Élégie Pour Martin Luther King

(pour un orchestre de jazz)
I
Qui a dit que j’étais stable dans ma maîtrise, noir

sous l’écarlate sous l’or ?

Mais qui a dit, comme le maître de la masse

et du marteau, maître du dyoung-dyoung du tam-tam.

Coryphée de la danse, qu’avec ma récade sculptée

Je commandais les Forces rouges, mieux que les

chameliers leurs dromadaires au long cours ?

Ils ploient si souples, et les vents tombent et les

pluies fécondes.

Qui a dit qui a dit, en ce siècle de la haine et de l’atome

Quand tout pouvoir est poussière toute force faiblesse,

que les Sur-Grands

Tremblent la nuit sur leurs silos profonds de

bombes et de tombes, quand

A l’horizon de la saison, je scrute dans la fièvre les tornades stériles

Des violences intestines ? Mais dites qui a dit ?

Flanqué du sabar au bord de l’orchestre, les yeux

intègres et la bouche blanche

Et pareil à l’innocent du village, je vois la vision

j’entends le mode et l’instrument

Mais les mots comme un troupeau de buffles

confus se cognent contre mes dents

Et ma voix s’ouvre dans le vide.

Se taise le dernier accord, je dois repartir à zéro,

tout réapprendre de cette langue

Si étrangère et double, et l’affronter avec ma

lance lisse me confronter avec le monstre

Cette lionne-lamantin sirène-serpent dans le labyrinthe des abysses.

Au bord du chœur au premier pas, au premier

souffle sur les feuilles de mes reins

J’ai perdu mes lèvres donné ma langue au chat, je

suis brut dans le tremblement.

Et tu dis mon bonheur, lorsque je pleure

Martin Luther King !

II
Cette nuit cette claire insomnie, je me rappelle

hier et hier il a un an.

C’était lors le huitième jour, la huitième année

de notre circoncision

La cent soixante-dix-neuvième année de notre

mort-naissance à Saint-Louis.

Saint-Louis Saint-Louis ! Je me souviens d’hier

d’avant hier, c’était il y a un an

Dans la Métropole du Centre, sur la presqu’île

de proue pourfendant

Droit la substance amère. Sur la voie longue

large et comme une victoire

Les drapeaux rouge et or les étandards d’espérance

claquaient, splendides au soleil.

Et sous la brise de la joie, un peuple innombrable

et noir fêtait son triomphe

Dans les stades de la Parole, le siège reconquis

de sa prestance ancienne.

C’était hier à Saint-Louis parmi la Fête, parmi

les Linguères et les Signares

Les jeunes femmes dromadaires, la robe ouverte

sur leurs jambes longues

Parmi les coiffures altières, parmi l’éclat des

dents le panache des rires des boissons.

Soudain

Je me suis souvenu, j’ai senti lourd sur mes épaules,

mon cœur, tout le plomb du passé

J’ai regardé j’ai vu les robes fanées fatiguées

sous le sourire des Signares et des Linguères.

Je vois les rires avorter, et les dents se voiler

des nuages bleu noir des lèvres

Je revois Martin Luther King couché, une rose

rouge à la gorge

Et je sens dans la mœlle de mes os déposées les

voix et les larmes, hâ ; déposé le sang.

De quatre cents années, quatre cents millions

d’yeux deux cents millions de cœurs deux cents millions de bouches,

deux cents millions de morts,

Inutiles, je sens qu’aujourd’hui, mon Peuple je sens que

Quatre Avril tu es vaincu deux fois mort, quand

Martin Luther King.

Linguères ô Signares mes girafes belles, que

m’importent vos mouchoirs et vos mousselines

Vos finettes et vos fobines, que m’importent vos

chants si ce n’est pour magnifier

MARTIN LUTHER KING LE ROI DE LA PAIX ?

Ah, brûlez vos fanaux Signares, arrachez, vous

Linguères vos perruques

Rapareilles et vous militantes mes filles, que

vous soyez de cendres, fermez laissez tomber vos robes

Qu’on ne voie vos chevilles : Toutes femmes sont nobles

Qui nourrissent le peuple de leurs mains polies

de leurs chants rythmés.

Car craignez Dieu, mais Dieu déjà nous a frappés

de sa gauche terrible

L’Afrique plus durement que 1es autres,

et le Sénégal que l’Afrique

En mil neuf cent soixante-huit !
III
C’est la troisième année c’est la troisième plaie,

c’est comme jadis sur notre mère l’Egypte.

