Saisons

Le jour est à sa place et coule à fond de temps,

À moins que l’être monte à travers des espaces

Superposés dans la mémoire et délestant

La cervelle et le cœur de souvenirs tenaces.
Étés, puissants étés, votre nom même passe,

Être et avoir été, passe-temps et printemps,

Il passe, il est passé comme une eau jamais lasse,

Sans cicatrices, sans témoins et sans étangs.
Saisons, vous chérissez du moins le grain de blé

Qui doit germer aux jours de dégel et la clé

Pour ouvrir aux départs les portes charretières.
Les astres dans le ciel par vous sont rassemblés,

L’an va bientôt finir et des pas accablés

Traînent sur les chemins ramenant aux frontières.

1942

Suicidés

Pendus, égorgés, empoisonnés,

Voici la foule des suicidés :

Le chemin se hérisse, il a la chair de poule.
Poignardés, noyés, précipités,

Brisés par les roues du train,

Suicidés vous n’avez pas gagné.
Vous avez perdu

Frères ! Frères perdus

Qui donnez le mauvais exemple.

1936

Terre

Un jour après un jour,

Une vague après une vague.

Où vas-tu ? Où allez-vous ?

Terre meurtrie par tant d’hommes errants !

Terre enrichie par les cadavres de tant d’hommes.

Mais la terre c’est nous,

Nous ne sommes pas sur elle

Mais en elle depuis toujours.

Demain

Âgé de cent mille ans, j’aurais encor la force

De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir.

Le temps, vieillard souffrant de multiples entorses,

Peut gémir : Le matin est neuf, neuf est le soir.
Mais depuis trop de mois nous vivons à la veille,

Nous veillons, nous gardons la lumière et le feu,

Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille

À maint bruit vite éteint et perdu comme au jeu.
Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore

De la splendeur du jour et de tous ses présents.

Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore

Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent.
1942

Fantôme

Arrête-toi ! Je suis ici, mais tant de nuit

Nous sépare qu’en vain tu fatigues ta vue :

Tu te tais car l’espace, où se dissout la rue,

Nous-même nous dissout et nous saoule de bruit.
C’est l’heure où, panaché de fumée et de suie,

Le toit comme une plage offre au fantôme nu

Son ardoise où se mirer le visage inconnu

De son double vivant dans un miroir de pluie.
Fantôme, laisse-nous rire de ta sottise.

Tu habites les bois, les châteaux, les églises

Mais tu es le valet de tout homme vivant.
Aussi n’as-tu jamais fait de mal à ces êtres

Tant, s’ils ouvraient un soir la porte et les fenêtres,

Te dissoudrait la nuit dans le bruit et le vent.
1942

Histoire D’un Chameau

Le chameau qui n’a plus de dents,

Ce soir, n’est pas content.

Il est allé chez le dentiste,

Un homme noir et triste,

Et le dentiste lui a dit

Que ses soins n’étaient pas pour lui.

Tas de salauds, qu’il dit le chameau,

Vous êtes venus parmi mes sables

Avec des airs peu aimables,

Des airs de désert, bien sûr,

Aussi sûrs que les pommes sures.

Vous m’avez mis une selle,

Vous m’avez chevauché surmontés d’une ombrelle,

Et va te faire foutre,

Si j’ai mal aux dents

Mais puisque tu n’as plus de dents !

Précisément, j’ai mal aux dents de n’en plus avoir.

Alors tu désires un râtelier ?

Je voudrais bien voir un chameau porter râtelier !

Un râtelier manger au râtelier !

Le chameau qui n’a plus de dents,

On l’abandonne dans le désert.

Alors il pisse lentement dans le sable qui se creuse en entonnoir

Tandis que la caravane s’éloigne, à travers les dunes creusées en entonnoirs,

À travers les dunes,

Elles-mêmes creusées en entonnoirs.
1943

Histoire D’un Taureau

Taureau cornu, arqué, braqué sur la surface ensoleillée de l’arène où la lumière est si éblouissante

que l’on distingue à peine de leurs ombres le torero, le picador et les banderillos,

Taureau on n’attend plus que ton bon plaisir pour animer ce désert,

Et, ce désert animé, que ton animation pour manifester l’homme.

Mais il existe des taureaux de nuit,

Avec la lune sur leur front,

Des taureaux noirs, des taureaux blancs

Qui galopent à fond de train dans le sommeil des enfants,

Et dont les mugissements ébranlent les villes,

Et qui meurent dans les étoiles, lentement,

En répandant leur sang dans l’immensité du temps.

Histoire D’une Abeille

Abeille bruissante des matins d’été,

Abeille qui bourdonne dans la tasse,

Abeille où es-tu allée ?

Abeille bruissante et jamais lasse.
J’ai construit ma ruche

Dans la cervelle d’un enfant

Mais tant va l’abeille à la cruche

Que la fleur fleurit dedans.
Ce furent d’abord les yeux étonnés

Et le miel, et la cire bien construite,

Le sourire et le rire et le mot chantonné

Et la question jamais détruite.
Tant qu’à force de bourdonner

Dans la cervelle de l’enfant

Il finit par s’en étonner

Et par inquiéter ses parents.
Quand il fut approvisionné

De miel et de cire bien mûrs

Alors je l’ai abandonné

Dans le baiser d’une piqûre.
Mais nul jamais ne fera sortir de sa mémoire

Mon bourdonnement à moi, l’abeille,

Et jamais il ne voudra croire

Aux mots pourris qu’on glisse dans l’oreille,
Qu’on glisse sournoisement

Dans l’oreille des enfants,

Avec la complicité des parents.
1936

Histoire D’une Ourse

Une ourse fit son entrée dans la ville.

