Les Éponges

Fable X, Livre I.

L’éponge boit, c’est son métier ;
Mais elle est aussi souvent pleine
De l’eau fangeuse du bourbier,
Que de celle de la fontaine.
Docteurs qui, dans votre cerveau,
Logez le vieux et le nouveau,
Les vérités et les mensonges,
J’en conviens, vous retenez tout ;
Mais aux yeux de l’homme de goût,
Ne seriez-vous pas des éponges ?

L’homme Et L’écho

Fable XII, Livre I.

Un médisant accusait les échos.
Un médisant !……. Je le ménage.
Le ciel, disait-il dans sa rage,
Puisse-t-il les punir de leurs mauvais propos !
Que d’ennemis je dois à leur langue indiscrète !
Tout, jusqu’à mes moindres discours,
Devient article de gazette.
M’échappe-t-il un mot ? Il se trouve toujours
Un chien d’écho qui le répète.
Ami, repart l’écho, faut-il s’en prendre à nous ?
Je répète, il est vrai ; mais pourquoi parlez-vous ?

L’olive

Fable I, Livre I.

L’olive, aux champs, n’est pas ce qu’elle est sur la table ;
Le premier qui, sur l’arbre, essaya d’en goûter,
Fit une mine épouvantable ;
Au feu voulut faire jeter
Le tronc qui produisait un fruit si détestable.
Mieux vaut le cultiver, lui dit la Déité
Qui faisait ce présent à l’Attique fertile ;
Plus qu’on ne croit, son fruit peut devenir utile,
S’il se trouve chez vous un homme assez habile
Pour corriger sa crudité.
Minerve avait raison ; le fruit que l’on dédaigne,
Par un fort habile homme à la fin ramassé,
Dans l’eau propice où l’art le baigne,
De ses défauts un jour se voit débarrassé.
Il n’est, depuis, ami de bonne chère
Qui n’en veuille en mille ragoûts ;
Et grâce à l’apprêt qui tempère
L’âpreté de son caractère,
Ni trop douce, ni trop amère,
L’olive est devenue un mets de tous les goûts.
Cet apprêt que l’habile artiste
Fit subir au fruit rebuté,
Est celui que le fabuliste
Doit donner à la vérité.

Le Fer Et L’aimant

Fable II, Livre I.

Aux lois de la nature, amis, soumettons-nous ;
Toujours sa volonté l’emporta sur la nôtre.
L’aimant disait au fer : Pourquoi me cherchez-vous ?
Pourquoi m’attirez-vous ? soudain répondait l’autre.
Notre faiblesse et ton pouvoir,
Sexe enchanteur, s’expliqueraient de même ;
Ainsi tu plais sans le vouloir ;
Sans le vouloir, ainsi l’on t’aime.

Le Fleuve

Fable XVII, Livre I.

Un grand fleuve parcourt le monde :
Tantôt lent, il serpente entre des prés fleuris,
Les embellit et les féconde ;
Tantôt rapide, il s’enfle, il se courrouce, il gronde,
Roulant, précipitant au milieu des débris
Son eau turbulente et profonde.
À travers les cités, les guérets, les déserts,
Il va, distribuant à mesure inégale,
Aux avides humains, dont ses bords sont couverts,
Les trésors de son urne avare et libérale ;
Ainsi, tandis que l’un, dans son repos,
Bénit la main de la nature,
Qui dans son héritage a fait passer leurs flots,
Ou les lui donne pour ceinture,
L’autre maudit le sol, dont les flancs déchirés ;
Reproduisent sans cesse et le roc et la pierre,
Indestructible digue, éternelle barrière,
Assise entre le fleuve et ses champs altérés.
Mais le plaisant de cette histoire,
C’est de voir certain compagnon,
Plongé dans l’eau jusqu’au menton ;
Plus il a bu, plus il veut boire.
Insatiable ; et dans son bain,
Cent fois moins heureux et moins sage,
Qu’un homme qui tout près, sans désir, sans dédain,
Regardant l’eau couler, n’en prend pour son usage,
Que ce qui peut tenir dans le creux de sa main.
Homme rare, sur ma parole !
Avec moi vous en conviendrez,
Mes bons amis, quand vous saurez
Que notre fleuve est le Pactole.

Le Laboureur Et Son Fils

Fable IX, Livre I.

