Tu Serais Nue Sur La Bruyère

Tu serais nue sur la bruyère humide et rose,

comme ces femmes qu’on apprend en classe, près

de chèvres se donnant des coups au bas des prés.

Tu dormirais en ne rêvant d’aucune chose,

et tes jambes pareilles, tièdes et douces

luiraient dans la pluie verte et glacée de la mousse.

Ton corps serait comme l’air et l’eau qui sont purs.

Un grillon aigre chanterait dans le vieux mur

d’une maison abandonnée et qui aurait,

à ses pieds, les champignons roses des forêts.

Les alouettes qui ont la couleur de l’argent

siffleraient en volant vite. Et, tout en dormant,

tu mettrais une main dans tes cheveux remplis

de brins de paille agaçants de roides épis.

Tu Seras Nue

Tu seras nue dans le salon aux vieilles choses,

fine comme un fuseau de roseau de lumière,

et, les jambes croisées, auprès du feu rose,

tu écouteras l’hiver.
À tes pieds, je prendrai dans mes bras tes genoux.

Tu souriras, plus gracieuse qu’une branche d’osier,

et, posant mes cheveux à ta hanche douce,

je pleurerai que tu sois si douce.
Nos regards orgueilleux se feront bons pour nous,

et, quand je baiserai ta gorge, tu baisseras

les yeux en souriant vers moi et laisseras

fléchir ta nuque douce.
Puis, quand viendra la vieille servante malade et fidèle

frapper à la porte en nous disant : le dîner est servi,

tu auras un sursaut rougissant, et ta main frêle

préparera ta robe grise.
Et tandis que le vent passera sous la porte,

que la pendule usée sonnera mal,

tu mettras tes jambes au parfum d’ivoire

dans leurs petits étuis noirs.

Tu T’ennuies

Tu t’ennuies ? —

— Elle dure

cette pluie

qui est dure.
Je prends ma

pipe en glaise

que j’allume à

une braise.
Tu es loin

et tu penses

dans un coin

aux vacances.
Les pavés

par la pluie

sont lavés.

Je m’ennuie.
Aux carreaux

blancs, j’écoute

tomber l’eau

froide en gouttes.
Tu ne vien-

dras pas, puisque

tu es loin :

pas de risque.
Tu es loin :

je m’ennuie :

je n’entends rien

dans la pluie :
C’est de l’eau

fine ou dure,

passant tôt

ou qui dure.
Je n’y vois

rien. — Entendre

là des voix

en deuil, tendres ?
Je ne puis :

c’est la pluie

d’un jour gris

qui essuie.

1888.

Tu Viendras

Tu viendras lorsque les bruyères au soleil

près des routes qui se fendent ont des abeilles.
Tu viendras en riant avec ta bouche rouge

comme les fleurs des grenadiers et des farouches.
Tu lui diras que tu l’aimes depuis longtemps,

mais en lui refusant ton baiser en riant.
Mais lorsque tu voudras le lui donner, alors

tremblante et suante, tu verras qu’il est mort.

Un Gentilhomme

 » Le rieur alors, d’un ton sage,

Dit qu’il craignait qu’un sien ami,

Pour les grandes Indes parti

N’eût depuis un an fait naufrage.  »

JEAN DE LA FONTAINE. L. VIII. f. viii.
Un gentilhomme, qui fuit la Cour et ses brigues,

Donne un repas dans ces beaux lieux si reculés

Un vieux jour d’après-midi vert tombe sur les

Plats dont le Bois et la Mer ont été prodigues.
Maints âgés Céladons qu’a congestionnés

Une Églé demi-nue et prenant son remède,

Sous la perruque lourde et quelque opiat mède

Des crus du Bourguignon se rougissent le nez.
Tout à coup, un rieur fait silence. Et son geste

Témoigne d’un inénarrable étonnement.

— Par Neptune ! fait-il Le liquide Élément

A des hôtes La preuve en est ici Ha ! Peste !
Et ses doigts gras et blancs, tout alourdis d’anneaux,

Portent à son ouïe empoudrée une énorme

Dorade. Puis il dit : Vers l’Inde aux gens difformes,

Un mien ami s’en fut, au gré des vastes eaux
Et ce poisson raconte à l’oreille étonnée

Que ce beau chevalier, qu’aima la Véranchol,

Aujourd’hui, devenu l’Empereur du Mogol,

Goûte, à l’ombre, une vie aimable et fortunée.
1897.