Elle marchait pesamment

Et des gouttes d’eau brillaient dans son pelage

Comme des diamants.
Elle marcha méconnue,

Elle marcha par les rues

Dans son manteau poilu.
La foule passait,

Nul ne la regardait

Et même on la bousculait.
Enfin la nuit tomba à genoux

Laissant ruisseler ses cheveux roux

Dans les ruisseaux pleins de boue,
Dans la mer en mal de marée,

Sur les prairies, sur les forêts

Et sur les villes illuminées.
L’ourse disparut aspirée par les nombres

Avec la foule, avec les ombres

Confondues dans les décombres.
Seuls quelques astronomes,

Embusqués sous des dômes,

Virent passer son fantôme.
Qu’on te nomme Grande Ourse

Tandis que tu poursuis ta course

Vers la lumière et vers ses sources,
Que l’on te pare d’étoiles

Et que du fond de leur geôle

Les prisonniers te voient passer devant le soupirail,
Ourse qu’importe, ourse de plume,

Ourse rugissante et bavant l’écume,

Plus étincelante qu’un marteau frappant l’enclume.
Ourse qu’importe la fable

Et ta piste sur le sable

S’effilochant comme un vieux câble.
J’entends des pas lourds dans la nuit,

J’entends des chants, j’entends des cris,

Les cris, les chants de mes amis.
Leurs pas sont lourds

Mais quand naîtra le jour

Naîtra la liberté et l’amour.
Qu’il naisse demain ou dans cent ans

Il sera fait de lumière et de sang

Et renouvellera les quatre éléments.
Plus lourdes que l’ourse dans la cité

Par le monde je sens monter

La grande invasion, la grande marée.
Grande Ourse au ciel tu resplendis

Tandis que j’écoute dans la nuit

Les cris, les chants de mes amis.

Couplet De La Rue De Bagnolet

Le soleil de la rue de Bagnolet

N’est pas un soleil comme les autres.

Il se baigne dans le ruisseau,

Il se coiffe avec un seau,

Tout comme les autres,

Mais, quand il caresse mes épaules,

C’est bien lui et pas un autre,

Le soleil de la rue Bagnolet

Qui conduit son cabriolet

Ailleurs qu’aux portes des palais,

Soleil, soleil ni beau ni laid,

Soleil tout drôle et tout content,

Soleil de la rue de Bagnolet,

Soleil d’hiver et de printemps,

Soleil de la rue de Bagnolet,

Pas comme les autres.
1942

Couplet De La Rue Saint-martin

Je n’aime plus la rue Saint-Martin

Depuis qu’André Platard l’a quittée.

Je n’aime plus la rue Saint-Martin,

Je n’aime rien, pas même le vin.
Je n’aime plus la rue Saint-Martin

Depuis qu’André Platard l’a quittée.

C’est mon ami, c’est mon copain.

Nous partagions la chambre et le pain.

Je n’aime plus la rue Saint-Martin.
C’est mon ami, c’est mon copain.

Il a disparu un matin,

Ils l’ont emmené, on ne sait plus rien.

On ne l’a pas revu dans la rue Saint-Martin.

Pas la peine d’implorer les saints,

Saints Merri, Jacques, Gervais et Martin.
Par même Valérien qui se cache sur la colline.

Le temps passe, on ne sait rien.

André Platard a quitté la rue Saint-Martin.
1942

Couplet Des Portes Saint-martin Et Saint-denis

Porte Saint-Martin, Porte Saint-Denis,

Voir briller la lune à travers la voûte,

Porte Saint-Martin, Porte Saint-Denis,

Du nord ou au sud s’allonge la route,

Porte Saint-Denis, Porte Saint-Martin,

Au nord ou au sud suivre son chemin,

Porte Saint-Denis, Porte Saint-Martin,

Passer sous la voûte au petit matin,

Porte Saint-Martin, Porte Saint-Denis,

Boire un café noir avec des amis,

Porte Saint-Martin, Porte Saint-Denis,

Quand le ciel blanchit au petit matin,

Porte Saint-Denis, Porte Saint-Martin,

Dans l’aube noyer les anciens chagrins,

Partir en chantant vers un but lointain,

Avec nos copains, avec nos amis,

Porte Saint-Denis, Porte Saint-Martin

Par un beau soleil, par un beau matin.
1942

Couplet Du Boucher

La belle, si tu veux, je ferai ton lit

Dans le décor sanglant de ma boutique.

Mes couteaux seront les miroirs magiques

Où le jour se lève, éclate et pâlit.

Je ferai ton lit creux et chaud

Dans le ventre ouvert d’une génisse

Et, quand tu dormiras, pour qu’il te rajeunisse

Je veillerai sur lui comme un bourreau sur l’échafaud.
1942

Couplet Du Trottoir D’été

Couchons nous sur le pavé,

Par le soleil chauffé, par le soleil lavé,

Dans la bonne odeur de poussière

de la journée achevée,

Avant la nuit levée,

Avant la première lumière

Et nous guetterons dans le ruisseau

Les reflets des nuages en assaut,

Le coup de sang à l’horizon

Et la première étoile au-dessus des maisons.
1942

Couplet Du Verre De Vin

Quand le train partira n’agite pas la main,

Ni ton mouchoir, ni ton ombrelle,

Mais emplis un verre de vin

Et lance vers le train dont chantent les ridelles

La longue flamme du vin,

La sanglante flamme du vin pareille à ta langue

Et partageant avec elle

Le palais et la couche

De tes lèvres et de ta bouche.
1942