Les Sabots De Polichinelle

Fable XVII, Livre V.

Polichinelle, à toi nous voilà revenus.
J’y reviens volontiers, c’est un ami d’enfance ;
Garçon d’esprit d’ailleurs, dans son extravagance,
Fertile en mots profonds, des badauds retenus ;
Garçon d’humeur toujours égale,
Non pas comme un quidam que nous avons connu,
Du matin jusqu’au soir plus mauvais que la gale ;
Mais toujours avenant, mais partout bien venu,
Trinquant avec qui le régale,
Et point fier, quoique parvenu.
Rien n’est indifférent dans un homme aussi rare.
Sachez donc, mes amis, quelle ingénuité
En son accoutrement, qui vous paraît bizarre,
Lui fait joindre aux galons, dont le riche se pare,
Les sabots de la pauvreté.
La fortune en tout temps ne lui fut pas prospère.
Il eut un bûcheron pour père ;
Bon homme, en qui l’amour paternel décroissait
Juste dans la mesure où son fils grandissait ;
Et qui disait parfois :  » Je crois, Dieu me pardonne,
Que j’aimais mieux l’enfant quand il était petit.
Dieu fait bien ce qu’il fait ; mais d’où vient qu’il me donne
Un fils de si bon appétit ?  »
Il est vrai que ce fils, encore à la lisière,
Si j’en crois un voisin qui l’a vu de ses yeux,
Coûtait plus à lui seul que sa famille entière,
Ne faisait rien qui vaille, et n’en mangeait que mieux.
Sur la nature enfin l’avarice l’emporte.
L’indigent est cruel comme l’ambitieux.
Lassé d’une charge aussi forte,
Le bon père, un beau jour, met son fils à la porte.
Voilà Polichinelle à la grâce de Dieu ;
Ce qui, dans le siècle où nous sommes,
Veut dire abandonné des hommes,
Et n’ayant pain, ni feu, ni lieu.
Il ne lui reste rien au monde,
Que deux chemises sans jabots,
Une panse un peu large, une échine un peu ronde,
Un vieil habit et des sabots.
Au surplus, ne sachant rien faire,
Sinon boire et manger, talent assez commun ;
Il apprit vingt métiers, mais il n’en sait pas un :
Comment sortira-t-il d’affaire ?
Il y pense en pleurant. Cet heureux don des pleurs,
Qui dans le cœur d’autrui fait passer nos douleurs,
Bien qu’au cerf rarement l’épreuve en soit utile,
A servi quelquefois l’homme et le crocodile.
Il a sauvé Sinon, je l’ai lu dans Virgile ;
Il sauva notre ami : non pas qu’en larmoyant
Il ait produit l’effet que je viens de décrire,
Au contraire ; on pleurait peut-être en le voyant,
Mais c’était à force de rire.
Cet effet singulier lui tint lieu de talent
Près du sieur Brioché, si fameux dans l’histoire.
 » Voilà, dit ce grand homme, un paillasse excellent
Pour mon théâtre de la Foire.
En place de mon grimacier,
Dont le public paraît ne plus se soucier,
Si j’engageais ce bon apôtre ?  »
Polichinelle accepte ; il faut gagner son pain.
Hélas ! il serait mort de faim
S’il avait pleuré comme un autre.
Il débute ; en dehors d’abord il se montra,
Et puis en dedans il entra.
Or vous savez, messieurs, mesdames,
Dans son métier s’il prospéra,
S’il fut charmant dans l’opéra,
S’il fut excellent dans les drames.
Auprès de Melpomène il perdit son procès ;
Mais il fit sa fortune en faisant la culbute.
Que d’acteurs contre sa chute
Voudraient changer leurs succès !
Dans son heureux caractère
Rentré pour n’en plus sortir,
Grâce à l’argent des sots qu’il a su divertir,
Il est capitaliste, il est propriétaire.
C’est presque un seigneur, vraiment !
Au reste, employant gaîment
Le bien que gaîment il gagne,
Il a maison de ville et maison de campagne,
Et, ce point-là surtout ne doit pas être omis,
Bonne table pour ses amis.
Aussi, comme il en a ! Bravant mode et coutume,
Chacun sait qu’à sa guise il s’est fait un costume
Où, sans être obligé de se déboutonner,
Il boit, mange et rit tout à l’aise.
Cet habit vaut le nôtre , il l’a fait galonner.
En jabot de dentelle il a changé sa fraise.
Mais quand tout devrait l’inviter
A quitter les sabots, il veut, ne vous déplaise,
Il veut ne les jamais quitter.
La raison qu’il en donne au reste est fort honnête.
 » Souvent les parvenus se sont trop oubliés ;
Quand l’orgueil me porte à la tête,
Dit-il, je regarde à mes pieds.
Ils me rappellent tout ; mes parents, leur misère,
La détresse où j’étais quand Brioché me prit.  »
 » — Polichinelle, en tout le sort te soit prospère !
C’est le fait d’un bon cœur, comme d’un bon esprit
De ne point rougir de son père. « 

