Pour Son Tombeau

Ronsard repose icy qui hardy dés enfance

Détourna d’Helicon les Muses en la France,

Suivant le son du luth et les traits d’Apollon :

Mais peu valut sa Muse encontre l’eguillon

De la mort, qui cruelle en ce tombeau l’enserre.

Son ame soit à Dieu, son corps soit à la terre.

Quoy Mon Ame, Dors Tu Engourdie En Ta Masse

Quoy mon ame, dors tu engourdie en ta masse ?

La trompette a sonné, serre bagage, et va

Le chemin deserté que Jesuchrist trouva,

Quand tout mouillé de sang racheta nostre race.
C’est un chemin facheux borné de peu d’espace,

Tracé de peu de gens que la ronce pava,

Où le chardon poignant ses testes esleva,

Pren courage pourtant, et ne quitte la place.
N’appose point la main à la mansine, apres

Pour ficher ta charue au milieu des guerets,

Retournant coup sur coup en arriere ta vüe :
Il ne faut commencer, ou du tout s’emploier,

Il ne faut point mener, puis laisser la charue.

Qui laisse son mestier, n’est digne du loier.

Stances

J’ay varié ma vie en devidant la trame
Que Clothon me filoit entre malade et sain,
Maintenant la santé se logeoit en mon sein,
Tantost la maladie extreme fleau de l’ame.

La goutte ja vieillard me bourrela les veines,
Les muscles et les nerfs, execrable douleur,
Montrant en cent façons par cent diverses peines
Que l’homme n’est sinon le subject de malheur.

L’un meurt en son printemps, l’autre attend la vieillesse,
Le trespas est tout un, les accidens divers :
Le vray tresor de l’homme est la verte jeunesse,
Le reste de nos ans ne sont que des hivers.

Pour long temps conserver telle richesse entiere
Ne force ta nature, ains ensuy la raison,
Fuy l’amour et le vin, des vices la matiere,
Grand loyer t’en demeure en la vieille saison.

La jeunesse des Dieux aux hommes n’est donnee
Pour gouspiller sa fleur, ainsi qu’on void fanir
La rose par le chauld, ainsi mal gouvernee
La jeunesse s’enfuit sans jamais revenir.

Meschantes Nuicts D’hyver

Meschantes nuicts d’hyver, nuicts filles de Cocyte

Que la terre engendra d’Encelade les seurs,

Serpentes d’Alecton, et fureur des fureurs,

N’aprochez de mon lict, ou bien tournez plus vitte.
Que fait tant le soleil au gyron d’Amphytrite ?

Leve toy, je languis accablé de douleurs,

Mais ne pouvoir dormir c’est bien de mes malheurs

Le plus grand, qui ma vie et chagrine et despite.
Seize heures pour le moins je meur les yeux ouvers,

Me tournant, me virant de droit et de travers,

Sus l’un sus l’autre flanc je tempeste, je crie,
Inquiet je ne puis en un lieu me tenir,

J’appelle en vain le jour, et la mort je supplie,

Mais elle fait la sourde, et ne veut pas venir.

J’ay Varié Ma Vie En Devidant La Trame

J’ay varié ma vie en devidant la trame
Que Clothon me filoit entre malade et sain,
Maintenant la santé se logeoit en mon sein,
Tantost la maladie extreme fleau de l’ame.

La goutte ja vieillard me bourrela les veines,
Les muscles et les nerfs, execrable douleur,
Montrant en cent façons par cent diverses peines
Que l’homme n’est sinon le subject de malheur.

L’un meurt en son printemps, l’autre attend la vieillesse,
Le trespas est tout un, les accidens divers :
Le vray tresor de l’homme est la verte jeunesse,
Le reste de nos ans ne sont que des hivers.

Pour long temps conserver telle richesse entiere
Ne force ta nature, ains ensuy la raison,
Fuy l’amour et le vin, des vices la matiere,
Grand loyer t’en demeure en la vieille saison.

La jeunesse des Dieux aux hommes n’est donnee
Pour gouspiller sa fleur, ainsi qu’on void fanir
La rose par le chauld, ainsi mal gouvernee
La jeunesse s’enfuit sans jamais revenir.

