Le Soir

Heure incertaine, heure charmante et triste : les roses

Ont un sourire si grave et nous disent des choses

Si tendres que nos coeurs en sont tout embaumés ;

Le jour est pâle ainsi qu’une femme oubliée,

La nuit a la douceur des amours qui commencent,

L’air est rempli de songes et de métamorphoses ;

Couchée dans l’herbe pure des divines prairies,

Lasse et ses beaux yeux bleus déjà presque endormis,

La vie offre ses lèvres aux baisers du silence.
Heure incertaine, heure charmante et triste : des voiles

Se promènent à travers les naissantes étoiles

Et leurs ailes se gonflent, amoureuses et timides,

Sous le vent qui les porte aux rives d’Atlantide ;

Une lueur d’amour s’allume comme un adieu

À la croix des clochers qui semblent tout en feu

Et à la cime hautaine et frêle des peupliers :

Le jour est pâle ainsi qu’une femme oubliée

Qui peigne à la fenêtre lentement ses cheveux.
Heure incertaine, heure charmante et triste : les heures

Meurent quand ton parfum, fraîche et dernière fleur,

Épanche sur le monde sa candeur et sa grâce :

La lumière se trouble et s’enfuit dans l’espace,

Un frisson lent descend dans la chair de la terre,

Les arbres sont pareils à des anges en prière.

Oh ! reste, heure dernière ! Restez, fleurs de la vie !

Ouvrez vos beaux yeux bleus déjà presque endormis
Heure incertaine, heure charmante et triste : les femmes

Laissent dans leurs regards voir un peu de leur âme ;

Le soir a la douceur des amours qui commencent.

Ô profondes amours, blanches filles de l’absence,

Aimez l’heure dont l’oeil est grave et dont la main

Est pleine des parfums qu’on sentira demain ;

Aimez l’heure incertaine où la mort se promène,

Où la vie, fatiguée d’une journée humaine,

Entend chanter enfin, tout au fond du silence,

L’heure des songes légers, l’heure des indolences !

Oraisons Mauvaises

I
Que tes mains soient bénies, car elles sont impures !

Elles ont des péchés cachés à toutes les jointures ;

Leur peau blanche s’est trempée dans l’odeur âpre des caresses

Secrètes, parmi l’ombre blanche où rampent les caresses,

Et l’opale prisonnière qui se meurt à ton doigt,

C’est le dernier soupir de Jésus sur la croix.
II
Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides !

Ils sont pleins de fantômes et pleins de chrysalides,

Comme dans l’eau fanée, bleue au fond des grottes vertes,

On voit dormir des fleurs qui sont des bêtes vertes,

Et ce douloureux saphir d’amertume et d’effroi,

C’est le dernier regard de Jésus sur la croix.
III
Que tes seins soient bénis, car ils sont sacrilèges !

Ils se sont mis tout nus, comme un printanier florilège,

Fleuri pour la caresse et la moisson des lèvres et des mains,

Fleurs du bord de la route, bonnes à toutes les mains,

Et l’hyacinthe qui rêve là, avec un air triste de roi,

C’est le dernier amour de Jésus sur la croix.
IV
Que ton ventre soit béni, car il est infertile !

Il est beau comme une terre de désolation ; le style

De la herse n’y hersa qu’une glèbe rouge et rebelle,

La fleur mûre n’y sema qu’une graine rebelle,

Et la topaze ardente qui frissonne sur ce palais de joie,

C’est le dernier désir de Jésus sur la croix.
V
Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère !

Elle a le goût des roses nouvelles et le goût de la vieille terre,

Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux ;

Quand elle parle on entend comme un bruit perfide de roseaux,

Et ce rubis cruel tout sanglant et tout froid,

C’est la dernière blessure de Jésus sur la croix.
VI
Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes !

Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fête,

Ils ont mis leurs talons sourds sur l’épaule des pauvres,

Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les plus pauvres,

Et la bouche d’améthyste qui tend ta jarretière de soie,

C’est le dernier frisson de Jésus sur la croix.
VII
Que ton âme soit bénie, car elle est corrompue !

