Reminiscor

À Alphonse Lusignan.
D’un poète aimé j’ai fermé le tome,

Et, pensif, je songe à toi, mon ami;

Car le souvenir, gracieux fantôme,

Hante bien souvent mon coeur endormi.

Je pense au passé, beaux jours de jeunesse,

Des illusions âge décevant,

Songe passager, temps de folle ivresse,

Flot de poudre d’or qu’emporte le vent!

Nous avions pour nid la même mansarde;

Le coeur près du coeur, la main dans la main,

Nous allions gaîment Oh! oui, Dieu me garde

D’oublier ces jours, fleurs de mon chemin!

Je l’aime toujours ce temps de bohème

Où chacun de nous par jour ébauchait

Un roman boiteux, un chétif poème

Où presque toujours le bon sens louchait.

Oui, je l’aime encor ce temps de folie

Où le vieux Cujas, vaincu par Musset,

S’en allait cacher sa mélancolie

Dans l’ombre où d’ennui Pothier moisissait.

Nos quartiers étaient à peine accessibles :

Passage grenier, mais logis mesquin;

Confuse babel d’objets impossibles :

La toge romaine au dos d’Arlequin!
C’était un spectacle à rompre la rate

Que ce galetas à moitié salon,

Où Scarron faisait la nique à Socrate,

Où Scapin donnait la réplique à Solon.
Partout des bouquins et des paperasses,

Croquis et bouquets, fleurets et débris,

Pandémonium d’articles cocasses,

Jonchant au hasard parquets et lambris.
Flanqué d’un cummer et d’une chibouque,

Tout noir au milieu d’un cadre branlant,

Un portrait en cap de monsieur Soulouque,

Faisait la grimace à mon chien Vaillant.
En face, perché sur une corniche,

Un plâtre poudreux nous montrait à nu

Diane chassant avec son caniche

Aux bords de l’Ismène Actéon cornu.
Sur un vieux rayon tout blanc de poussière,

Rabelais donnait le bras à Caton;

Pascal et Newton coudoyaient Molière,

Gérard de Nerval masquait Duranton.

Il me semble voir la table rustique

Chef-d’oeuvre branlant, au pied de travers,

Où nous écrivions en style emphatique

Nos lettres d’amour et nos premiers vers.
Et tous ces amis à la joue imberbe,

Que les soirs d’hiver chez nous rassemblaient,

Ministres futurs, grands hommes en herbe,

Que les noirs soucis jamais ne troublaient!
Gaudemont vantait son Italienne;

Sur un pan du mur Moreau crayonnait;

Buteau nous chantait quelque tyrolienne;

Auger, dans un coin, ratait un sonnet;
Faucher écrivait pour la Mascarade;

Paul ressuscitait un vieux calembour;

Cassegrain lisait sa Grand-Tronciade

À Jack, qui ronflait ainsi qu’un tambour;
Henri nous gâchait de la politique;

Arthur empruntait sa pose à Talma;

Vital aiguisait sa verve caustique,

Et Le May rêveur chantait Sélima.
Il me semble voir la piteuse lippe

Que tu nous faisais quand, tant soit peu gris,

Un profane osait, allumant sa pipe,

Déclarer la guerre à tes manuscrits.

Musique, peinture, amour, poésie,

Jeunesse et gaîté, brillants tourbillons,

Vous nous embaumiez de votre ambroisie;

Vous tissiez nos jours avec des rayons!
Et quand venait mai dorer notre chambre,

Ouvrant la fenêtre au printemps vermeil,

Nous respirions l’air tout parfumé d’ambre

Qui venait des prés tout pleins de soleil.
Bientôt, à son tour, adieu la croisée!

Et chaque matin, au sortir du lit,

Nous allions aux champs, malgré la rosée,

Surprendre les fleurs en flagrant délit.
Oh! qu’il faisait bon aller sous les ormes

Guetter l’alouette au bord des ruisseaux,

Voir glisser la nue aux flocons énormes,

Écouter chanter les petits oiseaux!
Te souvient-il bien de nos promenades,

Quand, flâneurs oisifs, les cheveux au vent,

Nous allions rôder sur les esplanades,

Où l’on te lançait maint coup d’oeil savant?
Tout était pour nous sujet d’amusettes;

Sans le sou parfois, mais toujours contents,

Nous suivions aussi le pas des grisettes

Nous rendions des points à Roger Bontemps.

