Ta Voix Est Un Savant Poème

Ta voix est un savant poème

Charme fragile de l’esprit,

Désespoir de l’âme, je t’aime

Comme une douleur qu’on chérit.
Dans ta grâce longue et blêmie,

Tu revins du fond de jadis

O ma blanche et lointaine amie,

Je t’adore comme les lys !
On dit qu’un souvenir s’émousse,

Mais comment oublier jamais

Que ta voix se faisait très douce

Pour me dire que tu m’aimais ?

Tes Cheveux Irréels

Tes cheveux irréels, aux reflets clairs et froids,

Ont de pâles lueurs et des matités blondes ;

Tes regards ont l’azur des éthers et des ondes ;

Ta robe a le frisson des brises et des bois.
Je brûle de baisers la blancheur de tes doigts.

L’air nocturne répand la poussière des mondes.

Pourtant je ne sais plus, au sein des nuits profondes,

Te contempler avec l’extase d’autrefois.
La lune t’effleura d’une lueur oblique

Ce fut terrible autant qu’un éclair prophétique

Révélant la hideur au fond de ta beauté.
Je vis ― comme l’on voit une fleur qui se fane ―

Sur ta bouche, pareille aux aurores d’été,

Un sourire flétri de vieille courtisane.

Victoire

Donne-moi tes baisers amers comme des larmes,

Le soir, quand les oiseaux s’attardent dans leurs vols.

Nos longs accouplements sans amour ont les charmes

Des rapines, l’attrait farouche des viols.
Tes yeux ont reflété la splendeur de l’orage

Exhale ton mépris jusqu’en ta pâmoison,

O très chère ! Ouvre-moi tes lèvres avec rage :

J’en boirai lentement le fiel et le poison.
J’ai l’émoi du pilleur devant un butin rare,

Pendant la nuit de fièvre où ton regard pâlit

L’âme des conquérants, éclatante et barbare,

Chante dans mon triomphe au sortir de ton lit !

Ta Chevelure D’un Blond Rose

Ta chevelure d’un blond rose

A l’opulence du couchant,

Ton silence semble une pause

Adorable au milieu d’un chant.
Et tu passes, ô Bien-Aimée,

Dans le frémissement de l’air

Mon âme est toute parfumée

Des roses blanches de ta chair.
Lorsque tu lèves les paupières,

Tes yeux pâles, d’un bleu subtil,

Reflètent les larges lumières,

Et les fleurs t’appellent : Avril !

Ta Forme Est Un Éclair

Ta forme est un éclair qui laisse les bras vides,

Ton sourire est l’instant que l’on ne peut saisir

Tu fuis, lorsque l’appel de mes lèvres avides

T’implore, ô mon Désir !
Plus froide que l’Espoir, ta caresse cruelle

Passe comme un parfum et meurt comme un reflet.

Ah ! l’éternelle faim et la soif éternelle

Et l’éternel regret !
Tu frôles sans étreindre, ainsi que la Chimère

Vers qui tendent toujours les vœux inapaisés

Rien ne vaut ce tourment ni cette extase amère

De tes rares baisers !

L’orgueil Des Lourds Anneaux

L’orgueil des lourds anneaux, la pompe des parures,

Mêlent l’éclat de l’art à ton charme pervers,

Et les gardénias qui parent les hivers

Se meurent dans tes mains aux caresses impures.
Ta bouche délicate aux fines ciselures

Excelle à moduler l’artifice des vers :

Sous les flots de satin savamment entr’ouverts,

Ton sein s’épanouit en de pâles luxures.
Le reflet des saphirs assombrit tes yeux bleus,

Et l’incertain remous de ton corps onduleux

Fait un sillage d’or au milieu des lumières.
Quand tu passes, gardant un sourire ténu,

Blond pastel surchargé de parfums et de pierres,

Je songe à la splendeur de ton corps libre et nu.

Lucidité

L’art délicat du vice occupe tes loisirs,

Et tu sais réveiller la chaleur des désirs

Auxquels ton corps perfide et souple se dérobe.

L’odeur du lit se mêle aux parfums de ta robe.

Ton charme blond ressemble à la fadeur du miel.

