Vous Qui Retournez Du Cathai

Vous qui retournez du Cathai

Par les Messageries,

Quand vous berçaient à leurs féeries

L’opium ou le thé,
Dans un palais d’aventurine

Où se mourait le jour,

Avez-vous vu Boudroulboudour,

Princesse de la Chine,
Plus blanche en son pantalon noir

Que nacre sous l’écaille ?

Au clair de lune, Jean Chicaille,

Vous est-il venu voir,
En pleurant comme l’asphodèle

Aux îles d’Ouac-Wac,

Et jurer de coudre en un sac

Son épouse infidèle,
Mais telle qu’à travers le vent

Des mers sur le rivage

S’envole et brille un paon sauvage

Dans le soleil levant ?

Ô Poète, À Quoi Bon Chercher

Ô poète, à quoi bon chercher

Des mots pour son délire ?

Il n’y a qu’au bois de ta lyre

Que tu l’as su toucher.
Plus haut que toi, dans sa morphine,

Chante un noir séraphin.

Ma nourrice disait qu’Enfin

Est le mari d’Enfine.

Un Jurançon 93

Un Jurançon 93

Aux couleurs du maïs,

Et ma mie, et l’air du pays :

Que mon coeur était aise.
Ah, les vignes de Jurançon,

Se sont-elles fanées,

Comme ont fait mes belles années,

Et mon bel échanson ?
Dessous les tonnelles fleuries

Ne reviendrez-vous point

A l’heure où Pau blanchit au loin

Par-delà les prairies ?

On Descendrait, Si Vous L’osiez

On descendrait, si vous l’osiez,

D’en haut de la terrasse,

Jusques au seuil, où s’embarrasse

Le pas dans les rosiers.
D’un martin pêcheur qui s’élance

L’éclair n’a que passé ;

Et la source ; à son pleur glacé,

Alterne un noir silence.
L’Angélus, dans le couchant roux,

Comme un parfum s’efface.

Lilith, en détournant sa face,

A tiré les verroux.

Pâle Matin De Février

Pâle matin de Février

Couleur de tourterelle

Viens, apaise notre querelle,

Je suis las de crier ;
Las d’avoir fait saigner pour elle

Plus d’un noir encrier

Pâle matin de Février

Couleur de tourterelle.

Pour Une Dame Imaginaire

Pour une dame imaginaire

Aux yeux couleur du temps,

J’ai rimé longtemps, bien longtemps :

J’en étais poitrinaire.
Quand vint un jour où, tout à coup,

Nous rimâmes ensemble.

Rien que d’y penser, il me semble

Que j’ai la corde au cou.

Princes De La Chine

a. Les trois princes Pou, Lou et You,

Ornement de la Chine,

Voyagent. Deux vont à machine,

Mais You, c’est en youyou.
Il va voir l’Alboche au crin jaune

Qui lui dit :   » I love you.   »

– Elle est Française ! assure You.

Mais non, royal béjaune.
Si tu savais ce que c’est, You ;

Qu’une Française, et tendre ;

Douce à la main, douce à l’entendre :

Du feu comme un caillou.
b. Mgr Pou n’aime ici-bas

Que le sçavoir antique,

Ses aïeux, et la politique

Du Journal des Débats.
Elle qui naquit sous le feutre

Des chevaliers mandchoux,

Sa femme a le coeur dans les choux :

Dieu punisse le neutre !
Mgr Pou, mauvais époux,

Tu cogites sans cesse.

Pas tant de g. pour la Princesse :

Fais-lui des petits Pous.
c. Sous les pampres de pourpre et d’or,

Dans l’ombre parfumée,

Ivre de songe et de fumée,

Le prince Lou s’endort.
Tandis que l’opium efface

Badoure à son côté,

Il rêve à la jeune beauté

Qui brilla sur sa face.
Ainsi se meurt, d’un beau semblant,

Lou, l’ivoire à la bouche.

