Regret

Des roses de Lormont la rose la plus belle,

Georgina, près des flots nous souriait un soir :

L’orage, dans la nuit, la toucha de son aile,

Et l’Aurore passa triste, sans la revoir !
Pure comme une fleur, de sa fragile vie

Elle n’a respiré que les plus beaux printemps.

On la pleure, on lui porte envie :

Elle aurait vu l’hiver ; c’est vivre trop de temps !

Rêve D’une Femme

Veux-tu recommencer la vie ?

Femme, dont le front va pâlir,

Veux-tu l’enfance, encor suivie

D’anges enfants pour l’embellir ?

Veux-tu les baisers de ta mère

Echauffant tes jours au berceau ?

–  » Quoi ? mon doux Eden éphémère ?

Oh ! oui, mon Dieu ! c’était si beau !  »
Sous la paternelle puissance

Veux-tu reprendre un calme essor ?

Et dans des parfums d’innocence

Laisser épanouir ton sort ?

Veux-tu remonter le bel âge,

L’aile au vent comme un jeune oiseau ?

–  » Pourvu qu’il dure davantage,

Oh ! oui, mon Dieu ! c’était si beau !  »
Veux-tu rapprendre l’ignorance

Dans un livre à peine entr’ouvert :

Veux-tu ta plus vierge espérance,

Oublieuse aussi de l’hiver :

Tes frais chemins et tes colombes,

Les veux-tu jeunes comme toi ?

–  » Si mes chemins n’ont plus de tombes,

Oh ! oui, mon Dieu ! rendez-les moi !  »
Reprends-donc de ta destinée,

L’encens, la musique, les fleurs ?

Et reviens, d’année en année,

Au temps qui change tout en pleurs ;

Va retrouver l’amour, le même !

Lampe orageuse, allume-toi !

 » – Retourner au monde où l’on aime

O mon Sauveur ! éteignez-moi ! « 

Son Image

Elle avait fui de mon âme offensée ;

Bien loin de moi je crus l’avoir chassée :

Toute tremblante, un jour, elle arriva,

Sa douce image, et dans mon coeur rentra :

Point n’eus le temps de me mettre en colère ;

Point ne savais ce qu’elle voulait faire ;

Un peu trop tard mon coeur le devina.
Sans prévenir, elle dit :  » Me voilà ?

 » Ce coeur m’attend. Par l’Amour, que j’implore,

 » Comme autrefois j’y viens régner encore.   »

Au nom d’amour ma raison se troubla :

Je voulus fuir, et tout mon corps trembla.

Je bégayai des plaintes au perfide ;

Pour me toucher il prit un air timide ;

Puis à mes pieds en pleurant, il tomba.

J’oubliai tout dès que l’Amour pleura

Toi Qui M’as Tout Repris

Toi qui m’as tout repris jusqu’au bonheur d’attendre,Tu m’as laissé pourtant l’aliment d’un coeur tendre,L’amour ! Et ma mémoire où se nourrit l’amour.Je lui dois le passé ; c’est presque ton retour !C’est là que tu m’entends, c’est là que je t’adore,C’est là que sans fierté je me révèle encore.Ma vie est dans ce rêve où tu ne fuis jamais ;Il a ta voix, ta voix ! Tu sais si je l’aimais !C’est là que je te plains ; car plus d’une blessure,Plus d’une gloire éteinte a troublé, j’en suis sûre,Ton coeur si généreux pour d’autres que pour moi :Je t’ai senti gémir ; je pleurais avec toi !Qui donc saura te plaindre au fond de ta retraite,Quand le cri de ma mort ira frapper ton sein ?Tu t’éveilleras seul dans la foule distraite,Où des amis d’un jour s’entr’égare l’essaim ;Tu n’y sentiras plus une âme palpitanteAu bruit de tes malheurs, de tes moindres revers.Ta vie, après ma mort, sera moins éclatante ;Une part de toi-même aura fui l’univers.Il est doux d’être aimé ! Cette croyance intimeDonne à tout on ne sait quel air d’enchantement ;L’infidèle est content des pleurs de sa victime ;Et, fier, aux pieds d’une autre il en est plus charmant.Mais je n’étouffe plus dans mon incertitude :Nous mourrons désunis, n’est-ce pas ? Tu le veux !Pour t’oublier, viens voir ! qu’ai-je dit ? Vaine étude,Où la nature apprend à surmonter ses cris,Pour déguiser mon coeur, que m’avez-vous appris ?La vérité s’élance à mes lèvres sincères ;Sincère, elle t’appelle, et tu ne l’entends pas !Ah ! Sans t’avoir troublé qu’elle meure tout bas !Je ne sais point m’armer de froideurs mensongères :Je sais fuir ; en fuyant on cache sa douleur,Et la fatigue endort jusqu’au malheur.Oui, plus que toi l’absence est douce aux cœurs fidèles :Du temps qui nous effeuille elle amortit les ailes ;Son voile a protégé l’ingrat qu’on veut chérir :On ose aimer encore, on ne veut plus mourir.

