps. L’âme baisse sous eux

Ses sensibles soleils et ses promptes paupières,

Quand, par le mouvement qui me revêt de pierres,

Je m’enfonce au mépris de tant d’azur oiseux.

Le Sylphe

Ni vu ni connu

Je suis le parfum

Vivant et défunt

Dans le vent venu!
Ni vu ni connu

Hasard ou génie?

À peine venu

La tâche est finie!
Ni lu ni compris?

Aux meilleurs esprits

Que d’erreurs promises!
Ni vu ni connu,

Le temps d’un sein nu

Entre deux chemises!

Le Vin Perdu

J’ai, quelque jour, dans l’Océan,

(mais je ne sais plus sous quels cieux),

Jeté, comme offrande au néant,

Tout un peu de vin précieux
Qui voulut ta perte, ô liqueur?

J’obéis peut-être au devin?

Peut-être au souci de mon coeur,

Songeant au sang, versant le vin?
Sa transparence accoutumée

Après une rose fumée

Reprit aussi pure la mer
Perdu ce vin, ivres les ondes!

J’ai vu bondir dans l’air amer

Les figures les plus profondes

Les Grenades

Dures grenades entr’ouvertes

Cédant à l’excès de vos grains,

Je crois voir des fronts souverains

Éclatés de leurs découvertes!
Si les soleils par vous subis,

Ô grenades entre-bâillées

Vous ont fait d’orgueil travaillées

Craquer les cloisons de rubis,
Et que si l’or sec de l’écorce

À la demande d’une force

Crève en gemmes rouges de jus,
Cette lumineuse rupture

Fait rêver une âme que j’eus

De sa secrète architecture.

Les Pas

Tes pas, enfants de mon silence,

Saintement, lentement placés,

Vers le lit de ma vigilance

Procèdent muets et glacés.
Personne pure, ombre divine,

Qu’ils sont doux, tes pas retenus!

Dieux! tous les dons que je devine

Viennent à moi sur ces pieds nus!
Si, de tes lèvres avancées,

Tu prépares pour l’apaiser,

À l’habitant de mes pensées

La nourriture d’un baiser,
Ne hâte pas cet acte tendre,

Douceur d’être et de n’être pas,

Car j’ai vécu de vous attendre,

Et mon coeur n’était que vos pas.

Au Platane

A André Fontainas.
Tu penches, grand Platane, et te proposes nu,

Blanc comme un jeune Scythe,

Mais ta candeur est prise, et ton pied retenu

Par la force du site.
Ombre retentissante en qui le même azur

Qui t’emporte, s’apaise,

La noire mère astreint ce pied natal et pur

À qui la fange pèse.
De ton front voyageur les vents ne veulent pas;

La terre tendre et sombre,

Ô Platane, jamais ne laissera d’un pas

S’émerveiller ton ombre!
Ce front n’aura d´accès qu´aux degrés lumineux

Où la sève l’exalte;

Tu peux grandir, candeur, mais non rompre les noeuds

De l’éternelle halte!
Pressens autour de toi d´autres vivants liés

Par l’hydre vénérable;