Je t’ai vu souvent faisant pied de grue,

Pour lorgner dans l’ombre un joli chignon,

Ou pour voir comment, traversant la rue,

Une jambe fine orne un pied mignon.
Et nous rêvions gloire, amour et fortune

Et, comme en rêvant l’homme s’étourdit,

Nous nous découpions des fiefs dans la lune,

Le soir, en allant souper à crédit.
Nous aurions voulu, tant nous sentions battre

D’ardeur et d’espoir nos coeurs de vingt ans,

Ivres de désirs, monter quatre à quatre,

– Fous que nous étions! l’échelle du temps.
Nos âmes brûlaient pour la même cause;

Nos coeurs s’allumaient au même foyer;

Et, quand arrivait l’heure où tout repose,

Nous nous partagions le même oreiller.
Nos soirs n’avaient point de songes moroses:

Tu rêvais à tout ce que nous aimions;

Moi, je rêvais à mais, comme les roses,

Le souvenir même a ses aiguillons.
Et pourtant celui de ce temps m’enivre

Beaux jours sans soucis et nuits sans remords,

Où le seul bonheur de se sentir vivre

Remplissait d’émoi nos coeurs jusqu’aux bords!

Mais plus tard, hélas! le vent de la vie

Sur notre lac pur soufflant sans pitié,

Il fallut quitter la route suivie

Depuis si longtemps par notre amitié!
Petit à petit vinrent les jours sombres :

Chaque lendemain nous désabusait

Mais l’éclair ne luit que mieux dans les ombres;

À l’or le plus pur il faut le creuset.
Aux réalités il fallut se rendre,

Quand un beau matin l’âge nous parla;

Il restait encor deux chemins à prendre :

Je choisis l’exil, toi l’apostolat.
C’étaient deux billets à la loterie :

Le plus triste lot me fut départi

Le sort me traitait sans cajolerie :

Je lui ris au nez et pris mon parti!
Depuis lors, narguant tout ce qui me froisse,

En vrai Paturot passé bonnetier,

J’amasse un pécule, et de ma paroisse

J’aspire à l’honneur d’être marguillier.
Je me moralise et j’envoie au diantre

Les refrains grivois du vieux Béranger;

Je ne chante plus, mais je prends du ventre

On nomme cela, je crois, se ranger.

Cependant, le soir, au feu qui pétille,

Quand passe ma main sur mon front lassé,

Souvent à mon oeil une larme brille :

Ah! c’est que, vois-tu, j’aime le passé.
J’aime le passé, qu’il chante ou soupire,

Avec ses leçons qu’il faut vénérer,

Avec ses chagrins qui m’ont fait sourire,

Avec ses bonheurs qui m’ont fait pleurer!
Et puis, à tous bruits fermant ma fenêtre,

Divisant mon coeur moitié par moitié,

J’ai fait pour toujours deux parts de mon être :

L’une est au devoir, l’autre à l’amitié!

Chicago, mars 1868.

Renouveau

Mais il en est de nous comme de toute fleurs.

Émile Diaz.
Regardez mourir la rose épuisée!

Plus de frais parfums, plus d’éclat vermeil

Pour rendre la vie à la fleur brisée,

Que faudrait-il donc? Un peu de rosée,

Un peu de soleil.
De même, ici-bas, la vie a des stages,

Où, meurtri, froissé, le coeur se flétrit;

Ainsi que la fleur, l’âme a ses orages: –

Mais qu’un doux rayon tombe des nuages,

Et tout refleurit!

Seul

Un jour, errant, perdu dans un désert sans borne,

Un pâle voyageur cheminait lentement;

Autour de lui dormait la solitude morne,

Et le soleil brûlait au fond du firmament.
Pas une goutte d’eau pour sa lèvre en détresse!

Pas un ombrage frais! pas un souffle de vent!

Nulle herbe, nul gazon; et la plaine traîtresse

N’offre à son pied lassé que du sable mouvant.
Il avance pourtant; mais la route s’allonge;

Il sent à chaque pas son courage tarir;

Un sombre désespoir l’envahit quand il songe

Qu’il va falloir bientôt se coucher pour mourir.
Il se roidit en vain sous le poids qui l’accable;

Il marche encore, et puis s’arrête épouvanté;

Sur son sein haletant, cauchemar implacable,

Il sent avec effroi peser l’immensité!
Fatigué de sonder l’horizon qu’il implore,

Sans force, il tombe enfin sur le sable poudreux;

Et son regard mourant semble chercher encore

Les vertes oasis et leurs palmiers ombreux.

Voyageurs égarés au désert de la vie,

Combien de malheureux, vaincus par la douleur,

Dans leur illusion sans cesse poursuivie,

Meurent sans avoir vu l’oasis du bonheur!

