Toi Par Qui J’ai Senti

Toi par qui j’ai senti, pour des heures trop brèves,
Ma jeunesse renaître et mon cœur refleurir,
Sois bénie à jamais ! J’aime, je puis mourir ;
J’ai vécu le meilleur et le plus beau des rêves !

Et vous qui me rendiez le matin de mes jours,
Qui d’un charme si doux m’enveloppez encore,
Vous pouvez m’oublier, ô chers yeux que j’adore,
Mais jusques au tombeau je vous verrai toujours.

Les Raisons Du Saint-père

La nuit enveloppait les sept Monts et la Plaine.
Dans l’oratoire clos, le Pape Innocent trois.
Mains jointes, méditait, vêtu de blanche laine
Ou se détachait l’or pectoral de la Croix.

Du dôme surbaissé, seule, une lampe antique,
Argile suspendue au grêle pendentif,
Éclairait çà et là le retrait ascétique
Et le visage osseux du Saint-Père pensif.

Or, tandis qu’il songeait, paupières mi-fermées
Sous les rudes sourcils froncés sévèrement
De splendides lueurs et de myrrhe embaumées
Emplirent l’oratoire en un même moment.

Laissant pendre à plis droits sa robe orientale,
Un spectre douloureux, blâme, aux longs cheveux roux
En face du grand Moine immobile en sa stalle
Se dressa, mains et pieds nus et percés de trous.

Comme un bandeau royal, l’épais réseau d’épines,
D’où les gouttes d’un sang noir ruisselaient encor.
Se tordait tout autour de ses tempes divines
Sous les reflets épars de l’auréole d’or.

Et ce Spectre debout dans sa majesté grave,
Hôte surnaturel, toujours silencieux,
Sur l’Élu des Romains et du sacré Conclave
Epanchait la tristesse auguste de ses yeux.

Mais le Pape, devant ce fantôme sublime
Baigné d’un air subtil fait d’aurore et d’azur,
Sans terreur ni respect de la sainte Victime,
Lui dit, la contemplant d’un regard froid et dur :

— Est-ce toi, Rédempteur de la Chute première ?
Que nous veux-tu ? Pourquoi redescendre ici-bas,
Hors de ton Paradis de paix et de lumière,
Dans l’Occident troublé que tu ne connais pas ?

N’aurais-tu délaissé l’éternelle Demeure
Que pour blâmer notre œuvre et barrer nos chemins,
Et pour nous arracher brusquement, avant l’heure,
Le pardon de la bouche et le glaive des mains ?

Ne noua as-tu pas dit, Martyr expiatoire :
Allez, dispersez-vous parmi les nations
Liez et déliez, et forcez-les de croire,
Et paissez le troupeau des génération ?

Les âmes, te sachant trop haut et trop loin d’elles,
Erraient à tous les vents, sans guide et sans vertu.
La faute n’en est pas à nous, tes seuls fidèles.
Ce qui dut arriver, Maître, l’ignorais-tu ?

La Barque du Pêcheur, sous le fouet des tempêtes,
Et près de s’engloutir, n’espérant plus en toi ;
Et l’aveugle Hérésie, hydre au millier de têtes,
Déchirant l’Unité naissante de la Foi ;

Et sans cesse, pendant plus de trois cents années.
Le torrent débordé des peuples furieux
Se ruant, s’écroulant par masses forcenées
Du noir Septentrion d’où les chassaient leurs Dieux.

Fallait-il donc, soumis aux promesses dernières
D’un retour triomphal toujours inaccompli,
Tendre le col au joug et le dos aux lanières,
Ramper dans notre fange et finir dans l’oubli ?

Souviens-toi de Celui qui, de son aile sombre,
T’emporta sur le Mont de l’Épreuve, et parla,
Disant : — Nazaréen ! Vois ces races sans nombre !
Si tu veux m’adorer, je te donne cela.

Je suis l’Esprit vengeur qui rompt les vieilles chaînes,
Le Lutteur immortel, vainement foudroyé,
Qui sous la lourd fardeau des douleurs et des haines
Ne s’arrête jamais et n’a jamais ployé.

Fils de l’homme ! Je fais libre et puissant qui m’aime.
Réponds. Veux-tu l’Empire et régner en mon nom,
Sachant tout, invincible et grand comme moi-même ? —
Ô Rédempteur, et Toi, tu lui répondis : Non !

Pourquoi refusais-tu, dans ton orgueil austère,
De soustraire le monde aux sinistres hasards ?
Pour fonder la Justice éternelle sur terre,
Que ne revêtais-tu la pourpre des Césars ?

Non, tu voulus tarir le fiel de ton calice ;
Et voici que, cloué sous le ciel vide et noir,
Trahi, sanglant, du haut de l’infâme supplice.
Ton dernier soupir fut un cri de désespoir !

