Rosemonde

Rosemonde, mère si jeune de mon opère,

Je revois le portrait où vous étiez en noir :

Vous étiez si jolie, ô ma blonde grand’mère,

Que, devant ce portrait, chacun venait s’asseoir.
La robe de satin, presque d’un noir d’ébène,

Vous faisait ressortir comme une pâle fleur ;

Et vous aviez autour du cou, sur une chaîne,

Deux fameux diamants donnés par l’Empereur.
Le portrait vit toujours avec son paysage ;

Le collier brille encore ; et le charmant visage

Garde au fond du passé ses regards absolus ;
Mais le nom rayonnant, le nom qu’un tendre geste

Voulut faire passer sur mon front trop modeste,

Le nom, dépaysé, ne se reconnaît plus

La Harpe De Madame De Genlis

Comtesse aux yeux dorés, je l’ai toujours connue

Cette harpe ; elle était près de votre portrait,

Chez mon père ; et, déjà, sa langueur ingénue

Faisait un peu semblant de garder un secret.
Cette harpe, elle avait orchestré votre vie ;

Et, confidente d’un roman cher et fatal,

Elle savait si votre fille Pulchérie,

Par les soins de l’amour, avait du sang royal ?
Cette harpe, elle avait, sur ses cordes légères,

Conservé tous les noms des danseurs éphémères

Qui vous environnaient d’un éternel désir ;
Et, quand on la regarde, on croit parfois entendre

Un arpège qui va, silencieux et tendre,

De vos premiers serments à vos derniers soupirs.

La Princesse Lointaine

L’amour aux magnifiques flammes

Dirige la nef sur les flots,

Et c’est encor l’amour qui rame

Avec le cœur des matelots ;
Tout autour du frère Trophime,

Tournent, en désordre étoilé,

Tous les vers fameux dont les rimes

Étaient deux ailes pour voler ;
Ce sont peut-être ces maximes,

Plus claires que les goélands,

Qui porteront la nef sublime ;

Et c’est la chanson de Bertrand !
Car rien qu’en redisant sans cesse

Les choses que l’on sait déjà :

Le nom charmant de la princesse,

Le charme qui la protégea ;
Rien qu’en reparlant de ses bagues

De ses colliers et de ses yeux,

Voici qu’au caprice des vagues

La nef maintenant glisse mieux.
La pauvre nef avance et flotte

Surmontant les plus mauvais jours ;

Quand le rêve se fait pilote,

Le navire arrive toujours.
Oh ! l’immense et sombre mystère

D’un cœur appelant l’horizon

Mais voici qu’on a crié :  » Terre !  »

Et voici de pâles maisons.
Dans un prestigieux mirage

Qui se transforme en vérité,

Tripoli au bord du rivage

A posé sa douce clarté ;
Et Bertrand, dont le cœur sans trêve

Aida l’amour de son ami,

Va partir lui chercher son rêve

Sur la barque de l’infini.
Quand toujours on donne son âme,

Pourrait-on jamais avoir tort ?

Une vertigineuse flamme

Purifiait chaque décor.
Le drame était comme un royaume

Dont les lys doublaient les clartés ;

Et plusieurs merveilleux fantômes

S’ajoutaient aux réalités
Sur la nef, tous ces camarades

N’étaient-ils pas, là comme ailleurs,

Les pauvres obscurs, les sans grades,

Que Flambeau porte dans son cœur ?
Quand Bertrand, la face hagarde,

Surgit dans le soir violet,

Renverse les grilles, les gardes,

Et bouleverse le palais ;
Quand il viendra risquer sa vie

Pour des yeux gris, mauves et verts,

N’ayant, dans sa tendre furie,

Rien d’autre à dire que  » Des vers  » !
Quand son bras vainqueur d’une hache

Fait voler la porte en éclats,

L’héroïque et divin panache

De Cyrano n’est-il pas là ?
Quand, devant ce cœur qui s’élance,

Mélissinde, se reculant,

S’enferme en un mur de silence

Pour fuir l’envoyé trop charmant ;
Ce  » non  » fantasque et romanesque,

Jeté vers celui qui venait,

N’est-il pas tout à fait ou presque

Le mur en fleurs de Percinet ?
Mais Bertrand à la brune tête

Voit le rêve et veut l’emporter ;

Ce n’est pas un mur qui l’arrête,

Lui, que rien ne peut arrêter !
Qu’est-ce qui fait qu’elle refuse ?

