Préface

Copenhague, Elseneur, 1er janvier 1886 Mon père (un dur par timidité)

Est mort avec un profil sévère;

J’avais presque pas connu ma mère,

Et donc, à vingt ans, je suis resté.
Alors, j’ai fait d’ la littérature ;

Mais le Démon de la Vérité

Sifflotait tout l’temps à mes côtés :

 » Pauvre ! as-tu fini tes écritures ?  »
Or, pas le cœur de me marier,

Étant, moi, au fond, trop méprisable !

Et elles pas assez intraitables ! !

Mais tout l’ temps là à s’extasier !
C’est pourquoi je vivotte, vivotte,

Bonne girouette aux trent’-six saisons,

Trop nombreux pour dire oui ou non.

– Jeunes gens ! que je vous serv’ d’Ilote !

Rigueurs À Nulle Autre Pareilles

Dans un album,

Mourait fossile

Un géranium

Cueilli aux Îles.
Un fin Jongleur

En vieil ivoire

Raillait la fleur

Et ses histoires.
–  » Un requiem !  »

Demandait-elle.

–  » Vous n’aurez rien,

 » Mademoiselle !  » .

Romance

J’ai mille oiseaux de mer d’un gris pâle,

Qui nichent au haut de ma belle âme,

Ils en emplissent les tristes salles

De rythmes pris aux plus fines lames.
Or, ils salissent tout de charognes,

Et aussi de coraux, de coquilles ;

Puis volent en tonds fous, et se cognent

A mes probes lambris de famille ..
Oiseaux pâles, oiseaux des sillages !

Quand la fiancée ouvrira la porte,

Faites un collier des coquillages

Et que l’odeur de charogn’s soit forte !.
Qu’Elle dise :  » Cette âme est bien forte

 » Pour mon petit nez. je me r’habille.

 » Mais ce beau collier ? hein, je l’emporte ?

 » Il ne lui sert de rien, pauvre fille. « 

Sancta Simplicitas

Passants, m’induisez point en beautés d’aventure

Mon Destin n’en saurait avoir cure;

Je ne peux plus m’occuper que des Jeunes filles,

Avec ou sans-parfum de famille.
Pas non plus mon chez moi, ces précaires liaisons

Où l’on s’aime en comptant par saisons;

L’Amour dit légitime est seul solvable! car

Il est sûr de demain, dans son art.
Il a le Temps, qu’un grand amour toujours convie;

C’est la table mise pour la vie;

Quand demain n’est pas sûr, chacun se gare vite!

Et même, autant en finir tout de suite.
Oh! adjugés à mort! comme qui concluraient :

 » D’avance, tout de toi m’est sacré,

 » Et vieillesse à venir, et les maux hasardeux!

 » C’est dit! Et maintenant, à nous deux!  »
Vaisseaux brûlés! et, à l’horizon, nul divorce!

C’est ça qui vous donne de la force!

Ô mon seul débouché! Ò mon vatout nubile!

À nous nos deux vies! Voici notre île.

Signalement

Chair de l’Autre Sexe! Élément non-moi!

Chair, vive de vingt ans poussés loin de ma bouche!.

L’air de sa chair m’ensorcelle en la foi

Aux abois

Que par Elle, ou jamais, Mon Destin fera souche..

Et, tout tremblant, je regarde, je touche.
Je me prouve qu’Elle est! et puis, ne sais qu’en croire..

Et je revois mes chemins de Damas

Au bout desquels c’était encor les balançoires

Provisoires.

Et je me récuse, et je me débats!

Fou d’un art à nous deux! et fou de célibats.
Et toujours le même Air! me met en frais

De cœur, et me transit en ces conciliabules..

Deux grands yeux savants, fixes et sacrés

Tout exprès.

Là, pour garder leur sœur cadette, et si crédule,

Une bouche qui rit en campanule!.
(Ô yeux durs, bouche folle!) ou bien Ah ! le contraire :

Une bouche toute à ses grands ennuis,

Mais l’arc tendu! sachant ses yeux, ses petits frères

Tout à plaire,

Et capables de rendez-vous de nuit

Pour un rien, pour une larme qu’on leur essui’!.
Oui, sous ces airs supérieurs,

Le cœur me piaffe de génie

En labyrinthes d’insomnie!.

