L’épitaphe

J’ai vécu dans ces temps et depuis mille années

Je suis mort. Je vivais, non déchu mais traqué.

Toute noblesse humaine étant emprisonnée

J’étais libre parmi les esclaves masqués.
J’ai vécu dans ces temps et pourtant j’étais libre.

Je regardais le fleuve et la terre et le ciel

Tourner autour de moi, garder leur équilibre

Et les saisons fournir leurs oiseaux et leur miel.
Vous qui vivez qu’avez-vous fait de ces fortunes ?

Regrettez-vous les temps où je me débattais ?

Avez-vous cultivé pour des moissons communes ?

Avez-vous enrichi la ville où j’habitais ?
Vivants, ne craignez rien de moi, car je suis mort.

Rien ne survit de mon esprit ni de mon corps.

L’équinoxe

Un coq à d’autres coqs répond. Le temps est gris,

L’équinoxe roulant ses tonneaux à grand-peine

Depuis la mer du Nord jusqu’aux bords de la Seine

À travers les odeurs, les éclairs et les cris.
Le corps décapité de l’évêque Denis

Saigne avec les raisins d’Argenteuil et Suresnes.

On enchaîne à des chars des héros et des reines.

Les temples, un à un, croulent sur les parvis
Mais, tout à l’heure encore, un arc-en-ciel de nuit

Enjambait la vallée et la lune vers lui

Roulait. Le jour parut et tout ne fut que brume.
Mérite-t-il vraiment le nom de jour, ce jour

Dont s’encrasse la ville et la vie et l’amour ?

Oui, car la flamme enfin, dans le brouillard s’allume.

Le Réveil

Entendez-vous le bruit des roues sur le pavé ?

Il est tard. Levez-vous. Midi à son de trompe

Réclame le passage à l’écluse et, rêvé,

Le monde enfin s’incarne et déroule ses pompes.
Il est tard. Levez-vous. L’eau coule en la baignoire.

Il faut laver ce corps que la nuit a souillé.

Il faut nourrir ce corps affamé de victoire.

Il faut vêtir ce corps après l’avoir mouillé.
Après avoir frotté les mains que tachait l’encre,

Après avoir brossé les dents où pourrissaient

Tant de mots retenus comme bateaux à l’ancre,

Tant de chansons, de vérités et de secrets.
Il est tard. Levez-vous. Dans la rue un refrain

Vous appelle et vous dit  » Voici la vie réelle « .

On a mis le couvert. Mangez à votre faim

Puis remettez le mors au cheval qu’on attelle.
Pourtant pensez à ceux qui sont muets et sourds

Car ils sont morts, assassinés, au petit jour.

Le Sort

J’ai souhaité ta mort et rien ne peut l’empêcher de venir prématurément

Je t’ai vu couvert de sueur et de sanies

À l’instant même de ton agonie

E tout en toi était cruel et dément.
Écoute. Ce jour-là un gros nuage s’élevait des collines de Bicêtre

Et montait derrière le Dôme du Val-de-Grâce.

Un enfant criait qui venait de naître,

Rue Saint-Jacques, dans une maison basse.
Rien ne peut désormais te sauver de la honte et de la douleur

Car mon souhait avait la saveur des choses qui se réalisent.

Déjà d’imperceptibles signes physiques, dans ton esprit et dans ton cœur,

T’avertissent qu’il est temps et adieu la valise.
Rien ne te servirait de pleurer et te repentir,

Rien ne te servirait d’avoir une attitude noble,

Car le néant est ton seul devenir

Et ton nom ne survivra pas dans les proverbes du peuple.
Le nuage noir a débordé le Val-de-Grâce et Saint-Sulpice,

Il s’est longuement reflété dans la Seine avant de se résoudre en orage.

Moi je le regardais du haut d’une blanche bâtisse

Et son tonnerre a libéré de grands oiseaux de leur cage.

Le Souvenir

M’étant par bonheur attardé,

En flânant dans les avenues,

À votre fenêtre accoudée

Je vous ai bien surprise nue,

Mais mon cœur était accordé.
Mais mon cœur était accordé

À des voix de très loin venues.

