24 Mes Pleurs Mon Feu Decelent

CCXIIII [=CCIIII] .
Ce hault desir de doulce pipperie

Me va paissant, & de promesses large

Veult pallier la mince fripperie

D’espoir, attente, & telle plaisant’ charge,

Desquelz sur moy le maling se descharge,

Ne voulant point, que je m’en apperçoyve.

Et toutesfois combien que je conçoyve,

Que doubte en moy vacilamment chancelle,

Mes pleurs, affin que je ne me deçoyve,

Descouvrent lors l’ardeur, qu’en moy je cele.
CCXV [=CCV] .
Si ne te puis pour estrenes donner

Chose, qui soit selon toy belle, & bonne,

Et que par faict on ne peult guerdonner

Un bon vouloir, comme raison l’ordonne,

Au moins ce don je le presente, & donne,

Sans aultre espoir d’en estre guerdonné:

Qui, trop heureux ainsi abandonné:

Est, quant a toy, de bien petite estime:

Mais, quant a moy, qui tout le t’ay donné,

C’est le seul bien, apres toy, que j’estime.
CCXVI [=CCVI] .
Lors le suspect, agent de jalousie,

Esmeult le fondz de mes intentions,

Quand sa presence est par celuy saisie,

Qui à la clef de ses detentions.

Parquoy souffrant si grandz contentions,

L’Ame se pert au dueil de telz assaultz.

Dueil traistre occulte, adoncques tu m’assaulx,

Comme victoire a sa fin poursuyvie,

Me distillant par l’Alembic des maulx

L’alaine, ensemble & le poulx de ma vie.
CCXVII [=CCVII] .
Je m’asseurois, non tant de liberté

Heureuse d’estre en si hault lieu captive,

Comme tousjours me tenoit en seurté

Mon gelé coeur, donc mon penser derive,

Et si tresfroit, qu’il n’est flambe si vive,

Qu’en bref n’estaingne, & que tost il n’efface.

Mais les deux feuz de ta celeste face,

Soit pour mon mal, ou certes pour mon heur,

De peu a peu me fondirent ma glace,

La distillant en amoureuse humeur.
CCXVIII [=CCVIII] .
Tu cours superbe, ô Rhosne, flourissant

En sablon d’or, & argentines eaux.

Maint fleuve gros te rend plus ravissant,

Ceinct de Citez, & bordé de Chasteaulx,

Te practiquant par seurs, & grandz batteaulx

Pour seul te rendre en nostre Europe illustre.

Mais la vertu de ma Dame te illustre

Plus, qu’aultre bien, qui te face estimer.

Enfle toy donc au parfaict de son lustre,

Car fleuve heureux plus, que toy, n’entre en Mer.
CCXIX [=] .
Pour resister a contrarieté

Tousjours subtile en sa mordente envie,

Je m’accommode a sa varieté,

Soit par civile, ou par rustique vie:

Et si sa poincte est presque au but suyvie,

Je vien, faingnant, son coup anticiper.

O quand je puis sa force dissiper,

Et puis le fait reduire a ma memoire,

Vous me verriez alors participer

De celle gloire haultaine en sa victoire.
CCXX [=CCX] .
Doncques le Vice a Vertu preferé

Infamera honneur, & excellence?

Et le parler du maling proferé

Imposer a la pure innocence?

Ainsi le faulx par non punye offence.

Pervertira tout l’ordre de Nature?

Dieux aveuglez (si tant est vostre injure,

Que par durs motz adjurer il vous faille)

Aydez le vray, la bonté, la droicture,

Ou qu’avec eulx vostre ayde me deffaille.
CCXXI [=CCXI] .
Quand ignorance avec malice ensemble

Sur l’innocent veulent authoriser,

Toute leur force en fumée s’asemble,

S’espaississant pour se immortaliser.

Se foible effort ne peult scandaliser

Et moins forcer l’equité de Nature.

Retirez vous, Envie, & Imposture,

Soit que le temps le vous souffre, ou le nye:

Et ne cherchez en elle nourriture.

Car sa foy est venin a Calumnie.
CCXXII [=CCXII] .
Tes beaulx yeulx clers fouldroyamment luisantz

Furent object a mes pensers unique,

Des que leurs rayz si doulcement nuisantz

Furent le mal tressainctement inique.

Duquel le coup penetrant tousjours picque

Croissant la playe oultre plus la moytié.

Et eulx estanz doulx venin d’amytié,

Qui se nourrit de pleurs, plainctz, & lamentz,

N’ont peu donner par honneste pitié

Un tant soit peu de trefue a mes tourmentz.

40 Plus Par Doulceur Que Par Force

CCCLVIII [=CCCXLVIII] .
Par ce penser tempestant ma pensée

Je considere en moy l’infirmité,

Ou ma santé je voy estre pansée

Par la rigueur, & celle extremité

Non differente a la calamité,

Qui se fait butte a cest Archier mal seur.

Pourquoy, Amour, comme fier aggresseur,

Encontre moy si vainement t’efforces?

Elle me vainct par nayve doulceur

Trop plus, que toy par violentes forces.
CCCLIX [=CCCXLIX] .
Tu as, Anneau, tenu la main captive,

Qui par le coeur me tient encor captif,

Touchant sa chair precieusement vive

Pour estre puis au mal medicatif,

Au mal, qui est par fois alternatif.

Fn [=En] froit, & chault meslez cruellement.

Dont te portant au doigt journellement,

Pour medecine enclose en ton oblique,

Tu me seras perpetuellement

De sa foy chaste eternelle relique.
CCCLX [=CCCL] .
Je ne me puis aysément contenter

De ceste utile, & modeste maniere

De voile umbreux pour desirs tourmenter,

Et rendre a soy la veue prisonniere:

Par ou Amour, comme en sa canonniere,

Espie Amans dans son assiette forte.

En ce mesaise aumoins je me conforte,

Que le Soleil si clerement voyant,

Pour te congnoistre, & veoir en quelque sorte,

Va dessus nous, mais en vain, tournoyant.
CCCLXI [=CCCLI] .
Qui cuyderoit du mylieu de tant d’Anges

Trop plus parfaictz, que plusieurs des haultz cieulx,

Amour parfaire aultrepart ses vendanges,

Voire en Hyver, qui jà pernicieux

Va depeuplant les champs delicieux,

De sa fureur faisant premier essay.

Et qu’il soit vray, & comme je le scay:

Constrainct je suis d’un grand desir extresme

Venir au lieu, non ou je te laissay,

Mais, t’y laissant je m’y perdis moymesme.
CCCLXII [=CCCLII] .
Non moins ardoir je me sens en l’absence

Du tout de moy pour elle me privant,

Que congeler en la doulce presence,

Qui par ses yeulx me rend mort, & vivant.

Or si je suis le vulgaire suyvant,

Pour en guerir, fuyr la me fauldroit.

Le Cerf blessé par l’archier bien adroit

Plus fuyt la mort, & plus sa fin approche.

Donc ce remede a mon mal en vauldroit.

Sinon, moy mort, desesperé reproche.
CCCLXIII [=CCCLIII] .
Sa vertu veult estre aymée, & servie,

Et sainctement, & comme elle merite,

Se captivant l’Ame toute asservie,

Qui de son corps en fin se desherite:

Lequel devient pour un si hault merite.

Plus desseché, qu’en terre de Lemnos.

Et luy estant jà reduict tous en os,

N’est d’aultre bien, que d’espoir revestu.

Je ne suis point pour ressembler Minos,

Pourquoy ainsi, Dictymne, me fuis tu?
CCCLXIIII [=CCCLIIII] .
Quand (ô bien peu) je voy aupres de moy

Celle, qui est la Vertu, & la Grace:

Qui paravant ardois en grand esmoy,

Je me sens tout reduict en dure glace.

A donc [=Adonc] mes yeulx je dresse a veoir la face,

Qui m’à causé si subit changement:

Mais ma clarté s’offusque tellement,

Que j’ars plus fort en fuyant ses destroitz:

Comme les Montz, lesquelz communement

Plus du Soleil s’approchent, plus sont froidz.
CCCLXV [=CCCLV] .
L’Aulbe venant pour nous rendre apparent

Ce, que l’obscur des tenebres nous cele,

Le feu de nuict en mon corps transparent,

Rentre en mon coeur couvrant mainte estincelle,

Et quand Vesper sur terre universelle

Estendre vient son voile tenebreux,

Ma flamme sort de sont [=son] creux funebreux,

Ou est l’abysme a mon cler jour nuisant,

Et derechef reluit le soir umbreux

Accompaignant le Vermisseau luisant.
CCCLXVI [=CCCLVI] .
Quand Apollo à sué le long du jour.