Tes pareils sont nombreux, des pins aux peupliers,

De l’yeuse à l’érable,
Qui, par les morts saisis, les pieds échévelés

Dans la confuse cendre,

Sentent les fuir les fleurs, et leurs spermes ailés,

Le cours léger descendre.
Le tremble pur, le charme, et ce hêtre formé,

De quatre jeunes femmes,

Ne cessent point de battre un ciel toujours fermé,

Vêtus en vain de rames.
Ils vivent séparés, ils pleurent confondus

Dans une seule absence,

Et leurs membres d´argent sont vainement fendus

À leur douce naissance.
Quand l’âme lentement qu’ils expirent le soir

Vers l’Aphrodite monte,

La vierge doit dans l’ombre, en silence, s’asseoir,

Toute chaude de honte.
Elle se sent surprendre, et pâle, appartenir

À ce tendre présage

Qu’une présente chair tourne vers l’avenir

Par un jeune visage. . .
Mais toi, de bras plus purs que les bras animaux,

Toi qui dans l’or les plonges,

Toi qui formes au jour le fantôme des maux

Que le sommeil fait songes,
Haute profusion de feuilles, trouble fier

Quand l’âpre tramontane

Sonne, au comble de l’or, l’azur du jeune hiver

Sur tes harpes, Platane,
Ose gémir!. . . Il faut, ô souple chair du bois,

Te tordre, te détordre,

Te plaindre sans rompre, et rendre aux vents la voix

Qu’ils cherchent en désordre!
Flagelle-toi!. . . Parais l’impatient martyr

Qui soi-même s’écorche,

Et dispute à la flamme impuissante à partir

Ses retours vers la torche!
Afin que l’hymne monte aux oiseaux qui naîtront,

Et que le pur de l’âme

Fasse frémir d’espoir les feuillages d’un tronc

Qui rêve de la flamme,
Je t’ai choisi, puissant personnage d’un parc,

Ivre de ton tangage,

Puisque le ciel t’exerce, et te presse, ô grand arc,

De lui rendre un langage!
Ô qu’amoureusement des Dryades rival,

Le seul poète puisse

Flatter ton corps poli comme il fait du Cheval

L’ambitieuse cuisse!. . .
-Non, dit l’arbre. Il dit: Non! par l’étincellement

De sa tête superbe,

Que la tempête traite universellement

Comme elle fait une herbe!

L’insinuant

Ô courbes, méandre,

Secrets du menteur,

Est-il art plus tendre

Que cette lenteur?
Je sais où je vais,

Je t’y veux conduire,

Mon dessein mauvais

N’est pas de te nuire
Quoique souriante

En pleine fierté,

Tant de liberté

Te désoriente?
Ô Courbes, méandres,

Secrets du menteur,

Je veux faire attendre

Le mot le plus tendre.

Aurore

A Paul Poujaud.
La confusion morose

Qui me servait de sommeil,

Se dissipe dès la rose

Apparence du soleil.

Dans mon âme je m’avance,

Tout ailé de confiance:

C’est la première oraison!

À peine sorti des sables,

Je fais des pas admirables

Dans les pas de ma raison.
Salut! encore endormies

À vos sourires jumeaux,

Similitudes amies

Qui brillez parmi les mots!

Au vacarme des abeilles

Je vous aurai par corbeilles,

Et sur l’échelon tremblant

De mon échelle dorée,

Ma prudence évaporée

Déjà pose son pied blanc.
Quelle aurore sur ces croupes

Qui commencent de frémir!

Déjà s’étirent par groupes

Telles qui semblaient dormir:

L’une brille, l’autre bâille;

Et sur un peigne d’écaille

Égarant ses vagues doigts,

Du songe encore prochaine,

La paresseuse l’enchaîne

Aux prémisses de sa voix.
Quoi! c’est vous, mal déridées!

Que fîtes-vous, cette nuit,

Maîtresses de l’âme, Idées,

Courtisanes par ennui?

-Toujours sages, disent-elles,

Nos présences immortelles

Jamais n’ont trahi ton toit!

Nous étions non éloignées,

Mais secrètes araignées

Dans les ténèbres de toi!
Ne seras-tu pas de joie

Ivre! à voir de l’ombre issus

Cent mille soleils de soie

Sur tes énigmes tissus?

Regarde ce que nous fîmes:

Nous avons sur tes abîmes

Tendu nos fils primitifs,

Et pris la nature nue

Dans une trame ténue

De tremblants préparatifs. . .
Leur toile spirituelle,

Je la brise, et vais cherchant

Dans ma forêt sensuelle

Les oracles de mon chant.

Être! Universelle oreille!

Toute l’âme s’appareille

À l’extrême du désir

Elle s’écoute qui tremble

Et parfois ma lèvre semble

Son frémissement saisir.
Voici mes vignes ombreuses,

Les berceaux de mes hasards!

Les images sont nombreuses

À l’égal de mes regards

Toute feuille me présente

Une source complaisante

Où je bois ce frêle bruit

Tout m’est pulpe, tout amande,

Tout calice me demande

Que j’attende pour son fruit.
Je ne crains pas les épines!

L’éveil est bon, même dur!