Un Arc De Triomphe

Tout ce qu’ont dit les hirondelles

Sur ce colossal bâtiment,

C’est que c’était à cause d’elles

Qu’on élevait un monument.
Leur nid s’y pose si tranquille,

Si près des grands chemins du jour,

Qu’elles ont pris ce champ d’asile

Pour causer d’affaire, ou d’amour.
En hâte, à la géante porte,

Parmi tous ces morts triomphants,

Sans façon l’hirondelle apporte

Un grain de chanvre à ses enfants.
Dans le casque de la Victoire

L’une, heureuse, a couvé ses oeufs,

Qui, tout ignorants de l’histoire,

Eclosent fiers comme chez eux.
Voulez-vous lire au fond des gloires,

Dont le marbre est tout recouvert ?

Mille doux cris à têtes noires

Sortent du grand livre entr’ouvert.
La plus mince qui rentre en France

Dit aux oiseaux de l’étranger

 » Venez voir notre nid immense.

Nous avons de quoi vous loger.  »
Car dans leurs plaines de nuages

Les canons ne s’entendent pas

Plus que si les hommes bien sages

Riaient et s’entr’aimaient en bas.
La guerre est un cri de cigale

Pour l’oiseau qui monte chez Dieu ;

Et le héros que rien n’égale

N’est vu qu’à peine en si haut lieu.
Voilà pourquoi les hirondelles,

A l’aise dans ce bâtiment,

Disent que c’est à cause d’elles

Que Dieu fit faire un monument.

Un Billet De Femme

Puisque c’est toi qui veux nouer encore

Notre lien,

Puisque c’est toi dont le regret m’implore,

Ecoute bien :
Les longs serments, rêves trempés de charmes,

Ecrits et lus,

Comme Dieu veut qu’ils soient payés de larmes,

N’en écris plus !
Puisque la plaine après l’ombre ou l’orage

Rit au soleil,

Séchons nos yeux et reprenons courage,

Le front vermeil.
Ta voix, c’est vrai ! Se lève encor chérie

Sur mon chemin ;

Mais ne dis plus :   » A toujours !   » je t’en prie ;

Dis :   » A demain !   »
Nos jours lointains glissés purs et suaves,

Nos jours en fleurs ;

Nos jours blessés dans l’anneau des esclaves,

Pesants de pleurs ;
De ces tableaux dont la raison soupire

Otons nos yeux,

Comme l’enfant qui s’oublie et respire,

La vue aux cieux !
Si c’est ainsi qu’une seconde vie

Peut se rouvrir,

Pour s’écouler sous une autre asservie,

Sans trop souffrir,
Par ce billet, parole de mon âme,

Qui va vers toi,

Ce soir, où veille et te rêve une femme,

Viens ! Et prends-moi !