Et puis, et puis, c’est bien ailleurs,

Que je communie.

Soirs De Fête

Je suis la Gondole enfant chérie

Qui arrive à la fin de la fête,

Pour je ne sais quoi, par bouderie,

(Un soir trop beau me monte à la tête !)
Me voici déjà près de la digue ;

Mais la foule sotte et pavoisée,

Ah ! n’accourt pas à l’Enfant Prodigue !

Et danse, sans perdre une fusée.
Ah ! c’est comme ça, femmes volages !

C’est bien. je m’exile en ma gondole

(Si frêle !) aux mouettes, aux orages,

Vers les malheurs qu’on voit au Pôle !
– Et puis, j’attends sous une arche noire.

Mais nul ne vient; les lampions s’éteignent ;

Et je maudis la nuit et la gloire !

Et ce cœur qui veut qu’on me dédaigne !

Maniaque

Eh oui que l’on en sait de simples,

Aux matins des villégiatures,

Foulant les prés ! et dont la guimpe

A bien quelque âme pour doublure.
Mais, chair de pêche, âme en rougeurs !

Chair de victime aux Pubertés,

Ames prêtes, d’un voyageur

Qui passe, prêtes à dater !
Et Protées valseurs sans vergogne !

Changeant de nom, de rôle (d’âme !)

Soeurs, mères, veuves, Antigones,

Amantes ! mais jamais ma Femme.
Des pudeurs devant l’Homme ? et si

J’appelle, moi, ces falbalas,

La peur d’examens sans merci ?

Et si je ne sors pas de là !

Mettons Un Doigt Sur La Plaie

Que le pur du bonheur m’est bien si je l’escompte!..

Ou ne le cueille qu’en refrains de souvenance!

Ô rêve, ou jamais plus! Et fol je me balance

Au-dessus du Présent en Ariel qui a honte.
Mais, le cru, quotidien, et trop voyant Présent!

Et qui vous met au pied du mur, et qui vous dit :

 » À l’instant, ou bonsoir!  » et ne fait pas crédit,

Et m’étourdit le cœur de ses airs suffisants!
Tout vibrant de passé, tout pâle d’espérance,

Je fais signe au Présent:  » Oh! sois plus diaphane?  »

Mais il me bat la charge et mine mes organes!

Puis, le bateau parti, j’ulule :  » Oh! recommence.  »
Et lui seul est bien vrai! mais je me mords la main

Plutôt (je suis trop jeune ou, trop agonisant)

Ah! rien qu’un pont entre Mon Cœur et le Présent!

Ô lourd Passé, combien ai-je encor de demains ?
Ô cœur aride

Mais sempiterne,

Ô ma citerne

Des Danaïdes!

Notre Petite Compagne

Si mon Air vous dit quelque chose,Vous auriez tort de vous gêner ;Je ne la fais pas à la pose ;Je suis La Femme, on me connaît.Bandeaux plats ou crinière folle,Dites ? quel Front vous rendrait fou ?J’ai l’art de toutes les écoles,J’ai des âmes pour tous les goûts.Cueillez la fleur de mes visages,Buvez ma bouche et non ma voix,Et n’en cherchez pas davantageNul n’y vit clair ; pas même moi.Nos armes ne sont pas égales,Pour que je vous tende la main,Vous n’êtes que de naïfs mâles,Je suis l’Éternel Féminin !Mon But se perd dans les Étoiles !.C’est moi qui suis la Grande Isis !Nul ne m’a retroussé mon voile.Ne songez qu’à mes oasis.Si mon Air vous dit quelque chose,Vous auriez tort de vous gêner ;Je ne la fais pas à la pose :Je suis La Femme ! on me connaît.

Petite Prière Sans Prétentions

Notre Père qui êtes aux cieux (Oh! là-haut,

Infini qui êtes donc si inconcevable!)

Donnez-nous notre pain quotidien Oh! plutôt,

Laissez-nous nous asseoir un peu à Votre Table!.
Dites! nous tenez-vous pour de pauvres enfants

À qui l’on doit encor cacher les Choses Graves?

Et Votre Volonté n’admet-elle qu’esclaves

Sur cette terre comme au ciel? C’est étouffant!
Au moins, Ne nous induisez pas, par vos sourires

En la tentation de baiser votre cœur !