Badoure en crispant sa babouche

Pense à son deuil en blanc.

Quand L’âge, À Me Fondre En Débris

Quand l’âge, à me fondre en débris,

Vous-même aura glacée

Qui n’avez su de ma pensée

Me sacrer les abris ;
Qui, du saut des boucs profanée,

Pareille sécherez

A l’herbe dont tous les attraits,

C’est une matinée ;
Quand vous direz :   » Où est celui

De qui j’étais aimée ?   »

Embrasserez-vous la fumée

D’un nom qui passe et luit ?

Quel Pas Sur Le Pavé Boueux

Quel pas sur le pavé boueux

Sonne à travers la brume ?

Deux boutiquiers, crachant le rhume,

S’en retournent chez eux.
–   » C’est ce cocu de Lagnabère.

– Oui, Faustine.

– Ah, mon Dieu,

En çà de Cogomble, quel feu !

– Oui, c’est le réverbère.
– Comme c’est gai, le mauvais temps

Et recevoir des gifles.

– Oui, Faustine.   »

A présent, tu siffles

L’air d’ « Amour et Printemps « .
Querelles, pleurs tendres à boire –

Et toi qu’en tes détours

J’écoute, ô vent, contre les tours

Meurtrir ta plume noire.

Rêves D’enfant

Circé des bois et d’un rivage

Qu’il me semblait revoir,

Dont je me rappelle d’avoir

Bu l’ombre et le breuvage ;
Les tambours du Morne Maudit

Battant sous les étoiles

Et la flamme où pendaient nos toiles

D’un éternel midi ;
Rêves d’enfant, voix de la neige,

Et vous, murs où la nuit

Tournait avec mon jeune ennui

Collège, noir manège.

Saigon : Entre Un Ciel D’escarboucle

Saigon : entre un ciel d’escarboucle

Et les flots incertains,

Du bruit, des gens de fièvre teints ;

Sur le sanglant carboucle.
Et, seule où l’oeil se recréât,

Pendait au toit d’un bouge

L’améthyste, dans tout ce rouge,

D’un bougainvilléa :
Tel aujourd’hui, sous la voilette,

Calice double et frais,

Mon regard vous boit à longs traits,

Beaux yeux de violette.

L’immortelle, Et L’oeillet De Mer

L’immortelle, et l’oeillet de mer
Qui pousse dans le sable,
La pervenche trop périssable,
Ou ce fenouil amer

Qui craquait sous la dent des chèvres
Ne vous en souvientil,
Ni de la brise au sel subtil
Qui nous brûlait aux lèvres ?

Sur L’océan Couleur De Fer

Sur l’océan couleur de fer

Pleurait un choeur immense

Et ces longs cris dont la démence

Semble percer l’enfer.
Et puis la mort, et le silence

Montant comme un mur noir.

Parfois au loin se laissait voir

Un feu qui se balance.

L’ingénue

D’une amitié passionnée

Vous me parlez encor,

Azur, aérien décor,

Montagne Pyrénée,
Où me trompa si tendrement

Cette ardente ingénue

Qui mentait, fût-ce toute nue,

Sans rougir seulement.
Au lieu que toi, sublime enceinte,

Tu es couleur du temps :

Neige en Mars ; roses du printemps

Août, sombre hyacinthe.

Tandis Qu’à L’argile Au Flanc Vert

Tandis qu’à l’argile au flanc vert,

Dessus ton front haussée,

Perlait le pleur d’une eau glacée,

Les dailleurs, à couvert :
  » Enfant, riait leur voix lointaine,

Voilà temps que tu bois.

Si Monsieur Paul est dans le bois,

Avise à la fontaine.
  » Mais avise aussi de briser

Ta cruche en tournant vite.

Ah, que dirait ta mère. Evite

Son bras. Prends le baiser.   »
Le temps était couleur de pêche.

Sur le Saleys qui dort

Un oiseau d’émeraude et d’or

Fila comme une flèche.