Je N’ay Plus Que Les Os, Un Schelette Je Semble

Je n’ay plus que les os, un Schelette je semble,

Decharné, denervé, demusclé, depoulpé,

Que le trait de la mort sans pardon a frappé,

Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.
Apollon et son filZ deux grans maistres ensemble,

Ne me sçauroient guerir, leur mestier m’a trompé,

Adieu plaisant soleil, mon oeil est estoupé,

Mon corps s’en va descendre où tout se desassemble.
Quel amy me voyant en ce point despouillé

Ne remporte au logis un oeil triste et mouillé,

Me consolant au lict et me baisant la face,
En essuiant mes yeux par la mort endormis ?

Adieu chers compaignons, adieu mes chers amis,

Je m’en vay le premier vous preparer la place.

Donne Moy Tes Presens En Ces Jours Que La Brume

Donne moy tes presens en ces jours que la Brume

Fait les plus courts de l’an, ou de ton rameau teint

Dans le ruisseau d’Oubly dessus mon front espreint,

Endor mes pauvres yeux, mes gouttes et mon rhume.
Misericorde ô Dieu, ô Dieu ne me consume

A faulte de dormir, plustost sois-je contreint

De me voir par la peste ou par la fievre esteint,

Qui mon sang deseché dans mes veines allume.
Heureux, cent fois heureux animaux qui dormez

Demy an en voz trous, soubs la terre enfermez,

Sans manger du pavot qui tous les sens assomme :
J’en ay mangé, j’ay beu de son just oublieux

En salade cuit, cru, et toutesfois le somme

Ne vient par sa froideur s’asseoir dessus mes yeux.

Il Faut Laisser Maisons Et Vergers Et Jardins

Il faut laisser maisons et vergers et jardins,

Vaisselles et vaisseaux que l’artisan burine,

Et chanter son obseque en la façon du Cygne,

Qui chante son trespas sur les bors Maeandrins.
C’est fait j’ay devidé le cours de mes destins,

J’ay vescu, j’ay rendu mon nom assez insigne,

Ma plume vole au ciel pour estre quelque signe

Loin des appas mondains qui trompent les plus fins.
Heureux qui ne fut onc, plus heureux qui retourne

En rien comme il estoit, plus heureux qui sejourne

D’homme fait nouvel ange aupres de Jesuchrist,
Laissant pourrir ça bas sa despouille de boüe

Dont le sort, la fortune, et le destin se joüe,

Franc des liens du corps pour n’estre qu’un esprit.

À Son Âme

Amelette Ronsardelette,

Mignonnelette doucelette,

Treschere hostesse de mon corps,

Tu descens là bas foiblelette,

Pasle, maigrelette, seulette,

Dans le froid Royaume des mors :

Toutesfois simple, sans relors

De meurtre, poison, ou rancune,

Méprisant faveurs et tresors

Tant enviez par la commune.
Passant, j’ay dit, suy ta fortune

Ne trouble mon repos, je dors.

Ah Longues Nuicts D’hyver De Ma Vie Bourrelles

Ah longues nuicts d’hyver de ma vie bourrelles,

Donnez moy patience, et me laissez dormir,

Vostre nom seulement, et suer et fremir

Me fait par tout le corps, tant vous m’estes cruelles.
Le sommeil tant soit peu n’esvente de ses ailes

Mes yeux tousjours ouvers, et ne puis affermir

Paupiere sur paupiere, et ne fais que gemir,

Souffrant comme Ixion des peines eternelles.
Vieille umbre de la terre, ainçois l’umbre d’enfer,

Tu m’as ouvert les yeux d’une chaisne de fer,

Me consumant au lict, navré de mille pointes :
Pour chasser mes douleurs ameine moy la mort,

Ha mort, le port commun, des hommes le confort,

Viens enterrer mes maux je t’en prie à mains jointes.

Simple Agonie

Ô paria! Et revoici les sympathies de mai.

Mais tu ne peux que te répéter, ô honte!

Et tu te gonfles et ne crèves jamais.