Un Jeune Homme

À Gustave Kahn.
Un jeune homme qui a beaucoup souffert

traverse la place du hameau vert.

La chaleur est immense. Il passe devant

l’auberge et une modeste grille

où s’entortillent des roses et de la vigne.
La douce hirondelle poursuit les guêpes

dans le silence. C’est l’heure des vêpres.
Il entre doucement, sans être aperçu,

dans l’église pauvre où les voix aiguës

des Filles de Marie font un chant frais.
Au dehors, silence. La vieille forêt

où dorment les écureuils et les piverts

rappelle ces beaux dessins qui ornent

quelque botanique d’une autre époque

donnée en prix à des personnes mortes.
Le jeune homme voit dans le banc,

qui luit d’ombre douce, de vieux paysans.

Il voit l’autel pâle aux belles fleurs peintes,

le curé chantant et les belles teintes

que la lumière jette sur les dalles.
Une jeune fille qui est très belle,

sous le jour d’un vitrail est violette.
Ce jeune homme sort des vêpres ému

par la piété de la jeune fille.

C’est une jeune fille de bonne famille

qui habite une vieille maison perdue

sous des arbres, avec son père et sa mère.
Le jeune homme dont la vie a été amère

revient plusieurs fois à ces mêmes vêpres.

Il devient pieux. Il est présenté

aux parents de la jolie jeune fille

par le vénérable et bon curé.
Bientôt les deux jeunes gens sont fiancés

et, le soir, quand le jeune homme y a dîné,

ils vont tous les deux se promener

le long des fleurs en nuit dans les allées.
Il dit : je vous aime. Alors elle est heureuse.
Un rossignol enchante la nuit amoureuse,

musicale chose pluvieuse,

et son chant délicieux se mêle au

parfum des iris et à la chanson de l’eau.
Ainsi va la vie. Ils furent mariés

par le bon curé quelques jours après.
Et le jeune homme au cœur malheureux

fut guéri pour toujours, et pieux.
Mars 1897.

Un Nuage Est Une Barre

Un nuage est une barre noire

au-dessus des pins en nuit,

vers six heures. Le ciel luit

au fond, comme la mer, le soir.
Si tu étais une palombe,

et si j’étais un petit lièvre,

je me coucherais dans l’ombre

douce, violette et longue.
J’aplatirais mes oreilles

sur mon dos luisant, et toi

tu avancerais et retirerais

ton cou bleu en savon et en ardoise.
Les hommes tristes viendraient

pleins de haches et de fusils

prendre la résine dorée

aux pins remplis d’écaillis.
Tu n’es pas une palombe,

et je ne suis pas un lièvre.

Étends-toi sur l’ombre longue

des pins longs sur la fougère.
Les aiguilles des pins noirs,

amères, vertes mais noires,

tomberont sur ta peau douce

qui glisse comme la mousse.
Tu te mettras toute nue

où il y a des bruyères

et au loin les petits lièvres

bondiront, boulés, pattus.
Le monde est bon et très doux,

les petits lièvres aussi,

et les grands nuages gris,

les palombes et le houx.
Les paysans tristes, sauvages,

sont doux comme les palombes,

mais ils les tuent et les plombs

font saigner les plumes sages.
1894.

Une Feuille Morte Tombe

Une feuille morte tombe, puis une autre, des platanes

dont la cime au soleil semble de corne pâle,

et j’entends des cailloux froids que les hommes cassent.
Je ne sais où les fleurs du jardin sont allées.

