L’ile D’elbe

Non loin des rivages de France,
Il est une île au sein des mers :
C’est là que veille l’espérance
Et le fléau de l’univers ;
Et c’est là, qu’abusant du droit de la victoire,
On jeta le héros poudreux et renversé,
Pour l’y laisser vieillir comme un glaive émoussé,
Qui se ronge dans l’ombre, et se rouille sans gloire.
Pourtant à l’exilé la rigueur du destin
N’a point encor ravi l’aspect de la patrie,
Et souvent à ses yeux une rive chérie
Se dessine incertaine à l’horizon lointain.

Aussi, lorsque du soir descend l’heure rêveuse,
Il promène ses pas près des flots azurés,
Et sa pensée aventureuse
Voltige avec ardeur vers ces bords désirés.

Mais un jour que ses yeux, rayonnants d’espérance,
Avec plus de transport dirigés vers la France,
En cherchaient l’ombre vague au bout de l’horizon :
D’un sifflement lugubre environnant sa tête,
Une voix lui cria du ton de la tempête :
 » Napoléon ! Napoléon !  »

Cette exclamation, pour tout autre effrayante,
A retenti trois fois : le héros étonné
L’entend ; et, de sa main brûlante,
Soulève en murmurant son front découronné.

Et la voix ironique a repris la parole :
 » Napoléon le grand, qui t’arrête en ce lieu ?
Qu’as-tu fait de cette auréole,
Qui brillait à ton front comme à celui d’un dieu ?
Pourquoi donc par le temps laisser ronger tes armes ?
Pourquoi laisser couler ton âme dans les larmes,
Toi qui ne pus jamais comprendre le repos ?…
N’as-tu donc plus la main qui lance le tonnerre ?
N’as-tu plus le sourcil qui fait trembler la terre ?
N’as-tu plus le regard qui produit les héros ?  »
 » Serait-ce que ton bras se lasse de la guerre,
Ou tes amusements cessent-ils de te plaire ?
Car dans tes loisirs autrefois,
Tu jouais avec des couronnes ;
Et l’univers vit à ta voix
Des rois qui tombaient de leurs trônes,
Et des soldats qui passaient rois.
Depuis….  »

Napoléon a changé de visage ;
 » Qui que tu sois, dit-il, cesse un cruel langage,
Il faut, pour m’outrager, attendre mon trépas,
L’enfer est contre moi, mais ne prévaudra pas.  »

LA VOIX.
Audacieux mortel, quelle est ton espérance ?
Ta main paralysée abdiqua la puissance,
Songes-tu maintenant ?…

NAPOLÉON.
Pourquoi dissimuler ?…
Au bruit de mon réveil, l’univers peut trembler !

LA VOIX.
L’univers,… il rirait de ta vaine menace.

NAPOLÉON.
Le succès, je l’espère, absoudra mon audace ;
Et tel événement, en servant mes projets,
Peut me placer plus haut que je ne fus jamais.

LA VOIX.
Eh ! si toujours ton cœur à la couronne aspire,
Si c’est par lâcheté que tu quittas l’empire,
Honte à toi !…

NAPOLÉON.
Non ; plutôt honte à mes ennemis !
Car ils n’ont pas tenu ce qu ils avaient promis :
Par l’abdication de toute ma puissance,
Je croyais épargner des malheurs à la France ;
Mais j’eus tort seulement de compter sur leur foi,
Et le cri de mon peuple est venu jusqu’à moi :
Mon œil a vu d’ici sa profonde misère,
Ses triomphes livrés à l’envie étrangère,
Ses monuments détruits et ses champs dévastés,
La discorde, la haine agitant ses cités,
La trahison…

LA VOIX.
Pour lui que pourrait ta faiblesse ?
Jadis il imposait la chaîne qui le blesse,
On lui rend maintenant les maux qu’on a soufferts…
Crains donc de le défendre, et laisse lui ses fers !

NAPOLÉON.
(Il paraît absorbé, et réfléchit profondément)
Crainte, repos,… enfer de toute âme brûlante
Victime d’une injuste loi,
Le père des humains tourne sa vue ardente
Vers le séjour dont il fut roi ;
Il voudrait, pénétrant dans l’enceinte sacrée,
Ressaisir son pouvoir en dépit des destins :
Mais un géant veille à l’entrée,
Et la foudre luit dans ses mains.

La foudre, le géant, qui d’une âme timide
Paralysent les faibles pas,
Ne sont rien pour l’homme intrépide
Dont l’esclavage est le trépas :
Le péril qui l’attend, s’il veut briser sa chaîne,
Ne fait, en l’indignant, qu’aiguillonner son cœur ;
Qu’importe que la mort du vaincu soit la peine,
Si le sceptre et la gloire est le prix du vainqueur.

Bien plus,… de son courage, ou bien de sa vengeance,
Si déjà tout un peuple attend sa délivrance,
Un noble sentiment par l’honneur inspiré
L’appelle vers ceux qu’on opprime ;…
Alors hésiter est un crime,
Oser est un devoir sacré !

Par l’oubli des traités on a brisé ma chaîne,
On menace, en ces lieux, mes jours, ma liberté :
C’est du sang qu’il faudra… le sort en est jeté. —
Ah ! mon âme en frémit… mais n’est point incertaine.
L’imprudent qui m’a remplacé,
Aux Français opprimés a dit, pour qu’on le craigne.
 » Peuples, prosternez-vous ! je suis roi, car je règne ;
Votre empereur est renversé.  » —

Oui, j’abdiquai l’empire, il en a l’avantage ;
Mais je n’ai point de même abdiqué mon courage,
En siégeant à ma place il a compté sans moi…
Car, détrônant l’espoir où son Orgueil se fonde,
À mon tour je vais dire au monde :
 » Je suis vivant, donc je suis roi !  »

LA VOIX.
Alors ta royauté sera bien éphémère,
Car la mort doit répondre à tes prétentions ;
Et tu verras tomber ton aigle et son tonnerre
Sous le glaive des nations. —
Mais, que dis-je ? La mort n’est rien à ton courage !
Le feu d’un grand dessein dévore tout effroi ;
À ta présomption qu’importé mi noir présage ?
Tout ton destin t’enchaîne et tu n’es plus à toi.

NAPOLÉON.
Le destin m’appartient, et moi-même à la France ;
C’est pour son bonheur seul que j’emploierai toujours
Mon glaive, mes vœux, ma vengeance,
Et ce qui reste de mes jours.
Va, quoique ta menace ait annoncé l’orage,
Une barque m’attend, et tout est décidé…
Mille peuples, en vain, veillent sur passage…
Six cents Français et moi, — l’équilibre est gardé !
Mais toi, pour qui, dis-tu, l’avenir se révèle ;
Toi, dont la prophétie est pour moi si cruelle,
Quel est ton nom ? Viens-tu des cieux, ou des enfers ?

LA VOIX.
Tu le sauras un jour ; vas où le sort t’appelle :
Je t’attends au-delà des mers !

Ode

I.

Le Temps ne surprend pas le sage,
Mais du Temps le sage se rit,
Car lui seul en connaît l’usage :
Des plaisirs que Dieu nous offrit
Il sait embellir l’existence,
Il sait sourire à l’espérance,
Quand l’espérance lui sourit.

II.

Le bonheur n’est pas dans la gloire,
Dans les fers dorés d’une cour,
Dans les transports de la victoire,
Mais dans la lyre et dans l’amour :
Choisissons une jeune amante,
Un luth qui lui plaise et l’enchante :
Aimons et chantons tour-à-tour.

III.

 » Illusions ! vaines images !
Nous diront les tristes leçons
De ces mortels prétendus sages
Sur qui l’âge étend ses glaçons :
Le bonheur n’est point sur la terre,
Votre amour n’est qu’une chimère,
Votre lyre n’a que des sons.  »

IV.