Stances

À Mgr le chanoine Boucher.
À l’occasion du soixantième anniversaire de son ordination.
J’ai vu, dans la prairie, un chêne aux vastes branches,

Qui, sous le bleu du ciel, offrait, les bras ouverts,

Aux corbeaux croassants comme aux colombes blanches

L’asile hospitalier de ses grands dômes verts.
Sous ses rameaux touffus flottaient des ombres douces;

Et, quand midi flambait, largement abrité,

Maint troupeau, sommeillant dans la fraîcheur des mousses,

Sous sa voûte oubliait les ardeurs de l’été.
Il était vieux; pourtant l’âge, dont l’aile égrène

Le feuillage du chêne et la fleur du glaïeul,

N’avait mis qu’un surcroît de majesté sereine

À sa cime imposante ainsi qu’un front d’aïeul.
La sève des puissants filtrait sous son écorce;

Pourtant, quand la rafale ébranlait ses arceaux,

Le vieux géant n’avait suave dans sa force –

Que des murmures doux comme un chant de berceaux.

Le colosse avait eu ses jours sombres; l’orage

Avait parfois sur lui déchaîné ses Titans;

Mais l’averse en fureur n’avait pu, dans sa rage,

Que laver sur son tronc la poussière du temps.
Tous les petits oiseaux l’aimaient; sous sa feuillée,

Grives et rossignols, mésanges et pinsons,

Penchés au bord des nids, de l’aube à la veillée,

Lui payaient leur écot en joyeuses chansons.
Et le grand chêne, droit comme un vieillard auguste,

La tête dans l’azur, les bras au firmament,

Semblait sourire au ciel qui l’avait fait robuste,

Et bénir le Très-Haut de l’avoir fait clément!
Ah! je voudrais avoir la sagesse d’un mage

Et la voix d’un prophète oui, moi, l’humble fourmi –

Pour vous dire en ce jour : Ce chêne est votre image,

Ô saint prêtre de Dieu, mon vénérable ami!
Toujours jeune et debout dans votre grâce austère,

Le cœur ouvert à tous, même aux malicieux,

Si, comme lui, vos pieds touchent encor la terre,

Vous avez comme lui la tête dans les cieux.
Comme lui, vous avez de tranquilles retraites;

Comme l’ombre et le frais qu’il ménage aux troupeaux,

Vous versez le trésor de vos bontés discrètes

À tous les affamés de calme et de repos.

Comme lui, vous avez vu bien des soleils naître;

Sur votre front serein tout près d’un siècle a lui :

Vous n’avez pas vieilli, car vous étiez, ô prêtre!

Puissant comme le chêne et vaillant comme lui.
Il eut son temps d’épreuve et vous eûtes le vôtre :

Mais les assauts jamais n’ont fait vos pas tremblants;

Et l’orage n’a mis, sur votre front d’apôtre,

Qu’un reflet d’arc-en-ciel dans vos beaux cheveux blancs.
Vous aussi vous avez de fécondes ramures,

Dont la frondaison vierge a bercé bien des nids;

Autour de vous aussi montent bien des murmures,

Chants d’amour de tous ceux que vous avez bénits!
Le petit vous révère et le grand vous honore;

Laissez votre cœur battre et votre œil rayonner;

Car, s’il fut des ingrats, votre âme les ignore :

Les forts sont indulgents et savent pardonner.
Pardonner et bénir, voilà le double rôle

Auquel votre existence entière s’immola;

Et si jamais fardeau n’a courbé votre épaule,

C’est qu’elle était de fer, car vos œuvres sont là!
Soixante ans, votre voix ardente a fait entendre

L’éternelle parole aux hommes; soixante ans,

Votre main, ô pasteur infatigable et tendre –

Versa le sang du Christ sur les cœurs repentants.

Soixante ans, vous avez, pendant le saint office,

En prononçant les mots que Dieu même dicta,

Renouvelé pour nous le divin sacrifice

Qui racheta le monde aux flancs du Golgotha.
Soixante ans, vous avez relevé qui succombe;

Soixante ans, on vous vit au chevet du mourant;

Soixante ans, vous avez suivi jusqu’à la tombe

La dépouille de ceux que la mort nous reprend.
Soixante ans, vous avez de vos mains paternelles,

Bénit l’anneau sacré qui joint les épousés;

Et je vois devant moi, s’essuyant les prunelles,

Des vieillards que jadis ces mains ont baptisés!
Du pauvre et du petit vous prîtes la défense;

Et nos regards, d’ici peuvent apercevoir,

Construit par votre zèle, un asile où l’enfance

Va puiser la science aux sources du devoir.
Et toujours à l’affût, et toujours sur la brèche,

Dans tous les bons combats à vaincre toujours prêt,

On vous a vu saisir la cognée et la bêche

Pour guider le colon au fond de la forêt.
Dans tous les droits sentiers poursuivant votre marche,

De nos oints du Seigneur vénérable doyen,

Vous sûtes ajouter au nom du patriarche

Celui du patriote et du grand citoyen!

