29 Mon Travail Donne A Deux Gloire

CCLIX [=CCXLIX] .
En permettant, que mon si long pener

Pour s’exercer jamais ne diminue,

Tresaisément te peult acertener,

Qu’en fermeté ma foy il insinue,

Affin qu’estant devant toy ainsi nue,

Tu sois un jour clerement congnoissant,

Que mon travail sans cesser angoissant,

Et tressuant a si haulte victoyre,

Augmente a deux double loyer croissant,

A moy merite, a toy louange, & gloyre.
CCLX [=CCL] .
Le jeune Archier veult chatouiller Delie:

Et, se jouant, d’une espingle se poinct.

Lors tout soubdain de ses mains se deslie,

Et puis la cherche, & voit de poinct en poinct:

La visitant luy dit: Auroys tu point

Traictz, comme moy, poingnantz tant asprement?

Je luy respons: Elle en à voyrement

D’aultres asses, dont elle est mieulx servie.

Car par ceulx cy le sang bien maigrement,

Et par les siens tire & l’ame, & la vie.
CCLXI [=CCLI] .
Au commun plainct ma joye est convertie

De dueil privé en mon particulier,

Par la Fortune en mon sort compartie,

Quasi pour moy un malheur familier,

Qui m’à frustré de ce bien singulier,

Parqui raison contre debvoir opine.

Doncques voyant la tresriche rapine

En main d’aultruy, indigne d’elle, enclose,

De mon labeur me fault cueillir l’Espine

Au loz, & heur de qui à eu la Rose.
CCLXII [=CCLII] .
Le Ciel de soy communement avare,

Nous à cy bas heureusement transmys

Tout le hault bien de parfection rare,

Duquel il s’est totalement demys,

Comme qui veult ses chers, & sainctz amys

D’aulcun bienfaict haultement premier.

Car il à plut (non de ce coustumier)

Toute Vertu en ces bas lieux terrestres

Soubz ce grand Roy, ce grand Francoys premier,

Triumphateur des armes, & des lettres.
CCLXIII [=CCLIII] .
Par tes vertuz excellentement rares

Tu anoblis, ô grand Roy, ce grand Monde.

Parquoy ce Siecle aux precedantz barbares

S’enfle du bien, que par toy luy abonde:

Et l’Univers cline sa teste ronde

A ta statue aux Cieulx resplendissante,

En contemplant la Fame, qui luy chante,

L’Eternité, qui tousjours luy escript,

La Gloyre aussi, qui a l’orner se vante

Par temps, qui n’à aulcun terme prescript.
CCLXIIII [=CCLIIII] .
Si le blanc pur est Foy immaculée,

Et le vert gay est joyeuse Esperance.

Le rouge ardent par couleur simulée

De Charité est la signifiance:

Et si ces troys de diverse substance

(Chascune en soy) ont vertu speciale,

Vertu estant divinement Royalle,

Ou pourra lon, selon leur hault merite,

Les allier en leur puissance esgalle,

Sinon en une, & seule Marguerite?
CCLXV [=CCLV] .
De la clere unde yssant hors Cytharée,

Parmy Amours d’aymer non resoulue,

En volupté non encor esgarée,

Mais de pensée, & de faict impolue,

Lors que Prognes le beau Printemps salue,

Et la Mer calme aux ventz plus ne s’irrite,

Entre plusieurs veit une marguerite

Dans sa Coquille, & la prenant j’eslys

Ceste, dit elle, en prys, lustre, & merite,

Pour decorer (un temps viendra) le Lys.
CCLXVI [=CCLVI] .
Povre de joye, & riche de douleur

On me peult veoir tous les jours augmentant:

Augmentant, dy je, en cest heureux malheur,

Qui va tousjours mon espoir alentant.

Et de mon pire ainsi me contentant,

Que l’esperance a l’heure plus me fasche,

Quand plus au but de mon bien elle tasche.

Dont n’est plaisir, ny doulx concent, que j’oye,

Qui ne m’ennuye, encores que je sache

Toute tristesse estre veille de joye.
CCLXVII [=CCLVII] .
Tu es, Miroir, au cloud tousjours pendant,

Pour son image en ton jour recevoir:

Et mon coeur est aupres d’elle attendant,

Qu’elle le vueille aumoins, appercevoir.

Elle souvent (ô heureux) te vient veoir,

Te descouvrant secrette, & digne chose,

Ou regarder ne le daigne, & si ose

Ouir ses pleurs, ses plainctz, & leur sequelle.

Mais toute dame en toy peult estre enclose,

Ou dedans luy aultre entrer n’y peult, qu’elle.

45 Plus Que Ne Puis

CCCCIII [=CCCXCIII] .
Je voys, & viens aux ventz de la tempeste

De ma pensée incessamment troublée:

Ores a Poge, or’ a l’Orse tempeste,

Ouvertement, & aussi a l’emblée,

L’un apres l’aultre, en commune assemblée

De double, espoir, desir, & jalousie,

Me fouldroyantz telz flotz la fantasie

Abandonnée & d’aydes, & d’appuys.

Parquoy durant si longue phrenesie,

Ne povant plus, je fais plus que ne puis.
CCCCIIII [=CCCXCIIII] .
Pardonnez moy, si ce nom luy donnay

Sinistrement pour mon mal invente [=inventé] .

Cuydant avoir du bien plus que je n’ay,

J’ay mon proces contre moy intenté.

Car esperant d’estre un jour contenté,

Comme la Lune aux Amantz favorise,

Je luy escris & surnom, & maistrise,

Pour estre a elle en ses vertus semblable.

Mais au rebours elle (ô Dieux) les mesprise,

Pour a mes voeutz se rendre inexorable.
CCCCIIII [=CCCXCV] .
Ce n’est Plancus, qui la Ville estendit,

La restaurant au bas de la montaigne:

Mais de soymesme une part destendit

Là, ou Arar les piedz des deux Montz baigne:

L’aultre saulta de là vers la campaigne,

Et pour tesmoing aux nopces accouroit.

Celle pour veoir si la Saone couroit,

S’arresta toute au son de son cours lent:

Et ceste, ainsi qu’a present, adoroit

Ce mariage entre eulx tant excellent.
CCCCV [=CCCXCVI] .
Le laboureur de sueur tout remply

A son repos sur le soir se retire:

Le Pelerin, son voyage accomply,

Retourne en paix, & vers sa maison tire.

Et toy, ô Rhosne, en fureur, & grand’ ire

Tu viens courant des Alpes roidement

Vers celle là, qui t’attend froidement,

Pour en son sein tant doulx te recevoir.

Et moy suant a ma fin grandement,

Ne puis ne paix, ne repos d’elle avoir.
CCCCVI [=CCCXCVII] .
Toute fumée en forme d’une nue

Depart du feu avec grave maintien:

Mais tant plus hault s’esleve, & se denue,

Et plus soubdain se resoult toute en rien.

Or que seroit a penetrer au bien,

Qui au parfaict d’elle jamais ne fault?

Quand seulement pensant plus, qu’il ne fault,

Et contemplant sa face a mon dommage,

L’oeil, & le sens peu a peu me deffault,

Et me pers tout en sa divine image.
CCCCVII [=CCCXCVIII] .
Violenté de ma longue misere

Suis succumbé aux repentins effortz,

Qu’Amour au sort de mes malheurs insere,

Affoiblissant mes esperitz plus forts.

Mais les Vertus passementantz les bords,

Non des habitz, mais de ses moeurs divines,

Me serviront de doulces medecines,

Qui mon espoir me fortifieront:

Et lors je croy, que ses graces benignes

Dedans mon coeur la deifieront.
CCCCVIII [=CCCXCIX] .
Mais que me sert sa vertu, & sa grace,

Et qu’elle soit la plus belle du Monde,

Comprenant plus, que tout le Ciel n’embrasse

En son immense, en sa rondeur profonde?

Car puis qu’il fault, qu’au besoing je me fonde

Sur les secours en mes maulx pitoyables,

Mes passions certes espamoyables

Vaincues jà de mille repentences,

Veulent d’effectz remedes favorables,

Et non unguentz de frivoles sentences.
CCCCIX [=CCCC] .
Quand l’allegresse aux entrailles créée

De son desir du tout ressuscité,

Doibt appaiser, comme ame recréée,

Les passions de sa felicité,

Se deffaict toute en la diversité,

Et en l’ardeur de son contentement.