Et tu sais fort bien, ô paria,

Que ce n’est pas du tout ça.
Oh! que

Devinant l’instant le plus seul de la nature,

Ma mélodie, toute et unique, monte,

Dans le soir et redouble, et fasse tout ce qu’elle peut

Et dise la chose qu’est la chose,

Et retombe, et reprenne,

Et fasse de la peine,

Ô solo de sanglots,

Et reprenne et retombe

Selon la tâche qui lui incombe.

Oh! que ma musique

Se crucifie,

Selon sa photographie

Accoudée et mélancolique!.
II faut trouver d’autres thèmes,

Plus Mortels et plus suprêmes.

Oh! bien, avec le monde tel quel,

Je vais me faire un monde plus mortel!
Les âmes y seront à musique,

Et tous les intérêts puérilement charnels,

Ô fanfares dans les soirs,

Ce sera barbare,

Ce sera sans espoir.
Enquêtes, enquêtes,

Seront l’unique fête!

Qui m’en défie?

J’entasse sur mon lit, les journaux linge sale,

Dessins de mode, photographies quelconques,

Toute la capitale,

Matrice sociale.
Que nul n’intercède,

Ce ne sera jamais assez,

Il n’y a qu’un remède,

C’est de tout casser.
Ô fanfares dans les soirs!

Ce sera barbare,

Ce sera sans espoir.

Et nous aurons beau la piétiner à l’envi,

Nous ne serons jamais plus cruels que la vie,

Qui fait qu’il est des animaux injustement rossés,

Et des femmes à jamais laides.

Que nul n’intercède,

Il faut tout casser.
Alléluia, Terre paria.

Ce sera sans espoir,

De l’aurore au soir,

Il n’y en aura plus il y en aura encore,

Du soir à l’aurore.

Alléluia, Terre paria!

Les hommes de l’art

Ont dit :  » Vrai, c’est trop tard.  »

Pas de raison,

Pour ne pas activer sa crevaison.
Aux armes, citoyens! Il n’y a plus de RAISON :
Il prit froid l’autre automne,

S’étant attardé vers les peines des cors,

Sur la fin d’un beau jour.

Oh! ce fut pour vos cors, et ce fut pour l’automne,

Qu’il nous montra qu’  » on meurt d’amour « !

On ne le verra plus aux fêtes nationales,

S’enfermer dans l’Histoire et tirer les verrous,

Il vint trop tôt, il est reparti sans scandale;

Ô vous qui m’écoutez, rentrez chacun chez vous.

Solo De Lune

Je fume, étalé face au ciel,

Sur l’impériale de la diligence,

Ma carcasse est cahotée, mon âme danse

Comme un Ariel;

Sans miel, sans fiel, ma belle âme danse,

Ô routes, coteaux, ô fumées, ô vallons,

Ma belle âme, ah ! récapitulons.
Nous nous aimions comme deux fous,

On s’est quitté sans en parler,

Un spleen me tenait exilé,

Et ce spleen me venait de tout. Bon.

Ses yeux disaient :  » Comprenez-vous ?
 » Pourquoi ne comprenez-vous pas ?  »

Mais nul n’a voulu faire le premier pas,

Voulant trop tomber ensemble à genoux.

(Comprenez-vous ?)
Où est-elle à cette heure ?

Peut-être qu’elle pleure

Où est-elle à. cette heure ?

Oh ! du moins, soigne-toi je t’en conjure !
Ô fraîcheur des bois le long de la route,

Ô châle de mélancolie, toute âme est un peu aux écoutes,

Que ma vie

Fait envie !

Cette impériale de diligence tient de la magie.
Accumulons l’irréparable !

Renchérissons sur notre sort !

Les étoiles sont plus nombreuses que le sable

Des mers où d’autres ont vu se baigner son corps;

Tout n’en va pas moins à la Mort,

Y a pas de port.
Des ans vont passer là-dessus,

On s’endurcira chacun pour soi,

Et bien souvent et déjà je m’y vois,

On se dira :  » Si j’avais su  »

Mais mariés, de même, ne se fût-on pas dit :

 » Si j’avais su, si j’avais su ! « !