Oh! lorsque vous jetez un coup d’œil en arrière,

Vaillant soldat du bien, vétéran des autels,

Et que vous remontez votre longue carrière

En comptant vos labeurs et leurs fruits immortels,
Dans cette vaste enceinte où chacun vous acclame

Et devrait s’incliner pour baiser vos genoux,

Quel sentiment ému doit envahir votre âme!

Quel joyeux Te Deum doit retentir en vous !
Oh! laissez-vous aller à ces transports suprêmes;

Savourez les fruits mûrs de vos efforts vainqueurs :

Cette émotion-là, nous la sentons nous-mêmes;

Ce Te Deum d’amour chante aussi dans nos cœurs!
Près de vous, ce matin, à genoux dans son temple,

Au Dieu qui récompense et fait les jours nombreux,

Nous avons dit merci pour le sublime exemple

Que les vôtres plus tard laisseront derrière eux.
Et nous l’avons prié pour que le noble chêne,

Bravant, longtemps encor, les destins courroucés,

Reste pour nous l’espoir de la saison prochaine,

Après avoir été l’orgueil des jours passés.

Sur La Tombe De Cadieux

In endless night, they sleep, unwept, unknown

THOMAS MOORE.
Sur un îlot désert de l’Ottawa sauvage,

Le voyageur découvre, à deux pas du rivage,

Un tertre que la ronce achève de couvrir :

Un jour quelqu’un, ici, s’arrêta pour mourir.
L’humble tombe des bois n’a ni grille ni marbre;

Mais, poète naïf, à l’écorce d’un arbre

Cet étrange mourant confia son secret,

Et dit, sa plainte amère au vent de la forêt.

La légende a doré cette histoire touchante :

L’arbre n’est plus debout; mais le peuple qui chante,

Bien souvent, au hameau, fredonne en soupirant

La complainte qu’alors chanta Cadieux mourant.
Ô sinistre Ottawa, combien de sombres drames

Dieu n’a-t-il pas écrits dans le pli de tes lames

Et sur les flancs rugueux de tes âpres récifs!

Dans les ombres du soir, combien de cris plaintifs,

Combien de longs sanglots, combien de plaintes vagues

Ne se mêlent-ils pas aux clameurs de tes vagues?

Ah! c’est que, sous tes flots et dans tes sables mous,

Bien des corps délaissés dorment dans tes remous!

Ceux-là n’ont pas même eu leurs quelques pieds de terre :

Leur linceul est l’oubli; leur tombe est un mystère.

Jamais, au fond des bois, le touriste rêvant

Ne lira leurs adieux sur le bouleau mouvant;

Et, le soir, au foyer, nulle voix printanière

Ne mêlera leurs noms aux chants de la chaumière.

Pour eux nuls souvenirs, nul bruit de pas aimés

Dans vos tombeaux errants, pauvres perdus, dormez!

Vers Luisants

À Mlle Pauline Guihal, de Nantes.
J’aime les grands chemins de France ces allées

De sable fin, où l’or mêle son clair semis –

Qui contournent les monts et longent les vallées,

Dans la placidité des boas endormis.
Je les aime surtout, quand les ronces des haies

Leur font comme un ourlet de vert tendre, où reluit

Au soleil du matin le sang des rouges baies,

Et que des fleurs de flamme illuminent la nuit.
En Bretagne, souvent, le coup d’oeil est étrange.

Dans certains soirs obscurs, pas un pli de gazon,

Pas un creux des talus que la bruyère frange,

Où la goutte de feu ne rutile à foison.
Dans le genêt doré, sous l’ajonc d’émeraude,

Partout la fleur brûlante allume son éclair :

C’est un essaim vivant d’étincelles qui rôde

Dans des lueurs d’aurore et de firmament clair.
On dirait les trésors, éparpillés dans l’herbe,

De quelque écrin géant répandu sous nos yeux;

Ou plutôt les fragments de quelque astre superbe

Qu’un choc terrible aurait égrené dans les cieux.