Voilà nos champs bien préparés,
Bien engraissés, bien labourés ;
Ensemençons sans plus attendre.
Mon fils, ne perds pas un moment :
Tu vois bien ce sac de froment ;
Dans nos sillons va le répandre.
Tout entier ? — Depuis quarante ans,
Du blé que je sème en mes champs,
N’est-ce pas la juste mesure ?
— Mon père, avez-vous essayé
De n’en semer que la moitié ?
La part qu’on garde est la plus sûre.
— Mon fils, ce n’est pas la leçon
Que donne toujours la prudence ;
Gagner moitié sur la semence,
C’est le perdre sur la moisson.

Le Lézard Et La Vipère

Fable VIII, Livre I.

Quoi ! je ne me vengerais pas
De cette maudite vipère !
Disait un lézard a son père.
Pourquoi fuirais-je les combats ?
Au triomphe je puis prétendre ;
N’ai-je pas des ongles, des dents ?
II est mal d’attaquer les gens ;
Mais il est bien de se défendre.
— Ce point est assez entendu,
Mon fils ; mais parlons avec ordre.
Pour faire la guerre, il faut mordre ;
Et qui mord peut être mordu.
D’après cela, si je raisonne,
À ta perte tu veux courir.
Un serpent mordu peut guérir,
Un serpent qui mord empoisonne.

Le Lièvre, La Taupe Et Le Hérisson

Fable XIII, Livre I.

Un lièvre avait son gîte auprès de la tanière
D’un maussade et vieux hérisson.
Chacun, de son côté, vivait à sa manière,
À l’abri du même buisson,
Quand une taupe y vint creuser sa taupinière.
Entre les gens de certaine façon,
Nous savons tous qu’il est d’usage
Que le dernier venu dans tout le voisinage
Promène sa personne, ou tout au moins son nom.
En habit de velours, notre taupe au plus vite,
Fait donc au lièvre sa visite.
Après la révérence, après maint compliment,
(Ceux des bêtes, dit-on, ressemblent fort aux nôtres)
Après avoir parlé de soi fort longuement,
On parla tant soit peu des autres,
Et du voisin conséquemment.
Quel esprit ! dit la taupe ; y peut-on rien comprendre ?
Est-il rien de moins amusant ?
Est-il rien de moins complaisant ?
Savez-vous par quel bout le prendre ?
Il vit toujours triste et caché ;
Une sombre humeur le dévore ;
Il blesse quand il est fâché,
Et quand il joue il blesse encore ;
Et c’est pourtant chez lui que je cours de ce pas !
Madame, dit le lièvre, assurément badine.
— Et le bon ton, voisin ! — Et le bon sens, voisine,
M’assure que vous n’irez pas.
Plains et fuis, nous dit-il, ces personnes chagrines
Qu’on ne peut aborder avec sécurité,
Et qui, même dans la gaîté,
Ne quittent jamais leurs épines.

Le Secret De Polichinelle

Fable VII, Livre I.