Et laissez-nous en paix,morts aux mondes meilleurs,

Paître, dans notre coin, et forniquer, et rire!

Paître, dans notre coin, et forniquer, et rire!.

Petites Misères D’août

Oh! quelle nuit d’étoiles, quelles saturnales!

Oh! mais des galas inconnus

Dans les annales

Sidérales!

Bref, un Ciel absolument nul
Ô Loi du Rythme sans appel!

Que le moindre Astre certifie

Par son humble chorégraphie Mais nul spectateur éternel.
Ah! la Terre humanitaire

N’en est pas moins terre-à-terre!

Au contraire.
La Terre, elle est ronde

Comme un pot-au-feu,

C’est un bien pauv’ monde

Dans l’Infini bleu.
Cinq sens seulement, cinq ressorts pour nos Essors..

Ah! ce n’est pas un sort!

Quand donc nos cœurs s’en iront-ils en huit-ressorts

Oh! le jour, quelle turne!

J’en suis tout taciturne.

Oh! ces nuits sur les toits!

Je finirai bien par y prendre froid.
Tiens, la Terre,

Va te faire

Trés-lan laire!
– Hé! pas choisi

D’y naître, et hommes!

Mais nous y sommes,

Tenons-nous y!
La pauvre Terre, elle est si bonne!.

Oh! désormais je m’y cramponne

De tous mes bonheurs d’autochtone.
Tu te pâmes, moi je me vautre.

Consolons-nous les uns les autres.

Petites Misères D’automne

Je me souviens, dis, rêvé ce bal blanc?

Une, en robe rose et les joues en feu,

M’a tout ce soir-là dévoré des yeux,

Des yeux impérieux et puis dolents,

(Je vous demande un peu!)
Car vrai, fort peu sur moi d’un en vedette,

Ah! pas plus ce soir-là d’ailleurs que d’autres,

Peut-être un peu mon natif air d’apôtre,

Empêcheur de danser en rond sur cette

Scandaleuse planète.
Et, tout un soir, ces grands yeux envahis

De moi! Moi, dos voûté sous l’A quoi Bon?

Puis, partis, comme à jamais vagabonds!

(Peut-être en ont-ils peu après failli ?)

Moi quitté le pays.
Chez nous, aux primes salves d’un sublime,

Faut battre en retraite. C’est sans issue.

Toi, pauvre, et t’escomptant déjà déçue

Par ce cœur (qui même eût plaint ton estime)

J’ai été en victime,
En victime après un joujou des nuits !

Ses boudoirs pluvieux rnirent en sang

Mon inutile cœur d’adolescent

Et j’en dormis. A l’aube je m’enfuis

Bien égal aujourd’hui.

Petites Misères De Juillet

(Le Serpent de l’Amour

Monte, vers Dieu, des linges.

Allons, rouges méninges,

Faire un tour.)
Écoutez, mes enfants!  » Ah! mourir, mais me tordre

 » Dans l’orbe d’un exécutant de premier ordre!  »

Rêve la Terre, sous la vessie de saindoux

De la Lune laissant fuir un air par trop doux,

Vers les Zéniths de brasiers de la Voie Lactée

(Autrement beaux ce soir que des Lois constatées)

Juillet a dégainé ! Touristes des beaux yeux,

Quels jubés de bonheur échafaudent ces cieux,

Semis de pollens d’étoiles, manne divine

Qu’éparpille le Bon Pasteur à ses gallines !.

Et puis, le vent s’est tant surmené l’autre nuit !

Et demain est si loin ! et ça souffre aujourd’hui !

Ah! pourrir !.,. Vois, la Lune-même (cette amie)

Salive et larmoie en purulente ophtalmie..
Et voici que des bleus sous-bois ont miaulés

Les milles nymphes! et (qu’est-ce que vous voulez)

Aussitôt mille touristes des yeux las rôdent,

Tremblants, mais le cœur harnaché d’âpres méthodes!

Et l’on va. Et les uns connaissent des sentiers

Qu’embaument de trois mois les fleurs d’abricotiers;

Et les autres, des parcs où la petite flûte

De l’oiseau bleu promet de si frêles rechutes

(Oh! ces lunaires oiseaux bleus dont la chanson

Lunaire, après dégel, vous donne le frisson !)

Et d’autres, les terrasses pâles où le triste

Cor des paons réveillés fait que Plus Rien n’existe !