Ah ! préférons cette chimère
À leur froide moralité ;
Fuyons leur voix triste et sévère ;
Si le mal est réalité,
Et si le bonheur est un songe,
Fixons les yeux sur le mensonge,
Pour ne pas voir la vérité.

V.

Aimons au printemps de la vie,
Afin que d’un noir repentir
L’automne ne soit point suivie ;
Ne cherchons pas dans l’avenir
Le bonheur que Dieu nous dispense ;
Quand nous n’aurons plus l’espérance,
Nous garderons le souvenir.

VI.

Jouissons de ce temps rapide,
Qui laisse après lui des remords,
Si l’amour, dont l’ardeur nous guide,
N’a d’aussi rapides transports :
Profitons de l’adolescence,
Car la coupe de l’existence
Ne pétille que sur ses bords.

Ode Sur La Légion D’honneur

À L’ÉTOILE DE LA LÉGION D’HONNEUR.
Imitée de L. Byron.

I.

Toi qui répandis tant de gloire
Sur les vivants et sur les morts,
Phare éclatant de la victoire,
Qui longtemps brûlas sur nos bords,
Aux feux de ta vive lumière,
L’homme se rendait immortel !
Pourquoi retomber sur la terre
Quand ton séjour était le ciel ?

II.

Des héros morts les nobles âmes
Formaient ta céleste clarté ;
Au sein de tes rayons de flammes
Étincelait l’éternité :
Fatal à l’orgueil des royaumes,
Ton météore audacieux,
Aux regards effrayés des hommes,
Parut comme un volcan des cieux !

III.

Le sang que tu faisais répandre
Aux jours terribles des combats,
Roulait sur la funèbre cendre
Des cités que tu dévoras :
Partout où surgit ta lumière,
Le sol en ses flancs palpita,
Le soleil quitta l’hémisphère,
Et longtemps la foudre éclata.

IV.

Messager de ta course ardente,
Un arc-en-ciel te précédait ;
Toujours son écharpe éclatante
De trois couleurs se composait :
Elles n’ont point été ternies
Par l’Envie au souffle empesté ;
Car elles brillaient réunies,
Sous la main de la Liberté.

V.

La première était empruntée
À l’éclat des célestes feux ;
Une autre à la lune argentée ;
La troisième à l’azur des cieux :
Nobles couleurs !… céleste emblème !…
Qui souvent aux yeux des mortels
Paraît, comme un songe qu’on aime,
Et qui vient des lieux éternels !

VI.

Astre pur ! étoile des braves !
Tu tombas au jour des revers ;
Et bientôt des peuples esclaves,
La chaîne enceindra l’univers ;
Car, depuis ta chute profonde,
Notre vie est un poids impur,
Et le destin promis au monde,
Pâlit dans un lointain obscur.

VII.

La liberté, loin des esclaves,
S’assied sur de nobles tombeaux ;
Le trépas est grand pour les braves
Qui succombent sous ses drapeaux.
Liberté ! dans nos jours moins sombres,
Puissions-nous voir briller la loi…
Ou rejoindre les nobles ombres
Des guerriers qui sont morts pour toi !

Prologue

Je ne suis plus enfant : trop lents pour mon envie,
Déjà dix-sept printemps ont passé dans ma vie :
Je possède une lyre, et cependant mes mains
N’en tirent dès longtemps que des sons incertains.
Oh ! quand viendra le jour où, libre de sa chaîne,
Mon cœur ne verra plus la gloire, son amour,
Aux songes de la nuit se montrer incertaine,
Pour s’enfuir comme une ombre aux premiers feux du jour.

*

J’étais bien jeune encore, quand la France abattue
Vit de son propre sang ses lauriers se couvrir ;
Deux fois de son héros la main lasse et vaincue
Avait brisé le sceptre, en voulant le saisir.
Ces maux sont déjà loin : cependant sous des chaînes
Nous pleurâmes longtemps notre honneur outragé ;
L’empreinte en est restée, et l’on voit dans nos plaines
Un sang qui fume encore…, et qui n’est pas vengé !

*

Ces tableaux de splendeur, ces souvenirs sublimes,
J’ai vu des jours fatals en rouler les débris,
Dans leur course sanglante entraîner des victimes,
Et de flots d’étrangers inonder mon pays.
Je suis resté muet ; car la voix d’un génie
Ne m’avait pas encore inspiré des concerts ;
Mon âme de la lyre ignorait l’harmonie,
Et ses plaisirs si doux, et ses chagrins amers.

*

Ne reprochez donc pas à mes chants, à mes larmes
De descendre trop tard sur des débris glacés,
De ramener les cœurs à d’illustres alarmes,
Et d’appeler des jours déjà presque effacés :
Car la source des pleurs en moi n’est point tarie,
Car mon premier accord dut être à la patrie ;
Heureux si je pouvais exprimer par mes vers
La fierté qui m’anime, en songeant à ses gloires,
Le plaisir que je sens, en chantant ses victoires,
La douleur que j’éprouve, en pleurant ses revers !

*

Oui, j’aime mon pays : dès ma plus tendre enfance,
Je chérissais déjà la splendeur de la France ;
De nos aigles vainqueurs j’admirais les soutiens ;
De loin, j’applaudissais à leur marche éclatante,
Et ma voix épelait la page triomphante
Qui contait leurs exploits à mes concitoyens.

*

Mais bientôt, aigle, empire, on vit tout disparaître
Ces temps ne vivent plus que dans le souvenir ;
L’histoire seule un jour, trop faiblement peut-être,
En dira la merveille aux siècles à venir.
C’est alors qu’on verra dans ses lignes sanglantes
Les actions des preux s’éveiller rayonnantes…
Puis des tableaux de mort les suivront, et nos fils
Voyant tant de lauriers flétris par des esclaves,
Demanderont comment tous ces bras avilis
Purent en un seul jour dompter des cœurs si braves ?

*

Oh ! si la lyre encore a des accents nouveaux,
Si sa mâle harmonie appartient à l’histoire,
Consacrons-en les sons à célébrer la gloire,
À déplorer le sort fatal à nos héros !
Qu’ils y puissent revivre, et si la terre avide
Donna seule à leurs corps une couche livide,
Élevons un trophée où manquent des tombeaux !

*

Oui, malgré la douleur que sa mémoire inspire,
Et malgré tous les maux dont son cours fut rempli,
Ce temps seul peut encore animer une lyre :
L’aigle était renversé, mais non pas avili ;
Alors, du sort jaloux s’il succombait victime,
Le brave à la victoire égalait son trépas,
Quand, foudroyé d’en haut, suspendu sur l’abîme,
Son front mort s’inclinait,…. et ne s’abaissait pas !

*

Depuis, que rien de grand ne passe, ou ne s’apprête,
Que la gloire a fait place à des jours plus obscurs,
Qui pourrait désormais inspirer le poète,
Et lui prêter des chants dignes des temps futurs ?
Tout a changé depuis : ô France infortunée !
Ton orgueil est passé, ton courage abattu !
De tes anciens guerriers la vie abandonnée
S’épuise sans combats, et languit sans vertu !
Sur ton sort malheureux c’est en vain qu’on soupire,
On fait à tes enfants un crime de leurs pleurs,
Et le pâle flambeau qui conduit aux honneurs
S’allume à ce bûcher, où la patrie expire.

*

Oh ! si le vers craintif de ma plume sorti,
Ou si l’expression qu’en tremblant j’ai tracée,
Osaient, indépendants, répondre à ma pensée,
Et palpiter du feu qu’en moi j’ai ressenti,
Combien je serais fier de démasquer le crime,
Dont grandit chaque jour le pouvoir colossal,
Et, vengeant la patrie outragée et victime,
D’affronter nos Séjans sur leur char triomphal !
Mais on dit que bientôt, à leur voix étouffée,
Ma faible muse, hélas ! s’éteindra pour toujours,
Et que mon luth brisé grossira le trophée
Dressé par la bassesse aux idoles des cours…

*

Qu’avant ce jour encore sous mes doigts il s’anime !
Qu’il aille, frémissant d’un accord plus sublime,
Dans les cœurs des Français un instant réchauffer
Cette voix de l’honneur, trop longtemps endormie,
Que, dociles aux vœux d’une ligue ennemie,
L’intérêt ou la crainte y voudraient étouffer !