Ces idéales rapines

Ne veulent pas qu’on soit sûr:

Il n’est pour ravir un monde

De blessure si profonde

Qui ne soit au ravisseur

Une féconde blessure,

Et son propre sang l’assure

D’être le vrai possesseur.
J’approche la transparence

De l’invisible bassin

Où nage mon Espérance

Que l’eau porte par le sein.

Son col coupe le temps vague

Et soulève cette vague

Que fait un col sans pareil

Elle sent sous l’onde unie

La profondeur infinie,

Et frémit depuis l’orteil.

Ode Secrète

Chute superbe, fin si douce,

Oubli des luttes, quel délice

Que d’étendre à même la mousse

Après la danse, le corps lisse!
Jamais une telle lueur

Que ces étincelles d’été

Sur un front semé de sueur

N’avait la victoire fêté!
Mais touché par le Crépuscule,

Ce grand corps qui fit tant de choses,

Qui dansait, qui rompit Hercule,

N’est plus qu’une masse de roses!
Dormez, sous les pas sidéraux,

Vainqueur lentement désuni,

Car l’Hydre inhérente au héros

S’est éployée à l’infini
Ô quel Taureau, quel Chien, quelle Ourse,

Quels objets de victoire énorme,

Quand elle entre aux temps sans ressource

L’âme impose à l’espace informe!
Fin suprême, étincellement

Qui, par les monstres et les dieux,

Proclame universellement

Les grands actes qui sont aux Cieux!

Cantiques Des Colonnes

A Léon-Paul Fargue.

Douces colonnes, aux

Chapeaux garnis de jour,

Ornés de vrais oiseaux

Qui marchent sur le tour,
Douces colonnes, ô

L’orchestre de fuseaux!

Chacun immole son

Silence à l’unisson.
-Que portez-vous si haut,

Égales radieuses?

-Au désir sans défaut

Nos grâces studieuses!
Nous chantons à la fois

Que nous portons les cieux!

Ô seule et sage voix

Qui chantes pour les yeux!
Vois quels hymnes candides!

Quelle sonorité

Nos éléments limpides

Tirent de la clarté!
Si froides et dorées

Nous fûmes de nos lits

Par le ciseau tirées,

Pour devenir ces lys!
De nos lits de cristal

Nous fûmes éveillées,

Des griffes de métal

Nous ont appareillées.
Pour affronter la lune,

La lune et le soleil,

On nous polit chacune

Comme ongle de l’orteil!
Servantes sans genoux,

Sourires sans figures,

La belle devant nous

Se sent les jambes pures.
Pieusement pareilles,

Le nez sous le bandeau

Et nos riches oreilles

Sourdes au blanc fardeau,
Un temple sur les yeux

Noirs pour l’éternité,

Nous allons sans les dieux

À la divinité!
Nos antiques jeunesses,

Chair mate et belles ombres,

Sont fières des finesses

Qui naissent par les nombres!
Filles des nombres d’or,

Fortes des lois du ciel,

Sur nous tombe et s’endort

Un dieu couleur de miel.
Il dort content, le Jour,

Que chaque jour offrons

Sur la table d’amour

Étale sur nos fronts.
Incorruptibles soeurs,

Mi-brûlantes, mi-fraîches,

Nous prîmes pour danseurs

Brises et feuilles sèches,
Et les siècles par dix,

Et les peuples passés,

C’est un profond jadis,

Jadis jamais assez!
Sous nos mêmes amours

Plus lourdes que le monde

Nous traversons les jours

Comme une pierre l’onde!
Nous marchons dans le temps

Et nos corps éclatants

Ont des pas ineffables

Qui marquent dans les fables

Palme

A Jeannue.
De sa grâce redoutable

Voilant à peine l’éclat,

Un ange met sur ma table

Le pain tendre, le lait plat;

Il me fait de la paupière

Le signe d’une prière

Qui parle à ma vision:

-Calme, calme, reste calme!

Connais le poids d’une palme

Portant sa profusion!
Pour autant qu’elle se plie

À l’abondance des biens,

Sa figure est accomplie,

Ses fruits lourds sont ses liens.