L’année dernière, ah Seigneur, jamais tu ne

t’étais tant fâché depuis la Grande Faim

Et Martin Luther King n’était plus là, pour chanter

ton écume et l’apaiser.

Il y a dans le ciel des jours brefs de cendres, des

jours de silence gris sur la terre.

De la pointe des Almadies jusqu’aux contreforts

de Fongolimbi

Jusqu’à la mer en flammes de Mozambique,

jusqu’au cap de Désespoir

Je dis la brousse est rouge et blancs les champs,

et les forêts des boîtes d’allumettes Qui craquent. Comme de grandes marées de nausées,

tu as fait remonter les faims du fond de vos mémoires.

Voici nos lèvres sans huile et trouées de crevasses,

c’est sous l’Harmattan le poto-poto des marigots.

La sève est tarie à sa source, les citernes s’étonnent,

sonores

Aux lèvres des bourgeons, la sève n’est pas montée

pour chanter la joie pascale

Mais défaillent les swi-mangas sur les fleurs les

feuilles absentes, et les abeilles sont mortelles.

Dieu est un tremblement de terre une tornade sèche,

rugissant comme le lion d’Ethiopie au jour de sa

fureur.

Les volcans ont sauté au jardin de l’Eden, sur trois

mille kilomètres, comme feux d’artifice aux fêtes

du péché

Aux fêtes de Séboïm de Sodome de Gomorrhe, 1es

volcans ont brûlé les lacs

Et les savanes. Et les maladies, les troupeaux ; et

les hommes avec

Parce que nous ne l’avons pas aidé, nous ne l’avons

pas pleuré Martin Luther King.

Je dis non, ce ne sont plus les kapos, le garrot

le tonneau le chien et la chaux vive,

Le piment pilé et le lard fondu, le sac le hamac le

micmac, et les fesses au vent au feu, ce ne sont

plus le nerf de bœuf la poudre au cul

La castration l’amputation la cruxifixion l’on

vous dépèce délicatement, vous brûle savamment

à petit feu le cœur

C’est la guerre post-coloniale pourrie de bubons,

la pitié abolie le code d’honneur

La guerre où les Sur-Grands vous napalment par

parents interposés.

Dans l’enfer du pétrole, ce sont deux millions et

demi de cadavres humides

Et pas une flamme apaisante où les consumer tous

Et le Nigéria rayé de la sphère, comme la Nigritie

pendant sept fois mais sept fois soixante-dix ans.

Sur le Nigéria Seigneur tombe, et sur la Nigritie,

la voix de Martin Luther King !
IV
C’était donc le quatre Avril mil neuf cent soixante huit

Un soir de printemps dans un quartier gris, un

quartier malodorant de boue d’éboueurs

Où jouaient au printemps les enfants dans les

rues, fleurissaient le printemps dans les cours sombres

Jouaient le bleu murmure des ruisseaux, le chant

des rossignols dans la nuit des ghettos

Des cœurs. Martin Luther King les avait choisis,

le motel le quartier les ordures 1es éboueurs

Avec les yeux du cœur en ces jours de printemps,

ces jours de passion

Où la boue de la chair serait glorifiée dans la

lumière du Christ.

C’était le soir quand la lumière est plus claire et l’air plus doux

L’avant-soir à l’heure du cœur, de ses floraisons

en confidences bouche à bouche, et de l’orgue

et du chant et de l’encens.

Sur le balcon maintenant de vermeil, où l’air est plus limpide

Martin Luther debout dit pasteur au pasteur :

 » Mon frère n’oublie pas de louer le Christ dans sa

résurrection, et que son nom soit clair chanté !  »

Et voici qu’en face, dans une maison de passe de

profanation de perdition, oui dans le motel Lorraine

– Ah, Lorraine, ah, Jeanne la blanche, la bleue,

que nos bouches te purifient, pareilles à l’encens qui monte !

Une maison mauvaise de matous de marlous, se tient

debout un homme, et à la main le fusil Remington.

James Earl Ray dans son télescope regarde le Pasteur

Martin Luther King regarde la mort du Christ :

 » Mon frère n’oublie pas de magnifier ce soir le

Christ dans sa résurrection !  »

Il regarde, l’envoyé de Judas, car du pauvre vous avez

fait le lycaon du pauvre

Il regarde dans sa lunette, ne voit que le cou tendre

et noir et beau.