L’huître Et La Perle

Fable XI, Livre V.

Après n’avoir rien pris de toute la semaine,
Un pêcheur trouve une huître au fond de son filet :
 » Rien qu’une huître ! voyez, dit-il, la bonne aubaine,  »
En la jetant sur le galet.
Comme il s’en allait, l’huître bâille,
Et découvre à ses yeux surpris
Une perle du plus grand prix
Que recelait sa double écaille.
Patience, au milieu du discours le plus sot
Ou du plus ennuyeux chapitre,
On peut rencontrer un bon mot,
Comme une perle dans une huître.

L’écureuil Qui Tourne Dans Sa Cage

Fable VIII, Livre V.

 » Laridon, soit dit sans reproche,
C’est un sot métier que le tien,  »
Disait un écureuil à certain citoyen
Qui de son espèce était chien
Et de son métier tournebroche.
 » Pardon, petit ami, pardon ;
 » Mais ce que tu dis là, répond le Laridon,
 » On le dirait peut-être avec plus de justice,
 » Du métier que le long du jour
 » Tu fais enfermé dans ce tour.
 » — Ce n’est pas un métier ; ce n’est qu’un exercice.
 » — J’estime autant l’oisiveté.
 » Cesse de tirer vanité
 » De consommer ta force en efforts si futiles ;
 » Et méprise un peu moins mon humble activité.
 » Tous tes pas sont perdus ; tous les miens sont utiles. « 

Les Amis À Deux Pieds

Fable XV, Livre V.

 » Je préfère un bon cœur à tout l’esprit du monde,
Et d’amis à deux pieds je me passe fort bien,  »
Disait certain monsieur qui vit avec son chien
Dans une retraite profonde.
 » Je n’ai pas d’autre ami que lui,
Humains ; et s’il tient aujourd’hui
La place qu’en mon cœur longtemps vous occupâtes
C’est qu’il ne m’est pas démontré
Que l’on ait aussi rencontré
L’ingratitude à quatre pattes. « 

Les Brochets

Fable VI, Livre V.

Quelques brochets jetés dans nos étangs
N’y sont pas tout-à-fait nuisibles.
Craints des poissons de tous les rangs,
Mais au fretin lui seul terribles,
S’ils vivent des petits, ils font vivre les grands.
Des avortons, sans cesse, engloutissant la tourbe,
Ils accroissent d’autant la part des gros mangeurs ;
Et de plus à ces bons nageurs
Ne laissent pas le temps de croupir dans la bourbe.
Il faut dire la vérité :
La critique est utile, et sa sévérité
Dont notre apologue est l’emblème,
Peut avoir au Parnasse un salutaire effet ;
Mais encor, pour cela, faut-il que le brochet
Ne soit pas du fretin lui-même.

Les Charbonniers, Les Meuniers, Et Le Marguillier

Fable XIII, Livre V.