Sainte-hélène

Au milieu de la mer qui sépare deux mondes,
Un rocher presque nu s’élève sur les ondes,
Et son sinistre aspect remplit l’âme de deuil :
C’est là que tant de gloire est par la mort frappée ;
Et l’on y voit un nom, une croix, une épée,…
Tous trois jetés sur un cercueil !

Ce nom pourra long-temps résonner dans l’histoire
Car naguère, semblable au bronze des combats,
Qui marque tour à tour un triomphe, un trépas,
Il annonça la mort, ainsi que la victoire :
Dès qu’il retentissait comme un signal lointain,
L’un frémissait de crainte, et l’autre de courage,
On volait à la gloire, on volait au carnage,
Et les mères pressaient leurs enfants sur leur sein !

La Croix, tant qu’il vécut, fut l’étoile des braves :
C’était par ses nobles entraves
Qu’il s’attachait des défenseurs ;
Elle rendit la France en grands hommes féconde ;
Et, quand elle éclatait au ciel et sur les cœurs,
Dans ce nouveau soleil qu’il jeta sur le monde,
L’œil put distinguer trois couleurs.

La voilà, cette illustre épée
Qui fit le sort de cent combats :
Que de fois dans le sang sa lame fut trempée
Qu’elle a moissonné de soldats !
Le bras qui la portait fit un vaste ravage,
Elle se reposa, quand ce bras fut lassé ! …
Mais l’avide vautour, qu’attire le carnage,
Sait dans quels lieux elle a passé !

*

Maintenant qu’il n’est plus, le fils de la victoire,
Cessez, faibles mortels, d’outrager sa mémoire ;
Relevez ses lauriers trop long-temps avilis :
Puisque de ses revers il a porté la peine,
Oubliez les erreurs du serf de Sainte-Hélène,
En songeant aux exploits du héros d’Austerlitz ! —
Il ne doit qu’à Dieu seul le compte de sa vie :
Qui sait s’il ne fut pas plein de la seule envie
D’attacher des lauriers à nos fiers étendards ;
Si ce n’est pas pour nous qu’il conquit la victoire,
Et s’il ne rêva pas, au milieu des hasards,
La gloire de la France, et non sa propre gloire ?

On dit qu’il fit le mal ; mais les cruels destins
Permettent-ils toujours le bien à la puissance ?
Qu’on a vu de ces rois, maudits par les humains,
À qui le sot jaloux défendit la clémence !
Souvent les noirs complots de quelques courtisans
Font le crime d’un prince et l’effroi de la terre :
Rois, chassez de vos cœurs ces monstres malfaisants ;
Il suffit d’un Séjan pour former un Tibère.

Ah ! quels rois bienfaiteurs n’a-t-il pas effacés ?
Que n’a-t-il pas tenté pour l’honneur de la France ?
À quel degré sublime il porta sa puissance !
C’est par lui qu’elle a vu ses vainqueurs repoussés,
Que ses armes partout ont porté sa mémoire,
Que, des climats brûlants jusqu’aux climats glacés,
Le nom de chaque plaine est un nom de victoire !

Trop heureux s’il n’eût point passé le Rubicon : —
Maintenant, il est là ! — Que dis-je ? Si la terre
Ne garde ici de lui qu’une vaine poussière,
À peine l’univers peut contenir son nom ;
Et ce nom, qui grondait à l’égal du tonnerre,
Est sur le cœur des rois demeuré comme un plomb !
Car il fut un de ceux qui méprisent la vie,
Qui, rois de l’avenir, survivent au trépas :
Mortels, dignes du ciel, que le ciel nous envie !
Mortels, que la mort frappe…, et n’anéantit pas !

*

Ile de l’Océan, salut à ton rivage !
Le monde entier te doit un éternel hommage.

Et les âges futurs un noble souvenir :
Car les peuples puissants, qui t’ignoraient naguère,
Comme un flot abaissé, rentreront dans la terre ;
Mais toi, ton nom déjà remplit tout l’avenir !

Salut au noble chef, qui, lassé de combattre,
Déposa sur tes bords le poids de sa grandeur !
Il résista longtemps ; mais il se vit abattre
Par ceux qu’il dévorait des feux de sa splendeur ;
Ile de l’Océan, le voilà sans couronne !
Son cercueil est obscur, comme fut son berceau ;
Tu n’as jamais connu ton trône…
Mais tu possèdes son tombeau !

Son tombeau ! Quel est-il ? Sous une étroite pierre,
En vain l’on cherche un nom répété tant de fois :
Celui du conquérant, qui n’est plus que poussière,
Le nom du dieu mortel, le nom du roi des rois…
C’est en d’autres pays qu’il gronde,
Qu’il cause l’espoir ou le deuil…
Il avait soulevé le monde,
Il eût soulevé le cercueil !

Les Bardes bien longtemps le rediront encore,
Jusqu’à ce qu’un mortel, favorisé des cieux,
Le chante sur un luth sonore
Aussi bien qu’on chante les dieux :
Son travail serait difficile ;
Il faudrait qu’au héros le chantre fût égal…
Car Homère n’a point rencontré de rival,
Et n’avait célébré qu’Achille !

Talma

Oh ! De quelle splendeur brillaient nos jours passés,
Quand un autre soleil échauffait la patrie ;
Quand nos jeunes lauriers, vers le ciel élancés,
Agitaient noblement leur tige refleurie !
Ces grands jours, déjà loin, ne vont plus s’éveiller :
Notre avenir se décolore,
Et le siècle prodigue a jeté dès l’aurore
Tout l’éclat dont il dut briller.

Sur un rocher désert notre grand capitaine
Du poids de ses malheurs se sentit accablé ;
Et comme lui, plus tard, une plage lointaine
Dévora David exilé !

Que de gloire, que d’espérance
On voit s’éteindre chaque jour !
De la couronne de la France
Que de fleurs tombent sans retour !
Que de mortels de qui l’aurore
Rayonna d’immortalité,
Et dont ce siècle, jeune encore,
Est déjà la postérité !

Un regret plus profond nous a frappés naguère ;
Le modèle du citoyen,
De notre liberté le plus digne soutien,
Est descendu dans la poussière ! —
Mais encore une fois le sol s’est divisé :
C’est une autre fosse qu’on ouvre ;
Près de la terre qui le couvre,
Un nouveau tombeau s’est creusé !
Qu’attend-il ? Quelle autre victime
Doit y descendre cette fois ? —

C’est cet interprète sublime
Qui fit souvent parler les rois :
À sa vue, à ses traits, vers les jours d’un autre âge,
L’homme se croyait transporté,
Et dans sa voix, dans son visage,
Vivait toute l’antiquité.

Héros de la Grèce et de Rome,
Ô vous, l’honneur des temps passés,
Vous tombez avec le grand homme
Qui vous a si bien retracés.
Il meurt, ce flambeau de la scène
Que long-temps son souffle anima :
Pleurez, amans de Melpomène,
Pleurez TALMA ! Pleurez TALMA !

Ah ! chargez de lauriers la terre enorgueillie :
Des lauriers, des lauriers encore !
Français, la gloire et le génie
Perdent un bien riche trésor !
Qui pourra jamais rendre une telle espérance
Aux arts surpris et triomphants ?
Il faut des siècles à la France
Pour produire de tels enfants.