Car tu doutas, Jésus, de ton œuvre sacrée,
Et l’homme périssable et son martyre vain
Gémirent à la fois dans ta chair déchirée
Quand la mort balaya le mirage divin.

Mais nous, tes héritiers tenaces, sans Relâche,
De siècle en siècle, par la parole et le feu,
Rusant avec le fort, terrifiant le lâche,
Du fils du Charpentier nous avons fait un Dieu !

Au pied de ton gibet le stupide Barbare
À prosterné par nous son front humilié ;
Le denier du plus pauvre et l’or du plus avare
Ont dressé ton autel partout multiplié.

Comme un vent orageux chasse au loin la poussière,
Pour délivrer la tombe où tu n’as laissé rien,
Nous avons déchaîné la horde carnassière
Des peuples et des rois sur l’Orient païen.

Vois ! La nuit se dissipe à nos bûchers en flammes,
La mauvaise moisson gît au tranchant du fer ;
Et, mêlant l’espérance à la terreur des âmes,
Nous leur montrons le Ciel en allumant l’Enfer.

Et tu nous appartiens, Jésus ! Et, d’âge en âge,
Sur la terre conquise élargissant nos bras,
Dans l’anathème et dans les clameurs du carnage,
Quand nos voix s’entendront, c’est Toi qui parleras !

Ô Christ ! Et c’est ainsi que, réformant ton rêve,
Connaissant mieux que toi la vile humanité,
Nous avons pris la pourpre et les Clefs et le Glaive,
Et nous t’avons donné le monde épouvanté.

Mais, arrivés d’hier à ce glorieux faite.
Il reste à supprimer l’hérétique pervers !
Ne viens donc pas troubler l’œuvre bientôt parfaite
Et rompre le filet jeté sur l’univers.

Dans le sang de l’impie, au bruit des saints cantiques,
Laisse agir notre Foi, ne nous interromps plus ;
Retourne et règne en paix dans les hauts cieux mystiques,
Jusqu’à l’épuisement des siècles révolus.

Car, aussi bien, un jour, dussions-nous disparaître,
Submergés par les flots d’un monde soulevé,
Grâce à nous, pour jamais, tu resteras, ô Maître,
Un Dieu, le dernier Dieu que l’homme aura rêvé. —

Le Saint-Père se tut, prit sa croix pectorale
Qu’il baisa par trois fois avec recueillement,
Et se signa du pouce. Et l’Image spectrale
De ce qui fut le Christ s’effaça lentement.

Le Lac

C’est une mer, un Lac blême, maculé d’îles
Sombres, et pullulant de vastes crocodiles
Qui troublent l’eau sinistre et qui claquent des dents.
Quand la nuit morne exhale et déroule sa brume,
Un brusque tourbillon de moustiques stridents
Sort de la fange chaude et de l’herbe qui fume,
Et dans l’air alourdi vibre par millions ;
Tandis que, çà et là, panthères et lions,
À travers l’épaisseur de la broussaille noire,
Gorgés de chair vivante et le mufle sanglant,
À l’heure où le désert sommeille, viennent boire ;
Les unes en rasant la terre, et miaulant
De soif et de plaisir, et ceux-ci d’un pas lent,
Dédaigneux d’éveiller les reptiles voraces
Ou d’entendre, parmi le fouillis des roseaux,
L’hippopotame obèse aux palpitants naseaux,
Qui se vautre et qui ronfle, et de ses pattes grasses
Mêle la vase infecte à l’écume des eaux.

Loin du bord, du milieu des roches erratiques,
Solitaire, dressant au ciel son large front.
Quelque vieux baobab, témoin des temps antiques,
Tord les muscles noueux de l’immuable tronc
Et prolonge l’informe ampleur de sa ramure
Qu’aucun vent furieux ne courbe ni ne rompt,
Mais qu’il emplit parfois d’un vague et long murmure.
Et sur le sol visqueux, hérissé de blocs lourds,
Saturé d’âcre arôme et d’odeurs insalubres.
Sur cette mer livide et ces îles lugubres,
Sans relâche et sans fin, semble planer toujours
Un silence de mort fait de mille bruits sourds.

Le Baiser Suprême

Sur un groupe du Statuaire E. Christophe.

Heureux qui, possédant la Chimère éternelle,
Livre au Monstre divin un cœur ensanglanté,
Et savoure, pour mieux s’anéantir en elle,
L’extase de la mort et de la volupté
Dans l’éclair d’un baiser qui vaut l’éternité !

La Prairie

Dans l’immense Prairie, océan sans rivages,
Houles d’herbes qui vont et n’ont pas d’horizons,
Cent rouges cavaliers, sur les mustangs sauvages,
Pourchassent le torrent farouche des bisons.

La plume d’aigle au crâne, et de la face au torse
Striés de vermillon, arc au poing et carquois
Pendu le long des reins par un lien d’écorce,
Ils percent en hurlant les bêtes aux abois.