Entre nos frères les meuniers
Et nos frères les charbonniers
J’ai vu régner longtemps une haine assez forte.
À quel propos ? C’était… que le diable m’emporte,
Si plus qu’eux-mêmes je l’ai su !
Eh ! n’est-ce pas souvent pour un malentendu
Qu’un premier combat se donne ?
Le tort en est à tous, comme il n’est à personne,
Au second, où l’on rend ce que l’on a reçu,
Où l’on se bat du moins parce qu’on s’est battu.
Mais revenons au fait : ainsi qu’on peut le croire,
Chaque héros dans sa valeur,
Se signalant pour sa couleur,
Criait haro sur l’autre, et tombait, dit l’histoire,
Charbonnier sur la blanche et meunier sur la noire.
Par la seule nature armés,
Les voyez-vous en cent manières
Les bras tendus, les poings fermés,
Venger l’honneur de leurs bannières ?
Que de coups donnés et rendus !
Que de flots de sang répandus
Par tous ces nez cassés des mains de la victoire !
Chantre de Jeanne et de Bourbon,
C’est ta voix qui devrait transmettre la mémoire
De tous ces preux couverts de gloire et de charbon,
Couverts de farine et de gloire !
Certain jour cependant que ces poudreux guerriers
Se reposaient sur leurs lauriers,
Un philosophe, un philanthrope,
Un marguillier, mortel ennemi des combats,
Tenta de mettre un terme à ces trop longs débats.
D’un manteau neutre il s’enveloppe ;
Et le voilà, du matin jusqu’au soir,
De l’un à l’autre camp sans cesse en promenade ;
Qui va, vient et revient, en courtier d’ambassade,
Du noir au blanc, du blanc au noir.
Or, à son drap qui n’est noir, ni blanc, mais pistache,
Tantôt le blanc, tantôt le noir laisse une tache.
Comme on en murmurait d’un et d’autre côté :
 » Charbonniers et meuniers, dit-il, parlons sans feinte :
Voit-on les deux partis, sans prendre un peu la teinte
Des gens à qui l’on s’est frotté ? « 

Les Chiens Qui Dansent

Fable II, Livre V.

Je suis un peu badaud, je n’en disconviens pas.
Tout m’amuse ; depuis ces batteurs d’entrechats,
Depuis ces brillants automates,
Dont Gardel fait mouvoir et les pieds et les bras,
Jusqu’à ceux dont un fil règle et soutient les pas,
Jusqu’aux Vestris à quatre pattes,
Qui la queue en trompette, et le museau crotté,
En jupe, en frac, en froc, en toque, en mitre, en casque,
La plume sur l’oreille, ou la brette au côté,
Modestes toutefois sous l’habit qui les masque,
Moins fiers que nous de leurs surnoms,
Quêtent si gaîment les suffrages
Des musards de tous les cantons
Et des enfants de tous les âges.
L’argent leur vient aussi. Peut-on payer trop bien
L’art, le bel art de Terpsichore ?
Art unique ! art utile au singe, à l’homme, au chien.
Comme il vous fait valoir un sot, une pécore !
C’est le clinquant qui les décore,
Et fait quelque chose de rien.
La critique, en dépit de mon goût et du vôtre,
Traite pourtant, lecteur, cet art tout comme un autre.
Quels succès sous sa dent ne sont pas expiés ?
Qui n’en est pas victime en est le tributaire.
Le grand Vestris, le grand Voltaire,
Par sa morsure estropiés,
Prouvent qu’il faut qu’on se résigne
Et qu’enfin le génie à cette dent maligne
Est soumis de la tète aux pieds.
De cette vérité, que je ne crois pas neuve,
Quelques roquets tantôt m’offraient encor la preuve.
Tandis qu’au son du flageolet,
Au bruit du tambourin, sautillant en cadence,
Ces pauvres martyrs de la danse
Formaient sous ma fenêtre un fort joli ballet,
Un mâtin, cette fois ce n’était pas un homme,
Un mâtin, qui debout n’a jamais fait un pas,
Campé sur son derrière, aboyait, Dieu sait comme,
Après ceux qui savaient ce qu’il ne savait pas,
Après ceux, et c’est là le plaisant de l’affaire,
Après ceux qui faisaient ce qu’il ne peut pas faire.
Quoique mauvais danseur, en mes propos divers,
Pour la danse, en tout temps, j’ai montré force estime.
En douter serait un vrai crime ;
J’en atteste ces petits vers.
Mais que sert mon exemple à ce vaste univers ?