Veillée

Quand ma lampe est éteinte, et que pas une étoile

Ne scintille en hiver aux vitres des maisons,

Quand plus rien ne s’allume aux sombres horizons,

Et que la lune marche à travers un long voile,

Ô vierge ! ô ma lumière ! En regardant les cieux,

Mon coeur qui croit en vous voit rayonner vos yeux.
Non ! Tout n’est pas malheur sur la terre flottante :

Agité sans repos par la mer inconstante,

Cet immense vaisseau, prêt à sombrer le soir,

Se relève à l’aurore élancé vers l’espoir.

Chaque âme y trouve un mât pour y poser son aile,

Avant de regagner sa patrie éternelle.
Et tous les passagers, l’un à l’autre inconnus,

Se regardent, disant :   » D’où sommes-nous venus ?   »

Ils ne répondent pas. Pourtant, sous leur paupière,

Tous portent le rayon de divine lumière ;

Et tous ces hauts pensers m’éblouissent j’ai peur ;

Mais je me dis encor :   » Non, tout n’est pas malheur ! « 

Qu’en Avez-vous Fait ?

Vous aviez mon coeur,

Moi, j’avais le vôtre :

Un coeur pour un coeur ;

Bonheur pour bonheur !
Le vôtre est rendu,

Je n’en ai plus d’autre,

Le vôtre est rendu,

Le mien est perdu !
La feuille et la fleur

Et le fruit lui-même,

La feuille et la fleur,

L’encens, la couleur :
Qu’en avez-vous fait,

Mon maître suprême ?

Qu’en avez-vous fait,

De ce doux bienfait ?
Comme un pauvre enfant

Quitté par sa mère,

Comme un pauvre enfant

Que rien ne défend,
Vous me laissez là,

Dans ma vie amère ;

Vous me laissez là,

Et Dieu voit cela !
Savez-vous qu’un jour

L’homme est seul au monde ?

Savez-vous qu’un jour

Il revoit l’amour ?
Vous appellerez,

Sans qu’on vous réponde ;

Vous appellerez,

Et vous songerez !
Vous viendrez rêvant

Sonner à ma porte;

Ami comme avant,

Vous viendrez rêvant.
Et l’on vous dira :

 » Personne ! elle est morte.  »

On vous le dira ;

Mais qui vous plaindra ?

Qui, Toi, Mon Bien-aimé

Qui, toi, mon bien-aimé, t’attacher à mon sort,
Te parer d’une fleur que la tombe t’envie !
Lier tes jours de gloire à ma tremblante vie,
Et ton baiser d’amour au baiser de la mort !
Me suivre, toi si cher, aux rives enchantées
Que pour jamais bientôt mes pas auront quittées !
Mes pas que tu soutiens, qui te cherchaient toujours,
Dont la trace légère effleura le rivage
Où tu m’avais montré des fleurs et de beaux jours,
Où je vais devant toi passer comme un nuage !
Oui, devant toi ma vie incline son flambeau,
De ses pâles rayons le dernier va s’éteindre.
Ces fleurs, ces belles fleurs, que je ne puis atteindre,
Tu les effeuilleras un soir sur mon tombeau.

La Mort m’a regardée, et ta plainte adorable,
Ma jeunesse, tes vœux, rien ne doit l’attendrir.
Elle m’a regardée, et cette inexorable,
Quand j’écoutais ton chant, m’a dit : Tu vas mourir !

Oh ! non : prodigue encor les hymnes, les offrandes ;
Jette-lui ta couronne et tes lauriers en fleurs ;
Cache-moi dans ton sein, couvre-moi de guirlandes,
Et, longtemps immobile, elle craindra tes pleurs.
Conduis-moi près des flots. La nymphe qui soupire
Y rafraîchit l’air de sa voix :
Cet air doux et mortel, que ma bouche respire,
Brûle moins à l’ombre des bois.

Vois dans l’eau, vois ce lis, dont la tête abaissée
Semble se dérober au sourire des cieux :
Telle, craignant l’Amour et le cherchant des yeux,
J’essayais de te fuir, innocente et blessée.
Je demandais aux bois l’oubli de tes accents :
Un vague, un triste écho m’en rappelait les charmes,
Et dans les rameaux frémissants
Ton image venait s’attendrir à mes larmes.