Sous le frisson brillant de la nuit des rosées,

les derniers géraniums lourds fleurissent glacés.
Une enfant rouge est immobile sur la route

et, dans l’allée grinçante, picore une poule rousse,

deux poules rousses aux ondulations douces.
Les pissenlits amers et laiteux des prairies

s’espacent, et l’arbousier donne ses fades fruits

aux lèvres des tendres petites filles.
Telle est la vie. J’ai vu, haut, devant ses brebis,

et défaisant de l’air à sa flûte de buis,

le berger les compter une à une, et puis
se remettre à marcher à côté de son âne

qui portait les bidons vers la brumeuse montagne

où les herbes odoriférantes font le bon fromage.
Entre les haies fanées les dernières mélisses

à l’odeur fade et forte, aux fleurs blanches, flétrissent

sans que l’abeille d’or, aux ailes nervées, y glisse.
Dans le buffet poli les poires sont trop mûres

et, de la treille jaune, il tombe au pied du mur

des grains de raisins noirs que le froid rend durs.
Les premiers petit-houx, coriaces et piquants,

portent des boules lisses, rouges comme du sang,

dont on fait des bouquets d’automne charmants.
Engourdie par le froid, au soleil se repose

une sauterelle. Là-bas une belle rose

éclatée va mourir comme meurent les choses
Il est loin, le jardin d’Été où sont les sauges,

où, près des tomates écarlates et des roses,

tombait le triste et blanc calme des Dimanches chauds.
Il est bien loin ce jour où j’ai pensé à toi

avant de te connaître, en traversant les bois,

mes chiens devant, sous le mouillé soleil matinal.
Alors, la noire épaisseur des feuilles ne laissait

que par moments entrevoir la vue, et c’était,

dans mon cœur et mes yeux, la clarté des vallées.
Alors, c’était des montagnes claires comme la pensée

la plus pure, c’était des pics violets,

c’était un tremblement rose sur les sommets.
C’était des larmes dans mon cœur et des sourires

plus divinement doux que ceux des petites filles

qui essaient sagement leurs premières aiguilles.
Il est bien loin ce jour où j’ai pensé à toi,

où, dans mon âme, planèrent comme des voix

d’anges, quand j’eus franchi la lisière du bois.
Mon âme grave se prosterna sur la grand-route.

Une espèce de chose religieuse et douce

nageait dans l’azur pur où peinaient les bœufs roux
C’était comme un chant que l’on n’entend pas,

comme un mendiant d’hiver qui traîne ses pas

vers la paille d’auberge où la nuit l’endormira.
Ce jour-là, tout à coup, dans une grande tendresse,

le village, à genoux et triste, s’est montré

et, des acacias, il tombait des caresses.
Les canards, balançant leurs pieds, allaient aux mares.

Les vignes bleues couraient sous les fenêtres noires,

et l’on entendait, dans l’école communale,
le murmure d’abeilles que font les alphabets,

lorsque les enfants doux chantent l’A, B, C, D

devant les beaux tableaux de sciences utiles.
Sur les vieux seuils brisés où les vieillards filent,

du ciel bleu se posait comme près d’une rive

se pose le martin-pêcheur aux plumes vives.
Maintenant tu es loin, petite caressante.

Où est ta gorge tendue et mince, et ta hanche

qui s’arrondit et se ramasse comme une vague ?
Je te revois avec tes cheveux noirs comme une hirondelle,

tes yeux beaux comme toi, ta bouche un peu épaisse,

et ton cou pur, large à l’épaule, et volontaire.
Nous rîmes. Je te disais : oh ! tu as l’air

d’une de ces vieilles gravures de dans Musset

où on est sur un âne sur de la mousse.
Alors tu m’embrassais. Ton tremblement de rire aigu

se mêlait aux baisers de nos lèvres confondues

Puis nous redevenions sérieux et tout seuls.
Et tu regardais sur mon grand chapeau de soleil,

que j’avais posé là, une branche de glaïeul

que j’y avais jetée négligemment.
1897.

Vieille Maison

À Odilon Redon
Neige endolorissante et morne, tu déroules

Ta nappe liliale au toit cher que je sais,

Neige endolorissante, ô neige qui t’écroules !
Et la maison vieillote aux carreaux verts cassés

A des airs de jeunesse et de pâle frileuse

Et ne se souvient plus des contes jacassés :
Des contes jacassés, au soir, par la fileuse,

En la cuisine antique où le pot noir chantait

Au rauque dévidoir sa chanson douce et creuse.
La chandelle en résine en un coin crépitait.