Parquoy voulant tirer le sentement

Hors du repos de consolation,

Luy fourragé par l’esbahyssement,

Umbre me rend de la confusion.
CCCCX [=CCCCI] .
Tant occupez aux conditions d’elle

Sont mes espritz, qu’ilz y sont transformez:

Et tellement contrainctz soubz sa cordelle,

Qu’en leur bonté naifve bien formez,

De leur doulceur sont ores defformez,

Et tant dissoulz en sa rigueur supreme,

Qu’en me hayant de toute hayne extreme,

Comme me hayt sa gracieuseté,

Je me suis fait ennemy de moymesme,

Pour tout complaire a son impieté.

30 Force Peu A Peu Me Mine

CCLXVIII [=CCLVIII] .
Le Coeur, de soy foiblement resoulu,

Souffroit asses la chatouillant poincture,

Que le traict d’or fraischement esmoulu

Luy avoit fait sans aulcune ouverture.

Mais liberté, sa propre nourriture,

Pour expugner un tel assemblement

D’estre né libre, & faict serf amplement,

Y obvioyt par mainte contremine,

Quand cest Archier, tirant tant simplement,

Monstra,que force en fin, peu a peu, mine.
CCLXIX [=CCLIX] .
De toute Mer tout long, & large espace,

De terre aussi tout tournoyant circuit

Des Montz tout terme en forme haulte, & basse,

Tout lieu distant, du jour & de la nuict,

Tout intervalle, ô qui par trop me nuyt,

Seront rempliz de ta doulce rigueur.

Ainsi passant des Siecles la longueur,

Surmonteras la haulteur des Estoilles

Par ton sainct nom, qui vif en ma langueur

Pourra par tout nager a plaines voiles.
CCLXX [=CCLX] .
Sur fraile boys d’oultrecuydé plaisir

Nageay en Mer de ma joye aspirée,

Par un long temps, & asseuré plaisir

Bien pres du Port de ma paix desirée

Ores fortune envers moy conspirée

M’a esveillé cest orage oultrageux,

Dont le fort vent de l’espoir courageux

Du vouloir d’elle, & du Havre me prive,

Me contraingnant soubz cest air umbrageux

Vaguer en gouffre, on n’y à fons ne ryve.
CCLXXI [=CCLXI] .
Opinion, possible, mal fondée

Fantasia sur moy je ne sçay quoy:

Parquoy accoup l’aigreur m’est redondée

De ses desdaingz, & si ne sçay pourquoy.

Je m’examine, & pense apart tout coy

Si par malice, ou par inadvertance

J’ay rien commis: mais sans point de doubtance

Je trouve bien, que celluy se desayme,

Qui erre en soy par trop grande constance

Mais quelle erreur, sinon que trop il ayme?
CCLXXII [=CCLXII] .
Je vois cherchant les lieux plus solitaires

De desespoir, & d’horreur habitez,

Pour de mes maulx les rendre secretaires,

Maulx de tout bien, certes, desheritez,

Qui de me nuire, & aultruy usitez,

Font encor paour, mesme a la solitude,

Sentant ma vie en telle inquietude,

Que plus fuyant & de nuict, & de jour

Ses beaulx yeulx sainctz, plus loing de servitude

A mon penser sont icy doulx sejour.
CCLXXIII [=] .
Pourquoy fuys ainsi vainement celle,

Qui de mon ame à eu la meilleur part?

Quand, m’esloingnant, tant a moy suis rebelle,

Que de moy fais, & non d’elle, depart.

Soit que je sois en public ou a part,

Ses faictz, ses dictz sont a moy evidentz,

Et en son froict tellement residentz,

Que loing encor, je souffre en leur meslée,

Ou, estant près, par mes souspirs ardentz

J’eschaufferois sa pensée gelée.
CCLXXIIII [=CCLXIIII] .
La Mort pourra m’oster & temps, & heur,

Voire encendrir la mienne arse despouille:

Mais qu’elle face, en fin que je ne vueille

Te desirer, encor que mon feu meure?

Si grand povoir en elle ne demeure.

Tes fiers desdaingz, toute ta froide essence,

Ne feront point, me nyant ta presence,

Qu’en mon penser audacieux ne vive,

Qui, maulgré Mort, & maulgré toute absence,

Te represente a moy trop plus, que vive.
CCLXXV [=CCLXV] .
Tous temps je tumbe entre espoir, & desir:

Tousjors je suis meslé de doubte, & craincte:

Tous lieux me sont ennuy, & desplaisir:

Tout libre faict m’est esclave contraincte,

Tant est ma vie a la presence astraincte

De celle là, qui n’en à point soucy.

Vien, Dame, vien: Asses as esclercy

Ces champs heureux, ou a present sejourne

Ton Orient, & en la Ville icy

Jamais, sans toy, a mes yeulx ne s’ajourne.
CCLXXVI [=CCLXVI] .
De mon cler jour je sens l’Aulbe approcher,

Fuyant la nuict de ma pensée obscure.

Son Crepuscule a ma veue est si cher,

Que d’aultre chose elle n’à ores cure.

Jà son venir a eschauffer procure

Le mortel froit, qui tout me congeloit.

Voyez, mes yeulx, le bien que vous celoit

Sa longue absence en presence tournée:

Repaissez donc, comme le Coeur souloit,

Vous loing privez d’une telle journée.

46 Le Jour Meurs Et La Nuict Ars

CCCCXI [=CCCCII] .
La roue en fin le fer assubtilie,

Et le rend apte a trancher la durté.

Adversité qui l’orgeuil humilie,

Au coeur gentil de passion hurté

Fait mespriser fortune, & malheurté,

Le reservant a plus seconde chose.

Mais mon travail sans entremesler pose

A mon souffrir, m’aiguise par ses artz

Si vivement, que (si dire je l’ose)

Tout le jour meurs, & toute la nuict ars.
CCCCXII [=CCCCIII] .
Tout le jour meurs voyant celle presente,

Qui m’est de soy meurdryerement benigne.

Toute nuict j’ars la desirant absente,

Et si me sens a la revoir indigne,

Comme ainsi soit que pour ma Libytine

Me fut esleue, & non pour ma plaisance.

Et mesmement que la molle nuisance

De cest Archier superbement haultain

Me rend tousjours par mon insuffisance

D’elle doubteux, & de moy incertain.
CCCCXIII [=CCCCIIII] .
Tant plus je veulx d’elle me souvenir,

Plus a mon mal, maulgré moy, je consens.

Que j’aurois cher (s’il debvoit advenir)

Que la douleur m’osta plus tost le sens

Que la memoire, ou reposer je sens

Le nom de celle, Amour, ou tu regnois

Lors qu’au besoing tu me circonvenois,

Tant qu’a la perdre a present je souhaicte.

Car si en rien je ne m’en souvenois,

Je ne pourrois sentir douleur parfaicte.
CCCCXIIII [=CCCCV] .
Heur me seroit tout aultre grand malheur

Pour le desastre influant ma disgrace,

Ou Apollo ne peult par sa valeur,

Ne la Fortune opulentement grasse.

Car sa rigueur incessamment me brasse

Novelle ardeur de vains desirs remplye.

Parquoy jamais je ne voy accomplye

La voulenté, qui tant me bat le poulx,

Que la douleur, qui en mon front se plye,

Tressue au bien trop amerement doulx.
CCCCXV [=CCCCVI] .
Haultain vouloir en si basse pensée,

Haulte pensée en un si bas vouloir

Ma voulenté ont en ce dispensée,

Qu’elle ne peult, & si se deubt douloir.

Pource souvent mettant a nonchaloir

Espoir, ennuy, attente, & fascherie,

Veult que le Coeur, bien qu’il soit fasché, rie

Au goust du miel mes incitementz:

Et que le mal par la peine cherie

Soit trouvé Succre au fiel de mes tourmentz.
CCCCXVI [=CCCCVII] .
En moy saisons, & aages finissantz

De jour en jour descouvrent leurs fallace.

Tournant les Jours, & Moys, & ans glissantz,

Rides arantz defformeront ta face.

Mais ta vertu, qui par temps ne s’esface,

Comme la Bise en allant acquiert force,

Incessamment de plus en plus s’esforce

A illustrer tes yeulx par mort terniz.