Tu n’aimes que le faux et l’artificiel,

La musique des mots et des murmures mièvres.

Ton baiser se détourne et glisse sur les lèvres.

Tes yeux sont des hivers pâlement étoilés.

Les deuils suivent tes pas en mornes défilés.

Ton geste est un reflet, ta parole est une ombre.

Ton corps s’est amolli sous des baisers sans nombre,

Et ton âme est flétrie et ton corps est usé.

Languissant et lascif, ton frôlement rusé

Ignore la beauté loyale de l’étreinte.

Tu mens comme l’on aime, et, sous ta douceur feinte,

On sent le rampement du reptile attentif.

Au fond de l’ombre, telle une mer sans récif,

Les tombeaux sont encor moins impurs que ta couche

O femme ! je le sais, mais j’ai soif de ta bouche !

Morts Inquiets

L’éclat de la fanfare et l’orgueil des cymbales,

Réveillant les échos, se prolongent là-bas,

Et, sous l’herbe sans fleurs des fosses martiales,

Les guerriers assoupis rêvent d’anciens combats.
Ils ne s’enivrent point des moiteurs de la terre

Tiède de baisers las et de souffles enfuis

Seuls, ils ne goûtent point l’enveloppant mystère,

La paix et le parfum des immuables nuits.
Car leur sépulcre est plein de cris et de fumée

Et, devant leurs yeux clos en de pâles torpeurs,

Passe la vision de la plaine embrumée

D’haleines, de poussière et de rouges vapeurs.
Ils attendent, tout prêts à se lever encore,

Les premières lueurs, le clairon du réveil,

Le lourd piétinement des chevaux à l’aurore,

Les chansons du départ et la marche au soleil !
Que le ciel triomphal du couchant leur rappelle

Les vieux champs de bataille et de gloire, en versant

L’écarlate sinistre et la pourpre cruelle

De ses reflets, pareils aux larges flots de sang !
Que le vent, aux clameurs de victoire et de rage,

Le vent qui dispersait la cendre des foyers,

Mêle à leur tombe ardente, avec un bruit d’orage,

Le superbe frisson des drapeaux déployés !

Naïade Moderne

Les remous de la mer miroitaient dans ta robe.

Ton corps semblait le flot traître qui se dérobe.

Tu m’attirais vers toi comme l’abîme et l’eau ;

Tes souples mains avaient le charme du réseau,

Et tes vagues cheveux flottaient sur ta poitrine,

Fluides et subtils comme l’algue marine.

Cet attrait décevant qui pare le danger

Rendait encor plus doux ton sourire léger ;

Ton front me rappelait les profondeurs sereines,

Et tes yeux me chantaient la chanson des sirènes.

Nocturne

J’adore la langueur de ta lèvre charnelle

Où persiste le pli des baisers d’autrefois.

Ta démarche ensorcelle,

Et la perversité calme de ta prunelle

A pris au ciel du nord ses bleus traîtres et froids.
Tes cheveux, répandus ainsi qu’une fumée,

Clairement vaporeux, presque immatériels,

Semblent, ô Bien-Aimée,

Recéler les rayons d’une lune embrumée,

D’une lune d’hiver dans le cristal des ciels.
Le soir voluptueux a des moiteurs d’alcôve ;

Les astres sont comme des regards sensuels

Dans l’éther d’un gris mauve,

Et je vois s’allonger, inquiétant et fauve,

Le lumineux reflet de tes ongles cruels.
Sous ta robe, qui glisse en un frôlement d’aile,

Je devine ton corps, ― les lys ardents des seins,

L’or blême de l’aisselle,

Les flancs doux et fleuris, les jambes d’Immortelle,

Le velouté du ventre et la rondeur des reins.
La terre s’alanguit, énervée, et la brise,

Chaude encore des lits lointains, vient assouplir

La mer enfin soumise

Voici la nuit d’amour depuis longtemps promise

Dans l’ombre je te vois divinement pâlir.

Nudité

L’ombre jetait vers toi des effluves d’angoisse :

Le silence devint amoureux et troublant.