Un jour, ce fut toi-même, un jour, à mes genoux,
Je te vis sous le saule, ami de mon jeune âge :
Je ne m’y trouvai plus seule avec ton image,
Il nous cachait ensemble, il se penchait sur nous.
Trop tard, hélas ! trop tard ; et ta flamme timide
Enhardit vainement mes timides secrets.
Tu les connus trop tard, et ma fuite rapide
T’abandonne à de longs regrets.

Oh ! que je crains pour toi l’aurore désolée
Qui ne pourra me rendre à tes vœux superflus,
Quand sa douce lueur, pour moi seule voilée,
Ne m’éveillera plus !
Mais le ruisseau répond, par un faible murmure,
Au souffle expirant des zéphyrs ;
La nymphe qui s’endort entraîne mes soupirs
À la source déjà moins pure.
Demain… L’écho plus triste a dit aussi : Demain.
Adieu, ma jeune vie ! adieu, toi que j’adore !
Ne gémis pas. Ce soir, je serre encor ta main :
Ce soir, efforce-toi de me sourire encore.

L’horloge Arrêtée

Horloge d’où s’élançait l’heure

Vibrante en passant dans l’or pur,

Comme l’oiseau qui chante ou pleure

Dans un arbre où son nid est sûr,

Ton haleine égale et sonore

Dans le froid cadran ne bat plus :

Tout s’éteint-il comme l’aurore

Des beaux jours qu’à ton front j’ai lus ?

L’imprudence

Comme une fleur à plaisir effeuillée

Pâlit, tombe et s’efface une brillante erreur.

Ivre de toi, je rêvais le bonheur :

Je rêvais, tu m’as éveillée.
Que ce réveil va me coûter de pleurs !

Dans le sein de l’amour pourrai-je les répandre ?

Il m’enchaînait à toi par des liens de fleurs ;

Tu me forces à les lui rendre.
Un seul mot à nos yeux découvre l’avenir ;

Un reproche souvent attriste l’espérance.

Hélas ! S’il faut rougir d’une tendre imprudence,

Toi qui la partageas, devais-tu m’en punir ?
Loin de moi va chercher un plus doux esclavage,

va ! De tout mon bonheur j’ai payé ton bonheur.

Eh bien ! Pour t’en venger, tu m’as rendu mon coeur,

Et tu me l’as rendu brûlant de ton image.
Je le reprends ce coeur blessé par toi !

Pardonne à mon imprévoyance :

Je lui dois ton indifférence ;

Que te faut-il encor pour te venger de moi ?

L’inconstance

Inconstance, affreux sentiment,
Je t’implorais, je te déteste.
Si d’un nouvel amour tu me fais un tourment,
N’est-ce pas ajouter au tourment qui me reste ?
Pour me venger d’un cruel abandon,
Offre un autre secours à ma fierté confuse ;
Tu flattes mon orgueil, tu séduis ma raison ;
Mais mon cœur est plus tendre, il échappe à ta ruse.
Oui, prête à m’engager en de nouveaux liens,
Je tremble d’être heureuse, et je verse des larmes ;
Oui, je sens que mes pleurs avaient pour moi des charmes,
Et que mes maux étaient mes biens.

Si tu veux m’égarer dans l’amour que j’inspire,
Si tu ne veux changer ton ivresse en remords,
Arrache donc mon âme à ses premiers transports,
À ce tourment aimé que rien ne peut décrire.
Me sera-t-il payé, même par le bonheur ?
Pour le goûter jamais mon âme est trop sensible ;
Je la donne au plaisir; une pente invincible
La ramène vers la douleur.
Comme un rêve mélancolique,
Le souvenir de mes amours
Trouble mes nuits, voile mes jours.
II est éteint ce feu, ce charme unique,
Éteint par toi, cruelle. En vain à mes genoux
Tu promets d’enchaîner un amant plus aimable,
Ce cœur blessé, dont l’amour est jaloux,
Donne encore un regret, un soupir au coupable.