Courant au sein de sa vielle amoureuse,

Et Cynthia vient faire icy sejour

Pour donner lieu a la nuict tenebreuse,

Mon coeur alors de sa fornaise umbreuse

Ouvre l’Etna de mes flammes ardentes,

Lesquelles sont en leur cler residentes,

Et en leur bruyt durent jusques a tant,

Que celle estainct ses lampes evidentes,

De qui le nom tu vas representant.

25 Te Nuisant Je Me Dommage

CCXXIII [=CCXIII] .
Si droit n’estoit, qu’il ne fust scrupuleux

Le traict perçant au fons de ma pensée.

Car quand Amour jeunement cauteleux

(Ce me sembloit) la finesse eust pensée,

Il m’engendra une contrepensée

Pour rendre a luy le lieu inaccessible,

A luy, a qui toute chose est possible,

Se laissant vaincre aux plus forcez combas.

Voicy la fraulde, ô Archier invincible,

Quand je te cuyde abatre, je m’abas.
CCXLIIII [=CCXXIIII] [=CCXIIII] .
Le practiquer de tant diverses gentz,

Solicitude a mes ardeurs contraire,

Et le pressif des affaires urgentz

N’en peuvent point ma pensée distraire,

Si vive au coeur la me voulut pourtraire

Celluy, qui peult noz vouloirs esgaller,

Comme il me fait en sa presence aller

Contre l’effort du plus de mes deffences

Pour l’escouter, & en son sainct parler

Tirer le sel de ses haultes sentences.
CCXXV [=CCXV] .
Je m’en absente & tant, & tant de foys,

Qu’en la voyant je la me cuyde absente:

Et si ne puis bonnement toutesfoys,

Que, moy absent, elle ne soit presente.

Soit que desdaing quelquesfoys se presente

Plein de juste ire, & vienne supplier,

Que, pour ma paix, je me vueille allier

A bien, qui soit loing de maulx tant extremes.

Mais quand alors je la veulx oblier,

M’en souvenant, je m’oblie moymesmes.
CCXXVI [=CCXVI] .
En divers temps, plusieurs jours, maintes heures,

D’heure en moment, de moment a tousjours

Dedans mon Ame, ô Dame, tu demeures

Toute occupée en contraires sejours.

Car tu y vis & mes nuictz, & mes jours,

Voyre exemptez des moindres fascheries:

Et je m’y meurs en telles resveries,

Que je m’en sens haultement contenté,

Et si ne puis refrener les furies

De ceste mienne ardente voulenté.
CCXXVII [=CCXVII] .
Amour ardent, & Cupido bandé,

Enfantz jumeaulx de toy, mere Cypris,

Ont dessus moy leur povoir desbandé,

De l’un vaincu, & de l’aultre surpris.

Par le flambeau de celluy je fus pris

En doulx feu chaste, & plus, que vie, aymable.

Mais de cestuy la poincte inexorable

M’incite, & poinct au tourment, ou je suis

Par un desir sans fin insatiable

Tout aveuglé au bien, que je poursuis.
CCXXVIII [=] .
De tous travaulx on attend quelque fin,

Et de tous maulx aulcun allegement:

Mais mon destin pour mon abregement

Me cherche un bien, trop esloingné confin

De mon espoir, & tout cecy affin

De m’endurcir en longue impatience.

Bien que j’acquiere en souffrant la science

De parvenir a choses plus prosperes,

Si n’est ce pas (pourtant) qu’en patience

J’exerce en moy ces deux uterins freres.
CCXXIX [=CCXIX] .
Authorité de sa grave presence

En membres apte a tout divin ouvrage,

Et d’elle veoir l’humaine experience,

Vigueur d’esprit, & splendeur de courage

N’esmeuvent point en moy si doulce rage,

Bien qu’a mon mal soient incitation.

Mais a mon bien m’est exhortation

Celle vertu, qui a elle commune,

Cherche d’oster la reputation

A l’envieuse, & maligne Fortune.
CCXXX [=CCXX] .
Deliberer a la necessité,

Souvent resouldre en perilleuse doubte,

M’ont tout, & tant l’esprit exercité,

Que bien avant aux hazardz je me boute.

Mais si la preuve en l’occurrente doubte

Sur le suspend de comment, ou combien,

Ne doy je pas en tout preveoir si bien,

Que je ne soye au besoing esperdu?

Las plus grand mal ne peult avoir mon bien,

Que pour ma faulte estre en un rien perdu.
CCXXXI [=CCXXI] .
Sur le Printemps, que les Aloses montent,

Ma Dame, & moy saultons dans le batteau,

Ou les Pescheurs entre eulx leur prinse comptent,

Et une en prent: qui sentant l’air nouveau,

Tant se debat, qu’en fin se saulve en leau,

Dont ma Maistresse & pleure, & se tourmente.

Cesse: luy dy je, il fault que je lamente

L’heur du Poisson, que n’as sceu attraper,

Car il est hors de prison vehemente,

Ou de tes mains ne peuz onc eschapper.

41 Plus L’estains Plus L’allume

CCCLXVII [=CCCLVII] .
Tousjours n’est pas la mer Egée trouble,

Et Tanais n’est point tous temps gelé:

Mais le malheur, qui mon mal me redouble,

Incessamment avecques luy meslé

S’encheine ensemble, & ainsi congelé

Me fait ardoir tant inhumainement,

Que quand par pleurs je veulx soubdainement

Remedier a si grand’ amertume:

Voulant ma flamme estaindre aulcunement,

Plus je l’estains, & plus fort je l’allume.
CCCLXVIII [=CCCLVIII] .
Toutes les foys, que sa lueur sur Terre

Jecte sur moy un, ou deux de ses raiz,

En ma pensée esmeult l’obscure guerre

Parqui me sont sens, & raison soubstraictz.

Et par son tainct Angeliquement fraiz

Rompt ceste noise a nulle aultre pareille.

Et quand sa voix penetre en mon oreille,

Je suis en feu, & fumée noircy,

Là ou sa main par plus grande merveille

Me rend en marbre & froid, & endurcy.
CCCLXIX [=CCCLIX] .
Quand l’ennemy poursuyt son adversaire

Si vivement, qu’il le blesse, ou l’abat:

Le vaincu lors pour son plus necessaire

Fuyt çà, & là, & crie, & se debat.

Mais moy navré par ce traistre combat

De tes doulx yeulx, quand moins de doubte avois,

Cele mon mal ainsi, comme tu vois,

Pour te monstrer a l’oeil evidamment,

Que tel se taist & de langue, & de voix,

De qui le coeur se plaint incessament.
CCCLXX [=CCCLX] .
En ce Faulxbourg celle ardente fornaise

N’esleve point si hault sa forte alaine,

Que mes souspirs respandent a leur aise,

Leur grand’ fumée, en l’air qui se pourmeine.

Et le Canon, qui paour, & horreur meine,

Ne territ point par son bruyt furieux

Si durement les circonvoysins lieux,

Qui sa ruyne, & sa fureur soustiennent,

Que mes sanglotz penetrantz jusqu’aux cieulx

Esmeuvent ceulx, qui en cruaulté regnent.
CCCLXXI [=CCCLXI] .
La passion de soubdaine allegresse

Va occultant soubz l’espace du front

Deux sources d’eaux, lesquelles par destresse

Confusément souvent elle desrompt.

Mais maintenant le coeur chault, & tresprompt

Les ouvre au dueil, au dueil, qui point ne ment:

Et qui ne peult guerir par oignement

De patience en sa parfection,

Pour non povoir souffrir l’esloingnement

Du sainct object de mon affection.
CCCLXXII [=CCCLXII] .
Ne du passé la recente memoyre,

Ne du present la congneue evidence,

Et du futur, aulcunesfoys notoyre,

Ne peult en moy la sage providence:

Car sur ma foy la paour fait residence,

Paour, qu’on ne peult pour vice improperer.

Car quand mon coeur pour vouloir prosperer

Sur l’incertain d’ouy, & non se boute,

Tousjours espere: & le trop esperer

M’esmeult souvent le vacciller du doubte.
CCCLXXIII [=CCCLXIII] .
Estant ainsi vefve de sa presence,

Je l’ay si vive en mon intention,

Que je la voy toute telle en absence,

Qu’elle est au lieu de sa detention.

Par divers acte, & mainte invention

Je la contemple en pensée rassise.

Cy elle alloit, là elle estoit assise:

Icy tremblant luy feis mes doleances:

En ceste part une sienne devise

Me reverdit mes mortes esperances.
CCCLXXIIII [=CCCLXIIII] .
L’Esprit vouloit, mais la bouche ne peut

Prendre congé, & te dire a Dieu, Dame:

Lors d’un baiser si tresdoulx se repeut,

Que jusqu’au bout des levres tyra l’Ame.