Je n’en crois donc pas moins le sens de cette fable
Au commun des mortels tout-à-fait applicable.
Chiens et gens qui dansez, retenez bien ceci :
L’ignorant est jaloux et l’impuissant aussi.

Le Hanneton

Fable III, Livre V.

 » Tu bourdonnes, n’es-tu pas libre ?  »
Disait un écolier au hanneton fâché
D’avoir toujours un fil à la patte attaché.
Ainsi parlait Octave à ses sujets du Tibre.
Ainsi naguère encor j’entendais raisonner
D’honnêtes gens, qui tous n’étaient pas sur le trône.
La liberté pour eux, c’est un fil long d’une aune
Au bout duquel on laisse un peuple bourdonner.

Le Loup Et Sa Mère

Fable XII, Livre V.

LA LOUVE.

Rarement à changer on gagne.
Pourquoi veux-tu courir les champs ?
Crois-moi, reste sur la montagne.
J’aime ces bois, j’aime les chants
Que ce vieux pâtre y fait entendre.
Son chien n’est pas des plus méchants.
Plus prompt à fuir qu’à se défendre,
S’il aboie, il ne mord jamais ;
On n’y vit que de chevreau ; mais,
S’il n’est gras, du moins est-il tendre.

LE LOUP.

Qui ? moi ! rester dans ces déserts
Pour n’ouïr que les mêmes airs
Sur des pipeaux toujours plus aigres ?
Qui ? moi ! rester sur ce rocher
Pour jeûner ou pour n’accrocher
Que des chevreaux toujours plus maigres
À ce mets borner mon espoir,
Et d’agneaux quand la plaine abonde,
N’en pas tâter, n’en pas plus voir
Que s’il n’en était point au monde ?
Ah ! fuyons loin de ce canton,
Théâtre obscur pour mon courage !
Vous le savez : dès mon jeune âge,
J’aimai la gloire et le mouton.
J’y retourne : en un frais bocage
Qu’environnent des prés fleuris,
Où sont rassemblés et nourris
Les doux agneaux du voisinage,
Demain, ce soir, je m’établis
Tout au beau milieu des brebis.
Défrayé par droit de conquête,
Comme un héros russe ou prussien,
J’engraisse là sans craindre rien ;
Car est-il ou berger ou chien
Assez fort pour me faire tête ?

LA LOUVE.

Sur ce point je suis sans effroi.
Pris séparément, ce me semble,
Aucun d’eux n’est plus fort que toi ;
Mais si l’intérêt les rassemble,
Mon fils, crois-tu de bonne foi
Être aussi fort qu’eux tous ensemble ?

Le Rat Et Le Vaisseau

Fable IX, Livre V.