Il veut savoir mais de trop près

Et c’est sur sa bouche confuse

Qu’elle dit enfin son secret !
Ô pauvre minute éternelle !

Vont-ils faiblir ? Non, car elle a

Crié :  » La source, où donc est-elle ?

Le Pain, où est-il ?  » Et voilà
Que, passant comme une âme encore,

Dans le fond célestement bleu,

C’est Photine, avec son amphore,

Qui va lui répondre le mieux.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Quelle inoubliable soirée

La lumière semblait grandir,

Toute la pièce était dorée

Par la gloire et le souvenir ;
L’amour suspendait aux cordages

Sa grâce et sa fatalité ;

L’histoire aux brûlantes images

Se penchait pour se raconter ;
Chassant les platitudes vaines

Et les poussières du banal,

On sentait souffler sur la scène

Le vent sacré de l’idéal ;
Autour de la blanche princesse

Qui vient sur un bateau vermeil,

Le poème, montant sans cesse,

Semblait un immense soleil,
Et, s’ajoutant comme un emblème

À ce triomphe pur et clair,

Dans la salle on rencontrait même

Quelques crapauds de Chantecler !

Le Martin-pêcheur

Du temps que, sur les eaux, toutes choses vivantes

Vivaient dans l’Arche de Noé :

Les femmes, les bergers, les animaux, les plantes,

On eut besoin d’un messager ;
D’un messager discret, aventureux et sage,

Qui puisse voler et monter

Plus haut que l’horizon, la brise et le nuage,

Jusqu’au Seigneur d’éternité.
L’Aigle se proposa :  » Non ! ton aile est méchante,  »

S’écria Noé  » Je suis sûr

Qu’elle épouvanterait les étoiles tremblantes

Qui gardent la porte d’azur.  »
Le Hibou s’avança :  » Ce n’est pas ton affaire,

Pauvre bête au pénible vol,

Car le soleil t’aveuglerait de sa lumière

– Alors, moi ?  » dit le Rossignol ;
 » Toi ? » dit Noé,  » hélas ! le moindre clair de lune

Réveillerait ton chant divin.

Et, grisé de musique au bord de la nuit brune,

Tu perdrais toujours ton chemin.
Non, ce qu’il me faudrait, ce n’est pas ton délire,

Ni les ailes de l’alcyon ;

Ce n’est qu’un messager modeste, et qui n’attire

Aucunement l’attention.  »
À ces mots, un petit oiseau couleur de terre

Vint devant lui se présenter :

 » Je n’ai « , dit-il,  » ni rang, ni ruse, ni mystère,

Mais j’ai ma bonne volonté ;
Donnez-moi le message, et, dans quelques secondes,

J’aurai pu passer sans péril ;

Je suis l’oiseau le plus ordinaire du monde :

Choisissez-moi ! Ainsi soit-il !  »
Fit Noé, lui donnant le message céleste :

 » Pars, mon petit Martin-Pêcheur ;

Nous t’attendons ici, dans ce bateau qui reste

Éternellement voyageur.  »
Et le Martin-Pêcheur, sortant par la fenêtre,

S’élança dans le jour nacré,

Parmi cet air lavé de pluie et que, peut-être,

Personne n’avait respiré.
Il monta ! Il monta ! chargé de son message

Qu’il se répétait tout le temps ;

Il traversa l’éclair, la brise, le nuage,

Volant toujours, toujours montant ;
Mais, lorsqu’il eut touché la voûte sans mélange

Du vrai ciel où demeure Dieu,

Il ne eut, n’ayant pas les poumons d’un archange,

Respirer un air aussi bleu ;
Et, son cœur étouffé comme au milieu des ronces,

Il retomba fou de clarté,

N’ayant pas eu le temps d’attendre la réponse

Qu’il espérait tant rapporter !
Il revit l’arche Il frappe à la fenêtre On ouvre

 » Toi ?  » dit Noé  » Que tu es beau !