Le noir de l’ombre avait fardé

Les grands yeux blancs de la statue

Du carrefour où j’ai rodé.
Venant d’Arcueil ou de Passy

Un vent frais soufflait dans la rue :

Je suis passé, c’était ici

Et je vous ai surprise nue

Tachant de blanc la molle nuit.
Feuille morte des temps passés,

Fantôme une nuit apparue,

Beaux drapeaux au matin hissés,

Qu’êtes-vous belle devenue,

Dans Paris la ville pressée ?
Pressée de vivre et de flamber,

Impassible et bien vite émue,

De tant de nuits vite tombées,

Telle celle où vous étiez nue

À votre fenêtre accoudée.

Le Cimetière

Ici sera ma tombe, et pas ailleurs, sous ces trois arbres.

J’en cueille les premières feuilles du printemps

Entre un socle de granit et une colonne de marbre.
J’en cueille les premières feuilles du printemps,

Mais d’autres feuilles se nourriront de l’heureuse pourriture

De ce corps qui vivra, s’il le peut, cent mille ans.
Mais d’autres feuilles se nourriront de l’heureuse pourriture,

Mais d’autres feuilles se noirciront

Sous la plume de ceux qui content leurs aventures.
Mais d’autres feuilles se noirciront

D’une encre plus liquide que le sang et l’eau des fontaines :

Testaments non observés, paroles perdues au-delà des monts.
D’une encre plus liquide que le sang et l’eau des fontaines

Puis-je défendre ma mémoire contre l’oubli

Comme une seiche qui s’enfuit à perdre sang, à perdre haleine ?
Puis-je défendre ma mémoire contre l’oubli ?

Le Coteau

Derrière ce coteau la vallée est dans l’ombre,

L’odeur du bois qui flambe et de l’herbe parvient

Jusqu’au désert présent, lueurs et rocs sans nombre,

Avec des cris d’enfant et des abois de chien.
Les cris sont déchirants de l’enfant qu’on égorge.

Le chien appelle en vain. Un sort est sur ces lieux.

Rien n’est réel ici que cette odeur de forge

Qui nous berce et nous saoule et nous rougit les yeux.
L’aube peut revenir et le soleil nous prendre.

En vain : les aboiements et les cris perceront

L’épaisseur de la nuit, l’épaisseur de la cendre

Qui remplissent nos cœurs, qui brûlent sous nos fronts.

Le Paysage

J’avais rêvé d’aimer. J’aime encor mais l’amour

Ce n’est plus ce bouquet de lilas et de roses

Chargeant de leurs parfums la forêt où repose

Une flamme à l’issue de sentiers sans détour.
J’avais rêvé d’aimer. J’aime encor mais l’amour

Ce n’est plus cet orage où l’éclair superpose

Ses bûchers aux châteaux, déroute, décompose,

Illumine en fuyant l’adieu au carrefour.
C’est le silex en feu sous mon pas dans la nuit,

Le mot qu’aucun lexique au monde n’a traduit

L’écume sur la mer, dans le ciel ce nuage.
À vieillir tout devient rigide et lumineux,

Des boulevards sans noms et des cordes sans nœuds.

Je me sens me roidir avec le paysage.

1944

La Rivière

D’un bord à l’autre bord j’ai passé la rivière,

Suivant à pied le pont qui la franchit d’un jet

Et mêle dans les eaux son ombre et son reflet

Au fil bleui par le savon des lavandières.
J’ai marché dans le gué qui chante à sa manière.

Étoiles et cailloux sous mes pas le jonchaient.

J’allais vers le gazon, j’allais vers la forêt

Où le vent frissonnait dans sa robe légère.
J’ai nagé. J’ai passé, mieux vêtu par cette eau

Que par ma propre chair et par ma propre peau.

C’était hier. Déjà l’aube et le ciel s’épousent.
Et voici que mes yeux et mon corps sont pesants,

Il fait clair et j’ai soif et je cherche à présent

La fontaine qui chante au cœur d’une pelouse.

La Route

Une route est près d’ici,

J’entends le bruit des voitures,

Le vent, les pas indécis

D’une lourde créature

Qui va, qui vient, qui soupire,

Trébuche sur les cailloux,

Implore, mendie, expire.

Est-ce un dieu ? Est-ce un voyou ?
Lourdement sa main se dresse

Sur la prairie des cheveux.

Elle esquisse une caresse

Et crispe ses doigts nerveux.