Parquoy, vivant soubz verdoyante escorce,

S’esgallera aux Siecles infiniz.
CCCCXVII [=CCCCVIII] .
Quand Mort aura, apres long endurer,

De ma triste ame estendu le corps vuyde,

Je ne veulz point pour en Siecles durer,

Un Mausolée ou une piramide

Mais bien me soit, Dame, pour tumbe humide

(Si digne en suis) ton sein delicieux

Car si vivant sur Terre, & soubz les Cieulx,

Tu m’as tousjours esté guerre implacable,

Apres la mort en ce lieu precieux

Tu me seras, du moins, paix amyable.
CCCCXVIII [=CCCCIX] .
Appercevant cest Ange en forme humaine,

Qui aux plus fortz ravit le dur courage

Pour le porter au gracieux domaine

Du Paradis terrestre en son visage,

Ses beaulx yeulx clers par leur privé usage

Me dorent tout de leurs rayz espanduz.

Et quand les miens j’ay vers les siens tenduz,

Je me recrée au mal, ou je m’ennuye,

Comme bourgeons au Soleil estenduz,

Qui se refont aux gouttes de la pluye.
CCCCXIX [=CCCCX] .
D’elle puis dire, & ce sans rien mentir,

Qu’ell’ à en soy je ne scay quoy de beau,

Qui remplit l’oeil, & qui se fait sentir

Au fond du coeur par un desir noveau,

Troublant a tous le sens, & le cerveau,

Voire & qui l’ordre a la raison efface.

Et tant plus plaict, que si attrayant face

Pour esmouvoir ce grand Censeur Romain,

Nuyre ne peult a chose qu’elle face,

Seure vivant de tout oultrage humain.

31 Asses Vit Qui Meurt Quand Veult

CCLXXVII [=CCLXVII] .
Au doulx record de son nom je me sens

De part en part l’sperit [=esperit] trespercer

Du tout en tout, jusqu’au plus vif du sens:

Tousjours, toute heure, & ainsi sans cesser

Fauldra finir ma vie, & commencer

En ceste mort inutilement vive.

Mais si les Cieulx telle prerogative

Luy ont donnée, a quoy en vain souspire?

Jà ne fault donc que de moy je la prive,

Puis qu’asses vit, qui meurt, quand il desire.
CCLXXVIII [=CCLXVIII] .
A son Amour la belle aux yeulx aiguz

Fait un bandeau d’un crespe de Hollande,

Lequel elle ouvre, & de plumes d’Argus

Le va semant par subtilité grande.

Adonc l’Enfant esbahy luy demande:

Pourquoy metz tu en ce lieu des yeulx faincts?

C’est pour monstrer, luy dy je, que tu fains

De ne veoir point contre qui tu sagettes:

Car, sans y veoir, parmy tant de coups vains

Elle eust sentu, quelquesfoys, tes sagettes.
CCLXXIX [=CCLXIX] .
Ces deux Soleilz nuisamment penetrantz,

Qui de mon vivre ont eu si long Empire,

Par l’oeil au Coeur tacitement entrantz

Croissent le mal, qui au guerir m’empire.

Car leur clarté esblouissamment pire

A son entrée en tenebres me met:

Puis leur ardeur en joye me remet,

M’esclairant tout au fort de leurs alarmes

Par un espoir, qui rien mieulx ne promet,

Qu’ardentz souspirs estainctz en chauldes larmes.
CCLXXX [=CCLXX] .
Amour lustrant tes sourcilz Hebenins,

Avecques toy contre moy se conseille:

Et se monstrantz humainement benings,

Le moindre d’eulx mille mortz m’appareille.

Arcz de structure en beaulté nompareille,

A moy jadis immortel argument,

Vous estes seul, & premier instrument,

Qui liberté, & la raison offence.

Car qui par vous conclut resolument

Vivre en aultruy, en soy mourir commence.
CCLXXXI [=CCLXXI] .
J’espere, & crains, que l’esperance excede

L’intention, qui m’incite si fort.

Car jà mon coeur tant sien elle possede,

Que contre paour il ne fait plus d’effort.

Mais seurement, & sans aulcun renfort

Ores ta face, ores le tout il lustre:

Et luy suyvant de ton corps l’ordre illustre,

Je quiers en toy ce, qu’en moy j’ay plus cher.

Et bien qu’espoir de l’attente me frustre,

Point ne m’est grief en aultruy me chercher.
CCLXXXII [=CCLXXII] .
Tousjours mourant, tousjours me trouve sain

Tremblant la fiebvre en moy continuelle,

Qui doulcement me consomme le sein

Par la chaleur d’elle perpetuelle,

Que de sa main de froideur mutuelle

Celle repaist, ainsi qu’oyseau en cage.

Aussi, ô Gantz, quand vous levay pour gage,

Et le baiser, qu’au rendre vous donnay

Me fut heureux, toutesfoys dur presage:

Car lors ma vie, & moy abandonnay.
CCLXXXIII [=CCXXIII] .
Toute doulceur d’Amour est destrempée

De fiel amer, & de mortel venin,

Soit que l’ardeur en deux coeurs attrempée

Rende un vouloir mutuel, & benin.

Delicatesse en son doulx femenin

Avec ma joye à d’elle prins congé.

Fais donc, que j’aye, ô Apollo, songé

Sa fiebvre avoir si grand’ beaulté ravie,

Et que ne voye en l’Ocean plongé

(Avant le soir) le Soleil de ma vie.
CCLXXXIIII [=CCLXXIIII] .
Si poingnant est l’esperon de tes graces,

Qu’il m’esguillonne ardemment, ou il veult,

Suyvant tousjours ses vertueuses traces,

Tant que sa poincte inciter en moy peult

Le hault desir, que jour, & nuict m’esmeult

A labourer au joug de loyaulté.

Et tant dur est le mors de ta beaulté

(Combien encor que tes vertus l’excellent)

Que sans en rien craindre ta crualté

Je cours soubdain, ou mes tourmentz m’appellent.
CCLXXXV [=CCLXXV] .
Pour m’incliner souvent a celle image

De ta beaulté esmerveillable Idée,

Je te presente autant de foys l’hommage,

Que toute loy en faveur decidée

Te peult donner. Parquoy ma foy guidée

De la raison, qui la me vient meurant,

Soit que je sorte, ou soye demeurant,

Reveramment, te voyant, te salue,

Comme qui offre, avec son demeurant

Ma vie aux piedz de ta haulte value.

47 J’ay Tendu Le Las Ou Je Meurs

CCCCXX [=CCCCXI] .
Au doulx rouer de ses chastes regardz

Toute doulceur penetramment se fiche

Jusqu’au secret, ou mes sentementz ars

Le plus du temps laissent ma vie en friche,

Ou du plaisir sur tout aultre bien riche

Elle m’allege interieurement:

Et en ce mien heureux meilleurement

Je m’en voys tout en esprit esperdu.

Dont, maulgré moy, trop vouluntairement

Je me meurs pris es rhetz, que j’ay tendu.
CCCCXXI [=CCCCXII] .
Mont costoyant le Fleuve, & la Cité,

Perdant ma veue en longue prospective,

Combien m’as tu, mais combien incité

A vivre en toy vie contemplative?

Ou toutesfoys mon coeur par oeuvre active

Avec les yeulx leve au Ciel la pensée

Hors de soucy d’ire, & dueil dispensée

Pour admirer la paix, qui me tesmoingne

Celle vertu lassus recompensée,

Qui du Vulgaire, aumoins ce peu, m’esloingne.
CCCCXXII [=CCCCXIII] .
Honneste ardeur en un tressainct desir,

Desir honneste en une saincte ardeur

En chaste esbat, et pudique plaisir

M’ont plus donne [=donné] & de fortune, & d’heur,

Que l’esperance avec faincte grandeur

Ne m’à ravy de liesse assouvie.

Car desirant par ceste ardente envie

De meriter d’estre au seul bien compris,

Raison au faict me rend souffle a la vie,

Vertu au sens, & vigueur aux espritz.
CCCCXXIII [=CCCCXIIII] .
Plaisant repos du sejour solitaire

De cures vuyde, & de soucy delivre,

Ou l’air paisible est feal secretaire

Des haultz pensers, que sa doulceur me livre

Pour mieulx jouir de ce bienheureux vivre,

Dont les Dieux seulz ont la fruition.