Nous ne l’entendrons plus ! — Cet organe sublime
Qui fit si bien parler le courage et le crime,
Et pénétra nos cœurs de sentiments si beaux,
S’est éteint pour jamais dans la nuit des tombeaux !
Nous ne le verrons plus ! — C’est en vain qu’au théâtre,
Qu’il remplit si souvent d’une foule idolâtre,
Nous chercherons ce port si plein de majesté,
Cette toge où vivait un air d’antiquité,
Cet œil étincelant d’une si noble flamme,
Ces traits pleins d’énergie, où s’imprimait son âme,
Cet organe brûlant, tant de fois entendu,
Qui traînait après soi notre esprit suspendu…
Plus de TALMA ! — La scène, à tous les yeux déserte,
D’inutiles acteurs en vain sera couverte ;
En vain d’attraits nouveaux on voudra l’embellir…
Un vide y restera… qui ne peut se remplir.

Écoutez ! Écoutez ! Je crois entendre encore
Les sublimes accents de cette voix sonore :
Ici Brutus, aux yeux du public transporté,
Parle de la patrie et de la liberté ;
Germanicus trahi périt avec courage,
Et Régulus s’écrie : À Carthage ! À Carthage !
Marius et Sylla rappellent par leurs traits
Ceux d’un héros plus grand cher encore aux Français ;
Marius indigné contre Rome conspire,
Et César perd la vie en acceptant l’empire.
D’Othello, d’Orosmane, objets de nos terreurs,
Qu’il représente bien les jalouses fureurs !
Que de rage dans leur sourire !
Au fils d’Agamemnon qu’il prête en son délire
Une étonnante vérité !
Rien de lui-même en lui ne reste,
Ce n’est PLUS TALMA…, c’est Oreste…,
C’est Oreste ressuscité !

Et le voilà ! ! ! — Pour lui la tombe s’est ouverte :
La France maintenant peut mesurer sa perte !
Elle voit son cercueil pour la dernière fois :
Où le placera-t-on ? Quelle noble demeure
Garde-t-on pour celui sur qui la France pleure ?
Va t-il, comme Garrick, dans le tombeau des rois ?
— Non ! le grand homme qui succombe
Est, dit-on, digne de l’enfer ;
L’Éternel le réprouve, et l’Église à sa tombe
Refusera ses pleurs qui se vendent si cher.

La Russie

I.

Arrête, esprit sublime ! arrête !
Du sort crains de braver les lois !
Dieu qui commande à la tempête
L’agite sur le front des rois ;
Son bras pourra réduire en poudre
Ton laurier qu’on croit immortel,…
Et tu t’approches de la foudre,
En t’élançant aux champs du ciel.
Silence ! La Nuit veille encore ,
Les arrêts du Destin ne sont pas révolus :
Mais à l’ombre qui fuit succédera l’aurore,…
Et celle d’Austerlitz ne reparaîtra plus !

Dans le palais des Czars, Napoléon repose : —
Sans doute un songe heureux, sur ses ailes de rose,
D’héroïques tableaux vient bercer son espoir : —
Il est là ! dans Moscou soumis à son pouvoir !…
Mais ce n’est pas assez : quand pour lui tout conspire,
Quand d’un nouvel éclat tout son astre a relui,
Un destin plus brillant a de quoi le séduire…
Cet empire dompté… Qu’ai-je dit ? Un empire !
Le monde entier, le monde… et c’est bien peu pour lui.

II.

Mais, qu’il rêve d’éclat ! qu’il rêve de conquête !
Il ne dormira plus d’un semblable sommeil :
Près du chevet royal où repose sa tête,
Le malheur est debout,… et l’attend au réveil !

Le malheur ! il grandit à la faveur de l’ombre ;
Bientôt le sol gémit sous son colosse affreux,
Son œil rouge étincelle au sein de la nuit sombre,
Et sur son front cadavéreux,
Qu’un sanglant nuage environne,
Brille de longs éclairs, une horrible couronne.
Il vomit l’incendie ; aux traces de ses pas,
De sang noir un fleuve bouillonne,
Et ses bras sont chargés de neige et de frimas.

Il s’élance ! — On s’éveille, on voit,…. on doute encore !
D’un premier jour de deuil épouvantable aurore,
Quelle clarté soudaine a frappé tous les yeux ?
La flamme à longs replis s’élance vers les cieux,
Gronde, s’étend, s’agite, environne et dévore.
Oh ! de quelle stupeur Bonaparte est frappé,
Quand devant lui Moscou s’écroule, enveloppé
De l’incendie affreux, que chaque instant rallume !
Qu’un triste sentiment doit ; alors l’émouvoir !…
C’est son triomphe, hélas ! ses projets, son espoir,
Qu’emporte la fumée, et que le feu consume !

III.

Son front s’est incliné : d’un brillant souvenir
Il veut en vain flatter sa pensée incertaine…
Mais le passé n’est plus qu’une image lointaine
Qui s’abîme dans l’avenir !
Peut-être d’autres temps lui présentaient naguère
Du pouvoir des humains les splendeurs passagères,
Des sceptres, des bandeaux, sublimes attributs ;
Hélas ! au jour du deuil tout souvenir s’efface ;
Quand l’avenir est là, qui gronde, qui menace,
L’image du bonheur n’est qu’un tourment de plus !

Cet avenir,… ô France ! ô ma noble patrie !
Toute sa profondeur bientôt se déroula :
Quelle est la nation qui n’en fut attendrie ?
Quel est l’homme qui n’en trembla ?
Et tel fut le destin dont tu tombas victime,
Que l’on ignore encore si, du fond de l’abîme,
Jalouse de ta gloire, et croyant la ternir,
La haine de l’enfer amoncela l’orage,…
Ou, du trop de grandeur dont tu fis ton partage,
Si l’équité du ciel prétendit te punir !

IV.

Dans cette héroïque retraite,
Qui des guerriers français a moissonné la fleur,
L’enfer ou le ciel fut vainqueur…
Mais nul pouvoir humain n’eut part à leur défaite. —
C’est en vain que du Nord les hideux bataillons,
Palpitants d’une horrible joie,
Fondaient sur les mourants en épais tourbillons,
Comme des corbeaux sur leur proie : —
Ardents, ils s’élançaient : mais, au bruit de leurs pas,
De quelque arme usée ou grossière
L’agonie un instant armait son faible bras,
Par un dernier effort, s’arrachait à la terre,
Que de morts elle allait couvrir…
Et dans cette couche guerrière
Exhalait le dernier soupir !

Ô gloire ! À cet aspect de la mort ranimée,
Des preux, dont le trépas semble encore menacer,
L’ennemi dans ses rangs vient de laisser passer
Les lambeaux de la Grande Armée :
Tant qu’il reste des bras pour soutenir son poids,
La bannière voltige à l’entour de sa lance,
L’aigle triomphateur dans les airs se balance,
Et sa menace encore fait tressaillir les rois !
Ô Russes, déjà fiers des triomphes faciles
Que votre espoir s’était promis,
Il ose à vos regards surpris
Passer, toujours debout sur ses appuis mobiles ! —
Mais, hélas ! contre lui si vos efforts sont vains,
Bientôt votre climat vengera votre injure,
Rassurez-vous : celui qui vainquit les humains
Est sans pouvoir sur la nature !

V.

Eh bien ! c’en est donc fait !… Nos compagnons sont morts,
Ils dorment aux déserts de la froide Russie,
La neige des hivers sur eux s’est épaissie,
Et, comme un grand linceul, enveloppe leurs corps !
Bien peu furent sauvés : mais combien la patrie
Dut réveiller d’amour en leur âme attendrie !
Ils avaient vu sur eux tant de ciels étrangers,
Supporté tant de maux, couru tant de dangers,
Qu’ils durent bien sentir, en revoyant la France,
Si la terre natale est douce après l’absence ! —
Mais leur enchantement fut bientôt dissipé,
La haine, la discorde agitaient nos provinces,
D’autres temps en nos murs amenaient d’autres princes,
Et le présent payait les dettes du passé.

La Victoire

I.

Au sein des vastes mers, un aride rivage,
Contre qui vient mugir la colère des flots,
Se hérisse de rocs, effroi des matelots,…
Du Corse belliqueux c’est le réduit sauvage :
Là naguère le Sort, allumant un flambeau,
Du bord presque ignoré consacra la mémoire ;
C’est là qu’un jour on vit la gloire
Apparaître auprès d’un berceau.