L’oeil a plorer si chauldement s’enflamme,

Qu’il t’esmouvroit a grand’ compassion.

Quand est du Coeur, qui seul sans passion

Avecques toy incessamment demeure,

Il est bien loing de perturbation,

Et rid en soy de ce, de quoy l’oeil pleure.
CCCLXXV [=CCCLXV] .
La Lune au plein par sa clarté puissante

Rompt l’espaisseur de l’obscurité trouble,

Qui de la nuict, & l’horreur herissante,

Et la paour pasle ensemble nous redouble:

Les desvoyez alors met hors de trouble,

Ou l’incertain des tenebres les guide.

De celle ainsi, qui sur mon coeur preside,

Le doulx regard a mon mal souverain

De mes douleurs resoult la nue humide,

Me conduisant en son joyeux serain.

26 Facile A Deçevoir Qui S’asseure

CCXXXII [=CCXXII] .
Plus tost vaincu, plus tost victorieux

En face allegre, & en chere blesmie:

Or sans estime, & ore glorieux

Par toy mercy, ma cruelle ennemie,

Qui la me rendz au besoing endormye,

Laissant sur moy maintz martyres pleuvoir.

Pourquoy veulx tu le fruict d’attente avoir,

Faingnant ma paix estre entre ses mains seure?

Las celluy est facile a decevoir,

Qui sur aultruy credulement s’asseure.
CCXXXIII [=CCXXIII] .
Phebus doroit les cornes du Thoreau,

Continuant son naturel office:

L’air temperé, & en son serain beau

Me convyoit au salubre exercite.

Parquoy pensif, selon mon nayf vice.

M’esbatois seul, quand celle me vint contre,

Qui devant moy si soubdain se demonstre,

Que par un brief, & doulx salut de l’oeil,

Je me deffis a si belle rencontre,

Comme rousée au lever du Soleil.
CCXXXIIII [=CCXXIIII] .
Novelle amour, novelle affection,

Novelles fleurs parmy l’herbe novelle:

Et, jà passée, encor se renovelle

Ma Primevere en sa verte action.

Ce neantmoins la renovation

De mon vieulx mal, & ulcere ancienne

Me detient tout en celle saison sienne,

Ou le meurdrier m’à meurdry, & noircy

Le Coeur si fort, que playe Egyptienne,

Et tout tourment me rend plus endurcy.
CCXXXV [=CCXXV] .
Libre je vois, & retourne libere

Tout Asseuré, comme Cerf en campaigne,

Selon qu’Amour avec moy delibere,

Mesmes qu’il veoit, que Vertu m’acompaigne,

Vertu heureuse, & fidele compaigne,

Qui tellement me tient tout en saisine,

Que quand la doubte, ou la paour sa voisine,

M’accuse en rien, mon innocence jure,

Que souspeçon n’à aulcune racine

Là, ou le vray conteste a toute injure.
CCXXXVI [=CCXXVI] .
Je le conçoy en mon entendement

Plus, que par l’oeil comprendre je ne puis

Le parfaict d’elle, ou mon contentement

A sceu fonder le fort de ses appuyz:

Dessus lequel je me pourmaine, & puis

Je tremble tout de doubte combatu.

Si je m’en tais, comme je m’en suis teu,

Qui oncques n’euz de luy fruition,

C’est pour monstrer que ne veulx sa vertu

Mettre en dispute a la suspition.
CCXXXVII [=CCXXVII] .
Pour m’efforcer a degluer les yeulx

De ma pensée enracinez en elle,

Je m’en veulx taire, & lors j’y pense mieulx,

Qui juge en moy ma peine estre eternelle.

Parquoy ma plume au bas vol de son aele.

Se demettra de plus en raisonner,

Aussi pour plus haultement resonner,

Vueille le Temps, vueille la Fame, ou non,

Sa grace asses, sans moy, luy peult donner

Corps a ses faictz, & Ame a son hault nom.
CCXXXVIII [=CCXXVIII] .
Tout en esprit ravy sur la beaulté

De nostre Siecle & honneur, & merveille.

Celant en soy la doulce cruaulte,

Qui en mon mal si plaisamment m’esveille,

Je songe & voy: & voyant m’esmerveille

De ses doulx ryz, & elegantes moeurs.

Les admirant si doulcement je meurs,

Que plus profond a y penser je r’entre:

Et y pensant, mes silentes clameurs

Se font ouyr & des Cieulx, & du Centre.
CCXXXIX [=CCXXIX] .
Dens son poly te tien Cristal opaque,

Luisant, & cler, par opposition

Te reçoit toute, & puis son lustre vacque

A te monstrer en sa reflexion.

Tu y peulx veoir (sans leur parfection)

Tes mouvementz, ta couleur, & ta forme.

Mais ta vertu aux Graces non diforme

Te rend en moy si representative,

Et en mon coeur si bien a toy conforme

Que plus, que moy, tu t’y trouverois vive.
CCXL [=CCXXX] .
Quand je te vy orner ton chef doré,

Au cler miroir mirant plus clere face,

Il fut de toy si fort enamouré,

Qu’en se plaingnant il te dit a voix basse:

Destourne ailleurs tes yeux, ô l’oultrepasse.

Pourquoy? Dis tu, tremblant d’un ardent zele.

Pource, respond, que ton oeil, Damoiselle,

Et ce divin, & immortel visage

Non seulement les hommes brule, & gele:

Mais moy aussi, ou est ta propre image.

42 Cele En Aultruy Ce Qu’en Moy Je Descouvre

CCCLXXVI [=CCCLXVI] .
Nier ne puis, au moins facilement,

Qu’Amour de flamme estrangement diverse

Nourry ne m’aye, & difficilement,

Veu ceste cy, qui toute en moy converse.

Car en premier sans point de controverse

D’un doulx feu lent le cueur m’atyedissoit

Pour m’allaicter ce pendant qu’il croissoit,

Hors du spirail, que souvent je luy ouvre.

Et or craingnant qu’esventé il ne soit,

Je cele en toy ce, qu’en moy de descouvre.
CCCLXXVII [=CCCLXVII] .
Asses plus long, qu’un Siecle Platonique,

Me fut le moys, que sans toy suis esté:

Mais quand ton front je revy pacifique,

Sejour treshault de toute honnesteté,

Ou l’empire est du conseil arresté

Mes songes lors je creus estre devins.

Car en mon, corps: mon Ame, tu revins,

Sentant ses mains, mains celestement blanches,

Avec leurs bras mortellement divins

L’un coronner mon col, l’aultre mes hanches.
CCCLXXVIII [=CCCLXVIII] .
Lors que Phebus de Thetys se depart,

Apparoissant dessus nostre Orizon,

Aux patientz apporte une grand’ part,

Si non le tout, d’entiere guerison:

Et amoindrit, aumoins, la languison,

Et les douleurs, que la nuict leur augmente.

Tout en ce point ma peine vehemente

Se diminue au cler de sa presence:

Et de mes maulx s’appaise la tourmente,

Que me causoit l’obscur de son absence.
CCCLXXIX [=CCCLXIX] .
Plongé au Stix de la melancolie

Semblois l’autheur de ce marrissement,

Que la tristesse autour de mon col lye

Par l’estonné de l’esbayssement,

Colere ayant pour son nourrissement,

Colere adulte, ennemye au joyeux.

Dont l’amer chault, salé, & l’armoyeux [=larmoyeux] ,

Crée [=Créé] au dueil par la perseverance

Sort hors du coeur, & descent par les yeulx

Au bas des piedz de ma foible esperance.
CCCLXXX [=CCCLXX] .
Estant tousjours, sans m’oster, appuyé

Sur le plaisir de ma propre tristesse,

Je me ruyne au penser ennuyé

Du pensement proscript de ma lyesse.

Ainsi donné en proye a la destresse,

De mon hault bien toute beatitude

Est cheute an fons de ton ingratitude:

Dont mes espritz recouvrantz sentement,

Fuyent au joug de la grand servitude

De desespoir, Dieu d’eternel tourment.
CCCLXXXI [=] .
Blasme ne peult, ou n’est aulcun deffault,

Ny la peine estre, ou n’y à coulpe aulcune:

Dont si justice en nous mesmes deffault,

C’est par malice ou, par propre rancune.

Ny l’Or prisé, ny la chere Pecune,

Dieu de vilté, & de sagesse horreur,

Me tire a doubte, & de doubte a terreur.