Ce lieu sans paour, & sans sedition

S’escarte a soy, & son bien inventif.

Aussi j’y vis loing de l’Ambition,

Et du sot Peuple au vil gaing intentif.
CCCCXXIIII [=CCCCXV] .
Quand je te vy, miroir de ma pensée,

D’aupres de moy en un rien departie,

Soubdain craingnant de t’avoir offensée,

Devins plus froid, que neige de Scythie.

Si ainsi est, soit ma joye avortie

Avec ma flamme au paravant si forte:

Et plus ma foy ne soit en quelque sorte

Sur l’Emeril de fermeté fourbie,

Voyant plus tost, que l’esperance morte,

Flourir en moy les desertz de Libye.
CCCCXXV [=CCCCXVI] .
Et l’influence, & l’aspect de tes yeulx

Durent tousjours sans revolution

Plus fixément, que les Poles des Cieulx.

Car eulx tendantz a dissolution

Ne veulent veoir que ma confusion,

Affin qu’en moy mon bien tu n’accomplisses,

Mais que par mort, malheur, & leurs complisses

Je suyve en fin a mon extreme mal

Ce Roy d’Escosse avec ces troys Eclipses

Spirantz encor cest An embolismal.
CCCCXXVI [=CCCCXVII] .
Fleuve rongeant pour t’attiltrer le nom

De la roideur en ton cours dangereuse,

Mainte Riviere augmentant ton renom,

Te fait courir mainte rive amoureuse,

Baingnant les piedz de celle terre heureuse,

Ou ce Thuscan Apollo sa jeunesse

Si bien forma, qu’a jamais sa vieillesse

Verdoyera a toute eternité:

Et ou Amour ma premiere liesse

A desrobée a immortalité.
CCCCXXVII [=CCCCXVIII] .
Soubz le carré d’un noir tailloir couvrant

Son Chapiteau par les mains de Nature,

Et non de l’art grossierement ouvrant,

Parfaicte fut si haulte Architecture,

Ou entaillant toute lineature,

Y fueilla d’or a corroyes Heliques.

Avec doulx traictz vivement Angeliques,

Plombez sur Base assise, & bien suyvie

Dessus son Plinte a creux, & rondz obliques

Pour l’eriger Colomne de ma vie.
CCCCXXVIII [=CCCCLXIX] .
Hault est l’effect de la voulenté libre,

Et plus haultain le vouloir de franchise,

Tirantz tous deux d’une mesme equalibre,

D’une portée a leur si haulte emprise:

Ou la pensée avec le sens comprise

Leur sert de guide, & la raison de Scorte,

Pour expugner la place d’Amour forte:

Sachant tresbien, que quand desir s’esbat,

Affection s’escarmouche de sorte,

Que contre vueil, sens, & raison combat.

32 En Ma Joye Douleur

CCLXXXVI. [=CCLXXVI] .
Voyez combien l’espoir pour trop promettre

Nous fait en l’air, comme Corbeaulx, muser:

Voyez comment en prison nous vient mettre,

Cuydantz noz ans en liberté user:

Et d’un desir si glueux abuser,

Que ne povons de luy nous dessaisir,

Car pour le bien, que j’en peu choisir,

Sinistrement esleu a mon malheur,

Ou je pensois trouver joye, & plaisir

J’ay rencontré & tristesse, & douleur.
CCLXXXVII [=CCLXXVII] .
Bien eut voulu Apelles estre en vie

Amour ardent de se veoir en Pourtraict:

Et toutesfois si bon Paintre il convie,

Que par prys faict a son vouloir l’attraict.

J’à [=Jà] Benedict achevoit arc, & traict,

Cuydant l’avoir doctement retiré:

Quand par la main soubdain l’ay retiré:

Cesse, luy dy je, il fault faire aultrement.

Pour bien le paindre oste ce traict tiré,

Et paings au vif Delie seulement.
CCLXXXVIII [=CCLXXVIII] .
Qui veult scavoir par commune evidence

Comme lon peult soymesmes oblyer,

Et, sans mourir, prouver l’esperience,

Comment du Corps l’Ame on peult deslyer,

Vienne ouyr ceste, & ses dictz desplier

Parolle saincte en toute esjouissance,

En qui Nature à mis pour sa plaisance

Tout le parfaict de son divin ouvrage,

Et tellement, certes, qu’a sa n’aissance [=]

Renovella le Phoenix de nostre aage.
CCLXXXIX [=CCLXXIX] .
Combien encor que la discretion,

Et jugement de mon sens ne soit moindre,

Que la douleur de mon affliction,

Qui d’avec moy la raison vient desjoindre,

Je puis (pourtant) a la memoire adjoindre

Le souvenir de ton divers accueil,

Ores en doulx, ore en triste reveil

De destinée a mon malheur suyvie,

Me detenant en un mesme cercueil

Tousjours vivant, tousjours aussi sans vie.
CCXC [=CCLXXX] .
Que ne suis donc en mes Limbes sans dueil,

Comme sans joye, ou bien vivre insensible?

Voulant de toy dependre, & de mon vueil,

Je veulx resouldre en mon faict l’impossible.

Car en ton froit par chault inconvincible

Je veulx l’ardeur de mon desir nourrir,

Et, vainquant l’un, a l’aultre recourir

Pour tousjours estre autant tout mien, que tien:

Parquoy vivant en un si vain maintien,

Je meurs tousjours doulcement sans mourir.
CCXCI [=CCLXXXI] .
En son habit tant humainement coincte,

En son humain tant divinement sage,

En son divin tant a vertu conjoincte,

En sa vertu immortel personnage.

Et si la Mort, quelque temps, pert son aage

Pour derechef vivre immortellement,

C’est qu’elle vive à vescu tellement,

Que par trespas ne mourra desormais,

Affin qu’au mal, qui croist journellement,

Tousjours mourant je ne meure jamais.
CCXCII [=CCXXXII] .
Basse Planete a l’ennuy[1] de ton frere,

Qui s’exercite en son chault mouvement,

Tu vas lustrant l’un, & l’autre Hemispere,

Mais dessoubz luy, aussi plus briefvement

Tu as regard plus intentivement

A humecter les fueilles, & les fleurs:

Et ceste cy par mes humides pleurs

Me reverdit ma flestrie esperance.

Aux patientz tu accroys leurs douleurs:

Et ceste augmente en moy ma grand souffrance.
CCXCIII [=CCLXXXIII] .
Tant de sa forme elle est moins curieuse,

Quand plus par l’oeil de l’Ame elle congnoit,

Que la ruyne au temps injurieuse

Perdra le tout, ou plus lon s’adonnoit.

Doncques ainsi elle se recongnoit,

Que son mortel est du vif combatu?

Certes, estant ton corps foible abatu,

Par un debvoir de voulenté libere

A doreront [=Adoreront] ta divine vertu

Et Tanais, & le Nil, & l’Ibere.
CCXCIIII [=CCLXXXIIII] .
Mansuetude en humble gravité

La rend ainsi a chascun agreable,

Estre privée en affabilité

La fait de tous humainement aymable:

Et modestie en ces faictz raisonnable

Monstre, qu’en soy elle à plus, que de femme.

Posterité, d’elle privée, infame,

Barbares gentz du Monde divisez

Oultre Thyle, & le Temps, & la Fame

Alterneront ses haultz honneurs prisez.

48 Plus L’amollis Plus L’endurcis

CCCCXXIX [=CCCCXX] .
Peu s’en falloit, encores peu s’en fault,

Que la Raison asses mollement tendre

Ne prenne, apres long spasme, grand deffault,

Tant foible veult contre le Sens contendre.

Lequel voulant ses grandz forces estendre

(Ayde d’Amour) la vainct tout oultrément.

Ne pouvant donc le convaincre aultrement,

Je luy complais un peu, puis l’adoulcis

De propos sainctz. Mais quoy? plus tendrement

Je l’amollis, & plus je l’endurcis.
CCCCXXX [=CCCCXXI] .
Voulant je veulx, que mon si hault vouloir

De son bas vol s’estende a la vollée,

Ou ce mien vueil ne peult en rien valoir,

Ne la pensée, ainsi comme avolée,

Craingnant qu’en fin Fortune l’esvolée

Avec Amour pareillement volage

Vueillent voler le sens, & le fol aage,

Qui s’envolantz avec ma destinée,

Ne soubstrairont l’espoir, qui me soulage

Ma volenté sainctement obstinée.
CCCCXXXI [=CCCCXXII] .
Touché au vif & de ma conscience,

Et du remord de mon petit merite,

Je ne scay art, & moins propre science,

Pour me garder, qu’en moy je ne m’irrite,

Tant ceste aigreur estrangement despite

En vains souhaitz me rend si variable.