Et d’autres, les joncs des mares où le sanglot

Des rainettes vous tire maint sens mal éclos;

Et d’autres, les prés brûlés où l’on rampe; et d’autres,

La Boue où, semble-t-il, Tout ! avec nous se vautre !.
Les capitales échauffantes, même au frais

Des Grands Hôtels tendus de pâles cuirs gaufrés,

Faussent. Ah ! mais ailleurs, aux grandes routes,

Au coin d’un bois mal famé, rien n’est aux écoutes.

Et celles dont le cœur gante six et demi,

Et celles dont l’âme est gris-perle, en bons amis,

Et d’un port panaché d’édénique opulence, ‘

Vous brûlent leurs vaisseaux mondains vers des Enfances!..
 » Oh! t’enchanter un peu la muqueuse du cœur!  »

 » Ah! Vas-y, je n’ai plus rien à perdre à cett’ heur’,

 » La Terre est en plein air et ma vie est gâchée,

 » Ne songe qu’à la Nuit, je ne suis point fâchée.  »

Et la vie et la Nuit font patte de velours.

Se dépècent d’abord de grands quartiers d’amour.

Et lors, les chars de foin, pleins de bluets, dévalent

Par les vallons des moissons équinoxiales..

Ô lointains balafrés de bleuâtres éclairs

De chaleur ! puis ils regrimperont, tous leurs nerfs

Tressés, vers l’hostie de la Lune syrupeuse.

– Hélas! tout ça, c’est des histoires de muqueuses.,

– Détraqué, dites-vous? Ah! par rapport à Quoi?

– D’accord; mais le Spleen vient, qui dit que l’on déchoit

Hors des fidélités noblement circonscrites.

– Mais le Divin chez nous confond si bien les rites !

– Soit; mais le Spleen dit vrai : ô surplis des Pudeurs,

C’est bien dans vos plis blancs tels quels qu’est le Bonheur !

– Mais, au nom de Tout! on ne peut pas! La Nature

Nous rue à dénouer dés Janvier leur ceinture !

– Bon! si le Spleen t’en dit, saccage universel!

Nos êtres vont par sexe, et sont trop usuels,

Saccagez! Ah! saignons, tandis qu’elles déballent

Leurs serres de Beauté pétale par pétale!

Les vignes de nos nerfs bourdonnent d’alcools noirs,

Ô Sœurs, ensanglantons la Terre, ce pressoir

Sans Planteur de Justice! Ah? tu m’aimes, je t’aime!

Que la Mort ne nous ait qu’IVRES-MORTS DE NOUS-MEMES
(Le Serpent de l’Amour

Cuve Dieu dans les linges;

Ah! du moins nos méninges

Sont à court.)

Petites Misères De Mai

On dit : l’Express

Pour Bénarès !
La Basilique

Des gens cosmiques !.
Allons, chantons

Le Grand Pardon !
Allons, Tityres

Des blancs martyres !
Chantons: Nenni !

A l’Infini,
Hors des clôtures

De la Nature !
(Nous louerons Dieu,

En temps et lieu.)
Oh ! les beaux arbres

En candélabres !.
Oh ! les refrains

Des Pèlerins !.
Oh ! ces toquades

De Croisades !.
– Et puis, fourbu

Dès le début.
Et retour louche.

– Ah ! tu découches !

Petites Misères D’hiver

Vers les libellules

D’un crêpe si blanc des baisers

Qui frémissent de se poser,

Venus de si loin, sur leurs bouts cicatrisés,

Ces seins, déjà fondants, ondulent

D’un air somnambule
Et cet air enlise

Dans le défoncé des divans

Rembourrés d’eiders dissolvants

Le Cygne du Saint-Graal, qui rame en avant !

Mais plus pâle qu’une banquise

Qu’Avril dépayse.
Puis, ça vous réclame,

Avec des moues d’enfant goulu,

Du romanesque à l’absolu,

Mille Pôles plus loin que tout ce qu’on a lu !.

Laissez, laissez le Cygne, ô Femme !

Qu’il glisse, qu’il rame,
Oh ! que, d’une haleine,

Il monte, séchant vos crachats,

Au Saint-Graal des blancs pachas,

Et n’en revienne qu’avec un plan de rachat

Pour sa petite sœur humaine

Qui fait tant de peine.