Fugue

Une joie éclate en trois
Temps mesuré de la lyre
Une joie éclate au bois
Que je ne saurais pas dire
Tournez têtes Tournez rires
Pour l’amour de qui
Pour l’amour de quoi

Pour l’amour de moi.

La Belle Italienne

À Pablo Picasso

L’azur et ses voiles

Les bras de santé

Crèmes estivales

Sa grande beauté

Mais qu’elle en impose

À qui veut l’aimer

(Parler de la mer.

Autrement qu’en prose)

La plus idiote

Avec son œil rond

Luit intelligente

Auprès de ce front

Ô chère adorée

Au soleil de plomb

Ton regard d’aplomb

Et ta chair dorée

Quand on te décrit

Toutes les chevilles

Comme des salives

Montent à l’esprit

Dans ta chevelure

Reflet du passé

Tu gardes l’allure

Du papier glacé

Qu’amènent tes lèvres

Les mots maux et fièvres

Mais la voix dit Non

Sur un ton de lave

Le Délire Du Fantassin

L’ENFANT fantôme fend de l’homme
entre les piliers de pierre :
2ΠR, son tour de tête.
(La tour monte, attention au ciel)
Comme il mue, avec sa voix de rogomme
il effraye à tort ou raison l’orfraie empaillée
Qu’on ne voit pas à cause de la chaleur
à cause de la couleur
à cause de la douleur

xxJamais la boule en buis ne pourra retomber
Sur le bout de bois blanc du bilboquet.

Lever

Exténué de nuit
Rompu par le sommeil
Comment ouvrir les yeux
Réveil-matin.
Le corps fuit dans les draps mystérieux du rêve
Toute la fatigue du monde
Le regret du roman de l’ombre
Le songe
où je mordais Pastèque interrompue
Mille raisons de faire le sourd
La pendule annonce le jour d’une voix blanche
Deuil d’enfant paresser encore
Lycéen j’avais le dimanche
comme un ballon dans les deux mains
Le jour du cirque et des amis
Les amis
Des pommes des pêches
sous leurs casquettes genre anglais
Mollets nus et nos lavalières
Au printemps
On voit des lavoirs sur la Seine
des baleines couleur de nuée
L’hiver
On souffle en l’air Buée
À qui en fera le plus
Pivoine de Mars Camarades
Vos cache-nez volent au vent
par élégance
L’âge ingrat sortes de mascarades
Drôles de voix hors des faux-cols
On rit trop fort pour être gais
Je me sens gauche rouge Craintes
Mes manches courtes
Toutes les femmes sont trop peintes
et portent des jupons trop propres
CHAMBRES GARNIES

Quand y va-t-on

HOTEL MEUBLÉ
Boutonné jusqu’au menton
J’essaierai à la mi-carême
Aux vacances de Pâques
on balance encore
Les jours semblent longs et si pâles
Il vaut mieux attendre l’été
les grandes chaleurs
la paille des granges
le pré libre et large
au bout de l’année scolaire
la campagne en marge du temps
les costumes de toile clairs
On me donnerait dix-sept ans
Avec mon canotier
mon auréole
Elle tombe et roule
sur le plancher des stations balnéaires
Le sable qu’on boit dans la brise
Eau-de-vie à paillettes d’or
La saison me grise.
Mais surtout
Ce qui va droit au cœur
Ce qui parle.
La mer
La perfidie amère des marées
Les cheveux longs du flot
Les algues s’enroulent au bras du nageur
Parfois la vague
Musique du sol et de l’eau
me soulève comme une plume
En haut
L’écume danse le soleil
Alors
l’émoi me prend par la taille
Descente à pic
Jusqu’à l’orteil
un frisson court Oiseau des îles
Le désir me perd par les membres
Tout retourne à son élément
Mensonge
Ici le dormeur fait gémir le sommier
Les cartes brouillées
Les cartes d’images

Dans le Hall de la galerie des Machines les mains
fardées pour l’amour les mannequins passent d’un air
prétentieux comme pendant un steeple-chase Les
pianos de l’Æolian Company assurent le succès de la
fête Les mendiants apportent tout leur or pour assister
au spectacle On a dépensé sans compter et personne
ne songe plus au lendemain Personne excepté l’ibis
lumineux suspendu par erreur au plafond en guise de
lustre

La lumière tombe d’aplomb sur les paupières
Dans la chambre nue à dessein
DEBOUT
L’ombre recule et le dessin du papier
sur les murs
se met à grimacer des visages bourgeois
La vie
le repas froid commence
Le plus dur les pieds sur les planches
et la glace renvoie une figure longue