Fust elle, aumoins, par vertu pitoyable

Mon dictamnum, comme aux Cerfz Artemide,

Tirant le traict de ma playe incurable,

Qui fait mon mal ardemment estre humide.
CCCCXXXII [=CCCCXXIII] .
Respect du lieu, soulacieux esbat.

A toute vie austerement humaine,

Nourrit en moy l’intrinseque debat,

Qui de douleur a joye me pourmaine:

Y frequentantz, comme en propre domeine,

Le Coeur sans reigle, & le Corps par compas.

Car soit devant, ou apres le repas,

Tousjours le long de ses rives prochaines

Lieux escartez, lentement pas a pas

Vois mesurant & les champs, & mes peines.
CCCCXXXIII [=CCCCXXIIII] .
De corps tresbelle & d’ame bellissime,

Comme plaisir, & gloire a l’Univers,

Et en vertu rarement rarissme

Engendre en moy mille souciz divers:

Mesmes son oeil pudiquement pervers

Me penetrant le vif du sentement,

Me ravit tout en tel contentement,

Que du desir est ma joye remplie,

La voyant l’oeil, aussi l’entendement,

Parfaicte au corps, & en l’ame accomplie.
CCCCXXXIIII [=CCCCXXV] .
Bien que je sache amour, & jalousie,

Comme fumée & feu, esclair, & fouldre,

Me tempestantz tousjours la fantasie

En une fin sans jamais se resouldre:

Je ne me puis (pourtant) d’erreur absouldre

Cherchant tousjours par ce Monstre terrible

De veoir en moy quelque deffault horrible

Trop plus asses, qu’en mon Rival, regner:

Comme lon [=l’on] scait, qu’avecques l’impossible

J’accuse aultruy pour tout me condamner.
CCCCXXXV [=CCCCXXVI] .
Finablement prodigue d’esperance,

Dont estre avare est tresgrande vertu,

De fermeté, & de perseverance.

Me suis quasi de tous poinctz devestu,

Estimant moins tout espoir, qu’un festu,

Fors seulement pour l’Amant esprouver:

Non que je vueille, en effect, reprouver

Ce bien, voyant que ne le puis acquerre:

Mais seurement celluy ne peult trouver

En aultruy paix, qui a soy donne guerre.
CCCCXXXVI [=CCCCXXVII] .
Force me fut (si force se doibt dire

De se laisser a ses desirs en proye)

De m’enflamber de ce dueil meslé d’ire,

Qu’Amour au coeur passionné ottroye,

Quand je me vy (non point que je le croye,

Et si le cuyde) estre d’elle banny.

Est ce qu’ailleurs elle pretend? nenny:

Mais pour errer, comme maladvisé.

Aussi comment serois je a elle uny,

Qui suis en moy oultrément divisé?
CCCCXXXVII [=CCCCXXVIII] .
Quoy que ce soit, amour, ou jalousie

Si tenamment en ma pensée encrée:

Je crains tousjours par ceste phrenesie,

Qu’en effect d’elle a aultruy trop n’agrée

Chose par temps, & debvoir consacrée

A mon merite en palme de ma gloire.

Car tout ce mal si celément notoire

Par l’aveuglée, & doubteuse asseurance,

A mon besoing se fait de paour victoire

Avecques mort de ma foible esperance.

33 Double Peine A Qui Pour Aultruy Se Lasse

CCXCV [=CCLXXXV] .
De fermeté plus dure, que Dyaspre,

Ma loyaulté est en toy esmaillée:

Comme statue a l’esbaucher toute aspre:

Et puis de Stuc polyment entaillée,

Par foy en main de constance baillée

Tu l’adoulcis, & jà reluict tresbien.

Ame enyvrée au moust d’un si hault bien,

Qui en son faict plus, qu’au mien m’entrelasse,

Ne sçais tu pas (mesme en amours) combien

Double peine à, qui pour aultruy se lasse?
CCXCVI [=CCLXXXVI] .
Nous esbatantz ma Dame, & moy sur l’eau,

Voicy Amour, qui vint les joustes veoir:

Veulx tu, dit il, congnoistre bien, & beau,

Si tu pourras d’elle victoyre avoir?

Eslis (le mieulx, que tu pourras sçavoir)

L’un de ceulx cy, & les joustantz me monstre.

Et quand je vy, qu’ilz s’entrevenoient contre,

Je pris le hault pour plus grande asseurance:

Mais tout soubdain a ceste aspre rencontre

Fut renversé avec mon esperance.
CCXCVII [=CCLXXXVII] .
Fortune en fin te peult domestiquer,

Ou les travaulx de ma si longue queste,

Te contraingnant par pitié d’appliquer

L’oreille sourde a ma juste requeste.

Tu l’exaulças, & ce pour la conqueste

Du vert Printemps, que soubz ta main usay.

Et si alors a grand tort accusay

Ta familiere, & humaine nature:

Et privément (peult estre) en abusay:

Ta coulpe fut, & ma bonne aventure.
CCXCVIII [=CCLXXXVIII] .
Plus je poursuis par le discours des yeulx

L’art, & la main de telle pourtraicture,

Et plus j’admire, & adore les Cieulx

Accomplissantz si belle Creature

Dont le parfaict de sa lineature

M’esmeult le sens, & l’imaginative:

Et la couleur du vif imitative

Me brule, & ard jusques a l’esprit rendre.

Que deviendroys je en la voyant lors vive?

Certainement je tumberois en cendre.
CCXCIX [=CCLXXXIX] .
Près que sorty de toute obeissance,

Je ne sçay quoy le sens me barbouilloit:

Et jà remis en ma libre puissance,

Le jeune sang tout au corps me bouilloit.

Noveau plaisir alors me chatouilloit

De liberté, & d’une joye extreme.

Mais ma jeunesse en licence supreme,

Quand seulement commençois a venir,

Me contraingnit a m’oblier moymesmes

Pour mieulx povoir d’aultruy me souvenir.
CCC [=CCXC] .
Comme gelée au monter du Soleil,

Mon ame sens, qui toute se distille

Au rencontrer le rayant de son oeil,

Dont le povoir me rend si fort debile,

Que je devien tous les jours moins habile

A resister aux amoureux traictz d’elle.

En la voyant ainsi plaisamment belle,

Et le plaisir croissant de bien en mieulx

Par une joye incongneue, & novelle,

Que ne suis donc plus, qu’Argus, tout en yeulx?
CCCI [=CCXCI] .
Le Painctre peult de la neige depaindre

La blancheur telle, a peu près, qu’on peult veoir:

Mais il ne sçait a la froideur attaindre,

Et moins la faire a l’oeil appercevoir.

Ce me seroit moymesmes decevoir,

Et grandement me pourroit lon reprendre,

Si je taschois a te faire comprendre

Ce mal, qui peult, voyre l’Ame opprimer,

Que d’un object, comme peste, on voit prendre,

Qui mieulx se sent, qu’on ne peult exprimer.
CCCII [=CCXCII] .
De ton sainct oeil, Fusil sourd de ma flamme,

Naist le grand feu, qui en mon coeur se cele:

Aussi par l’oeil il y entre, & l’enflamme

Avecques morte, & couverte estincelle,

Me consumant, non les flancs, non l’esselle,

Mais celle part, qu’on doibt plus estimer,

Et qui me fait, maulgré moy, tant aymer,

Qu’en moy je dy telle ardeur estre doulce,

Pour non (en vain) l’occasion blasmer

Du mal, qui tout a si hault bien me poulse.
CCCIII [=CCXCIII] .
Celle regit le frain de ma pensée,

Autour de qui Amour pleut arcz, & traictz,

Pour des Cieulx estre au meurdre dispensée,

Parqui a soy elle à tous coeurs attraictz,

Et tellement de toute aultre distraictz,

Qu’en elle seule est leur desir plus hault.

Et quant a moy, qui sçay, qu’il ne luy chault,

Si je suis vif, ou mort, ou en estase,

Il me suffit pour elle en froit, & chault

Souffrir heureux doulce antiperistase.

