La Vigne Et La Maison (iii)

Que me fait le coteau, le toit, la vigne aride ?

Que me ferait le ciel, si le ciel était vide ?

Je ne vois en ces lieux que ceux qui n’y sont pas !

Pourquoi ramènes-tu mes regrets sur leur trace ?

Des bonheurs disparus se rappeler la place,

C’est rouvrir des cercueils pour revoir des trépas !
Le mur est gris, la tuile est rousse,

L’hiver a rongé le ciment ;

Des pierres disjointes la mousse

Verdit l’humide fondement ;

Les gouttières, que rien n’essuie,

Laissent, en rigoles de suie,

S’égoutter le ciel pluvieux,

Traçant sur la vide demeure

Ces noirs sillons par où l’on pleure,

Que les veuves ont sous les yeux ;
La porte où file l’araignée,

Qui n’entend plus le doux accueil,

Reste immobile et dédaignée

Et ne tourne plus sur son seuil ;

Les volets que le moineau souille,

Détachés de leurs gonds de rouille,

Battent nuit et jour le granit ;

Les vitraux brisés par les grêles

Livrent aux vieilles hirondelles

Un libre passage à leur nid !
Leur gazouillement sur les dalles

Couvertes de duvets flottants

Est la seule voix de ces salles

Pleines des silences du temps.

De la solitaire demeure

Une ombre lourde d’heure en heure

Se détache sur le gazon ;

Et cette ombre, couchée et morte,

Est la seule chose qui sorte

Tout le jour de cette maison !

La Vigne Et La Maison (iv)

Efface ce séjour, ô Dieu ! de ma paupière,

Ou rends-le-moi semblable à celui d’autrefois,

Quand la maison vibrait comme un grand coeur de pierre

De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits !
A l’heure où la rosée au soleil s’évapore,

Tous ces volets fermés s’ouvraient à sa chaleur,

Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,

Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.
On eût dit que ces murs respiraient comme un être

Des pampres réjouis la jeune exhalaison ;

La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre,

Sous les beaux traits d’enfants nichés dans la maison.
Leurs blonds cheveux épars au vent de la montagne,

Les filles, se passant leurs deux mains sur les yeux,

Jetaient des cris de joie à l’écho des montagnes,

Ou sur leurs seins naissants croisaient leurs doigts pieux.
La mère, de sa couche à ces doux bruits levée,

Sur ces fronts inégaux se penchait tour à tour,

Comme la poule heureuse assemble sa couvée,

Leur apprenant les mots qui bénissent le jour.
Moins de balbutiements sortent du nid sonore,

Quand, au rayon d’été qui vient la réveiller,

L’hirondelle, au plafond qui les abrite encore,

A ses petits sans plume apprend à gazouiller.
Et les bruits du foyer que l’aube fait renaître,

Les pas des serviteurs sur les degrés de bois,

Les aboiements du chien qui voit sortir son maître,

Le mendiant plaintif qui fait pleurer sa voix.
Montaient avec le jour ; et, dans les intervalles,

Sous des doigts de quinze ans répétant leur leçon,

Les claviers résonnaient ainsi que des cigales

Qui font tinter l’oreille au temps de la moisson !
Puis ces bruits d’année en année

Baissèrent d’une vie, hélas ! et d’une voix ;

Une fenêtre en deuil, à l’ombre condamnée,

Se ferma sous le bord des toits.
Printemps après printemps, de belles fiancées

Suivirent de chers ravisseurs,

Et, par la mère en pleurs sur le seuil embrassées,

Partirent en baisant leurs soeurs.
Puis sortit un matin pour le champ où l’on pleure

Le cercueil tardif de I’aïeul,

Puis un autre, et puis deux ; et puis dans la demeure

Un vieillard morne resta seul !
Puis la maison glissa sur la pente rapide

Où le temps entasse les jours ;

Puis la porte à jamais se ferma sur le vide,

Et l’ortie envahit les cours !