Il hait la gorge d’or, qui bien module la flûte des anges

La gorge de bronze trombone, qui tonne sur

Sodome terrible et sur Adama.

Martin regarde devant lui la maison en face de

lui, il voit des gratte-ciel de verre de lumière

Il voit des têtes blondes bouclées des têtes sombre

frisées, qui fleurissent des rêves

Comme des orchidées mystérieuses, et les lèvres

bleues et les roses chantent en chœur comme

l’orgue accordées.

Le Blanc regarde, dur et précis comme l’acier.

James Earl vise et fait mouche

Touche Martin qui s’affaisse en avant, comme une fleur odorante

Qui tombe :  » Mon frère chantez clair Son nom, que

nos os exultent dans la Résurrection !  »
V
Cependant que s’évaporait comme l’encensoir le cœur du pasteur

Et que son âme s’envolait, colombe diaphane qui monte

Voilà que j’entendis, derrière mon oreille gauche, le battement lent du tam-tam.

La voix me dit, et son souffle rasait ma joue :

 » Ecris et prends ta plume, fils du Lion « . Et je vis une vision.

Or c’était en belle saison, sur les montagnes du Sud

comme du Fouta-Djallon

Dans la douceur des tamariniers. Et sur un tertre

Siégeait l’Etre qui est Force, rayonnant comme un diamant noir.

Sa barbe déroulait la splendeur des comètes ; et à ses pieds

Sous les ombrages bleus, des ruisseaux de miel blanc de frais parfums de paix.

Alors je reconnus, autour de sa Justice sa Bonté,

confondus les élus et les Noirs et les Blancs

Tous ceux pour qui Martin Luther avait prié.

Confonds-les donc, Seigneur, sous tes yeux sous ta

barbe blanche :

Les bourgeois et les paysans paisibles, coupeurs de

canne cueilleurs de coton

Et les ouvriers aux mains fiévreuses, et ils font

rugir les usines, et le soir ils sont soûlés d’amertume amère.

Les Blancs et les Noirs, tous les fils de la même terre mère.

Et ils chantaient à plusieurs voix, ils chantaient

Hosanna ! Alléluia !

Comme au Royaume d’Enfance autrefois, quand je rêvais.

Or ils chantaient l’innocence du monde, et ils dansaient la floraison

Dansaient les forces que rythmait, qui rythmaient la

Force des forces : la Justice accordée, qui est

Beauté Bonté.

Et leurs battements de pieds syncopés étaient comme

une symphonie en noir et blanc

Qui pressaient les fleurs écrasaient les grappes, pour

les noces des âmes :

Du Fils unique avec les myriades d’étoiles.

Je vis donc car je vis Georges Washington et

Phillis Wheatley, bouche de bronze bleue qui

annonça la liberté son chant l’a consumée _

Et Benjamin Franklin, et le marquis de La Fayette

sous son panache de cristal
Abraham Lincoln qui donna son sang, ainsi qu’une

boisson de vie à l’Amérique

Je vis Booker T. Washington le Patient, et William E.B.

Dubois l’Indomptable qui s’en alla planter sa tombe en Nigritie

J’entendis la voix blues de Langston Hughes, jeune

comme la trompette d’Armstrong. Me retournant je vis

Près de moi John F. Kennedy, plus beau que le rêve

d’un peuple, et son frère Robert, une armure fine d’acier.

Et je vis que je chante ! tous les Justes les Bons,

que le Destin dans son cyclone avait couchés

Et ils furent debout par la voix du poète, tels de

grands arbres élancés

Qui jalonnent la voie, et au milieu d’eux Martin Luther King.

Je chante Malcom X, l’ange rouge de notre nuit

Par les yeux d’Angela chante Georges Jackson,

fulgurant comme l’Amour sans ailes ni flèches

Non sans tourment. Je chante avec mon frère

La Négritude debout, une main blanche dans sa main

vivante

Je chante l’Amérique transparente, où la lumière est

polyphonie de couleurs

Je chante un paradis de paix.

Teddungal (guimm Pour Kôra)

Sall ! je proclame ton nom Sall ! du Fouta-Damga au Cap-Vert

Le lac Baïdé faisait nos pieds plus frais, et maigres nous marchions par le Pays-haut du Dyêri.