Mais en mon coeur à mis dissention

Consentement, qui met en grand erreur

Le resolu de mon intention.
CCCLXXXII [=CCCLXXII] .
Tu mes [=m’es] le Cedre encontre le venin

De ce Serpent en moy continuel,

Comme ton oeil cruellement benin

Me vivifie au feu perpetuel,

Alors qu’Amour par effect mutuel

T’ouvre la bouche, & en tire a voix plaine

Celle doulceur celestement humaine,

Qui m’est souvent peu moins, que rigoureuse,

Dont spire (ô Dieux) trop plus suave alaine,

Que n’est Zephire en l’Arabie heureuse.
CCCLXXXIII [=CCCLXXIII] .
A son aspect mon oeil reveremment

S’incline bas, tant le Coeur la revere,

Et l’ayme, & craint trop perseveramment

En sa rigueur benignement severe.

Car en l’ardeur si fort il persevere,

Qu’il se dissoult, & tout en pleurs se fond,

Pleurs restagnantz en un grand lac profond,

Dont descent puis ce ruisseau argentin,

Qui me congele, & ainsi me confond

Tout transformé en sel Agringentin.
CCCLXXXIIII [=CCCLXXIIII] .
Cupido veit son traict d’or rebouché,

Et tout soubdain le vint au Dieu monstrer,

Qui jà estoit par son pere embouché

Pour luy vouloir ses fouldres accoustrer.

Adonc Vulcan pour plus noz coeurs oultrer,

En l’aiguisant par son feu l’à passé,

Feu de vengeance, & d’ire compassé,

Sans que jamais aulcune grace oultroye.

Parquoy Amour chatouilloit au passé,

Et a present ses Amantz il fouldroye.

27 De Moy Je M’espovante

CCXLI [=CCXXXI] .
Incessament mon grief martyre tire

Mortelz espritz de mes deux flans malades:

Et mes souspirs de l’Ame triste attire,

Me resveillantz tousjours par les aulbades

De leurs sanglotz trop desgoustément fades:

Comme de tout ayantz necessité,

Tant que reduict en la perplexité,

A y finir l’espoir encor se vante.

Parquoy troublé de telle anxieté,

Voyant mon cas, de moy je m’espouvante.
CCXLII [=CCXXXII] .
Tout le repos, ô nuict, que tu me doibs,

Avec le temps mon penser le devore:

Et l’Horologe est compter sur mes doigtz

Depuis le soir jusqu’a la blanche Aurore.

Et sans du jour m’appercevoir encore,

Je me pers tout en si doulce pensée,

Que du veiller l’Ame non offensée,

Ne souffre au Corps sentir celle douleur

De vain espoir tousjours recompensée

Tant que ce Monde aura forme, & couleur.
CCXLIII [=CCXXXIII] .
Contour des yeulx, & pourfile du né,

Et le relief de sa vermeille bouche

N’est point le plus en moy bien fortuné,

Qui si au vif jusques au coeur me touche:

Mais la naifve, & asseurée touche,

Ou je m’espreuve en toute affection,

C’est que je voy soubz sa discretion

La chasteté conjoincte avec beaulté,

Qui m’endurcit en la parfection,

Du Dyamant de sa grand’ loyaulté.
CCXLIIII [=CCXXXIIII] .
Tout desir est dessus espoir fondé:

Mon esperance est, certes, l’impossible

En mon concept si fermement sondé,

Qu’a peine suis je en mon travail passible.

Voy donc, comment il est en moy possible,

Que paix se trouve avecques asseurance?

Parquoy mon mal en si dure souffrance

Excede en moy toutes aultres douleurs,

Comme sa cause en ma perseverance

Surmonte en soy toutes haultes valeurs.
CCXLV [=CCXXXV] .
Aumoins toy, clere, & heureuse fontaine,

Et vous, ô eaux fraisches, & argentines,

Quand celle en vous (de tout vice loingtaine)

Se vient laver ses deux mains yvoirines,

Ses deux Soleilz, ses levres corallines,

De Dieu créez pour ce Monde honnorer,

Debvriez garder pour plus vous decorer

L’image d’elle en voz liqueurs profondes.

Car plus souvent je viendroys adorer

Le sainct miroir de voz sacrées undes.
CCXLVI [=] .
Bienheureux champs, & umbrageux Costaulx.

Prez verdoyantz, vallées flourissantes,

En voz deduitz icy bas, & là haultz,

Et parmy fleurs non jamais fletrissantes

Vous detenez mes joyes perissantes,

Celle occupant, que les avares Cieulx

Me cachent ore en voz seinz precieux,

Comme enrichiz du thresor de Nature,

Ou, mendiant, je me meurs soucieux

Du moindre bien d’une telle avanture.
CCXLVII [=CCXXXVII] .
Cuydant ma Dame un rayon de miel prendre.

Sort une Guespe aspre, comme la Mort,

Qui l’esguillon luy fische en sa chair tendre:

Dont de douleur le visage tout mort,

Hà ce n’est pas dit elle, qui me mord

Si durement, ceste petite Mouche:

J’ay peur qu’amour sur moy ne s’escarmouche:

Mais que crains tu? Luy dy je briefvement.

Ce n’est point luy, Belle: Car quand il touche,

Il poinct plus doulx, aussi plus griefvement.
CCXLVIII [=CCXXXVIII] .
Ta cruaulté, Dame, tant seulement

Ne m’à icy relegué en ceste Isle

(Barbare a moy,) ains trop cruellement

M’y lye, & tient si foiblement debile,

Que la memoyre, asses de soy labile,

Me croist sans fin mes passions honteuses:

Et n’ay confort, que des Soeurs despiteuses,

Qui, pour m’ayder, a leurs plainctes labeurent,

Accompaignant ces fontaines piteuses,

Qui sans cesser avec moy tousjours pleurent.
CCXLIX [=CCXXXIX] .
Par long prier lon mitigue les Dieux:

Par l’oraison la fureur de Mars cesse:

Par long sermon tout courage odieux

Se pacifie: & par chansons tristesse

Se tourne a joye: & par vers lon oppresse,

Comme enchantez, les venimeux Serpentz.

Pourquoy, ô Coeur, en larmes te despens,

Et te dissoulz en ryme pitoyable,

Pour esmouvoir celle, dont tu depens,

Mesmes qu’elle est de durté incroyable?

43 Quand Tout Repose Point Je Ne Cesse

CCCLXXXV [=CCCLXXV] .
De toy la doulce, & fresche souvenance

Du premier jour, qu’elle m’entra au coeur

Avec ta haulte, & humble contenance.

Et ton regard d’Amour mesmes vainqueur,

Y depeingnit par si vive liqueur

Ton effigie au vif tant ressemblante,

Que depuis l’Ame estonnée, & tremblante

De jour l’admire, & la prie sans cesse:

Et sur la nuict tacite, & sommeillante,

Quand tout repose, encor moins elle cesse.
CCCLXXXVI [=CCCLXXVI] .
Tu es le Corps, Dame, & je suis ton umbre,

Qui en ce mien continuel silence

Me fais mouvoir, non comme Hecate l’Umbre,

Par ennuieuse, & grande violence,

Mais par povoir de ta haulte excellence,

En me movant au doulx contournement

De tous tes faictz, & plus soubdainement,

Que lon [=l’on] ne veoit l’umbre suyvre le corps,

Fors que je sens trop inhumainement

Noz sainctz vouloirs estre ensemble discords.
CCCLXXXVII [=CCCLXXVII] .
Ce cler luisant sur la couleur de paille

T’appelle au but follement pretendu:

Et de moy, Dame, asseurance te baille,

Si chasque signe est par toy entendu.

Car le jaulne est mon bien tant attendu

(Souffre qu’ainsi je nomme mes attentes,

Veu que de moins asses tu me contentes)

Lequel le blanc si gentement decore:

Et ce neigeant flocquant parmy ces fentes

Est pure foy, qui jouyssance honnore.
CCCLXXXVIII [=CCCLXXVIII] .
La blanche Aurore a peine finyssoit

D’orner son chef d’or luisant, & de roses,

Quand mon Esprit, qui du tout perissoit

Au fons confus de tant diverses choses,

Revint a moy soubz les Custodes closes

Pour plus me rendre envers Mort invincible.

Mais toy, qui as (toy seule) le possible

De donner heur a ma fatalité,

Tu me seras la Myrrhe incorruptible

Contre les vers de ma mortalité.
CCCLXXXIX [=CCCLXXIX] .
Bien qu’en ce corps mes foibles esperitz

Ministres soient de l’aure de ma vie,

Par eulx me sont mes sentementz periz

Au doulx pourchas de liberté ravie:

Et de leur queste asses mal poursuyvie

Ont r’apporté [=rapporté] l’esperance affamée

Avec souspirs, qui, comme fouldre armée

De feu, & vent, undoyent a grandz flotz.