49 Plus Se Hante Moins S’apprivoyse

CCCCXXXVIII [=CCCCXXIX] .
Ja soit ce encor, que l’importunité

Par le privé de frequentation

Puisse polir toute rusticité

Tant ennemye a reputation:

Et qu’en son coeur face habitation

A la vertu gentilesse adonnée,

Estant en moeurs mieulx conditionée,

Que nul, qui soit quelque part, qu’elle voyse:

Elle est (pourtant) en amours si mal née,

Que plus y hante, & moins s’y apprivoyse.
CCCCXXXIX [=CCCCXXX] .
Quoy qu’a malheur je vueille attribuer

Coulpe, ou deffault, qui a mon vueil conteste,

Si me fault il du coeur contribuer

A mon dommage asses, & trop moleste,

Pour parvenir au bien plus, que celeste,

Comme je croy, que me sera cestuy.

Car patience est le propice Estuy,

Ou se conserve & foy, & asseurance.

Et vrayement n’est point aymant celluy,

Qui du desir vit hors de l’esperance.
CCCCXL [=CCCCXXXI] .
Respect de toy me rendant tout indigne,

Pour reverer l’admirable prestance

De ta nature humainement benigne,

Me fait fuyr ta privée accoinctance

Par craincte plus, que non point pour doubtance

De tes doulx arcz, me povant garder d’eulx.

Mais tout coeur hault, dont du mien je me deulx,

En ce combat d’amoureux desplaisir

Vit un long temps suspendu entre deux,

L’espoir vainquant a la fin le desir.
CCCCXLI [=CCCCXXXII] .
Sans aultre bien, qui fur au mal commode,

Avec le sens l’humain entendement

Ont gouverné mes plaisirs a leur mode,

Loing toutesfoys de tout contentement,

Qui suffisoit: sans que recentement

Je sente, Amour, tes mordentes espinces,

Dont de rechef encores tu me pinces,

Mesmes cest An, que le froid Alleman

(O Chrestienté!) chassé de ses provinces,

Se voit au joug de ce grand Ottoman.
CCCCXLII [=CCCCXXXIII] .
Je m’en esloingne, & souvent m’en absente,

Non que je soys en si sainct lieu suspect:

Mais pour autant, que la raison presente

S’esblouissant a son plaisant aspect

Ne peult avoir tant soit peu, de respect

A modestie, & moins d’elle jouir.

Car mon parler, toucher, veoir, & ouir

Sont imparfaictz, comme d’homme qui songe,

Et pleure alors, qu’il se deust resjouir

D’une si vaine, & plaisante mensonge.
CCCCXLIII [=CCCCXXXIIII] .
Ainsi absent la memoyre posée,

Et plus tranquille, & apte a concevoir,

Par la raison estant interposée,

Comme clarté a l’object, qu’on veult veoir:

Rumine en soy, & sans se decevoir

Gouste trop mieulx sa vertu, & sa grace,

Que ne faisoient presentez a sa face

Les sentementz de leur joye enyvrez,

Qui maintenant par plus grand’ efficace

Sentent leur bien de leur mal delivrez.
CCCCXLIIII [=CCCCXXXV] .
Or si le sens, voye de la raison,

Me fait jouir de tous plaisirs aultant,

Que ses vertus, & sans comparaison

De sa beaulté toute aultre surmontant,

Ne sens je en nous parfaire, en augmentant

L’hermaphrodite, efficace amoureuse?

O que doulceur a l’Amant rigoureuse

Me deust ce jour plainement asseurer

La Creature estre en soy bienheureuse,

Qui peult aultruy, tant soit peu, bienheurer.
CCCCXLV [=CCCCXXXVI] .
Incessamment travaillant en moy celle,

Qui a aymer enseigne, & reverer,

Et qui tousjours par sa doulce estincelle

Me fera craindre, ensemble & esperer,

En moy se voit la joye prosperer

Dessus la doubte a ce coup sommeilleuse.

Car sa vertu par voye perilleuse

Me penetrant l’Ame jusqu’au mylieu,

Me fait sentir celle herbe merveilleuse,

Qui de Glaucus jà me transforme en Dieu.
CCCCXLVI [=CCCCXXXVII] .
Estre me deust si grand’ longeur de temps

Experiment, advis, & sapience,

Pour parvenir au bien, que je pretens,

Ou aspirer ne m’estoit pas science.

Et toutesfoys par longue patience

En mon travail tant longuement comprise,

Je la tenoys desjà pour moy surprise,

Et toute mienne (ô frivole esperance)

Mais tout ainsi que l’Aigle noir tient prise,

Et jà mespart a ses Aiglons la France.

34 La Prison M’est Dure Encor Plus Liberté

CCCIIII [=CCXCIIII] .
A quoy pretendre yssir librement hors

D’une si doulce, & plaisant servitude?

Veu que Nature & en l’Ame, & au Corps

En à jà fait, voire telle habitude,

Que plus tost veult toute solicitude,

Que liberté, loisir, & leurs complisses.

Car en quictant Amour, & ses delices,

Par Mort serois en ma joye surpris.

Parquoy enclos en si doubteuses lisses,

Captif je reste, & sortant je suis pris.
CCCV [=CCXCV] .
Ores cornue, ores plainement ronde,

Comme on te veoit amoindir, & recroistre,

Tu vas, Errente, environnant le Monde,

Non pour cy bas aux mortelz apparoistre,

Mais pour noz faictz plus amplement congnoistre,

Soit en deffaultz, ou accomplissementz.

Aussi tu vois les doulx cherissementz

De tous Amantz, & leurs cheres estrainctes:

Tu oys aussi leurs remercyementz,

Ou de moy seul tu n’entens, que mes plainctes.
CCCVI [=CCXCVI] .
Tes cheveulx d’or annellez, & errantz

Si gentement dessus ton Soleil dextre,

Sont les chaynons estroictement serrantz

De mille Amantz l’heureux, & mortel estre.

Bien qu’entre nous ne soit plus cher, que d’estre,

Et tout en soy vivre amyablement,

Si tens je bien, & raisonnablement,

Dessoubz telz laqz ma vie estre conduicte,

Voire y finir, tant honorablement

Je veulx perir en si haulte poursuyte.
CCCVII [=CCXCVII] .
Si, tant soit peu, dessus ton sainct Pourtraict

L’oeil, & le sens aulcunement je boute,

De tout ennuy je suis alors distraict,

Car ta figure a moy s’addonne toute.

Si je luy parle, intentive elle escoute,

Se soubriant a mes chastes prieres.

Idole mienne, ou fais que ses meurs fieres

Celle là puisse en humaines changer,

Ou bien reprens ses superbes manieres,

Pour non, ainsi m’abusant, m’estranger.
CCCVIII [=CCXCVIII] .
Est il possible, ô vaine Ambition,

Que les plus grandz puissent oultrecuyder

Si vainement, que la fruition,

N’ayant povoir de leurs combles vuyder,

Les vienne ainsi d’avarice brider,

Que moins ilz ont, quand plus cuydent avoir?

Aussi Fortune en leurs plus hault povoir

Se faint de honte estre ailleurs endormie,

Comme a chascun evidemment feit veoir

Celle Province aux Charles ennemye.
CCCIX [=CCXCIX] .
Pour non ainsi te descouvrir soubdain

L’entier effect de ce mien triste dueil,

Naist le plaisir, qui se meurt par desdain,

Comme au besoing n’ayant eu doulx accueil,

Et deffaillant la craincte, croist mon vueil,

Qui de sa joye en moy se desespere.

Donc si par toy, destinée prospere,

Le coeur craintif, (comme tu m’admonestes)

Tousjours plus m’ard cependant, qu’il espere,

Digne excuse est a mes erreurs honnestes.
CCCX [=CCC] .
Par mes souspirs Amour m’exhale l’Ame,

Et par mes pleurs la noye incessamment.

Puis ton regard a sa vie l’enflamme,

Renovellant en moy plus puissamment.

Et bien qu’ainsi elle soit plaisamment,

Tousjours au Corps son tourment elle livre,

Comme tous temps renaist, non pour revivre

Mais pour plus tost derechef remourir:

Parquoy jamais je ne me voy delivre

Du mal, auquel tu me peux secourir.
CCCXI [=CCCI] .
On me disoit, que pour la converser,

Plus la verrois de pitié nonchalante:

Et je luy vy clers cristallins verser

Par l’une, & l’aultre estoille estincellante:

Souspirs sortir de son ame bouillante:

Mais je ne scay par qu’elle [=quelle] occasion.

