Vous Qui Retournez Du Cathai

Vous qui retournez du Cathai

Par les Messageries,

Quand vous berçaient à leurs féeries

L’opium ou le thé,
Dans un palais d’aventurine

Où se mourait le jour,

Avez-vous vu Boudroulboudour,

Princesse de la Chine,
Plus blanche en son pantalon noir

Que nacre sous l’écaille ?

Au clair de lune, Jean Chicaille,

Vous est-il venu voir,
En pleurant comme l’asphodèle

Aux îles d’Ouac-Wac,

Et jurer de coudre en un sac

Son épouse infidèle,
Mais telle qu’à travers le vent

Des mers sur le rivage

S’envole et brille un paon sauvage

Dans le soleil levant ?

L’immortelle, Et L’oeillet De Mer

L’immortelle, et l’oeillet de mer
Qui pousse dans le sable,
La pervenche trop périssable,
Ou ce fenouil amer

Qui craquait sous la dent des chèvres
Ne vous en souvientil,
Ni de la brise au sel subtil
Qui nous brûlait aux lèvres ?

Sur L’océan Couleur De Fer

Sur l’océan couleur de fer

Pleurait un choeur immense

Et ces longs cris dont la démence

Semble percer l’enfer.
Et puis la mort, et le silence

Montant comme un mur noir.

Parfois au loin se laissait voir

Un feu qui se balance.

L’ingénue

D’une amitié passionnée

Vous me parlez encor,

Azur, aérien décor,

Montagne Pyrénée,
Où me trompa si tendrement

Cette ardente ingénue

Qui mentait, fût-ce toute nue,

Sans rougir seulement.
Au lieu que toi, sublime enceinte,

Tu es couleur du temps :

Neige en Mars ; roses du printemps

Août, sombre hyacinthe.

Tandis Qu’à L’argile Au Flanc Vert

Tandis qu’à l’argile au flanc vert,

Dessus ton front haussée,

Perlait le pleur d’une eau glacée,

Les dailleurs, à couvert :
  » Enfant, riait leur voix lointaine,

Voilà temps que tu bois.

Si Monsieur Paul est dans le bois,

Avise à la fontaine.
  » Mais avise aussi de briser

Ta cruche en tournant vite.

Ah, que dirait ta mère. Evite

Son bras. Prends le baiser.   »
Le temps était couleur de pêche.

Sur le Saleys qui dort

Un oiseau d’émeraude et d’or

Fila comme une flèche.

Tel Variait Au Jour Changeant

Tel variait au jour changeant

– Avec l’or de tes boucles,

Le sang d’un collier d’escarboucles

Dans ma tasse d’argent
Qui, tout de roses couronnée,

– Sur la ligne où se joint

L’ombre au soleil jetait au loin

Une pourpre alternée ;
Lilith, et, telle, un jour d’été,

J’ai vu noircir ta joue,

Quand le désir trouble, et déjoue,

Ta pliante fierté.
(Talmud babylon.)

Molle Rive Dont Le Dessin

Molle rive dont le dessin

Est d’un bras qui se plie,

Colline de brume embellie

Comme se voile un sein,
Filaos au chantant ramage –

Que je meure et, demain,

Vous ne serez plus, si ma main

N’a fixé votre image.

Toi Pour Qui Les Dieux Du Mystère

Toi, pour qui les dieux du mystère

Sont restés étrangers,

J’ai vu ta mâne aux pieds légers,

Descendre sous la terre,
Comme en un songe où tu te vois

A toi-même inconnue,

Tu n’étais plus, errante et nue, –

Qu’une image sans voix ;
Et la source, noire, où t’accueille

Une fauve clarté ;

Une étrange félicité,

Un rosier qui s’effeuille

Nocturne

Ô mer, toi que je sens frémir

A travers la nuit creuse,

Comme le sein d’une amoureuse

Qui ne peut pas dormir ;
Le vent lourd frappe la falaise

Quoi ! si le chant moqueur

D’une sirène est dans mon coeur –

Ô coeur, divin malaise.
Quoi, plus de larmes, ni d’avoir

Personne qui vous plaigne

Tout bas, comme d’un flanc qui saigne,

Il s’est mis à pleuvoir.

Tout Ainsi Que Ces Pommes

Tout ainsi que ces pommes

De pourpre et d’or

Qui mûrissent aux bords

Où fut Sodome ;
Comme ces fruits encore

Que Tantalus,

Dans les sombres palus,

Crache, et dévore ;
Mon coeur, si doux à prendre

Entre tes mains,

Ouvre-le, ce n’est rien.

Qu’un peu de cendre.

Nous Jetâmes L’ancre, Madame

Nous jetâmes l’ancre, Madame,

Devant l’île Bourbon

A l’heure où la nuit sent si bon

Qu’elle vous troublait l’âme.
(Ô monts, ô barques balancées

Sur la lueur des eaux,

Lointains appels, plaintes d’oiseaux

Étrangement lancées.)
Au retour, je vous vis descendre

L’écumeux barachois,

Dans les bras d’un nègre de choix :

Virgile, ou Alexandre.

Toute Allégresse A Son Défaut

Toute allégresse a son défaut

Et se brise elle-même.

Si vous voulez que je vous aime ;

Ne riez pas trop haut.
C’est à voix basse qu’on enchante

Sous la cendre d’hiver

Ce coeur, pareil au feu couvert,

Qui se consume et chante.

Ô Jour Qui Meurs À Songer D’elle

Ô jour qui meurs à songer d’elle

Un songe sans raison,

Entre les plis du noir gazon

Et la rouge asphodèle ;
N’est-ce pas, aux feux du plaisir

Inclinée et rebelle,

Elle encor, mais cent fois plus belle,

Et de flamme à saisir ?
là-bas monte la voix dernière

D’un bouvier sous les cieux.

On n’entend plus que ses essieux

Qui grincent dans l’ornière.

Trottoir De L’élysé’-palace

Trottoir de l’Élysé’-Palace

Dans la nuit en velours

Où nos coeurs nous semblaient si lourds

Et notre chair si lasse ;
Dôme d’étoiles, noble toit,

Sur nos âmes brisées,

Taxautos des Champs-Élysées,

Soyez témoins ; et toi,
Sous-sol dont les vapeurs vineuses

Encensaient nos adieux –

Tandis que lui perlaient aux yeux

Ses larmes vénéneuses.