Ah! rendez-vous maudit !

Ah ! mon cœur sans issue !

Je me suis mal conduit.
Maniaques de bonheur,

Donc, que ferons-nous ? Moi de mon âme,

Elle de sa faillible jeunesse!

Ô vieillissante pécheresse,

Oh ! que de soirs je vais me rendre infâme

En ton honneur !
Ses yeux clignaient :  » Comprenez-vous ?

 » Pourquoi ne comprenez-vous pas ?  »

Mais nul n’a fait le premier pas

Pour tomber ensemble à genoux. Ah !
La lune se lève,

Ô route en grand rêve !
On a dépassé les filatures, les scieries,

Plus que les bornes kilométriques,

De petits nuages d’un rose de confiserie,

Cependant qu’un fin croissant de lune se lève.

Ô route de rêve, ô nulle musique

Dans ces bois de pins où depuis

Le commencement du monde

Il fait toujours nuit,

Que de chambres propres et profondes!

Oh ! pour un soir d’enlèvement !

Et je les peuple et je m’y vois,

Et c’est un beau couple d’amants,

Qui gesticulent hors la loi.
Et je passe et les abandonne,

Et me recouche face au ciel,

La route tourne, je suis Ariel,

Nul ne m’attend, je ne vais chez personne.

Je n’ai que l’amitié des chambres d’hôtel!
La lune se lève,

Ô route en grand rêve !

Ô route sans terme,

Voici le relais,

Où l’on allume les lanternes,

Où l’on boit un verre de lait,

Et fouette postillon,

Dans le chant des grillons,

Sous les étoiles de Juillet.
Ô clair de Lune,

Noce de feux de Bengale noyant mon infortune,

Les ombres des peupliers sur la route

Le gave qui s’écoute

Qui s’écoute chanter,

Dans ces inondations du fleuve Léthé,
Ô solo de lune,

Vous défiez ma plume.

Oh ! cette nuit sur la route;

Ô Étoiles, vous êtes à faire peur,

Vous y êtes toutes ! toutes !

Ô fugacité de cette heure

Oh ! qu’il y eût moyen

De m’en garder l’âme pour l’automne qui vient !
Voici qu’il fait très, très-frais,

Oh ! si à la même heure,

Elle va de même le long des forêts,

Noyer son infortune

Dans ces noces du clair de lune !

(Elle aime tant errer tard !)

Elle aura oublié son foulard,

Elle va prendre mal, vu la beauté de l’heure !

Oh ! soigne-toi je t’en conjure !

Oh ! Je ne veux plus entendre cette toux !
Ah ! que ne suis-je tombé à tes genoux !

Ah ! que n’as-tu défailli à mes genoux !

J’eusse été le modèle des époux.

Comme le frou-frou de ta robe est le modèle des frou-frou.

Sur Une Défunte

Vous ne m’aimeriez pas, voyons,

Vous ne m’aimeriez pas plus,

Pas plus, entre nous,

Qu’une fraternelle Occasion ?

– Ah ! elle ne m’aime pas !

Ah ! elle ne ferait pas le premier pas

Pour que nous tombions ensemble à genoux !
Si elle avait rencontré seulement

A, B, C ou D, au lieu de Moi,

Elle les eût aimés uniquement !
Je les vois, je les vois
Attendez ! Je la vois

Avec les nobles A, B, C ou D.

Elle était née pour chacun d’eux.

C’est lui, Lui, quel qu’il soit,

Elle le reflète;

D’un air parfais, elle secoue la tête

Et dit que rien, rien ne peut lui déraciner

Cette étonnante destinée.
C’est Lui; elle lui dit :

 » Oh, tes yeux, ta démarche !

 » Oh, le son fatal de ta voix !

 » Voilà si longtemps que je te cherche !

 » Oh, c’est bien Toi, cette fois !
Il baisse un peu sa bonne lampe,

Il la ploie, Elle, vers son cœur,

Il la baise à la tempe

Et à la place de son orphelin cœur.