Le Désert Ou L’immatérialité De Dieu

Il est nuit Qui respire ? Ah ! c’est la longue haleine,

La respiration nocturne de la plaine !

Elle semble, ô désert ! craindre de t’éveiller.

Accoudé sur ce sable, immuable oreiller,

J’écoute, en retenant l’haleine intérieure,

La brise du dehors, qui passe, chante et pleure ;

Langue sans mots de l’air, dont seul je sais le sens,

Dont aucun verbe humain n’explique les accents,

Mais que tant d’autres nuits sous l’étoile passées

M’ont appris, dès l’enfance, à traduire en pensées.

Oui, je comprends, ô vent ! ta confidence aux nuits :

Tu n’as pas de secret pour mon âme, depuis

Tes hurlements d’hiver dans le mât qui se brise,

jusqu’à la demi-voix de l’impalpable brise

Qui sème, en imitant des bruissements d’eau,

L’écume du granit en grains sur mon manteau.

..
Quel charme de sentir la voile palpitante

Incliner, redresser le piquet de ma tente,

En donnant aux sillons qui nous creusent nos lits

D’une mer aux longs flots l’insensible roulis !

Nulle autre voix que toi, voix d’en haut descendue,

Ne parle à ce désert muet sous l’étendue.

Qui donc en oserait troubler le grand repos ?

Pour nos balbutiements aurait-il des échos ?

Non ; le tonnerre et toi, quand ton simoun y vole,

Vous avez seuls le droit d’y prendre la parole,

Et le lion, peut-être, aux narines de feu,

Et job, lion humain, quand il rugit à Dieu !

.
Comme on voit l’infini dans son miroir, l’espace !

À cette heure où, d’un ciel poli comme une glace,

Sur l’horizon doré la lune au plein contour

De son disque rougi réverbère un faux jour,

Je vois à sa lueur, d’assises en assises,

Monter du noir Liban les cimes indécises,

D’où l’étoile, émergeant des bords jusqu’au milieu,

Semble un cygne baigné dans les jardins de Dieu. […]

La Vigne Et La Maison (i)

(extraits)
Quel fardeau te pèse, ô mon âme !

Sur ce vieux lit des jours par l’ennui retourné,

Comme un fruit de douleurs qui pèse aux flancs de femme

Impatient de naître et pleurant d’être né ?

La nuit tombe, ô mon âme ! un peu de veille encore !

Ce coucher d’un soleil est d’un autre l’aurore.

Vois comme avec tes sens s’écroule ta prison !

Vois comme aux premiers vents de la précoce automne

Sur les bords de l’étang où le roseau frissonne,

S’envole brin à brin le duvet du chardon !

Vois comme de mon front la couronne est fragile !

Vois comme cet oiseau dont le nid est la tuile

Nous suit pour emporter à son frileux asile

Nos cheveux blancs pareils à la toison que file

La vieille femme assise au seuil de sa maison !
Dans un lointain qui fuit ma jeunesse recule,

Ma sève refroidie avec lenteur circule,

L’arbre quitte sa feuille et va nouer son fruit :

Ne presse pas ces jours qu’un autre doigt calcule,

Bénis plutôt ce Dieu qui place un crépuscule

Entre les bruits du soir et la paix de la nuit !

Moi qui par des concerts saluait ta naissance,

Moi qui te réveillai neuve à cette existence

Avec des chants de fête et des chants d’espérance,

Moi qui fis de ton coeur chanter chaque soupir,

Veux-tu que, remontant ma harpe qui sommeille,

Comme un David assis près d’un Saül qui veille,

Je chante encor pour t’assoupir ?