Quel est ce manteau bleu, si bleu, qui te recouvre ?

– Mais non, je n’ai pas de manteau.
Un manteau merveilleux ! éblouissant de charme !

– Comment ?  » fit le Martin-Pêcheur.

 » Ah !  » dit Noé, tombant à genoux, tout en larmes

 » C’est la réponse du Seigneur ;
Car je lui demandais ardemment que nous eûmes

La preuve d’un sort éternel,

Et voici qu’il daigna m’envoyer, sur tes plumes,

Un vrai petit morceau de ciel.  »
Le Déluge cessa. Tout refleurit sur terre :

Les saisons, les nuits et les jours ;

Et tous les cœurs humains de nouveau s’approchèrent

Du feu, de l’orgueil, de l’amour
Mais le Martin-Pêcheur, le messager céleste,

Garda l’éternel manteau bleu

Afin que nous sachions que, seul, un cœur modeste

Peut parfois s’approcher de Dieu.

Le Passé

Ô Passé, miroir bleuâtre,

Qu’il ne faut pas trop pencher ;

Pauvre drame de théâtre

Qu’on ne peut plus retoucher
Le jardin avait des arbres

Qui, tous, fleurissaient soudain ;

Et les fleurs jonchaient les marbres

Qui logeaient dans le jardin.
Quel enchantement demeure

Dans le parc extasié ?

Est-ce le parfum d’une heure ?

Ou le parfum d’un rosier ?
Quel est ce rêve ineffable,

Qui se cache au coin d’un bois ?

Est-ce une lettre, une fable ?

Ou le refrain d’une voix ?
Un agneau couleur de neige

Passe dans l’air étonné

En disant :  » Comment l’aurais-je

Su si je n’étais pas né ?  »
Chaque souvenir ressemble

À l’instant qui lui fait mal

Quel est ce tulle qui tremble ?

C’est une robe de bal.
La valse qui veut renaître

S’aventure en chancelant

Fallait-il à la fenêtre

Pencher un cœur si brûlant ?
La rose qu’on croyait morte

Vient de refleurir soudain

Fallait-il ouvrir la porte

Qui donnait sur ce jardin ?
Les minutes les plus folles

Font danser des coins de ciel

Fallait-il, sur des paroles,

Construire un rêve éternel ?
Dans l’ombre de la mémoire

Quel désordre et quel danger !

C’est un peu comme une armoire

Que l’on voudrait mieux ranger
Fallait-il, sur cette route,

Suivre un vent passionné ?

Non, peut-être Mais, sans doute,

Peut-il être pardonné
Le cœur à la tendre écorce

Qui, du matin jusqu’au soir,

Fit, avec sa faible force,

Tout ce qu’il pouvait pouvoir !

Le Rouge-gorge

Dans un joli bois de chez nous,

Un bois d’églantiers et de houx,

Il y avait encore

Un de ces oiseaux merveilleux,

Vert, jaune, rouge, orange et bleu,

Qu’on nomme lophophore.
Tous ses frères, bleus, jaunes, verts,

Depuis longtemps s’envolaient vers

La lointaine Amérique ;

Lui restait, montrant, simple et doux.