Mais de la part en mon coeur entamée

Descend la pluye estaingnant mes sanglotz.
CCCXC [=CCCLXXX] .
Pour esmovoir le pur de la pensée,

Et l’humble aussi de chaste affection,

Voye tes faictz, ô Dame dispensée

A estre loing d’humaine infection:

Et lors verra en sa parfection

Ton hault coeur sainct lassus se transporter:

Et puis cy bas Vertus luy apporter

Et l’Ambrosie, & le Nectar des Cieulx,

Comme j’en puis tesmoingnage porter

Par jurement de ces miens propres yeulx.
CCCXCI [=CCCLXXXI] .
Je sens en moy la vilté de la crainte

Movoir l’horreur a mon indignité

Parqui la voix m’est en la bouche estaincte

Devant les piedz de ta divinité.

Mais que ne peult si haulte qualité

Amoindrissant, voyre celle des Dieux?

Telz deux Rubiz, telz Saphirs radieux:

Le demourant consideration,

Comme subject des delices des Cieulx,

Le tient caché a l’admiration.
CCCXCII [=CCCLXXXII] .
L’heureux sejour, que derriere je laisse,

Me vient toute heure, & tousjours au devant.

Que dy je vient? mais fuyt, & si ne cesse

De se monstrer peu a peu s’eslevant.

Plus pas a pas j’esloingne le Levant,

Pour le Ponent de plus près approcher:

Plus m’est advis de le povoir toucher,

Ou que soubdain je m’y pourroys bien rendre.

Mais quand je suis, ou je l’ay peu marcher,

Haulsant les yeulx, je le voy loing s’estendre.
CCCXCIII [=CCCLXXXIII] .
Plus croit la Lune, & ses cornes r’enforce [=renforce]

Plus allegeante est le febricitant:

Plus s’amoindrit diminuant sa force,

Plus l’affoiblit, son mal luy suscitant.

Mais toy, tant plus tu me vas excitant

Ma fiebvre chaulde avant l’heure venue,

Quand ta presence a moy se diminue,

Me redoublant l’acces es mille formes.

Et quand je voy ta face a demy nue,

De patient en mort tu me transformes.

28 Pour Te Donner Vie Je Me Donne Mort

CCL [=CCXL] .
Ma voulenté reduicte au doulx servage

Du hault vouloir de ton commandement,

Trouve le joug, a tous aultres saulvage,

Le Paradis de son contentement.

Pource asservit ce peu d’entendement

Affin que Fame au Temps imperieuse,

Maulgré Fortune, & force injurieuse,

Puisse monstrer servitude non faincte,

Me donnant mort sainctement glorieuse,

Te donner vie immortellement saincte.
CCLI [=CCXLI] .
Ce n’est point cy, Pellerins, que mes voeutz

Avecques vous diversement me tiennent.

Car vous vouez, comme pour moy je veulx,

A Sainctz piteux, qui voz desirs obtiennent.

Et je m’adresse a Dieux, qui me detiennent,

Comme n’ayantz mes souhaictz entenduz.

Vous de voz voeutz heureusement renduz

Graces rendez, vous mettantz a dancer:

Et quand les miens iniquement perduz

Deussent finir, sont a recommancer.
CCLII [=CCXLII] .
En ce sainct lieu, Peuple devotieux,

Tu as pour toy saincteté favorable:

Et a mon bien estant negotieux,

Je l’ay trouvée a moy inexorable.

Jà reçoys tu de ton Ciel amyable

Plusieurs biensfaictz, & maintz emolumentz.

Et moy plainctz, pleurs, & pour tous monumentz

Me reste un Vent de souspirs excité.

Chassant le son de voz doulx instrumentz

Jusqu’a la double, & fameuse Cité.
CCLIII [=CCXLIII] .
Ces tiens, non yeulx, mais estoilles celestes,

Ont influence & sur l’Ame, & le Corps:

Combien qu’au Corps ne me soient trop molestes

En l’Ame, las, causent mille discordz,

Mille debatz, puis soubdain mille accordz,

Selon que m’est ma pensée agitée

Parquoy vaguant en Mer tant irritée

De mes pensers, tumultueux tourment,

Je suy ta face, ou ma Nef incitée

Trouve son feu, qui son Port ne luy ment.
CCLIIII [=CCXLIIII] .
Si je vois seul sans sonner mot, ne dire,

Mon peu parler te demande mercy:

Si je paslis accoup, comme plein d’ire,

A mort me point ce mien aigre soucy:

Et si pour toy je vis mort, ou transy,

Las comment puis je aller, & me movoir?

Amour me fait par un secret povoir

Jouir d’un coeur, qui est tout tien amy,

Et le nourris sans point m’appercevoir

Du mal, que fait un privé ennemy.
CCLV [=CCXLV] .
Mes tant longz jours, & languissantes nuictz,

Ne me sont fors une peine eternelle:

L’Esprit estainct de cures, & ennuyz,

Se renouvelle en ma guerre immortelle.

Car tout je sers, & vis en Dame telle,

Que le parfaict, dont sa beaulté abonde,

Enrichit tant ceste Machine ronde,

Que qui la veoit sans mourir, ne vit point:

Et qui est vif sans la scavoir au Monde,

Est trop plus mort, que si Mort l’avoit point.
CCLVI [=CCXLVI] .
Si de mes pleurs ne m’arousois ainsi,

L’Aure, ou le Vent, en l’air me respandroit,

Car jà mes os denuez de mercy

Percent leur peau toute arse en main endroit.

Quel los auroit, qui sa force estendroit,

Comme voulant contre un tel mort pretendre?

Mais veulx tu bien a piteux cas entendre,

Oeuvre trespie, & venant a propos?

Ceste despouille en son lieu vueilles rendre:

Lors mes amours auront en toy repos.
CCLVII [=CCXLVII] .
Nature en tous se rendit imparfaicte

Pour te parfaire, & en toy se priser.

Et toutesfois Amour, forme parfaicte,

Tasche a la foy plus, qu’a beaulté viser.

Et pour mon dire au vray authoriser,

Voy seulement les Papegaulx tant beaulx,

Qui d’Orient, de là les Rouges eaux,

Passent la Mer en ceste Europe froide,

Pour s’accointer des noirs, & laidz Corbeaux

Dessoubz la Bise impetueuse, & roide.
CCLVIII [=CCXLVIII] .
Ce mien languir multiplie la peine

Du fort desir, dont tu tiens l’esperance,

Mon ferme aymer t’en feit seure, & certaine,

Par lon travail, qui donna l’asseurance,

Mais toy estant fiere de ma souffrance,

Et qui la prens pour ton esbatement,

Tu m’entretiens en ce contentement

(Bien qu’il soit vain) par l’espoir, qui m’attire,

Comme vivantz tout d’un sustantement

Moy de t’aymer, & toy de mon martyre.

44 A Mon Labeur Jour Et Nuict Veille

CCCXCIIII [=CCCLXXXIIII] .
Me desaymant par la severité

De mon estrange, & propre jugement,

Qui me fait veoir, & estre en verité

Non meritant si doulx soulagement,

Comme celluy, dont pend l’abregement

De mes travaulx me bienheurantz ma peine,

Je m’extermine, & en si grande hayne

De mes deffaultz j’aspire a la merveille

D’un si hault bien, que d’une mesme alaine

A mon labeur le jour, & la nuict veille.
CCXCV [=CCCLXXXV] .
Dessus ce Mont, qui la Gaule descouvre,

Ou lon [=l’on] entent les deux Soeurs resonner,

Lors que la nuict a l’esprit sa guerre ouvre,

Je luy voulois paix, & repos donner,

Avec le lict cuydant abandonner

Mes tristes pleurs, mes confuses complainctes.

Quand le Soleil dessus ses roues painctes

Celle a mes yeulx soubdain representa,

Qui par douleurs, ny par cruaultez maintes

De ce coeur sien oncques ne s’absenta.
CCCXCVI [=CCCLXXXVI] .
Quand Apollo apres l’Aulbe vermeille

Poulse le bout de ses rayons dorez,

Semble a mon oeil, qui lors point ne sommeille,

Veoir les cheveulx, de ce Monde adorez,

Qui par leurs noudz de mes mortz decorez

M’ont a ce joug jusqu’a ma fin conduyct.

