Si Belles Soyez-vous

Si belles soyez-vous

Avec vos yeux de lacs et de lacs et de flammes

avec vos yeux de piège à loup

avec vos yeux couleur de nuit de jour d’aube et de marjolaine
Si belles soyez-vous

avec vos dents acérées et mordant ferme et jusqu’au sang

avec vos dents de mer profonde et étincelantes

avec vos dents avec vos dents blanches
Si belles soyez-vous

avec vos lèvres à baisers toujours prêts

avec vos lèvres de silence et de tumulte et douceur et cruauté

avec vos lèvres trop habiles et parfois trop pressées
Si belles soyez-vous

avec vos seins de blessures et d’éphémère perfection

avec vos seins de consolation

avec vos seins qu’on tient entre les mains comme un fruit
Si belles soyez-vous

avec vos cheveux et votre ventre

avec votre ventre élastique et rond

avec vos cheveux drus et sentant fort votre parfum naturel
Si belles soyez-vous

avec vos reins avec vos fesses froides

avec vos omoplates faciles à griffer

avec votre cou dont on ferait si bon marché
Si belles soyez-vous

avec votre sexe savoureux et autonome

avec votre sexe admirable

avec votre sexe fantasque comme vous et sanglant comme votre cœur
Si belles soyez-vous

Je ne vous aimerai pas

Si belles soyez-vous
Je me révolte enfin contre tant de servitude

J’ai aimé la plus belle et quand elle fut morte

Une plus belle encore qui lui ressemblait comme une sœur

Je brise mes liens

Je tends mes regards vers la lumière de ce matin

à l’aube au moment de dormir

quand s’ouvrent de nouveau les anciennes blessures

quand ça gueule d’absence et de solitude
Et voilà que le matin me semble doux

matin familier matin calme malgré pluie et bourrasque

matin de bon bain et de cœur neuf
Mon nouveau cœur est plus dur que le fer

et moins cruel que votre cœur tendre

je n’aimerai je ne veux plus aimer
Claquez comme de grands drapeaux déchiquetés

vautours abrutis de blizzards et de simoun

éparpillez-vous dans les tempêtes

oiseaux de charogne oiseaux oiseaux d’amour
Et qu’importe quand bien même j’aimerais

il ne saurait être question que de la même

et quand bien même je l’aimerais encore

qu’il n’en soit plus question
Cuirassé par cet amour brûlant comme un appareil de torture

protégé par lui

plus question de vous les autres

les déserts nous sépareront

les étoiles aussi

je sais d’où viennent les unes

où s’enfoncent les autres
Je sais quelle réponse il faut faire

aux paroles admirables que vous prononcez

et qu’elle prononce

entre minuit et trois heures du matin
Son cœur était plus vierge que les forêts de loin d’ici

Soir

Jadis un cœur battait dans cette poitrine

Il ne battait que pour elle

Le cœur bat toujours mais on ne sait plus pourquoi
Celui-là a clos ses lèvres à jamais

Il ne dit plus Il ne dira jamais plus

le mot amour
Peut-être le cœur bat-il toujours pour elle

Il bat sûrement encore pour elle

Mais il bat dans le silence
Ce doit être une triste nuit

Que la nuit de celui-là

Qui écoute battre son cœur
Il l’écoute il bat comme aux grands jours

Comme aux jours délicieux

Comme aux jours d’illusion
Mais l’amour n’a plus le droit de se révéler

Par la parole de ce veilleur acharné

Obstiné à aimer et à souffrir
Et si elle aussi a un cœur

Un soir elle viendra à pas de loup

Fermer ces yeux qui fixent son image dans l’obscurité
Et mettre sur le silence de cet amour

Le silence immense et sifflant du sommeil

Mais alors elle apparaîtra dans un rêve

Et tout sera à recommencer.

Sur La Route

Sur la route parfois on rencontre des vignes

Dont les raisins mûris sont à portée de main

qu’ils sont bons ! Et partons où serons-nous demain ?

Car la feuille ressemble à la main par les lignes.
Mais chérissons le vin où se lisent les signes

sacrés de la jeunesse et des désirs humains

Le verre est bu, partons reprenons le chemin

qui naît au chant du coq et meurt au chant du cygne
Il reste cependant l’empreinte de nos verres

sur la nappe tracée. Aux mains des lavandières

La tache partira bientôt au fil de l’eau.
Ainsi vont les serments belle fille qui chantes

Pour trinquer à plaisir en l’honneur des méchantes

Remplissez notre verre aux bondes des tonneaux.

Un Conte

Le petit poucet perd une multitude de clefs dans le sentier ténébreux de la forêt

Voilà pourquoi tant de portes se ferment

Pourquoi votre porte est fermée
Frappe à la porte à la fenêtre

Une lueur se promène de la cave au grenier

On entend le souffle de votre sommeil
Êtes-vous prisonnière dans votre maison ?

Les ténèbres de la forêt ne vous appellent-elles pas ?

La clef des champs est perdue

alors forcez la serrure
Réveillez-vous

Ne respirez plus si tranquillement

Mais surtout

surtout éteignez cette lumière

qui se promène quand vous dormez

qui se promène de la cave au grenier.