Fier de sa charge magnifique,
Fier de porter, je ne sais où,
Pour je ne sais qui, l’or du Chili, du Pérou,
Et du Potose et du Mexique,
Un gros vaisseau marchand revenait d’Amérique.
Le joyeux équipage était des plus complets :
Passagers, matelots, soldats, maîtres, valets,
Favoris de Plutus, de Mars ou de Neptune,
L’emplissaient, l’encombraient de la cave au grenier
Ou du fond de cale à la hune,
Pour parler en vrai marinier.
De Noé l’arche était moins pleine.
Un rat cependant grimpe à bord,
Et, sans montrer de passe-port,
Sans saluer le capitaine,
S’établit parmi les agrès.
Un pareil commensal ne vit pas à ses frais.
Aussi s’aperçoit-on, tant au lard qu’au fromage,
Grignotés, écornés par l’animal rongeur,
Qu’on nourrissait un voyageur,
Qui n’avait pas payé passage.
Le conseil de guerre entendu,
Vu l’urgence, un décret rendu
Hors la loi met la pauvre bête.
En maint lieu maint piège est tendu,
Et des mâts maint chat descendu
De maint côté se met en quête ;
Le proscrit, qui d’un coin oyait et voyait tout,
Et tremblait un peu pour sa tête,
Dès que le conseil se dissout,
Au patron, d’un peu loin, présente sa requête.
 » Pitié, pardon, grâce, seigneur !
 » Je renonce à la friandise.
 » Foi de rat, foi d’homme d’honneur,
 » Je vous paierai le tort qu’a fait ma gourmandise.
 » Seigneur, qu’on me débarque au port le plus voisin,
 » J’y trouverai quelque cousin,
 » Ou rat de cave ou rat d’église,
 » Mais gens à vous payer tout prêts.
 » Le continent doit être près.
 » Que ce soit Angleterre, ou Chine, ou France, ou Perse,
 » J’ai partout là des intérêts
 » Ou de famille ou de commerce ;
 » J’ai partout là crédit. — Ni crédit, ni pardons
 » Pour les escroqueurs de lardons,
Dit en jurant l’homme à moustache.
 » Force à la loi : Raton ! Minet !  » Le rat se cache.
Gascon, fils de Normand, il savait plus d’un tour.
Mais à quoi bon ? La nuit, le jour,
Cerné, guetté, chassé, harcelé sans relâche,
Il ne mange, boit, ni ne dort.
Peut-il échapper à son sort ?
Partout on a mis des ratières,
Partout on a fait des chatières,
Partout la peur, partout la mort !
Elle est préférable à la vie,
De terreurs ainsi poursuivie !
Mourons donc, mais en homme, et vengeons-nous d’abord.
Il dit, et de ses dents, meilleures que les nôtres,
Usant, limant, rongeant, perçant en maint endroit
La nef qui sur le Styx s’en va voguer tout droit,
Dans l’abîme qu’il s’ouvre il entraîne les autres.
Je tiens même d’un souriceau,
Qu’heureux plus que Samson au jour de sa revanche,
À la ruine du vaisseau
Il échappa sur une planche.

En préceptes, lecteur ami,
Ce petit apologue abonde.
Si je l’en crois, en ce bas monde
Il n’est pas de faible ennemi.
De plus, le sage en peut induire,
Et l’homme puissant doit y voir
Qu’il est dangereux de réduire
Le petit même au désespoir.

Le Sermon Du Curé

Fable IV, Livre V.