Et soufflaient les passions une tornade fauve aux piquants des gommiers. Où la tendresse du vert au Printemps ?

Yeux et narines rompus par Vent d’Est, nos gorges comme des citernes sonnaient creux à l’appel immense de la poitrine. C’était grande pitié.

Nous marchions par le Dyêri au pas du boeuf-porteur l’aile du cheval bleu est pour les Maîtres-de-Saint-Louis mais nos pieds dans la poussière des morts et nos têtes parées de nulle poudre d’or.

Or les scorpions furent de sable, les caméléons de toutes couleurs. Or les rires des singes secouaient l’arbre des palabres, comme peau de panthère les embûches zébraient la nuit.

Mille embûches des puissants: chaque touffe d’herbes cache un ennemi.

Nous avons ceint nos reins, affermi les remparts de notre coeur, nous avons repoussé lances et roses.

Roses et roses les navettes qui tissaient lêlés et yêlas, exquis les éloges des vierges quand la terre est froide à minuit.

Et leur tête était d’or, la lune éclairait le poème à contre-jour.

Belle ô Khasonkée parmi tes égales, à grande libellule les ailes déployées et lentement virant au flanc de la colline de Bakel

Jusqu’à ce mouvement soudain qui te brisait le cou, comme une syncope à battre mon coeur.

Ton sourire était doux sous paupières déclives, et grondaient les tam-tams peints de couleurs furieuses.

Ah ! ce coeur de poète, ah ! ce coeur de femme et de lion, quelle douleur à le dompter.

Or nous avons marché tels de blancs initiés. Pour toute nourriture le lait clair, et pour toute parole la rumination du mot essentiel.

Et lorsque le temps fut venu, je tendis un cou dur gonflé de veines comme une pile formidable.

C’était l’heure de la rosée, le premier chant du coq avait percé la brume, fait retourner les hommes des milices dans leur quatrième sommeil.

Les chiens jaunes n’avaient pas aboyé.

Et contre les portes de bronze je proférai le mot explosif teddungal !

Teddungal ngal du Fouta-Damga au Cap-Vert. Ce fut un grand déchirement des apparences, et les hommes restitués à leur noblesse, les choses à leur vérité.

Vert et vert Wâlo et Fouta, pagne fleuri de lacs et de moissons.

De longs troupeaux coulaient, ruisseaux de lait dans la vallée.

Honneur au Fouta rédimé ! Honneur au Royaume d’enfance !

À New York

(pour un orchestre de jazz : solo de trompette)
– I –
New York ! D’abord j’ai été confondu par ta beauté, ces grandes filles d’or aux jambes longues.

Si timide d’abord devant tes yeux de métal bleu, ton sourire de givre

Si timide. Et l’angoisse au fond des rues à gratte-ciel

Levant des yeux de chouette parmi l’éclipse du soleil.

Sulfureuse ta lumière et les fûts livides, dont les têtes foudroient le ciel

Les gratte-ciel qui défient les cyclones sur leurs muscles d’acier et leur peau patinée de pierres.

Mais quinze jours sur les trottoirs chauves de Manhattan

– C’est au bout de la troisième semaine que vous saisit la fièvre en un bond de jaguar

Quinze jours sans un puits ni pâturage, tous les oiseaux de l’air

Tombant soudain et morts sous les hautes cendres des terrasses.

Pas un rire d’enfant en fleur, sa main dans ma main fraîche

Pas un sein maternel, des jambes de nylon. Des jambes et des seins sans sueur ni odeur.

Pas un mot tendre en l’absence de lèvres, rien que des cœurs artificiels payés en monnaie forte

Et pas un livre où lire la sagesse. La palette du peintre fleurit des cristaux de corail.

Nuits d’insomnie ô nuits de Manhattan ! si agitées de feux follets, tandis que les klaxons hurlent des heures vides

Et que les eaux obscures charrient des amours hygiéniques, tels des fleuves en crue des cadavres d’enfants.
– II –
Voici le temps des signes et des comptes

New York ! or voici le temps de la manne et de l’hysope.

Il n’est que d’écouter les trombones de Dieu, ton cœur battre au rythme du sang ton sang.

J’ai vu dans Harlem bourdonnant de bruits de couleurs solennelles et d’odeurs flamboyantes

– C’est l’heure du thé chez le livreur-en-produits-pharmaceutiques

J’ai vu se préparer la fête de la Nuit à la fuite du jour.