Et quand apres a plaine face il luyt,

Il m’est advis, que je voy clerement,

Les yeulx, desquelz la clarté tant me nuyt,

Qu’elle esblouyt ma veue entierement.
CCCXCVII [=CCCLXXXVII] .
Ou celle estoit au festin, pour laquelle

Avecques moy le Ciel la Terre adore,

La saluant, comme sur toutes belle,

Je fus noté de ce, que je l’honnore,

Ce n’est vilté ce n’est sottié encore,

Qui cy m’à faict pecher villainement:

Mais tout ainsi qu’a son advenement

Le cler Soleil> les estoilles efface,

Quand suis entré j’ay creu soubdainement,

Qu’elle estoit seule au lustre de sa face.
CCCXCVIII [=CCCLXXXVIII] .
Ce doulx venin, qui de tes yeulx distille,

M’amollit plus en ma virilité,

Que ne feit onc au Printemps inutile

Ce jeune Archier guidé d’agilité.

Donc ce Thuscan pour vaine utilité

Trouve le goust de son Laurier amer:

Car de jeunesse il aprint a l’aymer.

Et en Automne Amour, ce Dieu volage,

Quand me voulois de la raison armer,

A prevalu contre sens, & contre aage.
CCCXCIX [=CCCLXXXIX] .
Elle à le coeur en si hault lieu assis

Qu’elle tient vil ce, que le Monde prise:

Et d’un sens froit tant constamment rassis

Estime en soy ce, que chascun mesprise.

Dont par raison en la vertu comprise

Ne se tient plus icy bas endormie.

Mais tasche encor, comme intrinseque amye,

A me vouloir a si hault bien instruire.

Mesmes voyant l’Aigle, nostre ennemye,

Par France aller son propre nid destruire.
CCCC [=CCCXC] .
Toutes les fois que je voy eslever

Tes haultz sourcilz, & leurs cornes ployer

Pour me vouloir mortellement grever,

Ou tes durs traictz dessus moy employer,

L’Ame craignant si dangereux loyer,

Se pert en moy, comme toute paoureuse,

O si tu es de mon vivre amoureuse,

De si doulx arcz ne crains la fureur telle.

Car eulx cuidantz donner mort doloureuse,

Me donnent vie heureuse, & immortelle.
CCCCI [=CCCXCI] .
Non (comme on dit) par feu fatal fut arse

Ceste Cité sur le Mont de Venus:

Mais la Deesse y mit la flambe esparse,

Pource que maintz par elle estoient venuz

A leur entente, & ingratz devenuz,

Dont elle ardit avecques eulx leur Ville.

Envers les siens ne sois donc incivile

Pour n’irriter & le filz, & la mere.

Les Dieux hayantz ingratitude vile,

Nous font sentir double vengeance amere.
CCCCII [=CCCXCII] .
Les elementz entre eulx sont ennemys,

Movantz tousjours continuelz discors:

Et toutesfois se font ensemble amys

Pour composer l’union de ce corps.

Mais toy contraire aux naturelz accordz,

Et a tout bien, que la Nature baille,

En ceste mienne immortelle bataille

Tu te rens doulce, & t’appaises soubdain:

Et quand la paix a nous unir travaille,

Tu t’esmeulx toute en guerre, & en desdain.

29 Mon Travail Donne A Deux Gloire

CCLIX [=CCXLIX] .
En permettant, que mon si long pener

Pour s’exercer jamais ne diminue,

Tresaisément te peult acertener,

Qu’en fermeté ma foy il insinue,

Affin qu’estant devant toy ainsi nue,

Tu sois un jour clerement congnoissant,

Que mon travail sans cesser angoissant,

Et tressuant a si haulte victoyre,

Augmente a deux double loyer croissant,

A moy merite, a toy louange, & gloyre.
CCLX [=CCL] .
Le jeune Archier veult chatouiller Delie:

Et, se jouant, d’une espingle se poinct.

Lors tout soubdain de ses mains se deslie,

Et puis la cherche, & voit de poinct en poinct:

La visitant luy dit: Auroys tu point

Traictz, comme moy, poingnantz tant asprement?

Je luy respons: Elle en à voyrement

D’aultres asses, dont elle est mieulx servie.

Car par ceulx cy le sang bien maigrement,

Et par les siens tire & l’ame, & la vie.
CCLXI [=CCLI] .
Au commun plainct ma joye est convertie

De dueil privé en mon particulier,

Par la Fortune en mon sort compartie,

Quasi pour moy un malheur familier,

Qui m’à frustré de ce bien singulier,

Parqui raison contre debvoir opine.

Doncques voyant la tresriche rapine

En main d’aultruy, indigne d’elle, enclose,

De mon labeur me fault cueillir l’Espine

Au loz, & heur de qui à eu la Rose.
CCLXII [=CCLII] .
Le Ciel de soy communement avare,

Nous à cy bas heureusement transmys

Tout le hault bien de parfection rare,

Duquel il s’est totalement demys,

Comme qui veult ses chers, & sainctz amys

D’aulcun bienfaict haultement premier.

Car il à plut (non de ce coustumier)

Toute Vertu en ces bas lieux terrestres

Soubz ce grand Roy, ce grand Francoys premier,

Triumphateur des armes, & des lettres.
CCLXIII [=CCLIII] .
Par tes vertuz excellentement rares

Tu anoblis, ô grand Roy, ce grand Monde.

Parquoy ce Siecle aux precedantz barbares

S’enfle du bien, que par toy luy abonde:

Et l’Univers cline sa teste ronde

A ta statue aux Cieulx resplendissante,

En contemplant la Fame, qui luy chante,

L’Eternité, qui tousjours luy escript,

La Gloyre aussi, qui a l’orner se vante

Par temps, qui n’à aulcun terme prescript.
CCLXIIII [=CCLIIII] .
Si le blanc pur est Foy immaculée,

Et le vert gay est joyeuse Esperance.

Le rouge ardent par couleur simulée

De Charité est la signifiance:

Et si ces troys de diverse substance

(Chascune en soy) ont vertu speciale,

Vertu estant divinement Royalle,

Ou pourra lon, selon leur hault merite,

Les allier en leur puissance esgalle,

Sinon en une, & seule Marguerite?
CCLXV [=CCLV] .
De la clere unde yssant hors Cytharée,

Parmy Amours d’aymer non resoulue,

En volupté non encor esgarée,

Mais de pensée, & de faict impolue,

Lors que Prognes le beau Printemps salue,

Et la Mer calme aux ventz plus ne s’irrite,

Entre plusieurs veit une marguerite

Dans sa Coquille, & la prenant j’eslys

Ceste, dit elle, en prys, lustre, & merite,

Pour decorer (un temps viendra) le Lys.
CCLXVI [=CCLVI] .
Povre de joye, & riche de douleur

On me peult veoir tous les jours augmentant:

Augmentant, dy je, en cest heureux malheur,

Qui va tousjours mon espoir alentant.

Et de mon pire ainsi me contentant,

Que l’esperance a l’heure plus me fasche,

Quand plus au but de mon bien elle tasche.

Dont n’est plaisir, ny doulx concent, que j’oye,

Qui ne m’ennuye, encores que je sache

Toute tristesse estre veille de joye.
CCLXVII [=CCLVII] .
Tu es, Miroir, au cloud tousjours pendant,

Pour son image en ton jour recevoir:

Et mon coeur est aupres d’elle attendant,

Qu’elle le vueille aumoins, appercevoir.

Elle souvent (ô heureux) te vient veoir,

Te descouvrant secrette, & digne chose,

Ou regarder ne le daigne, & si ose

Ouir ses pleurs, ses plainctz, & leur sequelle.

Mais toute dame en toy peult estre enclose,

Ou dedans luy aultre entrer n’y peult, qu’elle.

45 Plus Que Ne Puis

CCCCIII [=CCCXCIII] .
Je voys, & viens aux ventz de la tempeste

De ma pensée incessamment troublée:

Ores a Poge, or’ a l’Orse tempeste,

Ouvertement, & aussi a l’emblée,

L’un apres l’aultre, en commune assemblée

De double, espoir, desir, & jalousie,

Me fouldroyantz telz flotz la fantasie

Abandonnée & d’aydes, & d’appuys.

Parquoy durant si longue phrenesie,

Ne povant plus, je fais plus que ne puis.
CCCCIIII [=CCCXCIIII] .
Pardonnez moy, si ce nom luy donnay

Sinistrement pour mon mal invente [=inventé] .

Cuydant avoir du bien plus que je n’ay,

J’ay mon proces contre moy intenté.

Car esperant d’estre un jour contenté,

Comme la Lune aux Amantz favorise,

Je luy escris & surnom, & maistrise,

Pour estre a elle en ses vertus semblable.