C’était un jeune enfant : d’une illustre naissance
Rien à l’entour de lui n’annonçait l’opulence ;
Il sommeillait tranquille, et l’arrêt du Destin
N’avait point déposé dans sa tremblante main
Le facile pouvoir d’un sceptre héréditaire ;
Rien qui d’un roi naissant annonçât la splendeur.
N’environnait sa couche, où veillait une mère…
Rien !… L’avenir tout seul contenait sa grandeur !

La déesse, aux regards de la mère étonnée,
Déroula de son fils toute la destinée,
Et parmi des brouillards obscurs,
Lui montra sur d’autres rivages
Des fêtes, des combats, vaporeuses images,
Qui dévoilaient les temps futurs :
Ses avides regards étaient fixés encore,
Quand le divin tableau tout à coup s’évapore ;
Puis un funèbre son retentit à l’entour,…
Elle écoute… ; ses yeux se remplissent de larmes ; —
C’était le bruit d’un salut d’armes,
Et le roulement du tambour !

II.

Qu’il fut doux, le premier sourire
De la tardive liberté !
L’homme accueillit avec délire
Sa naissante divinité :
Alors, dans le transport d’une joie unanime,
Aux rayons d’un nouveau soleil,
La France s’éveilla, comme d’un long sommeil :
Ce fut un rêve encore… mais il était sublime !

Que ce moment fut beau ! Que du peuple français
L’espérance fut noble et fière !
Qu’il fut prompt à saisir cette pure lumière,
Qui de ses yeux bientôt disparut pour jamais ! —
Alors, on vit surgir un plus sombre génie ;
Alors, on entendit tout un peuple en courroux
Crier : Mort à la tyrannie !
Les grands ne semblent grands qu’aux hommes à genoux !
Levons-nous !

La carrière des camps s’ouvrit brillante encore ;
Sortant de leur obscurité,
D’héroïques talents s’empressèrent d’éclore
À la voix de la liberté :
Mais, puissante au-dehors, la patrie égarée
Par ses fils au-dedans se sentait déchirée ;
Insigne révéré d’une fausse grandeur,
Un trône à tous les yeux étalait sa splendeur
Mais sous la pourpre impériale
Des chaînes à ses mains imprimaient leur affront,
Et la couronne triomphale
Cachait les maux sanglants qui dévoraient son front.

La licence usurpa la place
De la divine liberté ;
Émerveillés de sa beauté,
Les hommes marchaient sur sa trace…
Mais ses sourires séducteurs
Cachaient des pièges homicides,
Et ses embrassements perfides
Étouffaient ses adorateurs !

III.

Un régime nouveau, favorable à la France,
À ses fils désolés ramena l’espérance,
Sans ramener la liberté :
Cependant d’un tyran la tête abominable
Teignit aussi de sang l’échafaud redoutable,
Que ses proscriptions avaient alimenté !

À peine revenu de ces horreurs profondes,
Le vaisseau de l’état voguait au gré des ondes,
Et, privé de pilote, abaissant son orgueil,
Flottait de gouffre en gouffre et d’écueil en écueil.
Un grand homme paraît : il commande à l’orage,
Des passagers surpris ranime le courage,
Et tous ceux qu’il arrache aux destins irrités,
Pour prix de leur salut, cèdent leurs libertés.

Brisant ces libertés, qui n’étaient plus qu’un rêve,
Sur le sceptre conquis il dépose son glaive ;
La France à lui s’enchaîne, et grandit sous sa loi ;

Ainsi jadis, aux bords du Tibre,
Il fallait des Brutus avec le peuple libre,
Il fallut un César avec le peuple-roi.

Mais César se croit Dieu, car il voit qu’on l’adore ;
Au point le plus sublime, il est trop bas encore ;
Il se trouve a l’étroit dans ses vastes états.
Et, pour laisser régner sa grandeur solitaire,
Il voudrait étreindre la terre,…
Dût-elle éclater dans ses bras.

Pour parvenir au but où son orgueil aspire,
Pour couvrir l’attentat fait à la liberté ;
Sur une autre divinité
Il concentre l’amour des Français en délire :
Aux sons du clairon belliqueux,
Ils accoudent sous ses bannières ;
Partout ils vont audacieux
Briguer ses faveurs meurtrières :
Car pour prix d’un noble trépas
Elle leur offre de la gloire.
C’est Bellone ! c’est la Victoire ;
C’est la déesse des combats !

IV.

La voyez-vous sans cesse, animant leurs cohortes,
Avec ses ailes d’or, sur leurs pas s’élancer,
Des cités leur ouvrir les portes,
Et, comme la terreur, souvent les devancer ;
À leurs regards charmés, oh ! qu’elle est douce et belle !
Elle a des prix pour leurs exploits ;
La flamme en ses yeux étincelle,
Et ses yeux dévorent les rois !

Napoléon, dont le courage
Sut la fixer à ses drapeaux,
Victorieux sur un rivage,
Vole à des rivages nouveaux ;
Image du dieu de la guerre,
Sa force et son ardeur grandissent sous les yeux ;
Il marche, et tout s’enfuit : son pied frappe la terre
Qui vomit des guerriers sous ses pas belliqueux ;
C’est son œil qui lance la foudre,
Son bras qui fait briller l’acier,
Et son aigle arrache à la poudre
Le rameau sanglant du laurier !

Oh ! qui pourra chanter ses conquêtes rapides ?
Qui pourra consacrer des accords assez beaux
À ses actions intrépides,
À ses exploits toujours nouveaux ? —
Où sont ces ennemis, qui, vainqueurs en idée,
Se partageaient la France en espoir dégradée…
Demandez-en les noms à la nuit des tombeaux !

V.

Les Alpes… ne sont plus ! L’Italie… est vaincue !
Le Brennus colossal est dans Rome abattue !
La balance d’airain, qu’un glaive a fait baisser,
Reçoit l’or, qu’en son sein versent des mains dociles,
Car elle n’a plus de Camilles
Assez forts pour la renverser.

L’Egypte ! c’est l’Egypte ! — Et des bras intrépides
Ont conquis ces climats brûlants,
Et le sang des fiers Musulmans,
Engraisse les sables arides :
De nos soldats vainqueurs les déserts sont peuplés…
Quarante siècles assemblés
Les contemplent des Pyramides !

Que dirai-je de plus ?…. Tout a subi nos lois !…
Les discordes partout languissent étouffées ;
Nos guerriers ont bravé les chaleurs et les froids,
Partout ils ont jeté de superbes trophées,
Et l’avenir s’effraie en comptant leurs exploits.

VI.

Comme au soleil couchant cette ville étincelle !
De ses grands monuments que la structure est belle !
L’or fait briller au loin les toits de ses palais… —
C’est Moscou ! c’est Moscou ! — France, encore de la gloire !
C’est le plus beau de tes succès !
C’est Moscou ! quelle page attachée à l’histoire !
Que d’immortalité dans ce cri de victoire !

Épître À M. De Villèle

Ministre financier, que la France révère,
Que les heureux aînés ont appelé leur père,
Et qui, sachant que l’or pourrait nous pervertir,
Cherche de tous côtés des gens à convertir ;
Permets qu’émerveillé de tes talents sublimes,
Un enfant d’Apollon t’adresse quelques rimes.
Des Muses, il est vrai, tu ne fais pas grand cas,
Et la double colline a pour toi peu d’appas ;
On sait que tu n’as point, expert en beau langage
Rimé l’ Indifférence ou le Bois du Village ;
Mais apprends que les vers peuvent avoir leur prix,
C’est par-là qu’on est grand dans de petits écrits,
Qu’on vit dans l’avenir, et qu’un sage ministre
N’est pas, après sa mort, oublié comme un cuistre.