La Vigne Et La Maison (ii)

Pourtant le soir qui tombe a des langueurs sereines

Que la fin donne à tout, aux bonheurs comme aux peines ;

Le linceul même est tiède au coeur enseveli :

On a vidé ses yeux de ses dernières larmes,

L’âme à son désespoir trouve de tristes charmes,

Et des bonheurs perdus se sauve dans l’oubli.
Cette heure a pour nos sens des impressions douces

Comme des pas muets qui marchent sur des mousses :

C’est l’amère douceur du baiser des adieux.

De l’air plus transparent le cristal est limpide,

Des mots vaporisés l’azur vague et liquide

S’y fond avec l’azur des cieux.
Je ne sais quel lointain y baigne toute chose,

Ainsi que le regard l’oreille s’y repose,

On entend dans l’éther glisser le moindre vol ;

C’est le pied de l’oiseau sur le rameau qui penche,

Ou la chute d’un fruit détaché de la branche

Qui tombe du poids sur le sol.
Aux premières lueurs de l’aurore frileuse,

On voit flotter ces fils dont la vierge fileuse

D’arbre en arbre au verger a tissé le réseau :

Blanche toison de l’air que la brume encor mouille,

Qui traîne sur nos pas, comme de la quenouille

Un fil traîne après le fuseau.
Aux précaires tiédeurs de la trompeuse automne,

Dans l’oblique rayon le moucheron foisonne,

Prêt à mourir d’un souffle à son premier frisson ;

Et sur le seuil désert de la ruche engourdie,

Quelque abeille en retard, qui sort et qui mendie,

Rentre lourde de miel dans sa chaude prison.
Viens, reconnais la place où ta vie était neuve,

N’as-tu point de douceur, dis-moi, pauvre âme veuve,

À remuer ici la cendre des jours morts ?

À revoir ton arbuste et ta demeure vide,

Comme l’insecte ailé revoit sa chrysalide,

Balayure qui fut son corps ?
Moi, le triste instinct m’y ramène :

Rien n’à changé là que le temps ;

Des lieux où notre oeil se promène,

Rien n’a fui que les habitants.
Suis-moi du coeur pour voir encore,

Sur la pente douce au midi,

La vigne qui nous fit éclore

Ramper sur le roc attiédi.
Contemple la maison de pierre,

Dont nos pas usèrent le seuil :

Vois-la se vêtir de son lierre

Comme d’un vêtement de deuil.
Ecoute le cri des vendanges

Qui monte du pressoir voisin,

Vois les sentiers rocheux des granges

Rougis par le sang du raisin.
Regarde au pied du toit qui croule :

Voilà, près du figuier séché,

Le cep vivace qui s’enroule

À l’angle du mur ébréché !
L’hiver noircit sa rude écorce ;

Autour du banc rongé du ver,

Il contourne sa branche torse

Comme un serpent frappé du fer.
Autrefois, ses pampres sans nombre

S’entrelaçaient autour du puits,

Père et mère goûtaient son ombre,

Enfants, oiseaux, rongeaient ses fruits.
Il grimpait jusqu’à la fenêtre,

Il s’arrondissait en arceau ;

Il semble encor nous reconnaître

Comme un chien gardien d’un berceau.
Sur cette mousse des allées

Où rougit son pampre vermeil,

Un bouquet de feuilles gelées

Nous abrite encor du soleil.
Vives glaneuses de novembre,

Les grives, sur la grappe en deuil,

Ont oublié ces beaux grains d’ambre

Qu’enfant nous convoitions de l’oeil.
Le rayon du soir la transperce

Comme un albâtre oriental,

Et le sucre d’or qu’elle verse

Y pend en larmes de cristal.
Sous ce cep de vigne qui t’aime,

O mon âme ! ne crois-tu pas

Te retrouver enfin toi-même,

Malgré l’absence et le trépas ?
N’a-t-il pas pour toi le délice

Du brasier tiède et réchauffant

Qu’allume une vieille nourrice

Au foyer qui nous vit enfant ?
Ou l’impression qui console

L’agneau tondu hors de saison,

Quand il sent sur sa laine folle

Repousser sa chaude toison ?