J’entendis un soupir de pétales qu’on froisse,

Puis, lys entre les lys, m’apparut ton corps blanc.
J’eus soudain le mépris de ma lèvre grossière

Mon âme fit ce rêve attendri de poser

Sur ta grâce où longtemps s’attardait la lumière

Le souffle frissonnant d’un mystique baiser.
Dédaignant l’univers que le désir enchaîne,

Tu gardas froidement ton sourire immortel,

Car la Beauté demeure étrange et surhumaine

Et veut l’éloignement splendide de l’autel.
Éparse autour de toi pleurait la tubéreuse,

Tes seins se dressaient fiers de leur virginité

Dans mes regards brûlait l’extase douloureuse

Qui nous étreint au seuil de la divinité.

Ô Forme Que Les Mains

O forme que les mains ne sauraient retenir !

Comme au ciel l’élusif arc-en-ciel s’évapore,

Ton sourire, en fuyant, laisse plus vide encore

Le cœur endolori d’un trop doux souvenir.
Ton caprice lassé, comment le rajeunir,

Afin qu’il refleurisse aux fraîcheurs d’une aurore ?

Quels mots te murmurer, et quel lys faire éclore

Pour enchanter l’ennui de l’heure et du loisir ?
De quels baisers charmer la langueur de ton âme,

Afin qu’exaspéré d’extase, pleure et pâme

Ton être suppliant, avide et contenté ?
De quels rythmes d’amour, de quel fervent poème

Honorer dignement Celle dont la beauté

Porte au front le Désir ainsi qu’un diadème ?

Ondine

Ton rire est clair, ta caresse est profonde,

Tes froids baisers aiment le mal qu’ils font ;

Tes yeux sont bleus comme un lotus sur l’onde,

Et les lys d’eau sont moins purs que ton front.
Ta forme fuit, ta démarche est fluide,

Et tes cheveux sont de légers réseaux ;

Ta voix ruisselle ainsi qu’un flot perfide ;

Tes souples bras sont pareils aux roseaux,
Aux longs roseaux des fleuves, dont l’étreinte

Enlace, étouffe, étrangle savamment,

Au fond des flots, une agonie éteinte

Dans un nocturne évanouissement.

Parle-moi, De Ta Voix Pareille À L’eau Courante

Parle-moi, de ta voix pareille à l’eau courante,

Lorsque s’est ralenti le souffle des aveux.

Dis-moi des mots railleurs et cruels si tu veux,

Mais berce-moi de la mélopée enivrante.
De ce timbre voilé qui m’attriste et m’enchante,

Lorsque mon front s’égare en tes vagues cheveux,

Exprime tes espoirs, tes regrets et tes vœux,

O mon harmonieuse et musicale amante !
Et moi, j’écouterai ta voix et son doux chant.

Je ne comprendrai plus, j’écouterai, cherchant,

Sinon l’entier oubli, du moins la somnolence.
Car si tu t’arrêtais, ne fût-ce qu’un moment,

J’entendrais j’entendrais au profond du silence

Quelque chose d’affreux qui pleure horriblement.

Soir

La lumière agonise et meurt à tes genoux.

Viens, ô toi dont le front impénétrable et doux

Porte l’accablement des pesantes années :

Douloureuse et les traits mortellement pâlis,

Viens, sans autre parfum dans ta robe à longs plis

Que le souffle des fleurs depuis longtemps fanées.
Viens, sans fard à ta lèvre où brûle mon désir,

Sans anneaux, le rubis, l’opale et le saphir

Déshonorent tes doigts laiteux comme la lune, –

Et bannis de tes yeux les reflets du miroir

Voici l’heure très simple et très chaste du soir

Où la couleur oppresse, où le luxe importune.
Délivre ton chagrin du sourire éternel,

Exhale ta souffrance en un sincère appel :

Les choses d’autrefois, si cruelles et folles,

Laissons-les au silence, au lointain, à la mort

Dans le rêve qui sait consoler de l’effort,

Oublions cette fièvre ancienne des paroles.
Je baiserai tes mains et tes divins pieds nus,

Et nos cœurs pleureront de s’être méconnus,

Pleureront les mots vils et les gestes infâmes.

Des vols s’attarderont dans la paix des chemins

Tu joindras la blancheur mystique de tes mains,

Et je t’adorerai, dans l’ombre où sont les âmes.