Toi Avec Toi !

Gaieté vibrait en ton archet

M’enveloppait comme lumière

Je me souviens.

Pourtant tristesse m’en renaît

C’était, c’était

Toi avec toi.

Et moi. Naguère.

Et mon regard cherchant le tien
Soudain, ton grave. Et jeu austère.

Joyaux nés de tes mains aimées.

Je me souviens.

Moi qui ne fus qu’ombre ignorée.

C’était, c’était

Toi avec toi.

Et moi. En vain.

Et ton regard. Perdu. Si loin.
Musique ailée. Comme en prière.

Élan dont je ne fus l’objet.

Je me souviens.

Peine m’en est restée. Entière.

C’était, c’était

Toi avec toi.

Et moi. Amère.

Mon regard quémandant le tien.
Gaieté à nouveau t’habitait !

Archet me jouant sur les nerfs

Je me souviens

Rage m’étreint d’y repenser !

C’était, c’était

Toi avec toi !
1997

Prologue

De la pensée aux mots,

un monde.
Dès qu’ils viennent en gros,

la ronde.
De la phrase à la phrase,

la stance.
Des couplets qui s’embrasent,

la danse.
Du chagrin à l’oubli,

un antre.
Sous toute philosophie,

le ventre.
Des coulisses aux décors,

un voile.
Du trépas à la mort,

un râle.
De la graine à l’épi,

un germe.
Du néant à la vie,

le sperme.
Du mineur au ministre,

un rang.
Et du lord jusqu’au cuistre,

un temps.
Du génie au crétin,

un gène.
Du raté au malin,

la veine.
Du gendarme au voleur,

un rôle.
En tout un, son tricheur,

son drôle.
Du vice à la vertu,

un tour.
De la mode au rebut,

un jour.
De ta main à la mienne,

un choix.
De l’amour à la haine,

un pas.
De la phrase à la phrase,

la stance.
Des couplets qui s’embrasent,

la danse !
1997

Promenade

Un banc, des coteaux,

des fleurs, une treille,

rayons de soleil

me chauffant le dos.

Des troncs noirs et hauts.

Émois du matin

Que je me sens bien !
Bocages, ramures.

Un toit qui rassure.

Abri où je dure.

Du rêve. Un piano.

Des livres à gogo.

Pour moi un festin !

Que je me sens bien !
Et quittant la rade,

parfois en balade

ou en randonnée,

je prends le sentier,

coeur et pied légers.

Appel quotidien

Que je me sens bien !
S’allongent les lieues.

Au vent mes cheveux.

Fatigue aux mollets.

Un coin oublié.

Un silence ailé.

Gazouillis soudain

Que je me sens bien !
Des baies, des épines.

Et l’air qui burine.

Odeurs de résine

et de chèvrefeuille.

Un saut d’écureuil.

Soleil au déclin

Que je me sens bien !
Chemin du retour.

Rougeoiement du jour.

Et paix alentour.

Au loin en beauté,

mon toit, mon grenier.

En moi un refrain
Que je me sens bien !

Que je me sens bien !

Que je me sens bien !

Que je me sens bien !
1997

Regain

Et mes jours et mes nuits

teintés de nostalgie

me répétaient le chant

de mon bonheur enfui.
Et mon chant d’aujourd’hui

comme un regain de vie

s’éveille en fredonnant

le bonheur au présent.
1997

Résumons

Au premier tiers de votre vie,

vous qui vécûtes longuement

(mais au départ, tout est écrit),

durant ce tiers, ce premier temps,

vous étiez là. Bien apparent.

Évoluant dans le décor.

Accrochant l’oeil. Encore. Encore.
Au second tiers, au second temps

(mais tout se fit à pas feutrés),

devîntes-vous donc transparent ?

Un peu gommé ? Comme effacé ?

Pourtant présent ! Curieux effet !

Presque ignoré dans le décor,

on vous oublie. Encore. Encore.
Au tiers dernier, chamboulement !

Vous revoilà très apparent !

Que grande est l’ironie du sort !

Aussi, qu’immenses sont vos torts !

Car vous entachez le décor

rien qu’en passant, en trottinant !