Qui découvre une vérité,
A dit un grave personnage,
La gardera pour soi, s’il est quelque peu sage
Et chérit sa tranquillité.
Socrate, Galilée, et gens de cette étoffe,
Ont méconnu ce dogme, et s’en sont mal trouvés.
Quels maux n’ont-ils pas éprouvés !
D’abord c’est Anitus qui crie au philosophe ;
Mélitus applaudit ; et mon sage, en prison,
Reconnaît, mais trop tard, le tort d’avoir raison :
Socrate y but la mort : mais quoi ! son infortune,
Qui n’a fait qu’assurer son immortalité,
Pourrait-elle étonner mon intrépidité ?
Ce qu’il osa cent fois, je ne l’oserais une !
Non, non, je veux combattre un préjugé reçu.
Dût l’Anitus du jour, aboyant au scandale,
Calomnier mes mœurs pour venger la morale,
Je rectifie un fait qu’on n’a jamais bien su ;
Des générations erreur héréditaire,
Erreur qu’avec Fréron partage aussi Voltaire ;
Polichinelle, amis, n’était pas né bossu.
L’histoire universelle affirme le contraire ;
Je le sais fort bien ; mais-qu’y faire ?
Ne pas lui céder sur ce point,
Ni sur cet autre encor : monsieur Polichinelle
Grasseyait bien un peu, mais ne bredouillait point,
Quoi qu’en ait dit aussi l’histoire universelle.
Du reste, en fait d’esprit, se croyant tout donné,
Pour avoir un peu de mémoire,
Monsieur Polichinelle, au théâtre adonné,
Fondait sur ce bel art sa fortune et sa gloire :
Il voulait l’une et l’autre. Assez mal à propos,
Un soir donc il débute en costume tragique,
Ignorant, l’idiot, qu’un habit héroïque
Veut une taille de héros.
Aussi la pourpre et l’or dont mon vilain rayonne,
Font-ils voir aux plus étourdis
Ce qui, sous ses simples habits,
N’avait encor frappé personne ;
Son dos un peu trop arrondi,
Son ventre un peu trop rebondi,
Sa figure un peu trop vermeille.
De plus, si ce n’est trop de la plus douce voix
Pour dire ces beaux vers qui charment à la fois
L’esprit, et le cœur et l’oreille,
Imaginez-vous mon grivois
Psalmodiant Racine et grasseyant Corneille.
On n’y tint pas : il fut hué,
Siffle, bafoué, conspué.
Un autre en serait mort, ou de honte ou de rage.
Lui, plus sensé, n’en mourut pas ;
Et crut même de ce faux pas
Pouvoir tirer quelqu’avantage.
Mes défauts sont connus : pourquoi m’en affliger ?
Mieux vaudrait les mettre à la mode.
Je ne saurais les corriger,
Affichons-les ; c’est si commode !
Il est plusieurs célébrités,
Hommes de goût, gens à scrupules,
La vôtre est dans vos qualités,
La nôtre est dans nos ridicules.
Il dit, et sur son dos, qui n’était que voûté,
il ajuste une bosse énorme ;
Puis un ventre de même forme
À son gros ventre est ajouté.
Loin d’imiter ce Démosthènes,
Qui, bredouilleur ambitieux,
Devant les flots séditieux,
Image du peuple d’Athènes,
S’exerçait à briser les chaînes
De son organe vicieux,
Confiait aux vents la harangue
Où des Grecs il vengeait les droits,
Et, pour mieux triompher des rois,
S’efforçait à dompter sa langue,
Polichinelle croit qu’on peut encore charmer
Sans être plus intelligible
Que tel que je pourrais nommer,
Et met son art à se former
Un parlage un peu plus risible.
Puis, vêtu d’un habit de maint échantillon,
Il barbouille de vermillon
Sa face déjà rubiconde ;
Prend des manchettes, des sabots ;
Dit des sentences, des gros mots ;
Bref, n’omet rien pour plaire aux sots
Et plaît à presque tout le monde.
Quels succès, par les siens, ne sont pas effacés ?
Les Roussels passeront, les Janots sont passés !
Lui seul, toujours de mode, à Paris comme à Rome,
Peut se prodiguer sans s’user ;
Lui seul, toujours sûr d’amuser,
Pour les petits enfants est toujours un grand homme.
Ajoutons à ce que j’ai dit,
Que tel qui tout bas s’applaudit
De la faveur universelle,
Ne doit sa vogue et son crédit
Qu’au secret de Polichinelle.

L’enfant Et Les Deux Chiens

Fable XV, Livre I.

Pauvre Turc ! qu’il est bon ! le charmant caractère !
S’écriait un enfant en promenant sa main
Sur un dogue enchaîné qui, dit-on, par dédain,
Impunément le laissait faire.
Vilain Fox ! comme il est méchant !
Dit un moment après le même personnage,
Agaçant un barbet qui, malgré maint outrage,
Mordait à peine en se fâchant.
Papa, c’est celui-ci qu’il faut mettre à la chaîne ;
L’autre, dans la maison, doit errer librement.
Le père avait la tête saine,
Et pensa tout différemment.
— Mon enfant, moins de promptitude,
À porter condamnation !
Tu juges sur une action ;
Il faut juger sur l’habitude.
Différons donc, si tu m’en crois,
De rien changer à l’ancien ordre ;
Car si Fox a mordu, c’est la première fois ;
C’est la première aussi que Turc cesse de mordre.

Les Cygnes Et Les Dindons

Fable VI, Livre I.

On nous raconte que Léda,
Par le diable autrefois tentée,
D’un amant à l’aile argentée,
Un beau matin, s’accommoda.
Hélas ! ces caprices insignes
Sont encor les jeux des Amours ;
Si ce n’est qu’on voit de nos jours
Les Dindons remplacer les Cygnes.

Le Colimaçon

Fable IV, Livre I.