L’homme s’illustre en vain, si la postérité
Ne lit en de beaux vers son immortalité ;
Sans Homère, a-t-on dit, qui connaîtrait Achille ?
Baour, depuis long-temps, a bien changé de style,
Mais qui saurait sans lui, dans des siècles nouveaux,
Que Bonaparte fut, et qu’il fut un héros ?

Ta splendeur, je l’avoue, est plus durable encore,
Ô toi dont le déclin tarde à suivre l’aurore,
Où pourras-tu trouver un Baour pour chanter
Le succès des grands coups que tu sais méditer,
Qui t’ait vu, te connaisse, et dise qu’il t’admire,
Ou sans rire soi-même, ou sans prêter à rire ?

Sauf ces deux clauses-là, tu pourras à Paris
Trouver des vers flatteurs cotés à très-bas prix ;
Dans ce vaste comptoir de toute renommée,
On peut, au poids de l’or, trouver delà fumée ;
Au lieu d’un vil métal, que d’honneur t’est offert !
Si lu veux qu’on t’appelle un Turgot, un Colbert,
Ne te consume point en bienfaits inutiles ;
Ces titres à gagner te seront très faciles,
Pour cinq cents francs au plus on peut les accorder,
Et même pour trois cents, si tu sais marchander.
Mais l’honneur, le pouvoir, l’éclat qui t’environne
Me donnent le désir de chanter ta personne.
Ne me dédaigne pas, malgré tout ce qu’on dit,
Mes vers sauront encore te remettre en crédit.
C’est en vain qu’un poète avait de ta cuisine
Et de ton ministère annoncé la ruine ;
Ne t’en effraye point, l’avenir incertain
Ne peut plus dévoiler les arrêts du destin :
Cependant si ton âme en eut quelque tristesse,
Je veux la ramener aux jours de ta jeunesse,
Et ranimant ton cœur, qu’un présage a glacé,
Rajeunir son espoir de l’éclat du passé.
Oui, je veux raconter ton héroïque histoire,
Je veux chanter les jours si chers à ta mémoire,
Où ton aspect saisit d’un désir amoureux
Le cœur novice encore d’une vierge aux doux yeux,
Ton démon familier y sera mis en scène,
Je dirai tes succès sur les bords de la Seine,
Et comment ton grand nom, d’un beau titre anobli,
Fut proclamé vainqueur au Château-Rivoli.
Mais aussi ta faveur doit être mon salaire ;
Mets-moi de ton écot ; je puis au ministère,
Comme ce Martignac qu’on a déjà vanté,
Entonner l’hymne auguste à ta prospérité…
Voudrais-tu, dès l’abord, connaître ma personne ? —
Je me nomme Beuglant : à ce nom qui t’étonne ?
Peut-être il te souvient que l’un de mes écrits
Fit rire à tes dépens les cadets de Paris ;
C’était, à ce qu’on trouve, une pièce assez drôle,
Et ta noble excellence y jouait un beau rôle…
Oh ! tu l’as fort bien pris ; un autre aurait, dit-on,
Mis l’ouvrage à l’index, et l’auteur en prison ;
Mais toi, quand un mouchard, croyant faire œuvre pie,
Du livre à peine éclos te porta la copie,
Tu ne dépêchas point un mandat à l’auteur ;
Mais tu ris en ta barbe et dis : C’est un farceur !

C’était fort bien agir, et ma reconnaissance
D’un poème déjà t’a donné l’espérance ;
En attendant le jour désigné par le sort,
Pour voir ou sa naissance, ou peut-être sa mort,
Je voudrais avec toi jaser pour me distraire ;
Histoire de parler, car c’est peu nécessaire.
Dans ce superbe hôtel, où règne ton pouvoir,
Qui t’étonne le plus ? — Sans doute de t’y voir.
En effet, quand bien loin des bords de la Garonne,
Le pays de Parny vit ton humble personne,
Quand, d’un maigre colon aussi maigre employé,
Tu vivais d’un travail qui t’était mal payé,
Pouvais tu, dans ton cœur, d’une telle puissance
Accueillir la pensée et gonfler l’espérance ?

Peut-être ! — Le génie encore à son matin,
Sait souvent pressentir un sublime destin :
On dit, que loin des jeux, écolier solitaire,
Bonaparte rêvait l’empire de la terre,
Et que de ses grandeurs l’espoir audacieux,
Comme un vaste tableau, passait devant ses yeux.

Sauf la comparaison, peut-être que toi-même
Tu rêvas le pouvoir, sinon le diadème ;
Las d’exercer ton bras sur des noirs révoltés,
Souvent, tournant les yeux vers nos bords regrettés,
Tu pensas aux grandeurs, et peut-être… à la gloire :
La gloire !… Oh non, ce mot n’a rien que d’illusoire,
C’est un mot bien ronflant, mais qui sonne le creux ;
L’argent est plus solide, et tinte beaucoup mieux.
C’est ce que tu compris, quand riche d’une épouse
Des bords lointains du Cap, tu revins à Toulouse ;
Un si noble génie en France replanté
Ne pouvait demeurer en son obscurité.
Elu maire, bientôt l’amour de la patrie
S’éveilla, comme un songe, en ton âme attendrie,
Et ce beau sentiment l’échauffant par degrés,
Tu rêvas le bonheur de tes administrés ;
Leur bourse cependant étant fort aplatie,
Tu pelotas d’abord, en attendant partie,
Comme l’on fait toujours ; et de leur bien jaloux.
Tu voulus commencer par leur tâter le pouls.
Tu n’en eus pas le temps, car l’aveugle fortune
Te porta d’un seul coup au pied de la tribune,
Et fixant à la fois tes vœux irrésolus,
Te saisit au collet, pour ne te quitter plus.

Alors de mieux en mieux : bientôt le ministère
Ennoblit pour toujours ta race roturière ;
Avant toi sur ce siège un autre était assis,
Il partit, tu pris place ; — Allons, saute marquis !

C’est un grand pas de fait ; ministre ! quel beau titre !
Du bonheur des Français te voilà donc l’arbitre ;
Tu peux, jetant partout de bienfaisants regards,
Secourir le malheur, et protéger les arts ;
De la bonté royale, auguste et digne organe,
Le bien du malheureux de ton pouvoir émane,
Et le peuple en ses maux t’invoquant nuit et jour,
Entre le prince et toi partage son amour.
Cependant quelques sots viennent se plaindre encore,
Ils osent avancer que ta dent nous dévore,
Qu’un système nouveau, fatal à nos rentiers,
Alimenta la Seine et garnit les greniers.
Va, va, laisse crier les badauds au scandale ;
Tu peux dîner en paix, c’est John Bull qui régale ;
John Bull est un peu sot, il fait beaucoup de bruit,
Prend des airs mécontens, qu’aucun effet ne suit.
Parfois assez rétif, il se laisse, à vrai dire,
Par le premier faquin trop durement conduire.
Jadis il a montré qu’il était maître aussi,
Mais les temps sont changés ; vieux, il s’est adouci ;
Oui, je l’ai dit souvent, tout s’efface avec l’âge,
Tout jusqu’à la vertu, l’amour et le courage,
Tout change et tout renaît ; c’est un bien fait des cieux ;
Jeune, l’homme triomphe, il dort quand il est vieux.
Mais, grand homme, à quoi tend ce discours inutile ?
Qu’importe que ton nom soit blâmé par la ville,
Qu’importe au denier trois que tes effets soient bas,
Et que John Bull se plaigne ou ne se plaigne pas :
Les empoigneurs sont là, si John Bull n’est pas sage,
S’il siffle un peu trop fort, on referme sa cage ;
À présent, l’on craint peu qu’ennemi du repos,
Il aille renverser tes tranquilles bureaux,
Et brisant à la fois des pouvoirs arbitraires,
Crier : Chassez les huit ! dans tous les ministères :
Le bon temps d’autrefois est là qui le poursuit,
Et son Croquemitaine est arrivé sans bruit ;
Le bon père Escobar, revenu de sa fuite,
Ami des rois français, va régler leur conduite :
Il est vrai que parfois, passant un peu le but,
Sa tendresse pour eux a hâté leur salut ;
Mais il revient enfin : sa main qui te protège
Contre les accidents raffermira ton siège,
Avec lui sans danger tu régneras bientôt,
Il ne faut pour cela que baiser son ergot.