Fust de courroux, ou de compassion.

Je sentis tant ses pleurs a moy se joindre,

Qu’en lieu d’oster mon alteration,

M’accreurent lors un aultre feu non moindre.
CCCXII [=CCCII] .
Amour plouroit, voire si tendrement,

Qu’a larmoyer il esmeut ma Maistresse,

Qui avec luy pleurant amerement,

Se distiloit en l’armes [=larmes] de destresse.

Alors l’Enfant d’une esponge les presse,

Et les reçoit: & sans vers moy se faindre,

Voicy, dit il, pour ton ardeur estaindre:

Et, ce disant, l’esponge me tendit.

Mais la cuydant a mon besoing estraindre

En lieu d’humeur flammes elle rendit.

50 Me Saulvant Je M’enclos

CCCCXLVII [=CCCCXXXVIII] .
Que je me fasche en si vain exercice,

Comme le mien, certainement fais:

Veu mesmement que d’un si long service

Ne voy encor sortir aulcuns effectz.

Et si je quitte & le joug, & le faix,

J’eschappe a doubte, espoir, ardeur, attente,

Pour cheoir es mains de la douleur lattente,

Et du regrect, qu’un aultre aye le prys

De mon labeur. Dont en voye patente

Saulver me cuyde, & plus fort je suis pris.
CCCCXLVIII [=CCCCXXXIX] .
Bien que raison soit nourrice de l’ame,

Alimenté est le sens du doulx songe

De vain plaisir, qui en tous lieux m’entame,

Me penetrant, comme l’eau en l’esponge.

Dedans lequel il m’abysme, & me plonge

Me suffocquant toute vigueur intime.

Dont pour excuse, & cause legitime

Je ne me doibs grandement esbahir,

Si ma tressaincte, & sage Dyotime

Tousjours m’enseigne a aymer, & hair.
CCCCXXVI [=CCCCXL] .
Resplendissantz les doulx rayz de ta grace,

Et esclairantz sur moy, mais sans effroy,

De mon coeur froid me rompirent la glace

Indissolvable alors, comme je croy,

Par un espoir d’un gratieux ottroy,

Que je m’attens de ta grace piteuse.

Mon ame ainsi de sa paix convoyteuse

Au doulx sejour, que tu luy peulx bailler,

Se reposant sur ta doulceur honteuse

Ne se veult plus en aultre travailler.
CCCCL [=CCCCXLI] .
Doncques apres mille travaulx, & mille,

Rire, plorer, & ardoir, & geler:

Apres desir, & espoir inutile,

Estre content, & puis se quereller,

Pleurs, plainctz, sanglotz, souspirs entremesler,

Je n’auray eu, que mort, & vitupere!

Qui d’Amour fut par sa voulenté pere

A plus grand bien, & non a fin sinistre,

M’à reservé voulant qu’a tous appere

Que j’ay esté de son vouloir ministre.
CCCCLI [=CCCCXLII] .
Pourroit donc bien (non que je le demande)

Un Dieu causer ce vivre tant amer?

Tant de travaulx en une erreur si grande,

Ou nous vivons librement pour aymer?

O ce seroit grandement blasphemer

Contre les Dieux, pur intellect des Cieulx.

Amour si sainct, & non point vicieux,

Du temps nous poulse a eternité telle,

Que de la Terre au Ciel delicieux

Nous oste a Mort pour la vie immortelle.
CCCCLII [=CCCCXLIII] .
Combien qu’a nous soit cause le Soleil

Que toute chose est tresclerement veue:

Ce neantmoins pour trop arrester l’oeil

En sa splendeur lon [=l’on] pert soubdain la veue.

Mon ame ainsi de son object pourveue

De tous mes sens me rend abandonné,

Comme si lors en moy tout estonné

Semeles fust en presence ravie

De son Amant de fouldre environné,

Qui luy ostast par ses esclairs la vie.
CCCCLIII [=CCCCXLIIII] .
Nature au Ciel, non Peripatetique,

Mais trop plus digne a si doulce folie,

Crea Amour sainctement phrenetique,

Pour me remplir d’une melencolie

Si plaisamment, que ceste qui me lye

A la Vertu me pouvant consommer,

Pour dignement par Raison renommer

Le bien, du bien qui sans comparaison

La monstre seule, ou je puisse estimer

Nature, Amour, & Vertu, & Raison.
CCCCLIIII [=CCCCXLV] .
Ainsi qu’Amour en la face au plus beau,

Propice object a noz yeulx agreable,

Hault colloqua le reluysant flambeau

Qui nous esclaire a tout bien desirable,

Affin qu’a tous son feu soit admirable,

Sans a l’honneur faire aulcun prejudice.

Ainsi veult il par plus louable indice,

Que mon Orphée haultement anobly,

Maulgré la Mort, tire son Euridice

Hors des Enfers de l’eternel obly.
CCCCLV [=CCCCXLVI] .
Rien, ou bien peu, faudroit pour me dissoudre

D’avec son vif ce caducque mortel:

A quoy l’Esprit se veult tresbien resouldre,

Jà prevoyant son corps par la Mort tel,

Qu’avecques luy se fera immortel.

Et qu’il ne peult que pour un temps perir.

Doncques, pour paix a ma guerre acquerir,

Craindray renaistre a vie plus commode?

Quand sur la nuict le jour vient a mourir,

Le soir d’icy est Aulbe a l’Antipode.

35 Qui Bien Se Voit Orgueil Abaisse

CCCXIII [=CCCIII] .
Cest Oeil du Monde, universel spectacle

Tant reveré de Terre, Ciel, & Mer,

En ton miroir, des miracles miracle,

Il s’apperçoit justement deprimer,

Voyant en toy les Graces s’imprimer

Trop mieulx, qu’en luy nostre face a le veoir.

Parquoy tel tort ne povant recevoir,

S’en fuyt de nous, & ce Pole froid laisse,

Tacitement te faisant asçavoir,

Que, qui se veoit, l’enflé d’orgeuil abaisse.
CCCXIIII [=CCCIIII] .
Apparoissant l’Aulbe de mon beau jour,

Qui rend la Mer de mes pensers paisible,

Amour vient faire en elle doulx sejour,

Plus fort armé, toutesfoys moins noysible.

Car a la veoir alors il m’est loysible,

Sans qu’il m’en puisse aulcunement garder.

Parquoy je vien, coup a coup, regarder

Sa grand’ beaulté, & d’un tel appetit,

Qu’a la reveoir ne puis un rien tarder,

Me sentant tout en veue trop petit.
CCCXV [=CCCV] .
Mon ame en Terre (un temps fut) esprouva

Des plus haultz Cieulx celle beatitude,

Que l’oeil heureux en ta face trouva,

Quand il me mit au joug de servitude.

Mais, las, depuis que ton ingratitude

Me desroba ce tant cher privilege

De liberté, en son mortel College

Malheur me tient soubz sa puissance grande.

Aussi cest An par Mort, qui tout abrege,

France perdit ce, qu’à perdu Hollande.
CCCXVI [=CCCVI] .
Ta beaulté fut premier, & doulx Tyrant,

Qui m’arresta tresviolentement:

Ta grace apres peu a peu m’attirant,

M’endormit tout en son enchantement:

Dont assoupy d’un tel contentement,

N’avois de toy, ny de moy congnoissance.

Mais ta vertu par sa haulte puissance

M’esveilla lors du sommeil paresseux,

Auquel Amour par aveugle ignorance

M’espovantoit de maint songe angoisseux.
CCCXVII [=CCCVII] .
Plus je la voy, plus j’adore sa face,

Miroir meurdrier de ma vie mourante:

Et n’est plaisir, qu’a mes yeulx elle face,

Qu’il ne leur soit une joye courante,

Comme qui est de leur mal ignorante,

Et qui puis vient en dueil se convertir.

Car du profond du Coeur me fait sortir

Deux grandz ruisseaulx, procedantz d’une veine,

Qui ne se peult tarir, ne divertir,

Pour estre vive, & sourgeante fontaine.
CCCXVIII [=CCCVIII] .
La craincte adjoinct aeles aux piedz tardifz,

Pour le peril eminent eschapper,

Et le desir rend les couardz hardiz,

Pour a leur blanc diligemment frapper.