Et l’on vous voit ! Encore ! Encore !
1997

Tableau

Dîner de fête

Nombreuses têtes

Grand brouhaha

Bouches riant à grands éclats

Bouches chantant la chansonnette

Bouches bâfrant

Ou mâchouillant, comme à la diète

Ou jacassant

Ou clabaudant à pleins poumons

Bouches lançant des postillons

Ou bien cherchant le grand frisson

Bouches à conquêtes

Bouches gueulant

Parfois rotant

Ou sirotant

Ou pérorant, comme un ronron
Bouches muettes

Bouches penchées dessus l’assiette

et qui s’embêtent

en souriant
Dîner de fête

Nombreuses têtes
1997

Le Berger

Qui me dit que tu n’es

loup qui se fait berger

et se veut d’icelui

l’allure et le portrait ?
Qui me dira le temps

que tu passes à l’étang,

te mirant, composant

trait pour trait ton reflet ?
Qui me dit que ta voix

parlant si bien au coeur

n’est point fruit de labeur

et oeuvre de ton choix ?
Qui me dit que ton ciel

n’est point là pour dicter

le seul ton sur lequel

ton troupeau doit bêler ?
Qui me dit que ton verbe,

envoûtement de mots,

n’offrira point sur l’herbe

tes moutons aux corbeaux ?
Qui me dit que tu n’es

loup qui se fait berger

et se veut d’icelui

l’allure et le portrait ?
1997

Le Peintre Du Dimanche

Sur le motif, un jour sur sept

il va.

Le chevalet et la palette

aux bras.

Un jour sur sept, six jours véniels

s’estompent.

Du quotidien, les rituels

se rompent.
Heureux, le peintre du dimanche !
Par tous ses pores, l’instant béni

il gobe.

Et d’un segment de paradis

s’enrobe.

Sans souci de postérité

il crée.

En grands élans d’inspiration

il pond.
Heureux, le peintre du dimanche !
Sur le motif, six jours sur sept

ne va.

Besoin d’écouler ses oeuvrettes

il n’a.

Tourments des artistes à plein temps

ne sait.

Et de ses dons, aucun bilan

ne fait.
Heureux, le peintre du dimanche !
1997

Miroir Miroir

Alors que nul ne voit,

lorsque l’ennui me guette

aux assemblées de têtes,

c’est entre moi et moi

que je me fais la fête

en me marrant tout bas.
Or, vu qu’un rien m’engrosse,

en traits quelque peu rosses,

un tantinet féroces,

rien qu’entre moi et moi

sitôt portrait je brosse

de ceux qui me côtoient.
Dès lors, en gaieté folle,

pourtant statue de bois,

par coeur je me gondole,

juste entre moi et moi.

Oeil grave et bouche molle

où rien ne se lira.
Mais soudain patatras !

Durant que je me tords,

d’un seul coup je m’abhorre,

là, entre moi et moi.

Masque à la James Ensor

au guignol de ma joie.
Car pouffant sans sourire

et me pâmant sans voix,

c’est par-delà mon rire

qu’en chacun je me mire

avec un peu d’effroi !

Rien qu’entre moi. Et moi.
1997

Après L’homme

Après l’Homme, après l’Homme,

Qui dira aux fleurs comment elles se nomment ?

Après l’Homme, après l’Homme,

quand aura passé l’heure de vie du dernier Homme.
Qui dira aux fleurs

combien elles sont belles ?

N’y aura de coeur

à battre pour elles.
Après l’Homme, après l’Homme,

que sera encore le mot « merveilleux » ?

Après l’Homme, après l’Homme,

quand le dernier des hommes aura vidé les lieux.
Qui dira de la Terre

Qu’elle est sans pareille

et que dans l’Univers

elle est fleur de Soleil ?
Après l’Homme, après l’Homme
Viens-t’en donc pour lors,

viens-t’en donc l’ami,

et chantons encore

le jour d’aujourd’hui.
1997

Complainte Pour Une Dame-pipi

De l’avenir, rien n’est promis.

Mais entre-temps, chantez, fillettes !
Nombreux éviers. Miroirs. Tout brille.

Portes cachant sièges-cuvettes.

Bruits d’eau. Tintement de piécettes.

Et puis ce mot sans fin redit : « Merci ».
Dans ce salon de lieux d’aisance

où les odeurs et les essences

se combattent en catimini,

vers quels ailleurs vont vos errances ?

Vous fûtes belle, Dame-pipi !
Qui vous mit en ce paysage ?

Quel tour du sort ? Quelle ironie ?

De quel airain est le rivage

où vous prenez refuge, appui ?
Sous le blanc soleil des néons

illuminant murs et plafonds,,

ressassez-vous mortes-saisons

entre serpillières et torchons ?