Fontainebleau

I.

Ô mes concitoyens, que notre histoire est belle !
De quels récits brillants elle enivre nos cœurs !
Que de fois elle y va, par ses accents vainqueurs,
D’un courage endormi réveiller l’étincelle !
Dans ses feuillets brûlants si l’œil erre parfois,
Un charme impérieux de plus en plus l’engage,
Et l’entraîne de page en page,
De triomphe en triomphe, et d’exploits en exploits :
On ne respire plus ; la paupière attendrie
Roule une larme de plaisir,
Et, plein du noble orgueil qui vient de le saisir,
Tout le Français palpite, et dit :  » C’est ma patrie !  »
Mais, plus on fut sensible à ses honneurs passés,
Plus du revers qui suit la lecture est amère ;
Plus on gémit de voir ses beaux jours effacés,
Et ses aigles sacrés traînés dans la poussière.
Que l’on maudit alors les citoyens ingrats !
Qui trafiquèrent de ses larmes ;
Car en ce temps l’honneur ne quitta point ses armes,
Et son abaissement ne la dégrada pas :
Non, ses mourants efforts, consignés dans l’histoire,
Y brilleront d’assez d’éclat
Pour lui recomposer une nouvelle gloire :
Mais, pour les hommes vils qui vendirent l’état,
Clio gardera-t-elle une page assez noire ?
Ah ! si du dernier scélérat,
Dans ses tableaux vengeurs la place est assignée,
Plus bas, plus bas encore, qu’elle ose les placer ;
Et, quel que soit leur rang, que la page indignée
Ne reçoive leurs noms, que pour les dénoncer !

II.

Oui, sans la trahison de ces hommes perfides,
Qui, par l’or des tyrans depuis longtemps soumis,
Livrèrent, sans combats, au joug des ennemis
Leurs concitoyens intrépides,
Contre nos légions, en vain les potentats
Eussent amoncelé des millions de soldats…
Loin des nobles remparts promis à la vengeance
On eût vu, sans honneur, s’éloigner leurs drapeaux,
Ou leur barbare espoir n’eût conquis dans la France,
Que des prisons et des tombeaux.

Infructueux efforts des braves !
Coups d’un bras affaibli, dont le glaive est brisé !
Derniers élancements d’un courage épuisé,
Qui se débat dans les entraves !…
Que pouviez-vous, hélas ! contre le sort cruel,
Quand il eut prononcé son arrêt inflexible ?….
La chute est belle, mais terrible
Pour celui qui tombe du ciel !

Français ! cette lutte avec la destinée,
Conserva cependant votre honneur tout entier ;
Et plus d’une grande journée,
Vint joindre à des cyprès un éclatant laurier :
Jamais, en vos jours de victoire,
Il n’eût été si noble et si bien mérité,…
Tant votre défaite eut de gloire,
Votre chute de majesté !

III.

Mais silence ! silence ! une imposante image
Se déroule devant nos yeux ;
L’aigle national, précipité des cieux,
Se débat au sein de l’orage ;
Frappé d’un trait empoisonné,
Bientôt il roule dans la poudre,
À son ongle échappe la foudre,
Et son front s’est découronné.

Ne cherchez plus aux cieux le héros, que naguère
Le sort intronisa roi des rois de la terre ;
Ce sceptre colossal est tombé de ses mains :
Et l’on ne verra plus, au signal qu’il leur donne,
Se prosterner devant son trône,
Toute une cour de souverains.

C’est en vain qu’il menace et qu’il résiste encore,
Sa grandeur a passé comme un vain météore,
Comme un son qui dans l’air a long-temps éclaté ;
Peut-être que ce bruit, de la puissance humaine,
Avait frappé l’écho d’une rive lointaine…
Mais les vents ont tout emporté !

Il est temps ! il est temps ! jetez des cris d’ivresse,
Rois, qui rampiez à ses genoux ;
Vengez-vous de votre bassesse
En le rabaissant jusqu’à vous !
Il s’est livré lui-même à la fureur commune,
Osez le déchirer…. car il est sans appui ;
Et les lâches flatteurs qui grandirent sous lui,
L’ont renié dans l’infortune !

IV.

Napoléon frémit, mais n’est point abattu…
Car, qui peut imposer de borne à l’espérance ?
Il croit à sa fortune, il croit à la vengeance,
Et de mille pensers son cœur est combattu :
Il semble cependant qu’une plus vive flamme
Rallume son courage au milieu des revers,
Et que l’adversité qui frappe sur son âme
En ait fait jaillir des éclairs :
 » Amis, dit-il, un jour viendra pour la vengeance,
Puisque la trahison la livre à ses tyrans,
Craignons de déchirer la France
En la défendant plus longtemps :
À notre épuisement, qu’on croit une défaite,
L’Italie offre encore une noble retraite,
Qu’on m’y suive et bientôt…  »
Il n’a point achevé.
Car, au lieu d’enflammer, il ne fait que confondre ;
Et dans tous les regards, qui craignent de répondre,
Son œil cherchait l’espoir… et ne l’a pas trouvé.

Infidèle à sa gloire, en un moment flétrie,
Un guerrier a livré son maître et sa patrie ;
On l’apprend… Aussitôt tout est muet, glacé ;
Soit découragement, soit trahison, soit crainte,
Par un souffle de mort la valeur semble éteinte,
Et dans des cœurs français l’honneur semble effacé :
Que peut Napoléon, si rien ne le seconde ?
Partout abandonné, paralysé, trahi ;
Il voit que c’en est fait, que son règne est fini,
Et d’un seul trait de plume il abdique le monde !

V.

Le héros va partir ; mais il cherche des yeux
Quels seront les objets de ses derniers adieux :
Exilé loin d’un fils, d’une épouse qu’il aime,
Serait-il sans parents, comme sans diadème ?
Non ! près de lui restés, quelques braves soldats,
Pour la dernière fois se pressent sur ses pas.
Ces preux, feuillets vivants d’une héroïque histoire,
Semblent représenter tout un siècle de gloire ;
Et, de mille combats magnanimes débris,
Sur leurs corps mutilés les porter tous écrits :
Les voilà ses parents ! La voilà sa famille !
Une larme muette en leurs yeux roule et brille,
Tous leurs fronts sont levés, tous leurs bras étendus
Vers celui que sans doute ils ne reverront plus…
Touché de leur douleur, que lui-même il partage,
Napoléon s’arrête, et leur tient ce langage :

 » Soldats, cédant aux coups du sort victorieux,
J’abandonne l’empire, et vous fais mes adieux ;
J’ai guidé vos drapeaux aux champs de la victoire…
M’avez-vous secondé ?… J’en appelle à l’histoire ! —
Mais ces temps ne sont plus, et trahissant leur foi,
Tous les rois mes sujets ont armé contre moi :
Les Français aux tyrans sont livrés par des traîtres,
Et même quelques-uns veulent de nouveaux maîtres :
Longtemps peut-être encore je pouvais avec vous
Des destins conjurés balancer le courroux,…
Mais la France eût souffert, et je lui sacrifie
Ma couronne, ma gloire, et, s’il le faut, ma vie :
Son bonheur est le mien… Je pars ; vous, mes amis,
Au monarque nouveau demeurez tous soumis ;
Ne plaignez pas mon sort ; loin des honneurs suprêmes
Je pourrai vivre heureux si vous l’êtes vous-mêmes. —
Mes ennemis diront que j’aurais dû mourir,
Mais il est d’un grand cœur de savoir tout souffrir…
D’ailleurs je puis encore attendre quelque gloire :
J’eus part à vos hauts faits, j’en écrirai l’histoire.  »

 » Je voudrais, sur mon cœur, pouvoir vous presser tous,
Votre aigle est près de moi, je l’embrasse pour vous :
Aigle, de nos exploits sublime spectatrice,
Que dans tout l’avenir ce baiser retentisse ! —
Vous, ne m’oubliez pas, voilà mon dernier vœu…
Mes amis ! mes enfants ! et toi, mon aigle…. adieu !  »

VI.