Mais au rebours elle (ô Dieux) les mesprise,

Pour a mes voeutz se rendre inexorable.
CCCCIIII [=CCCXCV] .
Ce n’est Plancus, qui la Ville estendit,

La restaurant au bas de la montaigne:

Mais de soymesme une part destendit

Là, ou Arar les piedz des deux Montz baigne:

L’aultre saulta de là vers la campaigne,

Et pour tesmoing aux nopces accouroit.

Celle pour veoir si la Saone couroit,

S’arresta toute au son de son cours lent:

Et ceste, ainsi qu’a present, adoroit

Ce mariage entre eulx tant excellent.
CCCCV [=CCCXCVI] .
Le laboureur de sueur tout remply

A son repos sur le soir se retire:

Le Pelerin, son voyage accomply,

Retourne en paix, & vers sa maison tire.

Et toy, ô Rhosne, en fureur, & grand’ ire

Tu viens courant des Alpes roidement

Vers celle là, qui t’attend froidement,

Pour en son sein tant doulx te recevoir.

Et moy suant a ma fin grandement,

Ne puis ne paix, ne repos d’elle avoir.
CCCCVI [=CCCXCVII] .
Toute fumée en forme d’une nue

Depart du feu avec grave maintien:

Mais tant plus hault s’esleve, & se denue,

Et plus soubdain se resoult toute en rien.

Or que seroit a penetrer au bien,

Qui au parfaict d’elle jamais ne fault?

Quand seulement pensant plus, qu’il ne fault,

Et contemplant sa face a mon dommage,

L’oeil, & le sens peu a peu me deffault,

Et me pers tout en sa divine image.
CCCCVII [=CCCXCVIII] .
Violenté de ma longue misere

Suis succumbé aux repentins effortz,

Qu’Amour au sort de mes malheurs insere,

Affoiblissant mes esperitz plus forts.

Mais les Vertus passementantz les bords,

Non des habitz, mais de ses moeurs divines,

Me serviront de doulces medecines,

Qui mon espoir me fortifieront:

Et lors je croy, que ses graces benignes

Dedans mon coeur la deifieront.
CCCCVIII [=CCCXCIX] .
Mais que me sert sa vertu, & sa grace,

Et qu’elle soit la plus belle du Monde,

Comprenant plus, que tout le Ciel n’embrasse

En son immense, en sa rondeur profonde?

Car puis qu’il fault, qu’au besoing je me fonde

Sur les secours en mes maulx pitoyables,

Mes passions certes espamoyables

Vaincues jà de mille repentences,

Veulent d’effectz remedes favorables,

Et non unguentz de frivoles sentences.
CCCCIX [=CCCC] .
Quand l’allegresse aux entrailles créée

De son desir du tout ressuscité,

Doibt appaiser, comme ame recréée,

Les passions de sa felicité,

Se deffaict toute en la diversité,

Et en l’ardeur de son contentement.

Parquoy voulant tirer le sentement

Hors du repos de consolation,

Luy fourragé par l’esbahyssement,

Umbre me rend de la confusion.
CCCCX [=CCCCI] .
Tant occupez aux conditions d’elle

Sont mes espritz, qu’ilz y sont transformez:

Et tellement contrainctz soubz sa cordelle,

Qu’en leur bonté naifve bien formez,

De leur doulceur sont ores defformez,

Et tant dissoulz en sa rigueur supreme,

Qu’en me hayant de toute hayne extreme,

Comme me hayt sa gracieuseté,

Je me suis fait ennemy de moymesme,

Pour tout complaire a son impieté.

30 Force Peu A Peu Me Mine

CCLXVIII [=CCLVIII] .
Le Coeur, de soy foiblement resoulu,

Souffroit asses la chatouillant poincture,

Que le traict d’or fraischement esmoulu

Luy avoit fait sans aulcune ouverture.

Mais liberté, sa propre nourriture,

Pour expugner un tel assemblement

D’estre né libre, & faict serf amplement,

Y obvioyt par mainte contremine,

Quand cest Archier, tirant tant simplement,

Monstra,que force en fin, peu a peu, mine.
CCLXIX [=CCLIX] .
De toute Mer tout long, & large espace,

De terre aussi tout tournoyant circuit

Des Montz tout terme en forme haulte, & basse,

Tout lieu distant, du jour & de la nuict,

Tout intervalle, ô qui par trop me nuyt,

Seront rempliz de ta doulce rigueur.

Ainsi passant des Siecles la longueur,

Surmonteras la haulteur des Estoilles

Par ton sainct nom, qui vif en ma langueur

Pourra par tout nager a plaines voiles.
CCLXX [=CCLX] .
Sur fraile boys d’oultrecuydé plaisir

Nageay en Mer de ma joye aspirée,

Par un long temps, & asseuré plaisir

Bien pres du Port de ma paix desirée

Ores fortune envers moy conspirée

M’a esveillé cest orage oultrageux,

Dont le fort vent de l’espoir courageux

Du vouloir d’elle, & du Havre me prive,

Me contraingnant soubz cest air umbrageux

Vaguer en gouffre, on n’y à fons ne ryve.
CCLXXI [=CCLXI] .
Opinion, possible, mal fondée

Fantasia sur moy je ne sçay quoy:

Parquoy accoup l’aigreur m’est redondée

De ses desdaingz, & si ne sçay pourquoy.

Je m’examine, & pense apart tout coy

Si par malice, ou par inadvertance

J’ay rien commis: mais sans point de doubtance

Je trouve bien, que celluy se desayme,

Qui erre en soy par trop grande constance

Mais quelle erreur, sinon que trop il ayme?
CCLXXII [=CCLXII] .
Je vois cherchant les lieux plus solitaires

De desespoir, & d’horreur habitez,

Pour de mes maulx les rendre secretaires,

Maulx de tout bien, certes, desheritez,

Qui de me nuire, & aultruy usitez,

Font encor paour, mesme a la solitude,

Sentant ma vie en telle inquietude,

Que plus fuyant & de nuict, & de jour

Ses beaulx yeulx sainctz, plus loing de servitude

A mon penser sont icy doulx sejour.
CCLXXIII [=] .
Pourquoy fuys ainsi vainement celle,

Qui de mon ame à eu la meilleur part?

Quand, m’esloingnant, tant a moy suis rebelle,

Que de moy fais, & non d’elle, depart.

Soit que je sois en public ou a part,

Ses faictz, ses dictz sont a moy evidentz,

Et en son froict tellement residentz,

Que loing encor, je souffre en leur meslée,

Ou, estant près, par mes souspirs ardentz

J’eschaufferois sa pensée gelée.
CCLXXIIII [=CCLXIIII] .
La Mort pourra m’oster & temps, & heur,

Voire encendrir la mienne arse despouille:

Mais qu’elle face, en fin que je ne vueille

Te desirer, encor que mon feu meure?

Si grand povoir en elle ne demeure.

Tes fiers desdaingz, toute ta froide essence,

Ne feront point, me nyant ta presence,

Qu’en mon penser audacieux ne vive,

Qui, maulgré Mort, & maulgré toute absence,

Te represente a moy trop plus, que vive.
CCLXXV [=CCLXV] .
Tous temps je tumbe entre espoir, & desir:

Tousjors je suis meslé de doubte, & craincte:

Tous lieux me sont ennuy, & desplaisir:

Tout libre faict m’est esclave contraincte,

Tant est ma vie a la presence astraincte

De celle là, qui n’en à point soucy.

Vien, Dame, vien: Asses as esclercy

Ces champs heureux, ou a present sejourne

Ton Orient, & en la Ville icy

Jamais, sans toy, a mes yeulx ne s’ajourne.
CCLXXVI [=CCLXVI] .
De mon cler jour je sens l’Aulbe approcher,

Fuyant la nuict de ma pensée obscure.

Son Crepuscule a ma veue est si cher,

Que d’aultre chose elle n’à ores cure.

Jà son venir a eschauffer procure

Le mortel froit, qui tout me congeloit.

Voyez, mes yeulx, le bien que vous celoit

Sa longue absence en presence tournée:

Repaissez donc, comme le Coeur souloit,

Vous loing privez d’une telle journée.

46 Le Jour Meurs Et La Nuict Ars

CCCCXI [=CCCCII] .
La roue en fin le fer assubtilie,

Et le rend apte a trancher la durté.

Adversité qui l’orgeuil humilie,

Au coeur gentil de passion hurté

Fait mespriser fortune, & malheurté,

Le reservant a plus seconde chose.

Mais mon travail sans entremesler pose

A mon souffrir, m’aiguise par ses artz

Si vivement, que (si dire je l’ose)

Tout le jour meurs, & toute la nuict ars.
CCCCXII [=CCCCIII] .
Tout le jour meurs voyant celle presente,

Qui m’est de soy meurdryerement benigne.