Près de la plaque en fer, les cris-cris aux cris grêles

S’enfuyaient dans la suie et le matou grondait.
Maintenant, dans le vieux salon, les herbes frêles,

Les avoines ornant les vases surannés,

Ne se souviennent plus des champs fauchés des grêles :
Et des plumes de paon, des bimbelots fanés,

Sont là qu’un bisaïeul rapporta de la Chine

D’où, jadis, bien des gens revinrent ruinés.
Comme alors un gros chat plie en arc son échine

Et cligne en grommelant de longs yeux mordorés

– Et miaule, et l’on voit une expression fine
En les blancs, solennels regards des hauts portraits.

Vieille Marine

Vieille marine. Enseigne noir galonné d’or

qui allais observer le passage de Vénus

et qui mettais la fille du planteur nue,

dans l’habitation basse, par les nuits chaudes.
C’était d’une langueur, c’était d’une tiédeur

de fleurs blanches qui, près de vasières, meurent.

La bien-aimée était apathique et songeuse,

avec un collier noir à son cou de tubéreuse.
Elle se donnait ardemment, et vos rendez-vous

avaient lieu dans la petite chambre basse

où étaient tes cartes et tes compas

et le daguerréotype de tes petites sœurs.
Tes livres étaient le manuel d’astronomie,

le guide du marin et l’atlas des végétaux,

achetés à la capitale, dans une librairie

dont le timbre était un chapeau de matelot.
Vos baisers se mêlaient aux cris du large fleuve

où traînent les racines des salsepareilles

qui rendent l’eau salutaire à tous ceux

qu’atteint la syphilis dans ces contrées du soleil.
Vous cherchiez, dans l’obscurité des étoiles,

le frisson langoureux d’une mer pacifique,

et tu ne cherchais plus, dans le ciel magnifique,

l’éclipse mystérieuse et noire.
Un souci, cependant, à ton œil lointain,

ô jeune enseigne ! errait comme un insecte en l’air.

Ce n’était point la crainte des dangers marins

ou le souvenir des dents serrées des matelots aux fers.
Que non. Quelque duel de ces vieilles marines

avait, à tout jamais, empoisonné ton cœur.

Tu avais tué l’ami le plus cher à ton cœur :

tu gardais son mouchoir en sang dans ta poitrine.
Et, dans cette nuit chaude, ta douleur

ne pouvait s’apaiser, bien que, douce et lascive,

la fille du colon, évanouie de langueur,

nouât au tien son corps battu d’amour et ivre.

Viens, Je Te Mettrai

Viens, je te mettrai des boucles d’oreilles

de cerises

et je te montrerai les longues treilles

où volent des merles bleus et des grives.

Viens, c’est la saison des grandes chaleurs

et des fleurs.

Sur les fossés poudreux les carottes blanches

poussent : il y a encor deux ou trois pervenches.

Dans le fond des bois frais les oiseaux crient.

Le ciel cuit.

Dans les mares il y a des joncs longs,

et les grenouilles grises font des bonds.

Dans les endroits chauds et frais, vois les sources

qui sont douces.

Dans le terrain rouge, ou bien sur la mousse,

elles coulent près des abeilles rousses.

Voici Le Grand Azur

À Eugène Carrière.
Voici le grand azur qui inonde la petite ville.

Les paysans sont arrivés pour le marché.

Des petits enfants ont des bas couleur de cerise.

Ils sont venus le long de la fraîcheur des haies.
Là-bas, la neige des montagnes casse le ciel.

Oh ! que tout cela est doux, est édifiant !

On voit des vaches d’or et des cochons d’argent,

et des vieilles qui vendent du fromage et du sel.
La mairie est carrée avec sa vieille horloge

qui retarde toujours même lorsqu’elle avance.

Et les platanes bleus sous qui l’ombre s’allonge

abritent les ménétriers et les hommes qui dansent
en rebondissant, légèrement, sur leurs blanches sandales.

Et les filles arrivent et se mêlent à eux.

Elles posent à terre des paniers pleins d’œufs

et, sérieusement et douces, elles dansent.
Ce n’est qu’un calme, avec des mouches silencieuses

qui tournent au soleil dans l’azur accablant

et, là-bas, du côté du foirail en feu blanc,

un âne aux dents jaunes brait sous les tranquilles cieux.
Les enfants regardent luire dans de belles fioles

des bonbons tout suants et doux à la salive,

et l’on voit passer de bien élégantes filles,

aux doux cheveux noirs et luisants, aux jupes sonores.
Elles causent avec les doux adolescents

qui tiennent l’aiguillon qui piquera la croupe

des bœufs au front barré, qui l’un à l’autre s’arc-boutent,

les jambes obliques, pour traîner les chars criants.
Le retentissement des auberges s’enflamme.

