Ô Traistres Vers, Trop Traistre Contre Moy

Ô traistres vers, trop traistres contre moy,

Qui souffle en vous une immortelle vie,

Vous m’apastez et croissez mon envie,

Me déguisant tout ce que j’apperçoy.
Je ne voy rien dedans elle pourquoy

A l’aimer tant ma rage me convie :

Mais nonobstant ma pauvre ame asservie

Ne me la feint telle que je la voy.
C’est donc par vous, c’est par vous traistres carmes,

Qui me liez moy mesme dans mes charmes,

Vous son seul fard, vous son seul ornement,
Ja si long temps faisant d’un Diable un Ange,

Vous m’ouvrez l’oeil en l’injuste louange,

Et m’aveuglez en l’injuste tourment.

Plutôt La Mort Me Vienne Dévorer

Plutôt la mort me vienne dévorer,

Et engloutir dans l’abîme profonde

Du gouffre obscur de l’oblivieuse onde,

Qu’autre que toi, l’on me voit adorer.
Mon bracelet, je te veux honorer

Comme mon plus précieux en ce monde :

Aussi viens-tu d’une perruque blonde,

Qui pourrait l’or le plus beau redorer.
Mon bracelet, mon cher mignon, je t’aime

Plus que mes yeux, que mon coeur, ni moi-même,

Et me seras à jamais aussi cher
Que de mes yeux m’est chère la prunelle ;

Si que le temps ni autre amour nouvelle

Ne te feront de mon bras delâcher.

Quand Ton Nom Je Veux Faire Aux Effets Rencontrer

Quand ton nom je veux faire aux effets rencontrer

De la soeur de Phébus, qui chaste, et chasseresse

Est tant au ciel qu’en terre, et aux enfers Déesse,

Elle fort dissemblable à toi se vient montrer.
Diane les chiens mène, et aux pans fait entrer

Ses cerfs : tu peux mener les grands héros en laisse,

Ains les prendre en tes rets ; son arc le seul corps blesse,

Tes traits peuvent au fond des âmes pénétrer.
De son frère elle emprunte en son ciel la lumière :

Dedans tes yeux flambants et rayonneux son frère

Prendrait ce qui croîtrait sa lumière et ses feux.
Aux enfers elle n’a que sur les morts puissance :

Sur nous, ains sur les Dieux, par rigueur et clémence

Faire en la terre un ciel, ou un enfer tu peux.

Quel Tourment, Quelle Ardeur, Quelle Horreur, Quel Orage

Quel tourment, quelle ardeur, quelle horreur, quel orage

Afflige, brûle, étonne et saccage mes sens ?

Ah ! c’est pour ne pouvoir en l’ardeur que je sens

Adorer ma déesse. Est-il plus grande rage ?
Servir, parler et voir, dévot lui rendre hommage,

Se brûler au brasier de ces flambeaux luisants,

Pourrait anéantir tous mes travaux présents,

Mais las ! je suis privé d’un si grand avantage.
Quelque astre, infortuné, qui me fasse la guerre,

Quelque sort ennemi qui au ciel et en terre

Contre tous ces malheurs plus ardente sera,
Comme on voit un grand roc qui sourcilleux méprise

Le heurt des flots chenus, ainsi ma flamme éprise

S’oppose à mes desseins, mon amour durera.

Quelque Lieu, Quelque Amour, Quelque Loi Qui T’absente

Quelque lieu, quelque amour, quelque loi qui t’absente,

Et ta déité tâche ôter de devant moi,

Quelque oubli qui, contraint de lieu, d’amour, de loi,

Fasse qu’en tout absent de ton coeur je me sente,
Tu m’es, tu me seras sans fin pourtant présente

Par le nom, par l’effet fatal qui est en toi,

Par tout tu es Diane, en tout rien je ne vois,

Qui mon oeil, qui mon coeur de ta présence exempte.
En la terre, et non pas seulement aux forêts,

De moi vivant l’objet continuel tu es,

Étant Diane ; et puis, si le ciel me rappelle,
Ô Lune, ton bel oeil mon heur malheurera.

Si je tombe aux enfers, mon seul tourment sera

De souffrir sans fin l’oeil d’une Hécate tant belle.

Vous, Ô Dieux, Qui À Vous Presque Égalé M’avez

Vous, ô Dieux, qui à vous presque égalé m’avez,

Et qu’on feint comme moy serfs de la Cyprienne :

Et vous doctes amans, qui d’ardeur Delienne

Vivans par mille morts vos ardeurs écrivez :
Vous esprits que la mort n’a point d’amour privez,

Et qui encor au frais de nombre Elysienne

Rechantans par vos vers vostre flamme ancienne,

De vos Palles moitiez les ombres resuivez :
Si quelquesfois ces vers jusques au ciel arrivent,

Si pour jamais ces vers en nostre monde vivent,

Et que jusqu’aux enfers descende ma fureur,
Apprehendez combien ma haine est equitable,

Faites que de ma faute ennemie execrable

Sans fin le ciel, la terre, et l’enfer ait horreur.