Un Petit Bonhomme Rouge

Un petit bonhomme rouge

rencontre un petit bonhomme vert

Et cela fait des dégâts

Dans un rêve de beaux yeux

issu d’un bouquet de soucis

Et l’on se sauve et se poursuit.

Nous sommes passés par ici

Nous repasserons par là

Et nous courons

Et nous rions

Tout cela n’est pas de la blague

C’est l’amour c’est la vie

C’est tes beaux yeux ma chérie.

Un Rêve Des Jours Passés

J’aime Youki — avant de la connaître je l’aimais déjà —

Je l’attendais — Je la cherchais — Je l’aimerai toujours —

Elle est ma fille — Elle est ma femme — Je suis le mieux aimé —

Elle est la seule aimée — Nous serons réunis bientôt —

mon enfant — ma chérie — ma fille — ma douleur — ma paix —

ma joie — mon luxe — mon trésor.
13 novembre 1932

L’oiseau Mécanique

L’oiseau tête brûlée

Qui chantait la nuit

Qui réveillait l’enfant

Qui perdait ses plumes dans l’encrier
L’oiseau pattes de sept lieues

Qui cassait les assiettes

Qui dévastait les chapeaux

Qui revenait de Suresnes
L’oiseau l’oiseau mécanique

A perdu sa clef

Sa clef des champs

Sa clef de voûte
Voilà pourquoi il ne chante plus.

L’oiseau Qui Vole Vers La Côte

L’oiseau qui vole vers la côte

n’est pas près du bord où, tendant les lèvres,

Le ciel de terre, au ciel de mer

offre un baiser d’écume.
n’a pas tort de voler, l’oiseau perdu en mer,

n’a pas tort, le marin qui fixe à l’avant du navire,

figure de proue, figure de rêve,

L’image même de celle qu’il aime.
Ceci se passe loin de tous les continents,

Loin des continents herbus où courent les taureaux sauvages,

Loin des continents mouillés où le lamantin et l’hippopotame

Barbotent grassement dans la boue qui luit et sèche et craque,
Loin des continents de ville et d’amour,

Loin des continents d’éternelle jalousie,

Loin des continents de steppe et de neige et de sable,

Loin des continents de soleil
Ceci se passe où je veux,

Au pays des sirènes et des typhons,

au pays des roulements de tonnerre

Près du continent du ciel aride,

Dans l’archipel éternel des nuages.
Roulez, roulez, nuages, tandis que l’oiseau vole.

Non loin de là,

Une fiancée reçoit pour sa fête

La carte postale d’éternel serment
La colombe, au bec, tient la lettre cachetée :

 » Je vous jure un amour de toujours.  »

Roulez, roulez, nuages, archipel de nuages,

Océan, aride océan.
Les fontaines se lamentent loin des oiseaux

Loin du murmure du vent dans les platanes.

À pleine gueule, le poisson que tient la sirène

Crache l’eau dans la lueur des réverbères et les reflets du macadam
Et toute cette histoire s’achève,

Loin des yeux, loin du cœur,

Près de l’éternel serment.

À Paris, place de la Concorde

Une femme la plus belle et la plus touchante passe

Seule, à pied, triste.
Et, loin d’elle, au-dessus de la mer

vole un oiseau

Et jamais la femme ne verra le vol de cet oiseau

jamais, de son ombre, le vol de cet oiseau ne rayera

Le chemin suivi par cette femme.

Jamais ? est-ce bien sûr ?

ô, rencontres —

ô, fontaines gémissantes au cœur des villes

ô, cœurs gémissants par le monde.
Vive la vie !

Lumière De Mes Nuits Youki

Te souviens-tu des nuits où tu apparaissais

Sur le rectangle clair des vitres de ma porte ?

Où tu surgissais dans les ténèbres de ma maison

Où tu t’abattais sur mon lit comme un grand oiseau

Fatigué de passer les océans et les plaines et les forêts.

Te souviens-tu de tes paroles de salut

Te souviens-tu de mes paroles de bienvenue

de mes paroles d’amour ?

Non, il ne t’en souvient pas,

On ne se souvient pas du présent, personne

Or, il est nuit,

Tu surviens, tu arrives, tu t’abats sur mon lit

Je suis ton serviteur et ton défenseur soumis

à ta loi et toi soumise à mon amour.

Il est minuit il est midi

Il est minuit et quart

Il est minuit et demie

Il est minuit à venir ou midi passé

Il est midi sonnant

Il est toujours midi sonnant pour mon amour

Pour notre amour

Tout sonne tout frémit et tes lèvres

Et sur mon lit tu t’abats entre minuit

et quatre heures du matin comme un grand albatros

Échappé des tempêtes.
1932

Ma Chérie Ma Chérie Ma Youki

1. Ma chérie ma chérie ma Youki

2. Je n’aime et n’aimerai que toi

3. Et tu m’aimeras je t’appelle Youki

4. Reviens ma chérie

5. Les heures coulent à t’attendre

6. Je ne pense qu’à toi

7. Souviens-toi de tes paroles d’espoir Youki

8. Ne me prépare pas une déception plus

9. Grande ma chérie

10. Toi et pas d’autre que toi

11. Et pas d’autre que moi

12. N’est-ce pas mon amour

Ma Sirène

Ma sirène est bleue comme les veines où elle nage

Pour l’instant elle dort sur la nacre

Et sur l’océan que je crée pour elle

Elle peut visiter les grottes magiques des îles saugrenues

Là des oiseaux très bêtes

conversent avec des crocodiles qui n’en finissent plus

Et les oiseaux très bêtes volent au-dessus de la sirène bleue

Les crocodiles retournent à leur boire

Et l’île n’en revient pas

ne revient pas d’où elle se trouve

où ma sirène et moi nous l’avons oubliée
Ma sirène a des étoiles très belles dans son ciel

