L’indulgence

L’Indulgence est tendre, elle est femme.

Ceux qu’un faux pas, même expié,

Dans le monde à jamais diffame,

Lavent leur front dans sa pitié.
Humble soeur aux longues paupières,

Pour l’homme, fût-il criminel,

Tandis qu’on lui jette des pierres,

Elle garde un pleur fraternel.
S’approchant du coeur plein de fange,

De scorie épaisse et de fiel,

Pour l’assainir, elle y mélange

Cette larme, aumône du ciel ;
Et, loin d’y remuer la honte,

Comme les injures le font,

Elle attend que l’amour remonte

Et que la haine tombe au fond.
C’est alors que, de sa main douce

Élevant ce coeur épuré,

Elle l’incline sans secousse

Et lui pardonne : il a pleuré.

Le Coucher Du Soleil

Si j’ose comparer le déclin de ma vie

A ton coucher sublime, ô Soleil ! je t’envie.

Ta gloire peut sombrer, le retour en est sûr :

Elle renaît immense avec l’immense azur.

De ton sanglant linceul tout le ciel se colore,

Et le regard funèbre où luit ton dernier feu,

Ce regard sombre et doux, dont tu couves encore

Le lys que ta ferveur a fait naguère éclore,

Est triste infiniment, mais n’est pas un adieu.

Le Pardon

Pour peu que votre image en mon âme renaisse,

Je sens bien que c’est vous que j’aime encor le mieux.

Vous avez désolé l’aube de ma jeunesse,

Je veux pourtant mourir sans oublier vos yeux,
Ni votre voix surtout, sonore et caressante,

Qui pénétrait mon coeur entre toutes les voix,

Et longtemps ma poitrine en restait frémissante

Comme un luth solitaire encore ému des doigts.
Ah ! j’en connais beaucoup dont les lèvres sont belles,

Dont le front est parfait, dont le langage est doux.

Mes amis vous diront que j’ai chanté pour elles,

Ma mère vous dira que j’ai pleuré pour vous.
J’ai pleuré, mais déjà mes larmes sont plus rares ;

Je sanglotais alors, je soupire aujourd’hui ;

Puis bientôt viendra l’âge où les yeux sont avares,

Et ma tristesse un jour ne sera plus qu’ennui.
Oui, pour avoir brisé la fleur de ma jeunesse,

J’ai peur de vous haïr quand je deviendrai vieux.

Que toujours votre image en mon âme renaisse !

Que je pardonne à l’âme au souvenir des yeux !

Le Premier Amour

Comme un verre intact, avant l’heure

Où le remplira l’échanson,

Au plus léger coup qui l’effleure

Vibre d’un sonore frisson,
Mais pour la fugitive atteinte

N’a plus de soupir cristallin,

Et ne tressaille ni ne tinte

Sans aucun heurt dès qu’il est plein,
Le jeune coeur, vivant calice,

Frémit plaintif au moindre appel,

Avant que l’Amour le remplisse

De son généreux hydromel ;
Mais, quand cet échanson céleste

L’a, soudain, comblé jusqu’au bord,

Plus rien n’y bat pour tout le reste ;

Silencieux, il paraît mort ;
C’est qu’il peut dédaigner la terre,

Il aime ! le ciel est entré

Dans sa profondeur solitaire :

Il est immuable et sacré.

La Jacinthe

Dans un antique vase en Grèce découvert,

D’une tombe exhumé, fait d’une argile pure

Et dont le col est svelte, exquise la courbure,

Trempe cette jacinthe, emblème aux yeux offert.
Un essor y tressaille, et le bulbe entr’ouvert

Déchire le satin de sa fine pelure ;

La racine s’épand comme une chevelure,

Et la sève a déjà doré le bourgeon vert.
L’eau du ciel et la grave élégance du vase

L’assistent pour éclore et dresser son extase,

Elle leur doit sa fleur et son haut piédestal.
Du poète inspiré la fortune est la même :

Un deuil sublime, né hors du limon natal,

L’exalte, et dans les pleurs germe et croît son poème.

La Musique

Ah ! chante encore, chante, chante !

Mon âme a soif des bleus éthers.

Que cette caresse arrachante

En rompe les terrestres fers !
Que cette promesse infinie,

Que cet appel délicieux

Dans les longs flots de l’harmonie

L’enveloppe et l’emporte aux cieux !
Les bonheurs purs, les bonheurs libres

L’attirent dans l’or de ta voix,

Par mille douloureuses fibres

Qu’ils font tressaillir à la fois
Elle espère, sentant sa chaîne

A l’unisson si fort vibrer,

Que la rupture en est prochaine

Et va soudain la délivrer !
La musique surnaturelle

Ouvre le paradis perdu

Hélas ! Hélas ! il n’est par elle

Qu’en songe ouvert, jamais rendu.