Admire comme elle vibre,

Et comme une lente fibre

Qui divise le moment,

Départage sans mystère

L’attirance de la terre

Et le poids du firmament!
Ce bel arbitre mobile

Entre l’ombre et le soleil,

Simule d’une sibylle

La sagesse et le sommeil.

Autour d’une même place

L’ample palme ne se lasse

Des appels ni des adieux

Qu’elle est noble, qu’elle est tendre!

Qu’elle est digne de s’attendre

À la seule main des dieux!
L’or léger qu’elle murmure

Sonne au simple doigt de l’air,

Et d’une soyeuse armure

Charge l’âme du désert.

Une voix impérissable

Qu’elle rend au vent de sable

Qui l’arrose de ses grains,

À soi-même sert d’oracle,

Et se flatte du miracle

Que se chantent les chagrins.
Cependant qu’elle s’ignore

Entre le sable et le ciel,

Chaque jour qui luit encore

Lui compose un peu de miel.

Sa douceur est mesurée

Par la divine durée

Qui ne compte pas les jours,

Mais bien qui les dissimule

Dans un suc où s’accumule

Tout l’arôme des amours.
Parfois si l’on désespère,

Si l’adorable rigueur

Malgré tes larmes n’opère

Que sous ombre de langueur,

N’accuse pas d’être avare

Une Sage qui prépare

Tant d’or et d’autorité:

Par la sève solennelle

Une espérance éternelle

Monte à la maturité!
Ces jours qui te semblent vides

Et perdus pour l’univers

Ont des racines avides

Qui travaillent les déserts.

La substance chevelue

Par les ténèbres élue

Ne peut s’arrêter jamais

Jusqu’aux entrailles du monde,

De poursuivre l’eau profonde

Que demandent les sommets.
Patience, patience,

Patience dans l’azur!

Chaque atome de silence

Est la chance d’un fruit mûr!

Viendra l’heureuse surprise:

Une colombe, la brise,

L’ébranlement le plus doux,

Une femme qui s’appuie,

Feront tomber cette pluie

Où l’on se jette à genoux!
Qu’un peuple à présent s’écroule,

Palme! irrésistiblement!

Dans la poudre qu’il se roule

Sur les fruits du firmament!

Tu n’as pas perdu ces heures

Si légère tu demeures

Après ces beaux abandons;

Pareille à celui qui pense

Et dont l’âme se dépense

À s’accroître de ses dons!

Ébauche D’un Serpent

A Henri Ghéon.
Parmi l’arbre, la brise berce

La vipère que je vêtis;

Un sourire, que la dent perce

Et qu’elle éclaire d’appétits,

Sur le Jardin se risque et rôde,

Et mon triangle d’émeraude

Tire sa langue à double fil

Bête que je suis, mais bête aiguë,

De qui le venin quoique vil

Laisse loin la sage ciguë!
Suave est ce temps de plaisance!

Tremblez, mortels! Je suis bien fort

Quand jamais à ma suffisance,

Je bâille à briser le ressort!

La spendeur de l’azur aiguise

Cette guivre qui me déguise

D’animale simplicité;

Venez à moi, race étourdie!

Je suis debout et dégourdie,

Pareille à la nécessité!
Soleil, soleil! Faute éclatante!

Toi qui masques la mort, Soleil,

Sous l’azur et l’or d’une tente

Où les fleurs tiennent leur conseil;

Par d’impénétrables délices,

Toi, le plus fier de mes complices,

Et de mes pièges le plus haut,

Tu gardes le coeur de connaître

Que l’univers n’est qu’un défaut

Dans la pureté du Non-être!
Grand Soleil, qui sonnes l’éveil

À l’être, et de feux l’accompagnes,

Toi qui l’enfermes d’un sommeil

Trompeusement peint de campagnes,

Fauteur des fantômes joyeux

Qui rendent sujette des yeux

La présence obscure de l’âme,

Toujours le mensonge m’a plu

Que tu répands sur l’absolu,

Ô roi des ombres fait de flamme!
Verse-moi ta brute chaleur,

Où vient ma paresse glacée

Rêvaser de quelque malheur

Selon ma nature enlacée

Ce lieu charmant qui vit la chair

Choir et se joindre m’est très cher!