Qu’il m’était cher ! que je l’aimais !
Que par un doux empire il m’avait asservie !
Ah ! Je devais l’aimer toute ma vie,
Ou ne le voir jamais !
Que méchamment il m’a trompée !
Se peut-il que son âme en fût préoccupée,
Quand je donnais à son bonheur
Tous les battements de mon cœur !
Dieu ! comment se peut-il qu’une bouche si tendre
Par un charme imposteur égare la vertu ?
Si ce n’est dans l’amour, où pouvait-il le prendre,
Quand il disait :  » Je t’aime ; m’aimes-tu ?  »
Ô fatale inconstance ! ô tourment de mon âme !
Qu’as-tu fait de la sienne, et qu’as-tu fait de moi ?
Non, ce n’est pas l’Amour, ce n’est pas lui, c’est toi
Qui de nos jours heureux as désuni la flamme.
Je ne pouvais le croire : un triste étonnement
Au cœur le plus sensible ôtait le sentiment.
Mes pleurs se desséchaient à leur source brûlante,
Mon sang ne coulait plus ; j’étais pâle, mourante ;
Mes yeux désenchantés repoussaient l’avenir :
Tout semblait m’échapper, tout, jusqu’au souvenir.

Mais il revient, rien ne l’efface ;
La douleur en fuyant laisse encore une trace.
Si tu m’as vue un jour me troubler à ta voix,
C’est que tu l’imitais, cet accent que j’adore.
Oui, cet accent me trouble encore,
Et mon cœur fut créé pour n’aimer qu’une fois.

L’indiscret

Dans la paix triste et profonde
Où me plongeait ce séjour,
J’ignorais qu’au bruit du monde
On peut oublier l’amour :
Quelle est donc cette voix importune et cruelle
Qui déjà me détrompe avec un ris moqueur ?
Comme une flèche aiguë elle siffle autour d’elle,
Et le trait qu’elle porte a déchiré mon cœur.

Au bord de ma tombe ignorée,
Ciel ! par cette langue acérée,
Faut-il qu’un nom trop cher puisse m’atteindre encor,
Pour m’apprendre ( nouvelle affreuse ! )
Que j’étais seule malheureuse,
Et qu’on m’oublie avant ma mort !

Du plus sincère amour quel châtiment terrible !
Je n’étais pas aimée ! … ô confidence horrible !
Il a parlé longtemps. Mes yeux, gonflés de pleurs,
Se détournaient en vain de ses lèvres légères,
Dont le souffle éteignait mes erreurs les plus chères,
Et dont le rire affreux outrageait mes malheurs.
Lui n’a vu mon effroi ni ma pâleur extrême ;
L’indiscret n’a point d’âme, il ne devine rien ;
Du bruit de sa parole il s’étourdit lui-même,
Il s’écoute, il s’admire, il se répond : c’est bien !
Loin de moi… Mais sa voix ! elle me frappe encore ;
Son timbre me poursuit, et partout il m’attend :
Sait-il que je me meurs ? Sait-il que je l’abhorre ?
Il révèle un secret, il parle, il est content.

Ah ! j’aurais dû crier : c’est moi… je l’aime… arrête !
Par ton Dieu, par ta mère et tes premiers amours,
Dis qu’il n’est point parjure ; oh ! dis-le ! je suis prête
À t’entendre, à tout croire, à t’écouter toujours.
Mais non, il n’a pas vu ma main, faible et glacée,
Rassembler mes cheveux pour voiler mon affront ;
Il n’a pas vu la mort, par lui-même tracée,
Sous le bandeau de fleurs qui tremblaient sur mon front.
Aveugle ! il n’a pas vu se fermer et s’éteindre
Mon œil longtemps fermé !
Quand j’ai dit : Se peut-il ! … ma voix n’a pu l’atteindre ;
Il n’a donc pas aimé ?