Fière émeraude tombée sur le pavé des rues,

Son orgueil s’est mêlé aux odeurs de la boue,

Et je viens d’écraser dans la glorieuse boue,

Sur le pavé des rues, qui est un chemin de croix,

La dernière pensée de Jésus sur la croix.

La Forêt Blonde

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,

Mes herbes sont des cils trempés de larmes claires

Et mes liserons blancs s’ouvrent comme des paupières.

Voici les bourraches bleues dont les yeux doux fleurissent

Pareils à des étoiles, à des désirs, à des sourires,

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,

Mes lierres sont les lourds cheveux et mes viournes

Contournent leurs ourlets, ainsi que des oreilles.

Ô muguets, blanches dents ! églantines, narines !

Ô gentianes roses, plus roses que les lèvres !

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,

Mes saules ont le profil des tombantes épaules,

Mes trembles sont des bras tremblants de convoitise,

Mes digitales sont les doigts frêles, et les oves

Des ongles sont moins fins que la fleur de mes mauves,

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,

Mes sveltes peupliers ont des tailles flexibles,

Mes hêtres blancs et durs sont de fermes poitrines

Et mes larges platanes courbent comme des ventres

L’orgueilleux bouclier de leurs écorces fauves,

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,

Boutons rouges, boutons sanglants des pâquerettes,

Vous êtes les fleurons purs et vierges des mamelles.

Anémones, nombrils ! Pommeroles, aréoles !

Mûres, grains de beauté ! Jacinthes, azur des veines !

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.
Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse,

Mes ormes ont la grâce des reins creux et des hanches,

Mes jeunes chênes, la forme et le charme des jambes,

Le pied nu de mes aunes se cambre dans les sources

Et j’ai des mousses blondes, des mystères, des ombres,

Je suis le corps tout plein d’amour d’une amoureuse.

Figure De Rêve

La très chère aux yeux clairs apparaît sous la lune,

Sous la lune éphémère et mère des beaux rêves.

La lumière bleuie par les brumes cendrait

D’une poussière aérienne

Son front fleuri d’étoiles, et sa légère chevelure

Flottait dans l’air derrière ses pas légers :

La chimère dormait au fond de ses prunelles.

Sur la chair nue et frêle de son cou

Les stellaires sourires d’un rosaire de perles

Étageaient les reflets de leurs pâles éclairs. Ses poignets

Avaient des bracelets tout pareils ; et sa tête,

La couronne incrustée des sept pierres mystiques

Dont les flammes transpercent le coeur comme des,glaives,

Sous la lune éphémère et mère des beaux rêves.

Hiéroglyphes

Ô pourpiers de mon frère, pourpiers d’or, fleur d’Anhour,Mon corps en joie frissonne quand tu m’as fait l’amour,Puis je m’endors paisible au pied des tournesols.Je veux resplendir telle que les flèches de Hor :Viens, le kupi embaume les secrets de mon corps,Le hesteb teint mes ongles, mes yeux ont le kohol.Ô maître de mon coeur, qu’elle est belle, mon heure !C’est de l’éternité quand ton baiser m’effleure,Mon coeur, mon coeur s’élève, ah ! si haut qu’il s’envole.Armoises de mon frère, ô floraisons sanglantes,Viens, je suis l’Amm où croît toute plante odorante,La vue de ton amour me rend trois fois plus belle.Je suis le champ royal où ta faveur moissonne,Viens vers les acacias, vers les palmiers d’Ammonn;Je veux t’aimer à l’ombre bleue de leurs flabelles.Je veux encore t’aimer sous les yeux roux de PhrâEt boire les délices du vin pur de ta voix,Car ta voix rafraîchit et grise comme Elel.Ô marjolaines de mon frère, ô marjolaines,Quand ta main comme un oiseau sacré se promèneEn mon jardin paré de lys et de sesnis,Quand tu manges le miel doré de mes mamelles,Quand ta bouche bourdonne ainsi qu’un vol d’abeillesEt se pose et se tait sur mon ventre fleuri,Ah! je meurs, je m’en vais, je m’effuse en tes bras,Comme une source vive pleine de nymphéas,Armoises, marjolaines, pourpiers, fleurs de ma vie !