Tristesse

Tristesse ! Que ce cœur qui veut tout, ne veut rien

que le chant de l’oiseau et l’amitié du chien.

Il ne possède rien, même si l’on lui donne :

la fleur d’Avril qu’il tient lui prend le fruit d’Automne.

Un Poète Disait

Un poète disait que, lorsqu’il était jeune,

il fleurissait des vers comme un rosier des roses.

Lorsque je pense à elle, il me semble que jase

une fontaine intarissable dans mon cœur.

Comme sur le lys Dieu pose un parfum d’église,

comme il met du corail aux joues de la cerise,

je veux poser sur elle, avec dévotion,

la couleur d’un parfum qui n’aura pas de nom.

Une Goutte De Pluie

Une goutte de pluie frappe une feuille sèche,

lentement, longuement, et c’est toujours la même

goutte, et au même endroit, qui frappe et s’y entête
Une larme de toi frappe mon pauvre cœur,

lentement, longuement, et la même douleur

résonne, au même endroit, obstinée comme l’heure.
La feuille aura raison de la goutte de pluie.

Le cœur aura raison de ta larme qui vrille :

car sous la feuille et sous le cœur, il y a le vide.

Venez Sous La Tonnelle

Venez sous la tonnelle assombrie de lilas

afin que je suspende, ainsi qu’une médaille,

à votre cou pareil à la rousseur du blé

et au lisse raisin qui dort sur la muraille,

avec un fil de Vierge une rose bengale

Vous M’avez Regardé

Vous m’avez regardé avec toute votre âme.

Vous m’avez regardé longtemps comme un ciel bleu.

J’ai mis votre regard à l’ombre de mes yeux

Que ce regard était passionné et calme

Son Souvenir Emplit L’air

Son souvenir emplit l’air si clair que j’ai cru

que l’ombre d’un oiseau me tombait sur la tête.

Le tulipier d’un parc est d’un vert noir et cru.

Une beauté sans nom emplit l’azur, du faîte

des pignons enfumés au plus loin horizon.

Dans la salon où elle vint, dans le salon

où il y avait des lilas sombres comme la nuit,

il y a maintenant des roses dans un verre

et un bouton de magnolia que ma mère

a posé sur le piano creux et verni.

Cette fleur ne s’est pas encore épanouie,

mais elle s’est gonflée comme pour éclater,

et se soulève hors du vase, et l’on dirait

qu’elle va s’envoler au milieu de l’Eté.

Je ferme ma croisée pour mieux enfermer l’ombre.

Je songe. J’ai souffert. Je ne sais plus. Je songe.

La pompe grince et mon chien dort sur le parquet.

Quand donc viendra le jour où, poussant le loquet

de la porte d’entrée qui rêve sous le cèdre,

sa main fera jaillir sur les dalles usées

tout ce que sa présence amène de lumière ?

Les Lilas Qui Avaient Fleuri

Les lilas qui avaient fleuri l’année dernière

vont fleurir de nouveau dans les tristes parterres.

Déjà le pêcher grêle a jonché le ciel bleu

de ses roses, comme un enfant la Fête-Dieu.

Mon cœur devrait mourir au milieu de ces choses,

car c’était au milieu des vergers blancs et roses

que j’avais espéré je ne sais quoi de vous.

Mon âme rêve sourdement sur vos genoux.

Ne la repoussez point. Ne la relevez pas,

de peur qu’en s’éloignant de vous elle ne voie

combien vous êtes faible et troublée dans ses bras.

Ne Me Console Pas

Ne me console pas. Cela est inutile.

Si mes rêves qui étaient ma seule fortune

quittent mon seuil obscur où s’accroupit la brume

je saurai me résoudre et saurai ne rien dire.
Un jour, tout simplement (ne me console pas !)

devant ma porte ensoleillée je m’étendrai.

On dira aux enfants qu’il faut parler plus bas.

Et, délaissé de ma tristesse, je mourrai.

Nous Nous Aimerons Tant

Nous nous aimerons tant que nous tairons nos mots,

en nous tendant la main, quand nous nous reverrons.