C’est l’heure pure où dans les rues, Dieu fait germer la vie d’avant mémoire

Tous les éléments amphibies rayonnants comme des soleils.

Harlem Harlem ! voici ce que j’ai vu Harlem Harlem !

Une brise verte de blés sourdre des pavés labourés par les

pieds nus de danseurs Dans

Croupes de soie et seins de fers de lance, ballets de nénuphars et de masques fabuleux

Aux pieds des chevaux de police, les mangues de l’amour rouler des maisons basses.

Et j’ai vu le long des trottoirs, des ruisseaux de rhum blanc des ruisseaux de lait noir dans le brouillard bleu des cigares.

J’ai vu le ciel neiger au soir des fleurs de coton et des ailes de séraphins et des panaches de sorciers.

Écoute New York ! ô écoute ta voix mâle de cuivre ta voix vibrante de hautbois, l’angoisse bouchée de tes larmes tomber en gros caillots de sang

Écoute au loin battre ton cœur nocturne, rythme et sang du tam-tam, tam-tam sang et tam-tam.
– III –
New York! je dis New York, laisse affluer le sang noir dans ton sang

Qu’il dérouille tes articulations d’acier, comme une huile de vie

Qu’il donne à tes ponts la courbe des croupes et la souplesse des lianes.

Voici revenir les temps très anciens, l’unité retrouvée la réconciliation du Lion du Taureau et de l’Arbre

L’idée liée à l’acte l’oreille au cœur le signe au sens.

Voilà tes fleuves bruissants de caïmans musqués et de lamantins aux yeux de mirages. Et nul besoin d’inventer les Sirènes.

Mais il suffit d’ouvrir les yeux à l’arc-en-ciel d’Avril

Et les oreilles, surtout les oreilles à Dieu qui d’un rire de saxophone créa le ciel et la terre en six jours.

Et le septième jour, il dormit du grand sommeil nègre.

Chant Pour Yacine Mbaye

I
Mbaye toi aussi Mbaye, si je t’ai choisie Mbaye,

c’est pour ta beauté vraie

Pour ta peau de bronze huilé, pour ta peau de

sombre acajou.

Je parle de l’accord, et que rien n’y soit défaut

Rien pour sur excès. Je t’ai élue pour ton visage

d’orient aux deux étoiles de diamant

Pour ton visage tatoué de deux traits droits, aux

commissures là des yeux amandes

Paré de nattes haut plaquées, guirlande de

lumière noire autour de ton visage

Et la queue de tresses flotte mobile, flottant au

vent frais de la nuque.

je chante la beauté et je module la mesure

Mesure la courbe tes courbes : la proue prouesse

de la poitrine, la fuite

Souple gracieuse des reins. Si je te chante, c’est

pour l’épreuve et difficile.

C’est difficile d’être souriante au bout du stade

Ma gazelle penchée des sables, si belle dans

l’angoisse et belle dans ton attente.
II
Tu es partie doucement, en troisième position.

Tu as remonté aux quatre cents mètres, te

décollant de Koumba-amul-Ndèye t’abritant dans la foulée de

Ndèye Diassik, la mauvaise au long cours, toute

de blanc vêtue comme la Mort, toute de *

muscles de tendons tendue

Dans sa solitude orgueilleuse. Et son club a craché au loin.

Tu déploies les couleurs du Continent : le maillot

blanc rayé de rouge vertical

Et la culotte noire, qui garde le ventre la force

de l’Afrique.

Or Ndèye Diassik se retourne, décoche son

regard oblique et lâche la bride à sa fougue.

Sa première victime est foudroyée, qui roule

soudain comme boule un lièvre

Assommé net. Après les huit cents mètres, à la

sortie du virage Est, le soleil dorant l’auréole

de ses nattes

Yacine monte à l’épaule de Ndèye Sans un regard

un seul à gauche, elle redresse le buste

NDEISSANE !

Royale ma Linguère, souriante comme Néfertiti.

Linguère, je dis noblesse n’est pas dans le

ventre : elle naît de l’accord

Noblesse dans la patience et noblesse dans le

courage, dans le cœur dans le foie dans la foi

Noblesse, dans ton buste qui se dresse angle

droit, et tes jambes sont des bielles bien

huilées

Le svastika dans son élan, qu’aime le Dieu bleu

noir.
III

Yacine monte à l’épaule de sa rivale.