Il l’endort avec des caresses tristes,

Il l’apitoie avec de petites plaintes,

Il a des considérations fatalistes,

Il prend à témoin tout ce qui existe;

Et puis, voici que l’heure tinte.
Pendant que je suis dehors,

À errer, avec elle au cœur,

À m’étonner peut-être

De l’obscurité de sa fenêtre.
Elle est chez lui, et s’y sent chez elle,

Et, comme on vient de le voir,

Elle l’aime, éperdument fidèle,

Dans toute sa beauté des soirs !

Je les ai vus ! Oh, ce fut trop complet !

Elle avait l’air trop fidèle

Avec ses grands yeux tout en reflets

Dans sa figure toute nouvelle !
Et je ne serais qu’un pis-aller,
Et je ne serais qu’un pis-aller,

Comme l’est mon jour dans le Temps,

Comme l’est ma place dans l’Espace;

Et l’on ne voudrait pas que je m’accommodasse

De ce sort vraiment dégoûtant!
Non, non ! pour Elle, tout ou rien !

Et je m’en irai donc comme un fou,

A travers l’automne qui vient,

Dans le grand vent où il y a tout !
Je me dirai : Oh ! à cette heure,

Elle est bien loin, elle pleure,

Le grand vent se lamente aussi,

Et moi je suis seul dans ma demeure,

Avec mon noble cœur tout transi,

Et sans amour et sans personne,

Car tout est misère, tout est automne,

Tout est endurci et sans merci.
Et, si je t’avais aimée ainsi,

Tu l’aurais trouvée trop bien bonne ! Merci !

L’hiver Qui Vient

Blocus sentimental ! Messageries du Levant !

Oh, tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit,

Oh ! le vent !
La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année,

Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées !

D’usines.
On ne peut plus s’asseoir, tous les bancs sont mouillés ;

Crois-moi, c’est bien fini jusqu’à l’année prochaine,

Tant les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés,

Et tant les cors ont fait ton ton, ont fait ton taine !
Ah, nuées accourues des côtes de la Manche,

Vous nous avez gâté notre dernier dimanche.

Il bruine ;

Dans la forêt mouillée, les toiles d’araignées

Ploient sous les gouttes d’eau, et c’est leur ruine.
Soleils plénipotentiaires des travaux en blonds Pactoles

Des spectacles agricoles,

Où êtes-vous ensevelis ?

Ce soir un soleil fichu gît au haut du coteau

Git sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau,

Un soleil blanc comme un crachat d’estaminet

Sur une litière de jaunes genêts

De jaunes genêts d’automne.

Et les cors lui sonnent !

Qu’il revienne.

Qu’il revienne à lui !

Taïaut ! Taîaut ! et hallali !

Ô triste antienne, as-tu fini !

Et font les fous !

Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou,

Et il frissonne, sans personne !
Allons, allons, et hallali !

C’est l’Hiver bien connu qui s’amène ;

Oh ! les tournants des grandes routes,

Et sans petit Chaperon Rouge qui chemine !

Oh ! leurs ornières des chars de l’autre mois,

Montant en don quichottesques rails

Vers les patrouilles des nuées en déroute

Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails !

Accélérons, accélérons, c’est la saison bien connue, cette fois.
Et le vent, cette nuit, il en a fait de belles !

Ô dégâts, ô nids, ô modestes jardinets !

Mon coeur et mon sommeil : ô échos des cognées !
Tous ces rameaux avaient encor leurs feuilles vertes,

Les sous-bois ne sont plus qu’un fumier de feuilles mortes ;

Feuilles, folioles, qu’un bon vent vous emporte

Vers les étangs par ribambelles,

Ou pour le feu du garde-chasse,

Ou les sommiers des ambulances

Pour les soldats loin de la France.
C’est la saison, c’est la saison, la rouille envahit les masses,

La rouille ronge en leurs spleens kilométriques

Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe.
Les cors, les cors, les cors mélancoliques !

Mélancoliques !
S’en vont, changeant de ton,

Changeant de ton et de musique,

Ton ton, ton taine, ton ton !

Les cors, les cors, les cors!

S’en sont allés au vent du Nord.
Je ne puis quitter ce ton : que d’échos !