Enfin le restant du corps

Surgit droit jusqu’aux nuages

Et le soleil couvre d’or

Le géant des marécages.
Est-ce Hercule ? Ou est-ce Atlas ?

Il marche à travers la plaine.

De son long sans un hélas

Il tombe et perd son haleine.

Il recouvre de sa masse

Le paysage en entier

Et puis plus rien, plus de trace,

Ni colline, ni sentier.
Moins réel que les mirages

Ainsi disparaît celui

Qui voulait dicter aux âges,

Aux vents, aux jours et aux nuits.

La Sieste

Cent mille années dans mon sommeil d’après-midi

Ont duré moins longtemps qu’une exacte seconde.

Je reparais du fond d’un rêve incontredit

Dans la réalité de ma chair et du monde.
Je retrouve en ma bouche une ancienne saveur

Et des noms de jadis et des baisers si tendres

Que je ne sais plus qui je suis ni si mon cœur

Bat dans le sûr présent ou le passé de cendres.
Éclatez ! Ô volcans ! du fond des souvenirs,

Noyez sous votre lave un esprit qui se lasse,

Brûlez les vieux billets et puissiez vous ternir

À jamais le miroir dont le tain mord la glace.

La Vendange

Les fauves sont partis, soumis au vendangeur

Tandis qu’en la cité, construite à son de flûte,

Au cirque, le laurier se fane après la lutte,

Que le nom des champions s’efface au mur d’honneur.
Le cortège s’éloigne. Il passe les hauteurs,

Des tas de soldats tués pourrissent sous les buttes,

La terre, ivre de sang, transpire, écume, jute

Et d’un filmier puissant submerge les vainqueurs.
Toi seul restes toi-même, ô Vin, dans tes barriques,

Tu teindras notre bouche à tes couleurs magiques,

Puis nous irons rejoindre en terre les palais
Dont la cloche rythmant la chanson des cigales,

Se tait, comme autrefois la flûte et les cymbales.

Le vent même s’est tu. Le tonnerre se tait.

La Ville

Se heurter à la foule et courir par les rues,

Saisi en plein soleil par l’angoisse et la peur,

Pressentir le danger, la mort et le malheur,

Brouiller sa piste et fuir une ombre inaperçue,
C’est le sort de celui qui, rêvant en chemin,

S’égare dans son rêve et se mêle aux fantômes,

Se glisse en leur manteau, prend leur place au royaume

Où la matière cède aux caresses des mains.
Tout ce monde est sorti du creux de sa cervelle.

Il l’entoure, il le masque, il le trompe, il l’étreint,

Il lui faut s’arrêter, laisser passer le train

Des créatures nées dans un corps qui chancelle.
Nausée de souvenirs, regrets des soleils veufs,

Résurgence de source, écho d’un chant de brume,

Vous n’êtes que scories et vous n’êtes qu’écume.

Je voudrais naître chaque jour sous un ciel neuf.

La Voix

Une voix, une voix qui vient de si loin

Qu’elle ne fait plus tinter les oreilles,

Une voix, comme un tambour, voilée

Parvient pourtant, distinctement, jusqu’à nous.

Bien qu’elle semble sortir d’un tombeau

Elle ne parle que d’été et de printemps,

Elle emplit le corps de joie,

Elle allume aux lèvres le sourire.
Je l’écoute. Ce n’est qu’une voix humaine

Qui traverse les fracas de la vie et des batailles,

L’écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages.
Et vous ? Ne l’entendez-vous pas ?

Elle dit  » La peine sera de courte durée  »

Elle dit  » La belle saison est proche « .
Ne l’entendez-vous pas ?

L’asile

Celui-là que trahit les rages de son ventre

Et que tel pâle éclair de ses nuits a, souvent,

Humilié, s’humilie. Il se soumet, il entre

À l’asile de fous comme on entre au couvent.
Puissé-je rester libre et garder ma raison

Comme un sextant précis à travers les tempêtes,

Lieux d’asile mon cœur, ma tête et ma maison

Et le droit de fixer en face hommes et bêtes.
Vertu tu n’es qu’un mot, mais le seul mot de passe

Qui m’ouvre l’horizon, déchire le décor

Et soumet à mes vœux l’espéré Val-de-Grâce
Où le sage s’éveille, où le héros s’endort.

Que le rêve de l’un et la réalité

De l’autre soient présents bientôt dans la cité.