Peut-être qu’en naissant il a perdu sa mère,
Qu’il n’a jamais connu le baiser d’une sœur,
Et qu’à ses premiers cris, une dure étrangère
N’a jamais d’une sourire accordé la douceur.

Fuis, dépositaire infidèle
Des secrets imprudents confiés à ta foi !
Va ! qui trompe une amante au moins a pitié d’elle :
Tu trahis un méchant, mais il l’est moins que toi.
Sa pudeur, ses remords prenaient soin de ma vie ;
Lui-même il frémira du mal que tu me fais :
Il laissait l’espérance à mon âme asservie,
Il se taisait enfin ; et moi… que je le hais !

Pour tromper tant d’amour qu’il s’imposa de peine !
Quelle humiliante pitié !
Mais toi, toi qui pour lui m’inspires tant de haine,
Ah ! prends-en la moitié !
Qu’elle attache à mes pleurs une longue puissance ;
Qu’elle effraie à ton nom l’imprudente innocence ;
Que ton cœur s’intimide à mes cris douloureux ;
Qu’il devienne sensible, et qu’il soit malheureux !
Oui, puisses-tu brûler, et languir, et déplaire
Au jeune et froid objet qui sauva t’enflammer ;
Ou plutôt… tremble au vœu qu’inventé ma colère ,
Puisses-tu longtemps vivre, et ne jamais aimer !

L’inquiétude

Qu’est-ce donc qui me trouble, et qu’est-ce que j’attends ?
Je suis triste à la ville, et m’ennuie au village ;
Les plaisirs de mon âge
Ne peuvent me sauver de la longueur du temps.

Autrefois l’amitié, les charmes de l’étude
Remplissaient sans effort mes paisibles loisirs.
Oh ! quel est donc l’objet de mes vagues désirs ?
Je l’ignore, et le cherche avec inquiétude.
Si pour moi le bonheur n’était pas la gaîté,
Je ne le trouve plus dans ma mélancolie ;
Mais, si je crains les pleurs autant que la folie,
Où trouver la félicité ?

Et vous qui me rendiez heureuse,
Avez-vous résolu de me fuir sans retour ?
Répondez, ma raison ; incertaine et trompeuse,
M’abandonnerez-vous au pouvoir de l’Amour ? …
Hélas ! voilà le nom que je tremblais d’entendre.
Mais l’effroi qu’il inspire est un effroi si doux !
Raison, vous n’avez plus de secret à m’apprendre,
Et ce nom, je le sens, m’en a dit plus que vous.

L’insomnie

Je ne veux pas dormir. Ô ma chère insomnie !
Quel sommeil aurait ta douceur ?
L’ivresse qu’il accorde est souvent une erreur,
Et la tienne est réelle, ineffable, infinie.
Quel calme ajouterait au calme que je sens ?
Quel repos plus profond guérirait ma blessure ?
Je n’ose pas dormir ; non, ma joie est trop pure ;
Un rêve en distrairait mes sens.

Il me rappellerait peut-être cet orage
Dont tu sais enchanter jusques au souvenir ;
Il me rendrait l’effroi d’un douteux avenir,
Et je dois à ma veille une si douce image !
Un bienfait de l’Amour a changé mon destin :
Oh ! qu’il m’a révélé de touchantes nouvelles !
Son message est rempli ; je n’entends plus ses ailes :
J’entends encor : demain, demain !

Berce mon âme en son absence,
Douce insomnie, et que l’Amour
Demain me trouve, à son retour,
Riante comme l’espérance.
Pour éclairer l’écrit qu’il laissa sur mon cœur,
Sur ce cœur qui tressaille encore,
Ma lampe a ranimé sa propice lueur,
Et ne s’éteindra qu’à l’aurore.

Laisse à mes yeux ravis briller la vérité ;
Écarte le sommeil, défends-moi de tout songe :
Il m’aime, il m’aime encore ! Ô Dieu ! pour quel mensonge
Voudrais-je me soustraire à la réalité ?