Ma fureur, ici, se fait mûre;

Je la conseille et la recuis,

Je m’écoute, et dans mes circuits,

Ma méditation murmure
Ô Vanité! Cause Première!

Celui qui règne dans les Cieux,

D’une voix qui fut la lumière

Ouvrit l’univers spacieux.

Comme las de son pur spectacle,

Dieu lui-même a rompu l’obstacle

De sa parfaite éternité;

Il se fit Celui qui dissipe

En conséquences, son Principe,

En étoiles, son Unité.
Cieux, son erreur! Temps, sa ruine!

Et l’abîme animal, béant!

Quelle chute dans l’origine

Étincelle au lieu de néant!

Mais, le premier mot de son Verbe,

MOI! Des astres le plus superbe

Qu’ait parlés le fou créateur,

Je suis! Je serai! J’illumine

La diminution divine

De tous les feux du Séducteur!
Objet radieux de ma haine,

Vous que j’aimais éperdument,

Vous qui dûtes de la géhenne

Donner l’empire à cet amant,

Regardez-vous dans ma ténèbre!

Devant votre image funèbre,

Orgueil de mon sombre miroir,

Si profond fut votre malaise

Que votre souffle sur la glaise

Fut un soupir de désespoir!
En vain, Vous avez, dans la fange,

Pétri de faciles enfants,

Qui de Vos actes triomphants

Tout le jour Vous fissent louange!

Sitôt pétris, sitôt soufflés,

Maître Serpent les a sifflés,

Les beaux enfants que Vous créâtes!

Holà! dit-il, nouveaux venus!

Vous êtes des hommes tout nus,

Ô bêtes blanches et béates!
À la ressemblance exécrée,

Vous fûtes faits, et je vous hais!

Comme je hais le Nom qui crée

Tant de prodiges imparfaits!

Je suis Celui qui modifie,

Je retouche au coeur qui s’y fie,

D’un doigt sûr et mystérieux!

Nous changerons ces molles oeuvres,

Et ces évasives couleuvres

En des reptiles furieux!
Mon Innombrable Intelligence

Touche dans l’âme des humains

Un instrument de ma vengeance

Qui fut assemblé de tes mains!

Et ta Paternité voilée,

Quoique, dans sa chambre étoilée,

Elle n’accueille que l’encens,

Toutefois l’excès de mes charmes

Pourra de lointaines alarmes

Troubler ses desseins tout-puissants!
Je vais, je viens, je glisse, plonge,

Je disparais dans un coeur si pur!

Fut-il jamais de sein si dur

Qu’on n’y puisse loger un songe!

Qui que tu sois, ne suis-je point

Cette complaisance qui poind

Dans ton âme lorsqu’elle s’aime?

Je suis au fond de sa faveur

Cette inimitable saveur

Que tu ne trouves qu’à toi-même!
Ève, jadis, je la surpris,

Parmi ses premières pensées,

La lèvre entr’ouverte aux esprits

Qui naissaient des roses bercés.

Cette parfaite m’apparut,

Son flanc vaste et d’or parcouru

Ne craignant le soleil ni l’homme;

Tout offerte aux regards de l’air

L’âme encore stupide, et comme

Interdite au seuil de la chair.
Ô masse de béatitude,

Tu es si belle, juste prix

De la toute sollicitude

Des bons et des meilleurs esprits!

Pour qu’à tes lèvres ils soient pris

Il leur suffit que tu soupires!

Les plus purs s’y penchent les pires,

Les plus durs sont les plus meurtris

Jusques à moi, tu m’attendris,

De qui relèvent les vampires!
Oui! De mon poste de feuillage

Reptile aux extases d’oiseau,

Cependant que mon babillage

Tissait de ruses le réseau,

Je te buvais, ô belle sourde!

Calme, claire, de charmes lourde,

Je dormirais furtivement,

L’oeil dans l’or ardent de ta laine,

Ta nuque énigmatique et pleine

Des secrets de ton mouvement!
J’étais présent comme une odeur,

Comme l’arome d’une idée

Dont ne puisse être élucidée

L’insidieuse profondeur!