Le café est versé sur les tables de bois.

Les pactes se concluent et lents, magnifiques et graves,

les pères des maisons et les jeunes fils boivent.
Voici le pharmacien aux boules vertes et rouges,

voici le cordonnier des pauvres pauvres gens,

voici la mercière aussi grise qu’un songe

dans sa pauvre boutique où entrent peu de chalands.
Voici mon métayer avec ses mains calleuses

qui a coupé la tuie sur le coteau aride

et dont le cou de brique garde de saintes rides.

Voici le ronflement des tremblantes batteuses.
Voici les petits garçons revenant de l’école,

de l’encre aux doigts, avec de modestes cartables,

voici les chevaux lourds et luisants des gendarmes,

voici les marchandes d’agneau frisées aux tempes.
Voici le facteur rural qui va là-bas,

vers les chemins qui sont comme des fleurs en ruisseaux,

voici les moineaux roux plus doux que des enfants,

voici les pigeons bleus plus doux que des moineaux.
Voici le cimetière à la tristesse gaie,

où, un jour, si Dieu veut, je m’en irai dormir

Je veux des églantiers plus doux que des désirs

Allez, et cueillez-les dans la plus belle haie.
Voici dégringoler les noires petites rues,

voici le clocher blanc tout fleuri d’hirondelles

et le marchand de bibles et la tranquille allée

où l’on promène doucement au crépuscule.
Voici les doux enfants jouant à la marelle :

Marie-Louise, Aurélie et bien d’autres encore

Ils sont plus innocents que la rosée des roses

qui pleurent sur la douce et usée margelle
Ils chantent, se tenant les mains en un rondeau.

Ils chantent, doucement ineffables, ces mots :

 » Au rondeau du Mayaud, au rondeau du Mayaud,

Ma grand’mère, ma grand’mère, ma grand’mère a fait un saut.  »
Voici d’autres enfants portant des arrosoirs,

et la tranquillité des tombées tendres des soirs.

Voici le cliquetis des sabots d’écoliers

qui courent, comme des graines, au vent léger.
Voici, au-dessus des murs de lézards et de lierre,

de roses arbres plus doux que ma bien-aimée

n’est douce, mon aimée plus douce que les eaux,

plus douce que l’écorce légère des roseaux.
Voici des abricots sucrés comme sa bouche,

voici sur les platanes le cri aigre des cigales,

et voici la colline où, après les averses douces,

l’arc-en-ciel fleurit comme un grand verger pâle.
Voici des papillons plus papillons que l’azur,

et voici le gazon qui ressemble à l’azur.

Voici une hirondelle et voici un mendiant,

et les rogations qui enchantent par leurs chants.
Voici les ânes doux qui crèvent sous les bâts.

Voici les vieilles fées qui portent dans leur cabas

l’ombre mystérieuse, fraîche et centenaire,

des baisers échangés à l’ombre des chaumières.
Voici une daüne montée sur une grande mule.

C’est la maîtresse d’une grande maison paysanne.

Elle range le linge au fond frais d’une armoire

immense, en une salle aux grands rideaux de tulle
où, l’été, voltigent et bourdonnent les mouches bleues.

Voici encore les jeunes filles des environs,

plus fraîches qu’aux mousses ne sont les mousserons,

plus fraises que la fraise au fond du ravin bleu.
Voici encore le calme de ma douce chambre,

voici Flore ma chienne, voici Marbot mon chien,

voici Nice mon chat et Li-Ti-Pu ma chatte,

et les portraits d’amis dans tout cet air ancien.
Voici le châle guadeloupéen de ma grand’mère,

voici aussi ici la toute petite chaise

où mon père, à sept ans, devait être bien à l’aise,

alors qu’il traversait les étoiles des mers
Laisse-moi, ô mon Dieu, m’agenouiller à terre.

Je veux te célébrer en pleurant dans mes mains.