D’un brusque coup de reins, Ndèye accélère la

cadence.

Elle a coupé l’espoir à une fille au maillot bleu

Qui s’écroule sur la pelouse. On l’emporte

comme une morte.

Mais Yacine donne à son souffle, à sa foulée la longueur juste

La rythmant l’arythmant comme le tétramère, qu’informent les tam-tams de vie

Buvant l’oxygène vert, comme une boisson

tonique

Quand c’est déjà la cloche de l’angoisse, la

clameur de l’espoir.

Yacine est remontée à la hauteur de Ndèye,

si noire dans son maillot blanc

D’un nouvel oeil gris-gris d’un nouveau coup,

Diassik coupe les jarrets de Koumba

Qui les bras ballants s’affale baveuse. Or

Linguère avait pressenti.

Elle forlance la meute en avant de ses forces

dernières

Impérieuse. Et le stade est debout, clamant

acclamant le nom de sa reine

Et les pelouses sont fleuries de pagnes

parfumés, de coiffures joyeuses

Et la voila déroulant sur la frise ses longues

jambes harmonieuses

Et la voici à vingt-et-un mètres de la raie

claire, et lancée sur la crête de la

strophe.

Et tu tombes Linguère, et tu tombes parfaite,

dans mes deux bras de père

Congo (pour Trois Kôras Et Un Balafon)

Oho ! Congo oho ! Pour rythmer ton nom grand sur les eaux sur les fleuves sur toute mémoire

Que j’émeuve la voix des kôras Koyaté ! L’encre du scribe est sans mémoire.
Oho ! Congo couchée dans ton lit de forêts, reine sur l’Afrique domptée

Que les phallus des monts portent haut ton pavillon

Car tu es femme par ma tête par ma langue, car tu es femme par mon ventre

Mère de toutes choses qui ont narines, des crocodiles des hippopotames

Lamantins iguanes poissons oiseaux, mère des crues nourrice des moissons.

Femme grande ! eau tant ouverte à la rame et à l’étrave des pirogues

Ma Saô mon amante aux cuisses furieuses, aux longs bras de nénuphars calmes

Femme précieuse d’ouzougou, corps d’huile imputrescible à la peau de nuit diamantine.
Toi calme Déesse au sourire étale sur l’élan vertigineux de ton sang

O toi l’Impaludée de ton lignage, délivre-moi de la surrection de mon sang.

Tamtam toi toi tamtam des bonds de la panthère, de la stratégie des fourmis

Des haines visqueuses au jour troisième surgies du potopoto des marais

Hâ ! sur toute chose, du sol spongieux et des chants savonneux de l’Honune-blanc

Mais délivre-moi de la nuit sans joie, et guette le silence des forêts.

Donc que je sois le fût splendide et le bond de vingt-six coudées

Dans l’alizé, sois la fuite de la pirogue sur l’élan lisse de ton ventre.

Clairières de ton sein îles d’amour, coffines d’ambre et de gongo

Tanns d’enfance tanns de joal, et ceux de Dyilôr en Sep- tembre

Nuits d’Ermenonville en Automne il avait fait trop beau trop doux.

Fleurs sereines de tes cheveux, pétales si blancs de ta bouche

Surtout les doux propos à la néoménie, jusque-s à la minuit du sang.

Délivre-moi de la nuit de mon sang, car guette le silence des forêts.
Mon amante à mon flanc, dont l’huile fait docile mes mains mon âme

Ma force s’érige dans l’abandon, mon honneur dans la soumission

Et ma science dans l’instinct de ton rythme. Noue son élan le coryphée

A la proue de son sexe, comme le fier chasseur de lamantins.

Rythmez clochettes rythmez langues rythmez rames la danse du Maître des rames.

Ah ! elle est digne, sa pirogue, des choeurs triomphants de Fadyoutt

Et je clame deux fois deux mains de tam-tams, quarante vierges à chanter ses gestes.

Rythmez la flèche rutilante, la griffe à midi du Soleil Rythmez, crécelles des cauris, les bruissements des Grandes Eaux

Et la mort sur la crête de l’exultation, à l’appel irrécusable du gouffre.
Mais la pirogue renaîtra par les nénuphars de l’écume

Surnagera la douceur des bambous au matin transparent du monde.