Et je t’inquiétais, candeur,

Ô chair mollement décidée,

Sans que je t’eusse intimidée,

À chanceler dans la splendeur!

Bientôt, je t’aurai, je parie,

Déjà ta nuance varie!
(La superbe simplicité

Demande d’immense égards!

Sa transparence de regards,

Sottise, orgueil, félicité,

Gardent bien la belle cité!

Sachons lui créer des hasards,

Et par ce plus rare des arts,

Soit le coeur pur sollicité;

C’est là mon fort, c’est là mon fin,

À moi les moyens de ma fin!)
Or, d’une éblouissante bave,

Filons les systèmes légers

Où l’oisive et l’Ève suave

S’engage en de vagues dangers!

Que sous une charge de soie

Tremble la peau de cette proie

Accoutumée au seul azur!

Mais de gaze point de subtile,

Ni de fil invisible et sûr,

Plus qu’une trame de mon style!
Dore, langue! dore-lui les

Plus doux des dits que tu connaisses!

Allusions, fables, finesses,

Mille silences ciselés,

Use de tout ce qui lui nuise:

Rien qui ne flatte et ne l’induise

À se perdre dans mes desseins,

Docile à ces pentes qui rendent

Aux profondeurs des bleus bassins

Les ruisseaux qui des cieux descendent!
Ô quelle prose non pareille,

Que d’esprit n’ai-je pas jeté

Dans le dédale duveté

De cette merveilleuse oreille!

Là, pensais-je, rien de perdu;

Tout profite au coeur suspendu!

Sûr triomphe! si ma parole,

De l’âme obsédant le trésor,

Comme une abeille une corolle

Ne quitte plus l’oreille d’or!
 » Rien, lui soufflais-je, n’est moins sûr

Que la parole divine, Ève!

Une science vive crève

L’énormité de ce fruit mûr

N’écoute l’Être vieil et pur

Qui maudit la morsure brève

Que si ta bouche fait un rêve,

Cette soif qui songe à la sève,

Ce délice à demi futur,

C’est l’éternité fondante, Ève!  »
Elle buvait mes petits mots

Qui bâtissaient une oeuvre étrange;

Son oeil, parfois, perdait un ange

Pour revenir à mes rameaux.

Le plus rusé des animaux

Qui te raille d’être si dure,

Ô perfide et grosse de maux,

N’est qu’une voix dans la verdure.

-Mais sérieuse l’Ève était

Qui sous la branche l’écoutait!
 » Âme, disais-je, doux séjour

De toute extase prohibée,

Sens-tu la sinueuse amour

Que j’ai du Père dérobée?

Je l’ai, cette essence du Ciel,

À des fins plus douces que miel

Délicatement ordonnée

Prends de ce fruit Dresse ton bras!

Pour cueillir ce que tu voudras

Ta belle main te fut donnée!  »
Quel silence battu d’un cil!

Mais quel souffle sous le sein sombre

Que mordait l’Arbre de son ombre!

L’autre brillait, comme un pistil!

-Siffle, siffle! me chantait-il!

Et je sentais frémir le nombre,

Tout le long de mon fouet subtil,

De ces replis dont je m’encombre:

Ils roulaient depuis le béryl

De ma crête, jusqu’au péril!
Génie! Ô longue impatience!

À la fin, les temps sont venus,

Qu’un pas vers la neuve Science

Va donc jaillir de ces pieds nus!

Le marbre aspire, l’or se cambre!

Ces blondes bases d’ombre et d’ambre

Tremblent au bord du mouvement!

Elle chancelle, la grande urne,

D’où va fuir le consentement

De l’apparente taciturne!
Du plaisir que tu te proposes

Cède, cher corps, cède aux appâts!

Que ta soif de métamorphoses

Autour de l’Arbre du Trépas

Engendre une chaîne de poses!

Viens sans venir! forme des pas

Vaguement comme lourds de roses

Danse cher corps Ne pense pas!

Ici les délices sont causes

Suffisantes au cours des choses!
Ô follement que je m’offrais

Cette infertile jouissance:

Voir le long pur d’un dos si frais

Frémir la désobéissance!