Un miracle d’éponge et de bleu de lessive
La cuvette et le jour
Ellipse
qu’on ferme d’une main malhabile
Les objets de toilette
Je ne sais plus leur noms
trop tendres à mes lèvres
Le pot à eau si lourd
La houppe charmante
Le prestige inouï de l’alcool de menthe
Le souffle odorant de l’amour
Le miroir ce matin me résume le monde
Pièce ébauchée
Le regard monte
et suit le geste des bras qui s’achève en linge
en pitié
Mon portrait me fixe et dit Songe
sans en mourir au gagne-pain
au travail tout le long du jour
L’habitude
Le pli pris
L’habit gris
Servitude
Une fois par hasard
regarde le soleil en face
Fais crouler les murs les devoirs
Que sais-tu si j’envie être libre et sans place
simple reflet peint sur le verre
Donc écris
À l’étude
Faux Latude
Et souris

que les châles
les yeux morts
les fards pâles
et les corps
n’appartiennent
qu’aux riches
Le tapis déchiré par endroits
Le plafond trop voisin
Que la vie est étroite
Tout de même j’en ai assez
Sortira-t-on Je suis à bout
Casser cet univers sur le genou ployé
Bois sec dont on ferait des flammes singulières
Ah taper sur la table à midi
que le vin se renverse
qu’il submerge
les hommes à la mâchoire carrée
marteaux pilons
Alors se lèveront les poneys
les jeunes gens
en bande par la main par les villes
en promenade
pour chanter
à bride abattue à gorge déployée
comme un drapeau
la beauté la seule vertu
qui tende encore ses mains pures.

Madame Tussaud

Cris muets Taffetas noirs Redingotes Crimes
Tous les mannequins ont le même regard gris

Mais ce lord a dansé dans un bouge à Paris
Il a des dents d’or et des favoris
Sales

Le Strand me suit de brouillard jaune dans les
Salles

Les plastrons se marquant aux plis poussiéreux
Ces gentlemen se négligèrent Trop heureux
D’assassiner une demi-mondaine
D’assassiner une demi-mondaine Aux Indes
Ces officiers firent des fredaines
Ils ont quitté leur morgue pour un mariage
Morganatique
Morganatique On peut s’amuser en voyage
Si l’on ne salit pas ses escarpins vernis
À l’étranger les meurtres restent impunis
Je tuerais volontiers cette reine d’Écosse
Qui regarde la France en récitant des vers

Mais je troublerais le négoce.

Parti-pris

Je danse au milieu des miracles
Mille soleils peints sur le sol
Mille amis Mille yeux ou monocles
M’illuminent de leurs regards
Pleurs du pétrole sur la route
Sang perdu depuis les hangars

Je saute ainsi d’un jour à l’autre
Rond polychrome et plus joli
Qu’un paillasson de tir ou l’âtre
Quand la flamme est couleur du vent
Vie ô paisible automobile
Et le joyeux péril de courir au devant

Je brûlerai du feu des phares.

Personne Pâle

Malheureux comme les pierres
triste au possible
l’homme maigre
le pupitre à musique aurait voulu périr
Quel froid Le vent me perce à l’endroit
des feuilles
des oreilles mortes
Seul comment battre la semelle
Sur quel pied danser toute la semaine
Le silence à n’en plus finir
Pour tromper l’hiver jamais un mot tendre
L’ombre de l’âme de l’ami L’écriture
Rien que l’adresse
Mon sang ne ferait qu’un tour
Les sons se perdent dans l’espace.
comme des doigts gelés
Plus rien
qu’un patin abandonné sur la glace
Le quidam
On voit le jour au travers.

Pièce À Grand Spectacle

L’AMI sans cœur ou le théâtre
Adieu
Celui qui est trop gai
c’est-à-dire trop rouge
pour vivre loin du feu des rampes
De la salle
ficelles pendantes
Des coulisses
on ne voit qu’un nuage doré
machine-volante
Le Régisseur croyait à l’amour d’André
Lestroiscoups
L’oiseaus’envole
On avait oublié de planter le décor
Tintamarre
Le pantin verse des larmes de bois
Pour Prendre Congé

LOUIS ARAGON *

* Il revient saluer.

Pierre Fendre

Jours d’hivers Copeaux

Mon ami les yeux rouges

Suit l’enterrement Glace

Je suis jaloux du mort

Les gens tombent comme des mouches

On me dit tout bas que j’ai tort

Soleil bleu Lèvres gercées Peur

Je parcours les rues sans penser à mal

avec l’image du poète et l’ombre du trappeur

On m’offre des fêtes

des oranges

Mes dents Frissons Fièvre Idée fixe

Tous les braseros à la foire à la ferraille

Il ne me reste plus qu’à mourir de froid

en public.