Mes bons amis, je dois en convenir,
Je n’imaginais pas qu’un mort pût revenir ;
Que bien empaqueté, soit dans cette humble bière
Des humains du commun la retraite dernière,
Soit dans ce lourd cercueil dont le plomb protecteur
Plus longtemps au néant dispute un sénateur,
Au grand air un défunt pût jamais reparaître ;
Et par aucun motif, si pressant qu’il puisse être,
Se reproduire aux yeux des badauds effrayés,
À ses vieux ennemis venir tirer les pieds,
Sommer ses héritiers de tenir leurs promesses,
Et forcer ces ingrats à lui payer des messes.
Un curé de notre canton,
Qui, s’il n’est esprit fort, est du moins esprit sage,
Deux fois par semaine, au sermon,
L’affirme cependant aux gens de son village.
 » Or ça, lui dis-je un jour, plaisant hors de saison,
Tantôt vous commenciez un somme,
Ou bien vous perdez la raison.  »
 » — La raison, répond le bonhomme,
Laquelle à mon avis doit régner en tout lieu,
 » Même en chaire, enseigne qu’à Dieu
 » Au monde il n’est rien d’impossible.
 » — Aucune vérité n’est pour moi plus sensible.
 » — Vous reconnaissez, frère, en accordant ce point,
 » Qu’à mon petit troupeau je n’en impose point,
 » En lui disant que Dieu, mécontent qu’on se livre
 » À de pernicieux penchants,
 » Peut laisser les défunts lutiner les méchants,
 » Afin de leur apprendre à vivre.
 » — Bien ! et vous le prouvez ? — Appuyant quelquefois
 » Ce dogme édifiant d’un pieux stratagème,
 » Vers le soir, dans la grange ou sur les bords du bois,
 » Je le prouve en faisant le revenant moi-même.
 » Tantôt vêtu de blanc, tantôt vêtu de noir,
 » J’ai vingt fois relancé jusque dans son manoir
 » Tel maraud qui, déjà coupable au fond de l’âme,
 » Et pendable un moment plus tard,
 » Convoitait du voisin le fromage ou le lard,
 » Ou bien la vache, ou bien la femme.
 » Changeant, suivant le cas, et de forme et de ton,
 » Assisté du vicaire et surtout du bâton,
 » Ainsi dans ma paroisse exorcisant le crime,
 » Régénérant les mœurs, je fais payer la dîme,
 » Donne un père à l’enfant qui n’en aurait pas eu ;
 » Et quand au cabaret dimanche on s’est battu,
 » Mettant l’apothicaire aux frais du bras qui blesse,
 » Je fais faire ici par faiblesse
 » Ce qu’on n’eût pas fait par vertu.
 » Osez-vous m’en blâmer ? — Moi, curé, je le jure,
 » De tout mon cœur je vous absous ;
 » Et qui plus est je me résous
 » À tolérer parfois quelque utile imposture.
 » Par un vil intérêt vers le mal entraîné,
 » Au bien si rarement quand l’homme est ramené
 » Par le noble amour du bien même,
 » En employant l’erreur qu’il aime
 » Dominons le penchant dont il est dominé.
 » Sans trop examiner si la chose est croyable,
 » De la chose qu’on croit tirons utilité.
 » Un préjugé sublime, une erreur pitoyable
 » Peut tourner au profit de la société ;
 » Il est bon que Rollet tremble en rêvant au diable,
 » Et César en pensant à la postérité. « 

Le Sirop Et Les Mouches

Fable I, Livre V.

 » On suivait Paul hier, on le fuit aujourd’hui.
Me direz-vous, monsieur, à quelle circonstance
Il faut imputer l’inconstance
Que le public montre envers lui ?  »
Après un moment de silence,
Monsieur l’abbé répond :  » Mets d’abord, mets, mon fils,
 » Ce bocal sur notre fenêtre.
 » Est-il découvert ? — Non. — Découvre-le. — Mon maître,
Il est plein de sirop. — Fais ce que je te dis.
 » — Vous en aurez regret. — Peut-être.
 » Tu riras si je m’en repens.
 » — Ne voyez-vous donc pas quel essaim nous arrive ?
 » Voilà déjà plus d’un convive,
 » Qui se régale à nos dépens.
 » — Il faut que tout le monde vive,  »
Répond le sage en souriant.
 » Le sucre est un mets très friand ;
 » Mais n’est-il fait que pour nos bouches ?
 » Et la terre est-elle, entre nous,
 » Chiche à ce point d’un mets si doux,
 » Qu’on n’en puisse laisser aux mouches ?
 » Il nous en reste assez pour toi.
 » — Il est vrai. — Quant à Paul, quant à cette injustice
 » Dont tu veux savoir le pourquoi,
 » Nous en reparlerons ; pour l’instant laisse-moi :
 » L’objet vaut qu’on y réfléchisse.  »
Cependant autour du bocal
Bourdonne l’essaim parasite,
Et, comme à qui mieux mieux, chacun s’y précipite :
Si vaste qu’elle soit, la panse de cristal
Pour tant de commensaux bientôt est trop petite.
Ce spectacle amusa l’écolier jusqu’au soir.
N’ayant alors plus rien à voir,
Il reprit son propos.  » — Un peu de patience.
 » Est-ce en un jour, mon fils, que l’on peut tout savoir
 » Demain peut-être, grâce à notre expérience,
 » En dirai-je un peu plus.  » De crainte d’accident,
L’enfant veut recouvrir le vase en attendant.
Mais notre précepteur autrement en décide.
Il avait ses raisons. Le sirop cependant,
De doux qu’il fut, devient acide.
Plus matinal que le soleil,
Notre écolier à son réveil
De courir au bocal. Mais quelle est sa surprise !
Il ne retrouve, au lieu de ce peuple goulu,
Q’une mouche confite, et qui, comme à la glu,
Dans le sucre se trouvait prise.
 » D’où provient tout ce changement ?
 » — Du motif qui, dans ce moment,
Loin du malheureux Paul écarte tous les hommes.
 » Les mouches, les amis dans le temps où nous sommes
 » Se ressemblent plus qu’on ne croit.
 » Cet essaim qui croît ou décroît,
 » Suivant que la liqueur est plus douce ou plus aigre,
 » T’apprend ce qu’entre humains parfois nous éprouvons,
 » Suivant que le sort verse au vase où nous buvons,
 » Ou du sirop, ou du vinaigre. « 