Je M’étoy Retiré Du Peuple, Et Solitaire

Je m’étoy retiré du peuple, et solitaire

Je tachoy tous les jours de jouir sainctement

Des celestes vertus, que jadis justement

Jupiter retira des yeux du populaire.
Ja les unes venoyent devers moy se retraire,

Les autres j’appelloy de moment en moment

Quand l’amour traistre helas! (las trop fatalement)

Ce fut, ô ma Pandore, en mall’heure me plaire :
Je vy, je vins, je prins, mais m’assurant ton vaisseau,

Tu vins lacher sur moy un esquadron nouveau

De vices monstrueux, qui mes vertus m’emblerent.
Ha ! si les Dieux ont fait pour mesme cruauté

Deux Pandores, au moins que n’as-tu la beauté,

Puis que de tout leur beau la premiere ils comblerent !

Je Meure Si Jamais J’adore Plus Tes Yeux

Je meure si jamais j’adore plus tes yeux,

Cruelle dédaigneuse, et superbe Maistresse,

Si jamais plus, menteur, je fais une Déesse

D’un subject ennemy de ce qui l’ayme mieux.
C’est moy qui t’ay logée au plus haut lieu des Cieux,

Déguisant ton Esté d’une fleur de jeunesse :

C’est moy qui t’ay doré l’Ebene de ta tresse,

Faisant de ton seul oeil un Soleil précieux.
Je t’ay donné ces lyz, ces oeillets, et ces roses,

Je t’ay dans un tain brun, ces belles fleurs encloses

Qui ne furent jamais sous un visage humain.
J’ay par mes vers acreu ton Esprit et ta grace

Mais c’est pour le loyer d’une telle disgrace,

Qu’il faloit espérer d’un coeur tant inhumain.

Myrrhe Bruloit Jadis D’une Flamme Enragée

Myrrhe bruloit jadis d’une flamme enragée,
Osant souiller au lict la place maternelle
Scylle jadis tondant la teste paternelle,
Avoit bien l’amour vraye en trahison changée.

Arachne ayant des Arts la Deesse outragée,
Enfloit bien son gros fiel d’une fierté rebelle :
Gorgon s’horrible bien quand sa teste tant belle
Se vit de noirs serpens en lieu de poil chargée :

Medée employa trop ses charmes, et ses herbes,
Quand brulant Creon, Creuse, et leurs palais superbes
Vengea sur eux la foy par Jason mal gardée

Mais tu es cent fois plus, sur ton point de vieillesse
Pute, traîtresse, fiere, horrible, et charmeresse
Que Myrrhe, Scylle, Arachne, et Meduse, et Medée.

Ô Toy Qui As Et Pour Mere Et Pour Pere

Ô Toy qui as et pour mere et pour pere,

De Jupiter le sainct chef, et qui fais

Quand il te plaist, et la guerre et la paix,

Si je suis tien, si seul je te revere,
Et si pour toy je depite la mere

Du faux Amour, qui de feux, et de traits

De paix, de guerre, et rigueurs, et attraits

Tachoit plonger ton Poëte en misere,
Viens, viens ici, si venger tu me veux.

De ta gorgone épreins moy les cheveux,

De tes dragons l’orde panse pressure :
Enyvre moy du fleuve neuf fois tors,

Fay-moy vomir contre une, telle ordure,

Qui plus en cache et en l’ame et au corps.

Combien De Fois Mes Vers Ont-ils Doré

Combien de fois mes vers ont-ils doré

Ces cheveux noirs dignes d’une Meduse ?

Combien de fois ce teint noir qui m’amuse,

Ay-je de lis et roses coloré ?
Combien ce front de rides labouré

Ay-je applani ? et quel a fait ma Muse

Ce gros sourcil, où folle elle s’abuse,

Ayant sur luy l’arc d’amour figuré?
Quel ay-je fait son oeil se renfonçant ?

Quel ay-je fait son grand nez rougissant ?

Quelle sa bouche, et ses noires dents quelles ?
Quel ay-je fait le reste de ce corps ?

Qui, me sentant endurer mille morts,

Vivoit heureux de mes peines mortelles.

Dès Que Ce Dieu Soubs Qui La Lourde Masse

Dès que ce Dieu soubs qui la lourde masse,De ce grand Tout brouillé s’écartela,Les cieux plus hauts clairement étoila,Et d’animaulx remplit la terre basse :Et dès que l’homme au portrait de sa faceHeureusement sur la terre il moula,Duquel l’esprit presqu’au sien égala,Heurant ainsi sa prochaine race :Helas ! ce Dieu, helas ! ce Dieu vit bienQu’il deviendrait cet homme terrien,Qui plus en plus son intellect surhausse.Donc tout soudain la Femme va bastir,Pour asservir l’homme et aneantirAu faux cuider d’une volupté faulse.