Tous les soldats debout gémissaient sur leurs armes ;
Le héros se dérobe à leurs cris, à leurs larmes,
Ce spectacle touchant, ces sublimes douleurs,
Aux étrangers présents ont arraché des pleurs :
Ô tableau déchirant ! ô regret magnanime !
Celui qui vous causa fut-il le dieu du crime ?
Français, fut-il un monstre au mal seul empressé ?
Fut-il ?… mais il suffit… Vos pleurs ont prononcé !

La Gloire

Le temps, comme un torrent, roule sur les cités ;
Rien n’échappe à l’effort de ses flots irrités :
En vain quelques vieillards, sur le bord du rivage,
Derniers et seuls débris qui restent d’un autre âge,
Roidissant contre lui leur effort impuissant,
S’attachent, comme un lierre, au siècle renaissant :
De leurs corps un moment le flot du temps se joue,
Et, sans les détacher, les berce et les secoue ;
Puis bientôt, tout gonflés d’un orgueil criminel,
Les entraîne sans bruit dans l’abîme éternel.

Ô chimère de l’homme ! ô songe de la vie !
Ô vaine illusion, d’illusions suivie !

Qu’on parle de grandeur et d’immortalité…
Mortels, pourquoi ces bruits de votre vanité ?
Qu’est-ce ? Un roi qui s’éteint, un empire qui tombe ?
Un poids plus ou moins lourd qu’on jette dans la tombe…
À de tels accidents, dont l’homme s’est troublé,
Le ciel s’est-il ému ? le sol a-t-il tremblé ?…
Non, le ciel est le même, et dans sa paix profonde
N’a d’aucun phénomène épouvanté le monde :
Eh ! qu’importe au destin de la terre et des cieux
Que le sort ait détruit un peuple ambitieux,
Ou bien qu’un peu de chair d’un puissant qu’on révère
Ait d’un nouvel engrais fertilisé la terre !

Et vous croyez, mortels, que Dieu, par ses décrets,
Règle du haut des cieux vos petits intérêts,
Et choisissant en vous des vengeurs, des victimes,
Prend part à vos vertus aussi bien qu’à vos crimes,
Vous montre tour à tour ses bontés, son courroux,
Vous immole lui-même, ou s’immole pour vous ?…
Ô vanité de l’homme, aveuglement stupide,
D’un atome perdu dans les déserts du vide,
Qui porte jusqu’aux cieux sa faible vanité,
Et veut d’un peu plus d’air gonfler sa nullité !

Hélas ! dans l’univers, tout passe, tout retombe
Du matin de la vie à la nuit de la tombe !

Nous voyons, sans retour, nos jours se consumer,
Sans que le flambeau mort puisse se rallumer ;
Tout meurt, et le pouvoir, et le talent lui même,
Ainsi que le vulgaire, a son heure suprême.
Une idée a pourtant caressé mon orgueil,
Je voudrais qu’un grand nom décore mon cercueil ;
Tout ce qui naît s’éteint, il est vrai, mais la gloire
Ne meurt pas tout entière, et vit dans la mémoire ;
Elle brave le temps, aux siècles révolus
Fait entendre les noms de ceux qui ne sont plus ;
Et, quand un noble son dans les airs s’évapore,
Elle est l’écho lointain qui le redit encore.

Il me semble qu’il est un sort bien glorieux :
C’est de ne point agir comme ont fait nos aïeux,
De ne point imiter, dans la commune ornière,
Des serviles humains la marche moutonnière.
Un cœur indépendant, d’un feu pur embrasé,
Rejette le lien qui lui fut imposé,
Va, de l’humanité lavant l’ignominie,
Arracher dans le ciel ces dons qu’il lui dénie,
S’élance, étincelant, de son obscurité,
Et s’enfante lui même à l’immortalité.

Dans mon esprit charmé, revenez donc encore
Douces illusions que le vulgaire ignore :
Ah ! laissez quelque temps résonner à mon cœur
Ces sublimes pensers de gloire et de grandeur ;
Laissez-moi croire enfin, si le reste succombe,
Que je puis arracher quelque chose à la tombe,
Que, même après ma mort, mon nom toujours vivant,
Dans la postérité retentira souvent ;
Puisque ce corps terrestre est fait pour la poussière,
Et qu’il faut le quitter au bout de la carrière,
Qu’un rayon de la gloire, à tous les yeux surpris,
Comme un flambeau des temps, luise sur ses débris.
Il me semble en effet que je sens dans mon âme
La dévorante ardeur d’une céleste flamme,
Quelque chose de beau, de grand, d’audacieux,
Qui dédaigne la terre et qui remonte aux cieux :
Quelquefois, dans le vol de ma pensée altière,
Je veux abandonner la terrestre poussière ;
Je veux un horizon plus pur, moins limité,
Où l’âme, sans efforts, respire en liberté ;
Mais, dans le cercle étroit de l’humaine pensée,
L’âme sous la matière est toujours affaissée,
Et, sitôt qu’il veut prendre un essor moins borné,
L’esprit en vain s’élance, il se sent enchaîné.

Puisqu’à l’humanité notre âme est asservie,
Et qu’il nous faut payer un tribut à la vie,
Choisissons donc au moins la plus aimable erreur,
Celle qui nous promet un instant de douceur.
Oh ! viens me consoler, amour, belle chimère !
Emporte mes chagrins sur ton aile légère ;
Et si l’illusion peut donner le bonheur,
Remplis-en, combles-en le vide de mon cœur !
Je ne te connais pas, amour,… du moins mon âme
N’a jamais éprouvé ton ardeur et la flamme
Il est vrai que mon cœur, doucement agité,
En voyant une belle a souvent palpité ;
Mais je n’ai point senti, d’un être vers un être,
L’irrésistible élan que tous doivent connaître ;
De repos, de bonheur, mon esprit peu jaloux,
Jusqu’ici, se livrant à des rêves moins doux,
Poursuivit une idée encor plus illusoire,
Et mon cœur n’a battu que pour le mot de gloire.

Suprême déité, reine de l’univers,
Gloire, c’est ton nom seul qui m’inspira des vers,
Qui ralluma mon cœur d’une plus vive flamme,
Et dans un air plus pur fit respirer mon âme ;
J’aimai, je désirai tes célestes attraits,
Tes lauriers immortels, et jusqu’à tes cyprès.

On parle des chagrins qu’à tes amants tu donnes,
Et des poisons mêlés aux fleurs de tes couronnes ;
Mais qui peut trop payer tes transports, tes honneurs ?
Un seul de tes regards peut sécher bien des pleurs.
Qu’importe que l’orgueil des nullités humaines
Voue à de froids dédains nos travaux et nos peines,
Qu’importent leurs clameurs, si la postérité
Nous imprime le sceau de l’immortalité,
Si son arrêt plus sûr nous illustre et nous venge :
Tandis que le Zoïle, au milieu de sa fange,
Traînant dans l’infamie un nom déshonoré,
Jette en vain les poisons dont il est dévoré.

Si la vie est si courte et nous paraît un songe,
La gloire est éternelle et n’est pas un mensonge ;
Car sans doute il est beau d’arracher à l’oubli
Un nom qui, sans honneur, serait enseveli,
De pouvoir dire au temps :  » Je brave ton empire,
Respecte dans ton cours mes lauriers et ma lyre,
Je suis de tes fureurs l’impassible témoin,
Toute ma gloire est là : tu n’iras pas plus loin. «