Déjà délivrant son essence

De sagesse et d’illusions,

Tout l’Arbre de la Connaissance

Échevelé de visions,

Agitait son grand corps qui plonge

Au soleil, et suce le songe!
Arbre, grand Arbre, Ombre des Cieux,

Irrésistible Arbre des arbres,

Qui dans les faiblesses des marbres,

Poursuis des sucs délicieux,

Toi qui pousses tels labyrinthes

Par qui les ténèbres étreintes

S’iront perdre dans le saphir

De l’éternelle matinée,

Douce perte, arôme ou zéphir,

Ou colombe prédestinée,
Ô Chanteur, ô secret buveur

Des plus profondes pierreries,

Berceau du reptile rêveur

Qui jeta l’Ève en rêveries,

Grand Être agité de savoir,

Qui toujours, comme pour mieux voir,

Grandis à l’appel de ta cime,

Toi qui dans l’or très pur promeus

Tes bras durs, tes rameaux fumeux,

D’autre part, creusant vers l’abîme,
Tu peux repousser l’infini

Qui n’est fait que de ta croissance,

Et de la tombe jusqu’au nid

Te sentir toute Connaissance!

Mais ce vieil amateur d’échecs,

Dans l’or oisif des soleils secs,

Sur ton branchage vient se tordre;

Ses yeux font frémir ton trésor.

Il en cherra des fruits de mort,

De désespoir et de désordre!
Beau serpent, bercé dans le bleu,

Je siffle, avec délicatesse,

Offrant à la gloire de Dieu

Le triomphe de ma tristesse

Il me suffit que dans les airs,

L’immense espoir de fruits amers

Affole les fils de la fange

-Cette soif qui te fit géant,

Jusqu’à l’Être exalte l’étrange

Toute-Puissance du Néant!

Poésie

Par la surprise saisie,

Une bouche qui buvait

Au sein de la Poésie

En sépare son duvet:
-Ô ma mère Intelligence,

De qui la douceur coulait

Quelle est cette négligence

Qui laisse tarir son lait?
À peine sur ta poitrine,

Accablé de blancs liens,

Me berçait l’onde marine

De ton coeur chargé de biens;
À peine, dans ton ciel sombre,

Abattu sur ta beauté,

Je sentais, à boire l’ombre,

M’envahir une clarté!
Dieu perdu dans son essence,

Et délicieusement

Docile à la connaissance

Du suprême apaisement,
Je touchais à la nuit pure,

Je ne savais plus mourir,

Car un fleuve sans coupure

Me semblait me parcourir
Dis, par quelle crainte vaine,

Par quelle ombre de dépit,

Cette merveilleuse veine

À mes lèvres se rompit?
Ô rigueur, tu m’es un signe

Qu’à mon âme je déplus!

Le silence au vol de cygne

Entre nous ne règne plus!
Immortelle, ta paupière

Me refuse mes trésors,

Et la chair s’est faite pierre

Qui fut tendre sous mon corps!
Des cieux même tu me sèvres,

Par quel injuste retour?

Que seras-tu sans mes lèvres?

Que serai-je sans amour?
Mais la Source suspendue

Lui répond sans dureté:

-Si fort vous m’avez mordue

Que mon coeur s’est arrêté!

Intérieur

Une esclave aux longs yeux chargés de molles chaînes

Change l’eau de mes fleurs, plonge aux glaces prochaines,

Au lit mystérieux prodigue ses doigts purs;

Elle met une femme au milieu de ces murs

Qui, dans ma rêverie errant avec décence,

Passe entre mes regards sans briser leur absence,

Comme passe le verre au travers du soleil,

Et de la raison pure épargne l’appareil.

La Ceinture

Quand le ciel couleur d’une joue

Laisse enfin les yeux le chérir

Et qu’au point doré de périr

Dans les roses le temps se joue,
Devant le muet de plaisir

Qu’enchaîne une telle peinture,

Dans une Ombre à libre ceinture

Que le temps est près de saisir.
Cette ceinture vagabonde

Fait dans le souffle aérien

Frémir le suprème lien

De mon silence avec ce monde
Absent, présent Je suis bien seul,

Et sombre, ô suave linceul!