Des étoiles blondes aux yeux noirs

Des étoiles rousses aux dents étincelantes

et des étoiles brunes aux beaux seins

Chaque nuit trois par trois

alternant la couleur de leurs cheveux

Ces étoiles visitent ma sirène

Cela fait beaucoup d’allées et venues dans le ciel

Mais le ciel de ma sirène n’est pas un ciel ordinaire
Ma sirène a sept bateaux sur son océan

Lundi Mardi Mercredi Jeudi Vendredi

Samedi et Dimanche

Les uns à vapeur les autres à voiles

Les uns rapides les autres lents

Mais tous beaux mais tous charmants

avec des marins connaissant leur métier
Ma sirène a des savons de toutes formes et de toutes couleurs

C’est pour laver sa jolie peau

Ma sirène a beaucoup de savons

L’un pour les mains

L’autre pour les pieds

Un pour hier

Un pour demain

Un pour chacun des yeux

Et celui-là pour sa queue d’écailles

Et cet autre pour les cheveux

Et encore un pour son ventre

Et encore un pour ses reins
Ma sirène ne chante que pour moi

J’ai beau dire à mes amis de l’écouter

Personne ne l’entendit jamais

Excepté un, un seul

Mais bien qu’il ait l’air sincère

Je me méfie car il peut être menteur.

Minotaure

À manger son propre sang

En tartine sur du pain
À boire l’eau de l’étang

Où les morts prennent leur bain
À prononcer des paroles

Nées de cœurs empoisonnés
À fréquenter les écoles

Des esprits emprisonnés
À marcher sur le chemin

On l’on marche avec les mains
Le Minotaure a vieilli

Loin des siens et du pays
Il va retrouver les sphinx

Les licornes et les lynx
Qui lui disent il est tard

Déjà l’on ferme l’enceinte
L’homme salera ton lard

Dans un coin du labyrinthe
Mugis encore si tu peux

Minotaure de rien, Minotaure de peu.

Mon Amour Parle-moi

Quand tu m’aimes, qu’à tes étreintes

Je m’abandonne avec émoi

Pour calmer mes tourments mes craintes

Mon amour parle-moi
Il faut peupler les nuits hostiles

Avec les cris de nos émois

Il faut charmer les nuits tranquilles

Mon amour parle-moi
Dans la nuit vouée aux mauvais sorts

Des fantômes jettent l’effroi

Et toi si tu es un mort ?

Mon amour parle-moi
Si tu m’aimes il faut le dire

Il faut me prouver tes émois

Il faut me prouver ton délire

Mon amour parle-moi
Même si tu dis des mensonges

si tu simules ton émoi

Pour que le songe se prolonge

Mon amour parle-moi.

Nuits

Femmes de grand air

Femmes de plein vent

Est-ce que la nuit est douce pour vous
Femmes de plein vent

Rôdeuses rencontrées à l’aube

Est-ce que la nuit ne vous déchire pas
Femmes de grand air

Laboureuses perdues dans les plaines

Est-ce que la nuit est une moisson pour vous
Femmes de plein vent

Marchandes de poissons aux mains crevassées

Est-ce que ta nuit coule vite pour vous
Femmes réveillées au petit jour

Femmes traînant au travail des pieds meurtris

Est-ce que la nuit est sans écho pour vous
La nuit est-elle douce ?

La nuit vous déchire-t-elle ?

Moissonnez-vous la nuit ?

La nuit coule-t-elle vite pour vous ?
Femmes de grand air

Femmes de plein vent

Femmes de la nuit de l’aube et du jour

Rôdeuses laboureuses poissonnières

Aimez-vous le plein air

Aimez-vous le grand vent ?

Ô Jeunesse

Ô jeunesse voici que les noces s’achèvent

Les convives s’en vont des tables du banquet

Les nappes sont tachées de vin et le parquet

Est blanchi par les pas des danseurs et des rêves
Une vague a roulé des roses sur la grève

quelque amant malheureux jeta du haut du quai

Dans la mer en pleurant reliques et bouquets

Et les rois ont mangé la galette et la fève
Midi flambant fait pressentir le crépuscule

Le cimetière est plein d’amis qui se bousculent

que leur sommeil soit calme et leur mort sans rigueur
Mais tant qu’il restera du vin dans les bouteilles

qu’on emplisse mon verre et bouchant mes oreilles

J’écouterai monter l’océan dans mon cœur.