Soirs D’automne

Voici que la tulipe et voilà que les roses,

Sous les gestes massifs des bronzes et des marbres,

Dans le Parc où l’Amour folâtre sous les arbres,

Chantent dans les longs soirs monotones et roses.
Dans les soirs a chanté la gaîté des parterres

Où dans un clair de lune en des poses obliques,

Et de grands souffles vont, lourds et mélancoliques,

Troubler le rêve blanc des oiseaux solitaires.
Voici que la tulipe et voilà que les roses

Et les lys cristalins, pourprés de crépuscule,

Rayonnent tristement au soleil qui recule,

Emportant la douleur des bêtes et des choses.
Et mon amour meurtri, comme une chair qui saigne,

Repose sa blessure et calme ses névroses.

Et voici que les lys, la tulipe et les roses

Pleurent les souvenirs où mon âme se baigne.

Le Corbillard

Par des temps de brouillard, de vent froid et de pluie,

Quand l’azur a vêtu comme un manteau de suie,

Fête des anges noirs! dans l’après-midi, tard,

Comme il est douloureux de voir un corbillard,

Traîné par des chevaux funèbres, en automne,

S’en aller cahotant au chemin monotone,

Là-bas vers quelque gris cimetière perdu,

Qui lui-même, comme un grand mort gît étendu!

L’on salue, et l’on est pensif au son des cloches

Élégiaquement dénonçant les approches

D’un après-midi tel aux rêves du trépas.

Alors nous croyons voir, ralentissant nos pas,

À travers des jardins rouillés de feuilles mortes,

Pendant que le vent tord des crêpes à nos portes,

Sortir de nos maisons, comme des coeurs en deuil,

Notre propre cadavre enclos dans le cercueil.

Les Vieilles Rues

Que vous disent les vieilles rues

Des vieilles cités ?

Parmi les poussières accrues

De leurs vétustés,

Rêvant de choses disparues,

Que vous disent les vieilles rues ?
Alors que vous y marchez tard

Pour leur rendre hommage :

—  » De plus d’une âme de vieillard

Nous sommes l’image.  »

Disent-elles dans le brouillard,

Alors que vous y marchez tard.
 » Comme d’anciens passants nocturnes

 » Qui longent nos murs,

 » En eux ayant les noires urnes

 » De leurs airs impurs,

 » S’en vont les Remords taciturnes

 » Comme d’anciens passants nocturnes.  »
Voilà ce que dans les cités

Maintes vieilles rues

Disent parmi les vétustés

Des choses accrues

Parmi vos gloires disparues,

Ô mornes et mortes cités !

Confession Nocturne

Prêtre, je suis hanté, c’est la nuit dans la ville,

Mon âme est le donjon des mortels péchés noirs,

Il pleut une tristesse horrible aux promenoirs

Et personne ne vient de la plèbe servile.
Tout est calme et tout dort. La solitaire Ville

S’aggrave de l’horreur vaste des vieux manoirs.

Prêtre, je suis hanté, c’est la nuit dans la ville;

Mon âme est le donjon des mortels péchés noirs.
En le parc hivernal; sous la bise incivile,

Lucifer rôde et va raillant mes désespoirs.

Très fous ! Le suicide aiguise ses coupoirs !

Pour se pendre, il fait bon sous cet arbre tranquille
Prêtre, priez pour moi, c’est la nuit dans la ville !.

Le Cercueil

Au jour ou mon aïeul fut pris de léthargie,

Par mégarde on avait apporté son cercueil;

Déjà l’étui des morts s’ouvrait pour son accueil,

Quand son âme soudain ralluma sa bougie.
Et nos âmes, depuis cet horrible moment,

Gardaient de ce cercueil de grandes terreurs sourdes;

Nous croyions voir l’aïeul au fond des fosses lourdes,

Hagard, et se mangeant dans l’ombre éperdument.
Aussi quand l’un mourait, père ou frère atterré

Refusait sa dépouille à la boîte interdite,

Et ce cercueil, au fond d’une chambre maudite,

Solitaire et muet, plein d’ombre, est demeuré.
Il me fut défendu pendant longtemps de voir

Ou de porter les mains à l’objet qui me hante

Mais depuis, sombre errant de la forêt méchante

Où chaque homme est un tronc marquant mon souci noir.
J’ai grandi dans le goût bizarre du tombeau,

Plein du dédain de l’homme et des bruits de la terre,

Tel un grand cygne noir qui s’éprend de mystère,

Et vit à la clarté du lunaire flambeau.
Et j’ai voulu revoir, cette nuit, le cercueil

Qui me troubla jusqu’en ma plus ancienne année;

Assaillant d’une clé sa porte surannée

J’ai pénétré sans peur en la chambre de deuil.
Et là, longtemps je suis resté, le regard fou,

Longtemps, devant l’horreur macabre de la boîte;

Et j’ai senti glisser sur ma figure moite

Le frisson familier d’une bête à son trou.
Et je me suis penché pour l’ouvrir, sans remord

Baisant son front de chêne ainsi qu’un front de frère;

Et, mordu d’un désir joyeux et funéraire,

Espérant que le ciel m’y ferait tomber mort.

Banquet Macabre

À la santé du rire ! Et j’élève ma coupe,

Et je bois follement comme un rapin joyeux.

Ô le rire ! Ha ! ha ! ha ! qui met la flamme aux yeux,

Ce vaisseau d’or qui glisse avec l’amour en poupe !
Vogue pour la gaieté de Riquet-à-la-Houppe !

En bons bossus joufflus gouaillons pour le mieux.

Que les bruits du cristal éveillent nos aïeux

Du grand sommeil de pierre où s’entasse leur groupe.
Ils nous viennent, claquant leurs vieux os : les voilà !

Qu’on les assoie en ronde au souper de gala.

À la santé du rire et des pères squelettes !
Versez le vin funèbre aux verres par longs flots,

Et buvons à la Mort dans leurs crânes, poètes,

Pour étouffer en nous la rage des sanglots !