Toute nuict j’ars la desirant absente,

Et si me sens a la revoir indigne,

Comme ainsi soit que pour ma Libytine

Me fut esleue, & non pour ma plaisance.

Et mesmement que la molle nuisance

De cest Archier superbement haultain

Me rend tousjours par mon insuffisance

D’elle doubteux, & de moy incertain.
CCCCXIII [=CCCCIIII] .
Tant plus je veulx d’elle me souvenir,

Plus a mon mal, maulgré moy, je consens.

Que j’aurois cher (s’il debvoit advenir)

Que la douleur m’osta plus tost le sens

Que la memoire, ou reposer je sens

Le nom de celle, Amour, ou tu regnois

Lors qu’au besoing tu me circonvenois,

Tant qu’a la perdre a present je souhaicte.

Car si en rien je ne m’en souvenois,

Je ne pourrois sentir douleur parfaicte.
CCCCXIIII [=CCCCV] .
Heur me seroit tout aultre grand malheur

Pour le desastre influant ma disgrace,

Ou Apollo ne peult par sa valeur,

Ne la Fortune opulentement grasse.

Car sa rigueur incessamment me brasse

Novelle ardeur de vains desirs remplye.

Parquoy jamais je ne voy accomplye

La voulenté, qui tant me bat le poulx,

Que la douleur, qui en mon front se plye,

Tressue au bien trop amerement doulx.
CCCCXV [=CCCCVI] .
Haultain vouloir en si basse pensée,

Haulte pensée en un si bas vouloir

Ma voulenté ont en ce dispensée,

Qu’elle ne peult, & si se deubt douloir.

Pource souvent mettant a nonchaloir

Espoir, ennuy, attente, & fascherie,

Veult que le Coeur, bien qu’il soit fasché, rie

Au goust du miel mes incitementz:

Et que le mal par la peine cherie

Soit trouvé Succre au fiel de mes tourmentz.
CCCCXVI [=CCCCVII] .
En moy saisons, & aages finissantz

De jour en jour descouvrent leurs fallace.

Tournant les Jours, & Moys, & ans glissantz,

Rides arantz defformeront ta face.

Mais ta vertu, qui par temps ne s’esface,

Comme la Bise en allant acquiert force,

Incessamment de plus en plus s’esforce

A illustrer tes yeulx par mort terniz.

Parquoy, vivant soubz verdoyante escorce,

S’esgallera aux Siecles infiniz.
CCCCXVII [=CCCCVIII] .
Quand Mort aura, apres long endurer,

De ma triste ame estendu le corps vuyde,

Je ne veulz point pour en Siecles durer,

Un Mausolée ou une piramide

Mais bien me soit, Dame, pour tumbe humide

(Si digne en suis) ton sein delicieux

Car si vivant sur Terre, & soubz les Cieulx,

Tu m’as tousjours esté guerre implacable,

Apres la mort en ce lieu precieux

Tu me seras, du moins, paix amyable.
CCCCXVIII [=CCCCIX] .
Appercevant cest Ange en forme humaine,

Qui aux plus fortz ravit le dur courage

Pour le porter au gracieux domaine

Du Paradis terrestre en son visage,

Ses beaulx yeulx clers par leur privé usage

Me dorent tout de leurs rayz espanduz.

Et quand les miens j’ay vers les siens tenduz,

Je me recrée au mal, ou je m’ennuye,

Comme bourgeons au Soleil estenduz,

Qui se refont aux gouttes de la pluye.
CCCCXIX [=CCCCX] .
D’elle puis dire, & ce sans rien mentir,

Qu’ell’ à en soy je ne scay quoy de beau,

Qui remplit l’oeil, & qui se fait sentir

Au fond du coeur par un desir noveau,

Troublant a tous le sens, & le cerveau,

Voire & qui l’ordre a la raison efface.

Et tant plus plaict, que si attrayant face

Pour esmouvoir ce grand Censeur Romain,

Nuyre ne peult a chose qu’elle face,

Seure vivant de tout oultrage humain.

31 Asses Vit Qui Meurt Quand Veult

CCLXXVII [=CCLXVII] .
Au doulx record de son nom je me sens

De part en part l’sperit [=esperit] trespercer

Du tout en tout, jusqu’au plus vif du sens:

Tousjours, toute heure, & ainsi sans cesser

Fauldra finir ma vie, & commencer

En ceste mort inutilement vive.

Mais si les Cieulx telle prerogative

Luy ont donnée, a quoy en vain souspire?

Jà ne fault donc que de moy je la prive,

Puis qu’asses vit, qui meurt, quand il desire.
CCLXXVIII [=CCLXVIII] .
A son Amour la belle aux yeulx aiguz

Fait un bandeau d’un crespe de Hollande,

Lequel elle ouvre, & de plumes d’Argus

Le va semant par subtilité grande.

Adonc l’Enfant esbahy luy demande:

Pourquoy metz tu en ce lieu des yeulx faincts?

C’est pour monstrer, luy dy je, que tu fains

De ne veoir point contre qui tu sagettes:

Car, sans y veoir, parmy tant de coups vains

Elle eust sentu, quelquesfoys, tes sagettes.
CCLXXIX [=CCLXIX] .
Ces deux Soleilz nuisamment penetrantz,

Qui de mon vivre ont eu si long Empire,

Par l’oeil au Coeur tacitement entrantz

Croissent le mal, qui au guerir m’empire.

Car leur clarté esblouissamment pire

A son entrée en tenebres me met:

Puis leur ardeur en joye me remet,

M’esclairant tout au fort de leurs alarmes

Par un espoir, qui rien mieulx ne promet,

Qu’ardentz souspirs estainctz en chauldes larmes.
CCLXXX [=CCLXX] .
Amour lustrant tes sourcilz Hebenins,

Avecques toy contre moy se conseille:

Et se monstrantz humainement benings,

Le moindre d’eulx mille mortz m’appareille.

Arcz de structure en beaulté nompareille,

A moy jadis immortel argument,

Vous estes seul, & premier instrument,

Qui liberté, & la raison offence.

Car qui par vous conclut resolument

Vivre en aultruy, en soy mourir commence.
CCLXXXI [=CCLXXI] .
J’espere, & crains, que l’esperance excede

L’intention, qui m’incite si fort.

Car jà mon coeur tant sien elle possede,

Que contre paour il ne fait plus d’effort.

Mais seurement, & sans aulcun renfort

Ores ta face, ores le tout il lustre:

Et luy suyvant de ton corps l’ordre illustre,

Je quiers en toy ce, qu’en moy j’ay plus cher.

Et bien qu’espoir de l’attente me frustre,

Point ne m’est grief en aultruy me chercher.
CCLXXXII [=CCLXXII] .
Tousjours mourant, tousjours me trouve sain

Tremblant la fiebvre en moy continuelle,

Qui doulcement me consomme le sein

Par la chaleur d’elle perpetuelle,

Que de sa main de froideur mutuelle

Celle repaist, ainsi qu’oyseau en cage.

Aussi, ô Gantz, quand vous levay pour gage,

Et le baiser, qu’au rendre vous donnay

Me fut heureux, toutesfoys dur presage:

Car lors ma vie, & moy abandonnay.
CCLXXXIII [=CCXXIII] .
Toute doulceur d’Amour est destrempée

De fiel amer, & de mortel venin,

Soit que l’ardeur en deux coeurs attrempée

Rende un vouloir mutuel, & benin.

Delicatesse en son doulx femenin

Avec ma joye à d’elle prins congé.

Fais donc, que j’aye, ô Apollo, songé

Sa fiebvre avoir si grand’ beaulté ravie,

Et que ne voye en l’Ocean plongé

(Avant le soir) le Soleil de ma vie.
CCLXXXIIII [=CCLXXIIII] .
Si poingnant est l’esperon de tes graces,

Qu’il m’esguillonne ardemment, ou il veult,

Suyvant tousjours ses vertueuses traces,

Tant que sa poincte inciter en moy peult

Le hault desir, que jour, & nuict m’esmeult

A labourer au joug de loyaulté.

Et tant dur est le mors de ta beaulté

(Combien encor que tes vertus l’excellent)

Que sans en rien craindre ta crualté

Je cours soubdain, ou mes tourmentz m’appellent.
CCLXXXV [=CCLXXV] .
Pour m’incliner souvent a celle image

De ta beaulté esmerveillable Idée,

Je te presente autant de foys l’hommage,

Que toute loy en faveur decidée

Te peult donner. Parquoy ma foy guidée

De la raison, qui la me vient meurant,

Soit que je sorte, ou soye demeurant,

Reveramment, te voyant, te salue,

Comme qui offre, avec son demeurant

Ma vie aux piedz de ta haulte value.