La Feuille

xxFable XVI, Livre V.

— De ta tige détachée,
Pauvre feuille desséchée,
Où vas-tu ? — Je n’en sais rien.
L’orage a frappé le chêne
Qui seul était mon soutien.
De son inconstante haleine,
Le zéphyr ou l’aquilon
Depuis ce jour me promène
De la forêt à la plaine,
De la montagne au vallon.
Je vais où le vent me mène.
Sans me plaindre ou m’effrayer,
Je vais où va toute chose,
Où va la feuille de rose
Et la feuille de laurier.

Hercule, Le Lion Et Les Vermisseaux

Fable VII, Livre V.

Hercule avait chassé sur le mont Pélion.
Percés de traits inévitables,
Frappés de coups épouvantables,
Que de monstres défaits ! Un énorme lion
À l’œil étincelant, à la voix menaçante,
À la faim toujours renaissante,
Depuis dix ans la crainte et l’horreur de ces lieux,
Ou le roi, si vous l’aimez mieux,
Malgré sa griffe aiguë et sa dent meurtrière,
Vaincu lui-même enfin gisait sur la poussière.
Du lion Néméen c’était l’affreux pendant.
Expirant comme lui sur une roche aride,
Il menaçait encor son vainqueur intrépide,
Dont la suite de loin tremble en le regardant.
Quelques vermisseaux cependant,
Qui, vils rebuts de la nature,
Sur quiconque a vécu s’arrogeant certains droits,
Des ânes, des lions, des goujats et des rois
Et des dieux mêmes, que je crois,
Font également leur pâture,
Quelques vermisseaux prétendaient
Qu’à tort on avait fait le défunt si terrible ;
À leur gré, rien de plus risible
Que les bruits qui s’en répandaient.
 » Trois coups ont suffi pour l’abattre.
 » Il serait dès longtemps ce qu’il est aujourd’hui
 » Si, loin de trembler devant lui,
 » Tel qu’il a digéré l’avait osé combattre.
 » S’il a vaincu, s’il a régné,
 » Sa force était dans leur faiblesse.
 » — Cessez, dit Hercule indigné,
 » Cessez un discours qui me blesse :
 » Pareils à maint historien
 » Qui dans sa nullité dissèque aussi la gloire,
 » Vous réduisez l’obstacle à rien
 » Pour réduire à rien la victoire.
 » Quoi que vous en disiez, le roi de ces forêts
 » N’était ni faible, ni timide.
 » Songez que pour le vaincre il a fallu les traits,
 » La massue et le bras d’Alcide. « 

La Langue Du Chien

Fable V, Livre V.

On ne supporte qu’à moitié
Le poids des misères humaines,
Quand le ciel accorde à nos peines
Les tendres soins de l’amitié.
Près de ce chien voyez son maître :
Blessé par le poignard d’un traître,
Dans sa douleur comme il sourit
À l’infatigable tendresse
De la langue qui le caresse
Et tout à la fois le guérit !