Pour Demain

Vous que le printemps opéra
Miracles ponctuez ma stance
Mon esprit épris du départ
Dans un rayon soudain se perd
Perpétué par la cadence

La Seine au soleil d’avril danse
Comme Cécile au premier bal
Ou plutôt roule des pépites
Vers les ponts de pierre ou les cribles
Charme sûr La ville est le val

Les quais gais comme en carnaval
Vont au devant de la lumière
Elle visite les palais
Surgis selon ses jeux ou lois
Moi je l’honore à ma manière

La seule école buissonnière
Et non Silène m’enseigna
Cette ivresse couleur de lèvres
Et les roses du jour aux vitres
Comme des filles d’Opéra.

Programme

Au rendez-vous des assassins
Le sang et la peinture fraîche
Odeur du froid
On tue au dessert
Les bougies n’agiront pas assez
Nous aurons évidemment besoin de nos petits
outils
Le chef se masque
Velours des abstractions
Monsieur va sans doute au bal de l’Opéra
Tous les crimes se passent à La Muette
Et cœtera
Ils ne voient que l’argent à gagner Opossum
Ma bande réunit les plus grands noms de France
Bouquets de fleurs Abus de confiance
J’entraîne Paris dans mon déshonneur Course
Coup de Bourse
La perspective réjouit le cœur des complices
Machine infernale au sein d’un coquelicot
Ils ne s’enrichiront plus longtemps C’est à leur
tour
Étoile en journal des carreaux cassés
Je connais les points faibles des vilebrequins
mes camarades
On arrive à ses fins par la délation sans yeux
Le poison Bière mousseuse
Ou la trahison.
Celui-ci Pâture du cheval de bois
Je le livre à la police
Les autres se frottent les mains
Vous ne perdez rien pour attendre
Il y aura des sinistres sur mer cette nuit
Des attentats Des préoccupations
Sur les descentes de lit la mort coule en lacs
rouges
Encore deux amis avant d’arriver à mon frère
Il me regarde en souriant et je lui montre aussi
les dents
Lequel étranglera l’autre
La main dans la main

Tirerons-nous au sort le nom de la victime
L’agression nœud coulant
Celui qui parlait trépasse
Le meurtrier se relève et dit
Suicide
Fin du monde
Enroulement des drapeaux coquillages
Le flot ne rend pas ses vaisseaux
Secrets de goudron Torches
Fruit percé de trous Sifflet de plomb
Je rends le massacre inutile et renie
le passé vert et blanc pour le plaisir
Je mets au concours l’anarchie
dans toutes les librairies et gares.

Pur Jeudi

Rues, campagnes, où courais-je ? Les glaces me chassaient aux tournants vers d’autres mares.

Les boulevards verts ! Jadis, j’admirais sans baisser les paupières, mais le soleil n’est plus un hortensia.

La victoria joue au char symbolique : Flore et cette fille aux lèvres pâles. Trop de luxe pour une prairie sans prétention : aux pavois, les drapeaux ! toutes les amantes seront aux fenêtres. En mon honneur ? Vous vous trompez.

Le jour me pénètre. Que me veulent les miroirs blancs et ces femmes croisées ? Mensonge ou jeu ? Mon sang n’a pas cette couleur.

Sur le bitume flambant de Mars, ô perce-neiges ! tout le monde a compris mon cœur.

J’ai eu honte, j’ai eu honte, oh !

Sans Mot Dire

Soir de tilleul Été

On parle bas aux portes

Tout le monde écoute mes pas

les coups de mon cœur sur l’asphalte

Ma douleur ne vous regarde pas

Œillère de la nuit Nudité

Le chemin qui mène à la mer

me conduit au fond de moi-même

À deux doigts de ma perte

Polypiers de la souffrance

Algues Coraux Mes seuls amis

Dans l’ombre on ne saurait voir l’objet de mes

plaintes

Une trop noire perfidie

L’INTRIGUE (Air connu)

Cette racine est souveraine

GUÉRIT TOUTE AFFECTION

Secousse

BROUF
Fuite à jamais de l’amertume
Les prés magnifiques volants peints de frais
Tournent
Tournent champs qui chancellent
Le point mort
Ma tête tinte et tant de crécelles

Mon cœur est en morceaux
Mon cœur est en morceaux le paysage en miettes

Hop l’Univers verse
Qui chavire L’autre ou moi
L’autre émoi La naissance à cette solitude
Je donne un nom meilleur aux merveilles du jour
J’invente à nouveau le vent tape-joue
Le vent tapageur
Le monde à bas je le bâtis plus beau
Sept soleils de couleur griffent la campagne
Au bout de mes cils tremble un prisme de larmes
Désormais Gouttes d’Eau.

On lit au poteau du chemin vicinal.
ROUTE INTERDITE AUX TERRASSIERS.

Couplet De L’amant D’opéra

L’amour tendre literie
Dont mon cœur est l’édredon
Trouble
Si mollement mes membres
Légèrement mes lèvres
Obliquement mes yeux
Pour de faux ciels
Que la chair et le linge
Ont une même odeur
Pour mon ardeur.