Sans ami, comme sans famille,
Ici bas vivre en étranger ;
Se retirer dans sa coquille
Au signal du moindre danger ;
S’aimer d’une amitié sans bornes ;
De soi seul emplir sa maison ;
En sortir, suivant la saison,
Pour faire à son prochain les cornes ;
Signaler ses pas destructeurs
Par les traces les plus impures ;
Outrager les plus tendres fleurs
Par ses baisers ou ses morsures ;
Enfin, chez soi, comme en prison,
Vieillir de jour en jour plus triste,
C’est l’histoire de l’égoïste,
Et celle du colimaçon.

L’aigle Et Le Chapon

Fable XVI, Livre I.

On admirait l’oiseau de Jupiter,
Qui déployant ses vastes ailes,
Aussi rapide que l’éclair,
Remontait vers son maître aux voûtes éternelles.
Toute la basse-cour avait les yeux en l’air.
Ce n’est pas sans raison qu’un grand dieu le préfère !
S’écriait un vieux coq ; parmi ses envieux,
Qui pourrait, comme lui, laissant bien loin la terre,
Voler en un clin-d’oeil au séjour du tonnerre,
Et d’un élan franchir l’immensité des cieux ?
Qui ? reprit un chapon ; vous et moi, mon confrère.
Moi, vous dis-je. Laissons les dindons s’étonner
De ce qui sort de leurs coutumes :
Osons, au lieu de raisonner.
D’aussi près qu’il voudra verra Jupin tonner
Quiconque a du cœur et des plumes.
Il dit, et de l’exemple appuyant la leçon,
Il a déjà pris vol vers la céleste plaine.
Mais c’était le vol du chapon.
L’enfant gâté du Mans s’élève, et, comme un plomb,
Va tomber sur le toit de l’étable prochaine.
On sait que l’indulgence, en un malheur pareil,
N’est pas le fort de la canaille :
On suit le pauvre hère, on le hue, on le raille,
Les plus petits exprès montaient sur la muraille.
Le vieux coq, plus sensé, lui donna ce conseil :
Que ceci te serve de règle ;
Raser la terre est ton vrai lot :
Renonce à prendre un vol plus haut,
Mon ami, tu n’es pas un aigle.

L’âne Et Le Cerf

Fable XIV, Livre I.

Vive la liberté ! criait, dans la prairie ;
L’unique fois, hélas ! qu’il se soit emporté,
Martin, qui se croyait vraiment en liberté,
Pour n’être pas à l’écurie.
Un cerf lui dit : Pauvre imprudent !
Vivre libre et bâté n’est pas chose facile.
Ne te crois pas indépendant,
Mon ami, tu n’es qu’indocile.

Le Chien De Chasse Et Le Chien De Berger

Fable XI, Livre I.

Un bon chien de berger, au coin d’une forêt,
Rencontre un jour un chien d’arrêt.
On a bientôt fait connaissance.
À quelques pas, d’abord, on s’est considéré,
L’oreille en l’air ; puis on s’avance ;
Puis, en virant la queue, on flaire, on est flairé ;
Puis enfin l’entretien commence.
Vous, ici ! dit avec un ris des plus malins,
Au gardeur de brebis, le coureur de lapins ;
Qui vous amène au bois ? Si j’en crois votre race,
Mon ami, ce n’est pas la chasse.
Tant pis ! c’est un métier si noble pour un chien !
Il exige, il est vrai, l’esprit et le courage,
Un nez aussi fin que le mien,
Et quelques mois d’apprentissage.
S’il est ainsi, répond, d’un ton simple et soumis,
Au coureur de lapins, le gardeur de brebis,
Je bénis d’autant plus le sort qui nous rassemble.
Un loup, la terreur du canton,
Vient de nous voler un mouton ;
Son fort est près d’ici, donnons-lui chasse ensemble.
Si vous avez quelque loisir,
Je vous promets gloire et plaisir,
Les loups se battent à merveille ;
Vingt fois par eux au cou je me suis vu saisir ;
Mais on peut au fermier rapporter leurs oreilles ;
Notre porte en fait foi. Marchons donc. Qui fut pris ?
Ce fut le chien d’arrêt. Moins courageux que traître,
Comme aux lapins, parfois il chassait aux perdrix ;
Mais encor fallait-il qu’il fût avec son maître.
 » Serviteur ; à ce jeu je n’entends rien du tout.
J’aime la chasse et non la guerre :
Tu cours sur l’ennemi debout,
Et moi j’attends qu’il soit par terre. «