Si je suis malheureux, c’est que c’est un mystère :

tu as consolé Job souffrant sur le purin.
Tu m’as donné la vie. N’est-ce assez, ô mon Maître ?

Voici les toits de zinc, le pont, le gave vert,

et la petite ville aux obscures fenêtres,

et les brebis avec le chien et le berger.

1897.

Voici Les Mois D’automne

Voici les mois d’automne et les cailles graisseuses

s’en vont, et le râle aux prairies pluvieuses

cherche, comme en coulant, les minces escargots.

Il y a déjà eu, arrivant des coteaux,

un vol flexible et mou de petites outardes,

et des vanneaux, aux longues ailes, dans l’air large,

ont embrouillé ainsi que des fils de filet

leur vol qu’ils ont essayé de rétablir, et

sont allés vers les roseaux boueux des saligues.

Puis les sarcelles, jouets d’enfants, mécaniques,

passeront dans le ciel géométriquement,

et les hérons tendus percheront hautement ;

et les canards plus mols, formant un demi-cercle,

trembloteront là-bas jusqu’à ce qu’on les perde.

Ensuite les grues, dont la barre a un crochet,

feront leurs cris rouillés, et une remplacée

par une autre, à la queue, ira fendre à la tête.

Viélé-Griffin, c’est ainsi que l’on est poète :

mais on ne trouve pas la paix que nous cherchons,

car Basile toujours saignera les cochons,

et leurs cris aigus et horribles s’entendront,

et nous ferons des monstres de petites choses
Mais il y a aussi la bien-aimée en roses,

et son sourire en pluie, et son corps qui se pose

doucement. Il y a aussi le chien malade

regardant tristement, couché dans les salades,

venir la grande mort qu’il ne comprendra pas.

Tout cela fait un mélange, un haut et un bas,

une chose douce et triste qui est suivie,

et que l’homme aux traits durs a appelé la vie.

Tu Écrivais

Tu écrivais que tu chassais des ramiers

dans les bois de la Goyave,

et le médecin qui te soignait écrivait,

peu avant ta mort, sur ta vie grave.
Il vit, disait-il, en Caraïbe, dans ses bois.

Tu es le père de mon père.

Ta vieille correspondance est dans mon tiroir

et ta vie a été amère.
Tu partis d’Orthez comme docteur-médecin,

pour faire fortune là-bas.

On recevait de tes lettres par un marin,

par le capitaine Folat.
Tu fus ruiné par les tremblements de terre

dans ce pays où l’on buvait

l’eau de pluie des cuves, lourde, malsaine, amère

Et tout cela, tu l’écrivais.
Et tu avais acheté une pharmacie.

Tu écrivais :  » La Métropole

n’en a pas de pareille.  » Et tu disais :  » Ma vie

m’a rendu comme un vrai créole.  »
Tu es enterré, là-bas, je crois, à la Goyave.

Et moi j’écris où tu es né :

ta vieille correspondance est très triste et grave.

Elle est dans ma commode, à clef.
1889.

Tu Rirais

Tu rirais d’un pauvre diable qui t’aimerait

et cependant tu pourrais devenir la chienne

d’un homme qui ne t’aimerait pas et rirait.

Crois-moi : préfère le pauvre diable sans haine

qui serait pour toi très complaisant et très doux.

Puis, qu’est-ce qui te dit que, comme une chérie,

tu ne mettrais pas tes minces bras à son cou

en croisant tes petits doigts comme quand on prie ?
Va : n’attends pas un grand poète à cheveux longs :

il n’en existe pas plus que des mousquetaires

ou que des princes russes distingués et blonds :

le bien-aimé ne se trouve pas sur la terre ;

et pourtant devant le pauvre diable tu ris

parce que tu lisais, étant toute petite,

dans les livres de distribution des prix

que les beaux fiancés se faisaient aimer vite.
Regarde les vieux qui sont ridés et tout blancs

et qui dans leur temps croyaient, eux aussi, des choses :

ils ont de grosses veines dans leurs doigts tremblants

et sont confus de s’être offert jadis des roses.

Puis, je crois que, si l’on a plus tard des enfants,

il vaut bien mieux qu’un peu d’amitié vous rapproche :

car l’amitié fait mieux aimer l’enfant — souvent

la femme embrasse son mari contre son mioche.

1888.