C’est la saison, c’est la saison, adieu vendanges !

Voici venir les pluies d’une patience d’ange,

Adieu vendanges, et adieu tous les paniers,

Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers,

C’est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre,

C’est la tisane sans le foyer,

La phtisie pulmonaire attristant le quartier,

Et toute la misère des grands centres.
Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve,

Rideaux écartés du haut des balcons des grèves

Devant l’océan de toitures des faubourgs,

Lampes, estampes, thé, petits-fours,

Serez-vous pas mes seules amours!

(Oh! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos,

Le sobre et vespéral mystère hebdomadaire

Des statistiques sanitaires

Dans les journaux ?)
Non, non! C’est la saison et la planète falote !

Que l’autan, que l’autan

Effiloche les savates que le Temps se tricote !

C’est la saison, oh déchirements ! c’est la saison !

Tous les ans tous les ans,

J’essaierai en chœur d’en donner la note.

Noire Bise, Averse Glapissante

Noire bise, averse glapissante,

Et fleuve noir, et maisons closes,

Et quartiers sinistres comme des Morgues,

Et l’Attardé qui à la remorque traîne

Toute la misère du cœur et des choses,

Et la souillure des innocentes qui traînent,

Et crie à l’averse.  » Oh, arrose, arrose

 » Mon cœur si brûlant, ma chair si intéressante! »
Oh, elle, mon cœur et ma chair, que fait-elle ?
Oh ! si elle est dehors par ce vilain temps,

De quelles histoires trop humaines rentre-t-elle ?

Et si elle est dedans,

À ne pas pouvoir dormir par ce grand vent,

Pense-t-elle au Bonheur,

Au bonheur à tout prix

Disant: tout plutôt que mon cœur reste ainsi incompris ?

Soigne-toi, soigne-toi! pauvre cœur aux abois.
(Langueurs, débilité, palpitations, larmes,

Oh, cette misère de vouloir être notre femme !)
Ô pays, ô famille !

Et l’âme toute tournée

D’héroïques destinées

Au delà des saintes vieilles filles,

Et pour cette année !
Nuit noire, maisons closes, grand vent,

Oh, dans un couvent, dans un couvent !
Un couvent dans ma ville natale

Douce de vingt-mille âmes à peine,

Entre le lycée et la préfecture

Et vis-à-vis la cathédrale,

Avec ces anonymes en robes grises,

Dans la prière, le ménage, les travaux de couture;

Et que cela suffise

Et méprise sans envie

Tout ce qui n’est pas cette vie de Vestale

Provinciale,

Et marche à jamais glacée,

Les yeux baissés.

Oh ! je ne puis voir ta petite scène fatale à vif,

Et ton pauvre air dans ce huis-clos,

Et tes tristes petits gestes instinctifs,

Et peut-être incapable de sanglots !
Oh ! ce ne fut pas et ce ne peut être,

Oh ! tu n’es pas comme les autres,

Crispées aux rideaux de leur fenêtre

Devant le soleil couchant qui dans son sang se vautre!

Oh ! tu n’as pas l’âge,

Oh, dis, tu n’auras jamais l’âge,

Oh, tu me promets de rester sage comme une image?
La nuit est à jamais noire,

Le vent est grandement triste,

Tout dit la vieille histoire

Qu’il faut être deux au coin du feu,

Tout bâcle un hymne fataliste,

Mais toi, il ne faut pas que tu t’abandonnes,

À ces vilains jeux !

À ces grandes pitiés du mois de novembre !

Reste dans ta petite chambre,

Passe, à jamais glacée,

Tes beaux yeux irréconciliablement baissés.
Oh, qu’elle est là-bas, que la nuit est noire !

Que la vie est une étourdissante foire !

Que toutes sont créature, et que tout est routine !

Oh, que nous mourrons !
Eh bien, pour aimer ce qu’il y a d’histoires

Derrière ces beaux yeux d’orpheline héroïne,

Ô Nature, donne-moi la force et le courage

De me croire en âge,

Ô Nature relève-moi le front !

Puisque, tôt ou tard, nous mourrons.