Sans un joli bois de chez nous,

Son plumage féerique ;
Et si, comme un prince enchanté,

Ce lophophore était resté

Dans la forêt secrète,

C’est que, vert, jaune, orange et bleu,

Il était tombé amoureux

D’une douce fauvette.
La fauvette l’aimait aussi,

Du moins l’assure ce récit ;

Quand venait l’heure brune,

Ils se donnaient des rendez-vous,

Dans un joli bois de chez nous,

Sous un rayon de lune.
Et l’oiseau bleu comme le soir

Disait son tourment, son espoir,

Son amour, sa démence ;

Et l’arc-en-ciel de ses couleurs,

Qui semblait passer par son cœur,

Colorait sa romance ;
Dans le langage des oiseaux,

Il connaissait d’étranges mots

Qui disaient mille choses,

Et quand, de son gosier qui luit,

S’envolaient tous ces  » tui, tui, tui  »

La nuit semblait plus rose ;
Quelquefois, quelque son plus fort

Semblait monter comme un fil d’or

Jusqu’à l’étoile en flamme,

Et les vers luisants, sur le sol,

Semblaient encor des si, des sol

Qui tombaient de son âme
Il chantait merveilleusement ;

Comme un oiseau, comme un amant,

Il donnait tout son être

Mais, dans une histoire d’amour,

Il faut bien qu’il y ait toujours

Quelqu’un qui soit un traître.
Un corbeau, jaloux et subtil,

Et qui convoitait, paraît-il,

La fauvette légère,

S’en fut, à l’ombre d’un vieux trou,

Dans un joli bois de chez nous,

Trouver une sorcière.
 » J’ai « , dit-il,  » tout le cœur rongé

Par le chant de cet étranger

Tout habillé de flamme

– Oui « , dit la vielle,  » je sais bien,

Mais sur son chant je ne peux rien,

Car le chant vient de l’âme.
– Quoi ! tu ne peux rien faire, alors ?

– Mais, si ! je peux tout sur son corps,

Sur son joli corps tendre ;

Je peux l’empêcher d’être beau,

Le rendre aussi laid qu’un corbeau,

Sous un habit de cendre.  »
Et, lui donnant dans une noix

Une poudre couleur de poix,

Elle dit :  » Si tu jettes

La poudre sur lui brusquement,

Il ne restera pas longtemps

L’amant de la fauvette.  »
Lorsque le bel oiseau, le soir,

Revint chanter, le corbeau noir

Riait d’un rire sombre ;

Et, sans même trembler un peu,

Il jeta sur l’oiseau de feu

Toute la poudre d’ombre.
Alors, on put voir, brusquement,

L’affreux pouvoir du talisman

De la vieille sorcière ;

L’oiseau de saphir, de rubis,

Ne fut plus qu’un pauvre oiseau gris

Plus gris que la poussière.
Plus de reflet plus de couleur

Comme on voit la plus belle fleur

Se faner sur sa tige,

Il s’éteignit mais, tout à coup,

Dans un joli bois de chez nous,

Il y eut ce prodige :
L’oiseau avait perdu, c’est clair,

Bleu, jaune, mauve, orange et vert,

Sa palette divine;

Mais, comme un souvenir vermeil,

Il gardait un petit soleil

Rouge sur sa poitrine.
Et, parmi son plumage éteint,

C’était si beau de voir soudain

Ce soleil apparaître,

Que l’oiseau, ne gardant au cou

Rien que l’étincelant bijou,

Sembla plus beau, peut-être
Le corbeau, honteux et confus,

Titubant sur l’arbre touffu,

Tremblait de rage folle ;

Mais la fauvette souriait,

Et tous les cœurs de la forêt

Comprirent le symbole :
L’oiseau qui, dans les nuits d’été,

Avait tant et si bien chanté

Sa tendresse fidèle,

Pouvait perdre tous les reflets,

Mais pas celui qui lui venait

D’une flamme éternelle
Aucun talisman de sorcier

Ne pouvait éteindre un gosier

Qui parla ce langage,

Et l’oiseau garderait toujours

Le feu qu’une chanson d’amour

Laisse sur son passage
Et voici comment, si touchant,

Parmi l’immensité des champs

De sarrasin et d’orge,

Il y eut, grâce à l’amour fou,

Dans un joli bois de chez nous,

Le premier rouge-gorge !