Vous serez ombragée par d’anciens rameaux

sur le banc que je sais où nous nous assoierons.

C’est là que votre amie, cette fée du hameau,

gracieuse comme au temps de Jean-Jacques Rousseau,

et bonne comme on est quand on a bien souffert,

c’est là, dans le secret de ces asiles verts,

qu’elle parla de vous à celui qui vous aime.

Donc nous nous assoierons sur ce banc, tous deux seuls,

à l’heure où le soleil empourprant l’écureuil

descend sur la pelouse où sont les poulinières.

D’un long moment, ô mon amie, vous n’oserez

Que vous me serrez douce et que je tremblerai

O Mon Ange Gardien, Toi Que J’ai Laissé Là

O mon Ange gardien, toi que j’ai laissé là

pour ce beau corps blanc comme un tapis de lilas :

Je suis seul aujourd’hui. Tiens ma main dans ta main.
O mon Ange gardien, toi que j’ai laissé là

quand ma force éclatait dans l’Eté de ma joie :

Je suis triste aujourd’hui. Tiens ma main dans ta main.
O mon Ange gardien, toi que j’ai laissé là

quand je foulais d’un pied prodigue l’or des bois :

Je suis pauvre aujourd’hui. Tiens ma main dans ta main.
O mon Ange gardien, toi que j’ai laissé là

quand je rêvais devant la neige sur les toits.

Je ne sais plus rêver. Tiens ma main dans ta main.

O Mon Cœur ! Ce Sera

O mon cœur ! ce sera dans l’Août bleu et torride.

Lasse, vous poserez sur le coffret de buis

vos ciseaux où s’accrochera de la lumière.

Vous laisserez aller votre taille en arrière.

Vous fermerez vos cils sur vos yeux de lavande

dont l’Eté semblera parfumer votre chambre.

Il sera je ne sais quelle heure après-midi :

l’heure où la guêpe en feu va boire dans le puits.

J’arriverai, par le grand soleil ébloui.

Je vous verrai ainsi, ô ruche pleine d’aube,

moulée par le sommeil dans votre chaste robe.

Et je m’approcherai tout doucement de vous,

et, sans vous déranger, mettrai sur vos genoux

des fraises et du pain et du sucre d’abeille.

Bientôt, vous éveillant de ce demi-sommeil,

vos lèvres écloront sur ces fruits et ce miel

comme une rose tendre et toute caressée,

ou comme un abricot plein d’encens qui s’entrouvre.

O ménagère amie, framboise des forêts,

chaperon rouge errant qui se nourrit de baies,

ô vous qui par moments à mes yeux évoquez

la gravure où Perrette a renversé son lait :

vous ne me direz pas combien vous accablait

cette sieste où l’Eté fait peser son délire.

Vous vous relèverez. Vous me regarderez.

Et, pleine d’un sanglot, alors vous sentirez

sourire dans mon cœur votre propre sourire.

Par Ce Que J’ai Souffert

Par ce que j’ai souffert, ma mésange bénie,

je sais ce qu’a souffert l’autre : car j’étais deux

Je sais vos longs réveils au milieu de la nuit

et l’angoisse de moi qui vous gonfle le sein.

On dirait par moments qu’une tête chérie,

confiante et pure, ô vous qui êtes la sœur des lins

en fleurs et qui parfois fixez le ciel comme eux,

on dirait qu’une tête inclinée dans la nuit

pèse de tout son poids, à jamais, sur ma vie.

Parfois, Je Suis Triste

Parfois, je suis triste. Et, soudain, je pense à elle.

Alors, je suis joyeux. Mais je redeviens triste

de ce que je ne sais pas combien elle m’aime.

Elle est la jeune fille à l’âme toute claire,

et qui, dedans son cœur, garde avec jalousie

l’unique passion que l’on donne à un seul.

Elle est partie avant que s’ouvrent les tilleuls,

et, comme ils ont fleuri depuis qu’elle est partie,

je me suis étonné de voir, ô mes amis,

des branches de tilleuls qui n’avaient pas de fleurs.