Mais toy, Espoir, tu nous viens attraper,

Pour nous promettre, ou aspirer on n’ose.

Parquoy estant par toy liberté close,

Le seul vouloir petitement idoyne,

A noz plaisirs, comme le mur s’oppose

Des deux Amantz baisé en Babyloine.
CCCXIX [=CCCIX] .
Plus pour esbat, que non pour me douloir

De tousjours estre en passions brulantes,

Je contentois mon obstiné vouloir:

Mais je sentis ses deux mains bataillantes,

Qui s’opposoient aux miennes travaillantes,

Pour mettre a fin leur honneste desir.

Ainsi, Enfant, comme tu peulx saisir,

Et (quand te plait) hommes, & Dieux conquerre:

Ainsi tu fais (quand tu vient a plaisir)

De guerre paix, & de celle paix guerre.
CCCXX [=CCCX] .
Tu te verras ton yvoire cresper

Par l’oultrageuse, & tardifve Vieillesse.

Lors sans povoir en rien participer

D’aulcune joye, & humaine liesse,

Je n’auray eu de ta verte jeunesse,

Que la pitié n’à sceu a soy ployer,

Ne du travail, qu’on m’à veu employer

A soustenir mes peines ephimeres,

Comme Apollo, pour merité loyer,

Sinon rameaulx, & fueilles tresameres.
CCCXXI [=CCCXI] .
Asses ne t’est d’avoir mon coeur playé,

Mais tout blessé le tenir en destresse,

Ou tant Tyrant, fors toy, eust essayé,

L’avoir vaincu, le jecter hors d’oppresse.

Et tu luy as, non point comme Maistresse,

Mais comme sien capital adversaire,

Osté l’espoir a ce mal necessaire:

Lequel par toy si aigrement le mord,

Que se sentant forcé soubz tel Coursaire,

Pour non mourir tousjours, ne crainct la Mort.

51 Après La Mort Ma Guerre Encor Me Suyt

CCCCLVI [=CCCCXLVII] .
Si tu t’enquiers pourquoy sur mon tombeau

Lon [=L’on] auroit mys deux elementz contraires,

Comme tu voys estre le feu, & l’eau

Entre elementz les deux plus adversaires:

Je t’advertis, qu’ilz sont tresnecessaires

Pour te monstrer par signes evidentz,

Que si en moy ont esté residentz

Larmes & feu, bataille asprement rude:

Qu’apres ma mort encores cy dedens

Je pleure, & ars pour ton ingratitude.
CCCCLVII [=CCCCLXVIII] .
Vouloir tousjours, ou le povoir est moindre,

Que la fortune, & tousjours persister

Sans au debvoir de la raison se joindre,

Contre lequel on ne peult resister,

Seroit ce pas au danger assister,

Et fabriquer sa declination?

Seroit ce pas, fans [=sans] expectation

D’aulcun acquest, mettre honneur a mercy,

Ou bien jouer sa reputation

Pour beaucoup moins, qu’a Charles Landrecy?
CCCCLVIII [=CCCCXLIX] .
Flamme si saincte en son cler durera,

Tousjours luysante en publicque apparence,

Tant que ce Monde en soy demeurera,

Et qu’on aura Amour en reverence.

Aussi je voy bien peu de difference

Entre l’ardeur, qui noz coeurs poursuyvra,

Et la vertu, qui vive nous suyvra

Oultre le Ciel amplement long, & large.

Nostre Genevre ainsi doncques vivra

Non offensé d’aulcun mortel Letharge.

36 Fuyant Peine Travail Me Suyt

CCCXXII [=CCCXII] .
Que je m’ennuye en la certaineté

Sur l’incertain d’un tel facheux suspend!

Voire trop plus, qu’en la soubdaineté,

Ou le hazard de tout mon bien depent.

Mais que me vault si le Coeur se repent?

Regret du temps prodiguement usé

L’oppresse plus que cest espoir rusé

Qui le molesté [=] , & a fin le poursuyt.

Bref quand j’ay bien de moymesme abusé,

Je fuis la peine, & le travail me suyt.
CCCXXIII [=CCCXIII] .
Grace, & Vertu en mon coeur enflammerent

Si haultz desirs, & si pudiquement,

Qu’en un sainct feu ensemble ilz s’allumerent,

Pour estre veu de tous publiquement,

Duquel l’ardeur si moins iniquement

Et Coeur, & Corps jusqu’au [=aux] mouelles gaste,

D’un penser chaste en sorte je l’appaste

Pour antidote, & qui peult secourir,

Que bien souvent ma Cruelle se haste,

Playant mon coeur, d’un soubris le guerir.
CCCXXIIII [=CCCXIIII] .
Souvent Amour suscite doulce noise,

Pour tout a celle uniquement complaire,

Qui a m’occire est tousjours tant courtoise:

Que ne luy veulx, & ne scauroys desplaire:

Et si m’en plaings, & bien m’en vouldrois taire,

Tant est fascheux nostre plaisant debat.

Et quand a moy son droit elle debat,

Mon Paradis elle ouvre, & lors m’appaisse,

Pour non donner aux envieux esbat:

Parquoy je celle en mon coeur si grand aise.
CCCXXV [=CCCXV] .
Je m’ayme tout au desdaing de la hayne,

Ou toutesfois je ne l’ose irriter,

Si doulcement elle est de courroux plaine,

Que contre soy se prent a despiter:

Dont tout plaisir je me sens conciter,

Et n’est possible en fin que je m’en t’aise [=taise] .

Parquoy couvrant en mon coeur ce grand aise,

Qui ne me peult detenir en ma peau,

Je vois a elle, & m’accuse, & l’apaise,

Lors l’air troublé soudain retourne en beau.
CCCXXVI [=CCCXVI] .
Chantant Orphée au doulx son de sa lyre,

Tira pitié du Royaulme impiteux:

Et du tourment appaisa toute l’ire,

Qui pour sa peine est en soy despiteux.

En mon travail, moy miserable, honteux

Sans obtenir, tant soit petite grace,

N’ay peu tirer de sa benigne face,

Ny de ses yeulx une larme espuiser,

Qui sur mon feu eusse vive efficace,

Ou de l’estaindre, ou bien de l’attiser.
CCCXXVII [=CCCXVII] .
Mon mal se paist de mon propre dommage,

Tant miserable est le sort des Amantz,

Qui d’un second cuydantz pretendre hommage,

Ensemble sont eulx mesmes consommantz.

Dont en mon mal mes esperitz dormantz,

Et envielliz me rendent insensible,

Quasi voulantz, que contre l’impossible

Je vive ainsi une mourante vie,

Qui en l’ardeur tousjours inconvincible

Plus est contente, & moins est assouvye.
CCCXXVIII [=CCCXVIII] .
Jà tout haultain en moy je me paonnois

De ce, qu’Ammour l’avoit peu inciter:

Mais seurement (a ce, que je congnois)

Quand il me vint du bien feliciter,

Et la promesse au long me reciter,

Il me servit d’un tresfaulx Truchement.

Que diray donc de cest abouchement,

Que Lygurie, & Provence, & Venisse

Ont veu (en vain) assembler richement

Espaigne, France, & Italie, a Nice?
CCCXXIX [=CCCXIX] .
Produicte fust au plus cler ascendant

De toute estoille a nous mortelz heureuse:

Et plus de grace a son aspect rendant,

Grace aux Amantz toutesfois rigoureuse.

Le Ciel voyant la Terre tenebreuse,

Et toute a vice alors se avilissant,

La nous transmit, du bien s’esjouissant,

Qui en faveur d’elle nous deifie.

Parquoy despuis ce Monde fleurissant

Plus que le Ciel, de toy se glorifie.
CCCXXX [=CCCXX] .
Je sens par fresche, & dure souvenance

Ce mien souhaict a ma fin s’aiguiser,

Jettant au vent le sens, & l’esperance,

Lesquelz je voy d’avec moy diviser,

Et mon project si loing ailleurs viser,

Que plus m’asseure, & moins me certifie.

Au fort mon coeur en sa douleur se fie,

Qui ne me peult totalement priver

Du grand desir, qui tout se vivifie,

Ou je ne puis desirant arriver.