Sous les traits barbelés qui leur mordent les côtes,
Les taureaux chevelus courent en mugissant,
Et l’aveugle trouée, entre les herbes hautes,
Se mouille de leur bave et des jets de leur sang.

La masse épaisse, aux poils épars, toujours accrue,
Écrasant blessés, morts, chaparals rabougris,
Franchissant les rochers et les cours d’eau, se rue
Parmi les râlements d’agonie et les cris.

Au loin, et derrière eux, mais rivés à leurs traces,
Les loups blancs du désert suivent silencieux,
Avec la langue hors de leurs gueules voraces
Et dardant de désir la braise de leurs yeux.

Puis tout cela, que rien n’entrave ni n’arrête.
Beuglements, clameurs, loups, cavaliers vagabonds,
Dans l’espace, comme un tourbillon de tempête,
Roule, fuit et s’enfonce et disparaît par bonds.

L’aigu Bruissement

L’aigu bruissement des ruches naturelles,
Parmi les tamarins et les manguiers épais,
Se mêlait, tournoyant dans l’air subtil et frais,
À la vibration lente des bambous grêles
Où le matin joyeux dardait l’or de ses rais.

Le vent léger du large, en longues nappes roses
Dont la houle indécise avivait la couleur,
Remuait les maïs et les cannes en fleur,
Et caressait au vol, des vétivers aux roses,
L’oiseau bleu de la Vierge et l’oiselet siffleur.

L’eau vive qui filtrait sous les mousses profondes,
À l’ombre des safrans sauvages et des lys,
Tintait dans les bassins d’un bleu céleste emplis,
Et les ramiers chanteurs et les colombes blondes
Pour y boire ployaient leurs beaux cols assouplis.

La mer calme, d’argent et d’azur irisée,
D’un murmure amoureux saluait le soleil ;
Les taureaux d’Antongil, au sortir du sommeil,
Haussant leurs mufles noirs humides de rosée,
Mugissaient doucement vers l’orient vermeil.

Tout n’était que lumière, amour, joie, harmonie ;
Et moi, bien qu’ébloui de ce monde charmant,
J’avais au fond du cœur comme un gémissement,
Un douloureux soupir, une plainte infinie,
Très lointaine et très vague et triste amèrement.

C’est que devant ta grâce et ta beauté, Nature !
Enfant qui n’avais rien souffert ni deviné,
Je sentais croître en moi l’homme prédestiné,
Et je pleurais, saisi de l’angoisse future,
Épouvanté de vivre, hélas ! et d’être né.

À Victor Hugo

Dors, Maître, dans la paix de ta gloire ! Repose,
Cerveau prodigieux, d’où, pendant soixante ans,
Jaillit l’éruption des concerts éclatants !
Va ! la mort vénérable est ton apothéose :
Ton Esprit immortel chante à travers les temps !
Pour planer à jamais dans la Vie infinie,
Il brise comme un Dieu les tombeaux clos et sourds,
Il emplit l’avenir des Voix de ton génie,
Et la terre entendra ce torrent d’harmonie
Rouler de siècle en siècle en grandissant toujours !

La Fatalité

Sur un groupe du Statuaire E. Christophe.

L’épée en main, le pied sur la roue immortelle,
Douce à l’homme futur, terrible au dieu dompté,
Elle vole, les yeux dardés droit devant elle,
Dans sa grâce, sa force et sa sérénité !

Je Ris

Je ris, je suis un pitre un monstre

Je suis un galérien

Mais j’imagine qu’un jour à travers la Ville

Paris fabuleuse, unique ville que j’aime

Je marcherai après les années de prison

Après le coup de grisou

Après le souterrain hanté

Les jours interminables

Le désespoir, l’affreux tourment du doute

-A minuit morphine et doute, à minuit

Dans ma chambre à Sainte-Feyre au 109

Je dormais- J’allume, je rejette couvertures

et douleur

Et j’écris comme un fou

J’écris, épuisé parce que la vie inépuisable

me tourmente

Que je ne puis croire rester longtemps ici

Et que j’ai fait un effort de vie si grand

qu’il me déchire.
27 avril 1951.

Chaque Matin

Chaque matin je reste immobile sur ma couche

N’osant bouger

Je me tourne sur le côté gauche et je crache

à pleine bouche

Je crie que l’on ferme la fenêtre

Je me débats contre des millions d’êtres

Qui me dévorent le coeur et les poumons

Qui m’enlèvent tout espoir et tuent la vie en moi

J’enfonce dans ma chair l’aiguille d’acier

Je m’injecte deux centigrammes

De ce liquide extrait d’un pavot légendaire

Je retrouve le calme et comme un moribond

Tourné vers la fenêtre et les yeux grands ouverts

Je me perds dans la lumière de ce nouveau matin

J’imagine que je suis encore vivant

Que je me suis levé tôt

Que je marche, ivre de solitude

Au milieu d’un pays sauvage et vierge

Où la douleur est absente.