Vous fûtes belle, Dame-pipi !
Et craignez-vous (constante angoisse !)

de voir paraître en cet espace

quelque témoin d’un temps fini,

là, tout soudain, figé sur place ?
Redoutez-vous qu’ouvrant la porte

par où tous ces gens entrent et sortent

surgisse un jour l’ancienne amie ?

Le hasard a des coups qui portent !

Vous fûtes belle, Dame-pipi !
C’est fait ! Ce fut ! C’est arrivé !

La mer a de sournoises lames.

Nul n’aurait deviné le drame

Si peu serait à raconter
De part et d’autre une émotion

doublée d’un embarras sans nom.

La vie parfois a des façons !

Indélébile, l’instant qui fuit

Vous fûtes belle, Dame-pipi !
Pourtant, penchée sur la lunette,

le front brûlant, tempes en tempête,

vous offrîtes la place nette

comme en un jour cent fois vous faites
Dès lors les mois vous font plus grise.

Faciès où tout trait se durcit.

Lèvres nouées. Trois poils qui frisent

au creux de joues jadis exquises

Vous fûtes belle, Dame-pipi !
Vous fûtes belle ? Songes bannis !

Et de l’emploi enfin la tête !

La hargne prête ! L’oeil aux piécettes !

Jurons rentrés à chaque oubli !

Mercis sifflants ! Étrange fête
1997

Distance

A peine assis d’un quart de fesse

au strapontin de la kermesse

qu’on appelle le quotidien

moi le badaud, le baladin

D’aucun ailleurs, non plus d’ici

Tout juste une ombre qu’on oublie

Témoin qui rit en contrepoint !
Me soit destin sans lien ni fil !

Sitôt craignant, déjà je file

sans au revoir ni à demain,

moi le badaud, le baladin

Et maudissant ma solitude,

mais chérissant ces vastitudes

où je me perds tel un zéro,
j’irai m’asseoir d’un quart de fesse

au strapontin de la promesse

qu’on appelle le quotidien,

moi le badaud, le baladin

Et déjà plus ailleurs qu’ici,

semant mes regrets en chemins,

resterai ombre qu’on oublie
1997

Épilogue

Toi qui as rêvé de cimaises

et exposes au bord du trottoir,

lorsque ton humeur vire au noir,

maniant le pinceau ou la glaise,

(sont-ce des croûtes ? est-ce de l’art ?)

dès lors que les jours te font mal,

étant éternel méconnu,

pour te remonter le moral

tu te rechantes en épilogue

comme une indispensable drogue :

Vincent n’a jamais rien vendu

Vincent n’a jamais rien vendu
Et toi, accroché à ta plume,

rêvant d’un public averti

et rabâchant ton amertume

puisqu’au tiroir vont tes écrits,

et te taraudant de questions,

(suis-je auteur ? ou écrivaillon ?)

et voyant fuir avec terreur

les jours, les mois, les ans les heures,

tu te rechantes en épilogue

comme une indispensable drogue :

Vincent n’a jamais rien vendu

Vincent n’a jamais rien vendu
1997

Jeunesse

Défais tes doigts nouant tes mains.

Défais ton air un peu chagrin.

Défais ce front buté, têtu.

Défais tes réflexions pointues.

Vingt ans c’est bien dur à porter !

Défais, défais. Sois la rosée.

Sois gai matin au ciel de mai !

Défais
Te torturant d’ombres subtiles

qu’en toi tu multiplies par mille,

tu es ton centre, ton débat,

mal dans ta peau. Ah ! pauvre état !

Vingt ans c’est bien dur à porter !

Défais, défais. Sois la rosée.

Sois gai matin au ciel de mai !

Défais
Car au supplice en toi tout vire.

Tu n’es zéro ! Ni point de mire !

Et pourtant, t’inventant ces pôles,

tu te détestes en chaque rôle.

Vingt ans c’est bien dur à porter !

Défais, défais. Sois la rosée.

Sois gai matin au ciel de mai !

Défais
Qu’au fond de toi rien ne se brise !

Tes heures claires sont pages grises.

Printemps morts ne renaissent pas.

Défais ta barrière à la joie.

Vingt ans c’est bien dur à porter

Défais Défais Sois la rosée
1997

Le “la”

Qu’un pas me sorte du sillon

et sitôt m’est donné le « la » !

Il n’est mien ce diapason

Pourtant j’y accorde ma voix

en un doux bê-bê de mouton
1997