Ce sont des vers luisants. Un soir, un beau soir sombre

Et tiède de printemps par le chemin qui dort –

Le caprice nous vint de pourchasser dans l’ombre

Le vermisseau trahi par son écharpe d’or.
Mon amie avait fait un rets de sa voilette

– Mon amie! oh! les bons souvenirs printaniers! –

Et, pendant qu’au hasard je faisais la cueillette,

Le blanc filet gardait les petits prisonniers.
J’allais par-ci par-là, perpétrant mes rapines

De broussaille en broussaille où l’insecte avait lui,

Jusque sous l’églantier tout hérissé d’épines,

Dont la griffe souvent vengeait le ver et lui.
Et, tout en fouillant l’herbe et les buissons agrestes,

Je m’imaginais voir le vol vertigineux

Des planètes, au fond des profondeurs célestes,

Jalouser le lambeau de tissu lumineux.
Qu’ajouterai-je? Enfin, moisson d’étoiles faite,

Bras dessus, bras dessous, nous rentrons au château;

Tout le monde applaudit, et la petite fête

D’illumination s’improvise aussitôt.
Un beau parterre est là devant nous, riche nappe

Où le printemps a mis ses plus fraîches couleurs;

Le voile s’ouvre : un flot phosphorescent s’échappe,

Et des gerbes de feu roulent parmi les fleurs.

L’effet fut radieux. Les recoins les plus ternes

S’éclairèrent: c’était spectacle inattendu –

Comme une légion de petites lanternes

Sous les feuilles cherchant quelque joyau perdu.

L’effet fut radieux à provoquer l’extase;

Les pétales bleu ciel, bronzés, diamantés,

Les corolles d’argent, de pourpre et de topaze,

Tout fourmilla soudain de magiques clartés.
C’étaient des lueurs d’or, des chatoiements de bagues,

Un rayonnant fouillis des plus purs incarnats,

Des reflets opalins aux miroitements vagues,

Noyés dans la rougeur sanglante des grenats.
L’air était doux, le soir serein : nous nous assîmes

En face, sur un vieux banc de pierre; et longtemps,

Le regard ici-bas, mais l’âme sur les cimes,

Nous voguâmes au vol des rêves inconstants;
Cependant que la nuit, moins sombre et moins voilée,

Nous donnait, par moments, l’illusion de voir

Du grand dôme d’azur la voûte constellée

Se mirer dans les fleurs comme dans un miroir.
Le lendemain, hélas! ici-bas tout s’efface –

Lorsque, le soir venu, pour savourer encor

Le spectacle charmant, nous vînmes prendre place,

Il ne restait plus rien du féerique décor.

Plus de petits follets errants! Par les pelouses,

Les quinconces épais, les cailloux trébuchants,

Et le réseau feuillu des charmilles jalouses,

Les lampyres avaient trouvé la clé des champs.
Il en restait à peine un ou deux dont la flamme

Brillait comme à regret, tandis que nous disions :

– Voilà bien le symbole et l’image de l’âme,

Avec ses songes d’or et ses illusions!
Tout te sourit d’abord, jeunesse inassouvie;

La lumière et les fleurs couronnent tes festins:

Mais pour le coeur qui veut recommencer la vie,

S’il reste encor des fleurs, les flambeaux sont éteints!

Vieille Histoire

And among the dreams of the days that were

I fend my lost youth again.

LONGFELLOW.
C’était un lieu charmant, une roche isolée,

Seule, perdue au loin dans la bruyère en fleur;

La ronce y rougissait, et le merle siffleur

Y jetait les éclats de sa note perlée.
C’était un lieu charmant. Là, quand les feux du soir

Empourpraient l’horizon d’une lueur mourante,

En écartant du pied la luzerne odorante,

Tout rêveurs, elle et moi, nous allions nous asseoir.
Ce qui se disait là d’ineffablement tendre,

Quel langage enchanteur pourrait le répéter!

La brise se taisait comme pour écouter;

Des fauvettes, tout près, se penchaient pour entendre.
Propos interrompus, sourires épiés,

Ces serrements de coeur que j’éprouvais près d’elle,

Je me rappelle tout, jusqu’à mon chien fidèle

Dont la hanche servait de coussin pour ses pieds.

O mes vieux souvenirs! 0A

mes fraîches années!

Quand remonte mon coeur vers ces beaux jours passés,

Je pleure bien souvent, car vous m’apparaissez

Comme un parquet de bal jonché de fleurs fanées.
Le temps sur nos amours jeta son froid linceul

L’oubli vint; et pourtant colombes éplorées –

Vers ce doux nid, témoin de tant d’heures dorées,

Plus tard, chacun de nous revint souvent mais seul!
Et là, du souvenir en évoquant l’ivresse,

Qui cherchions-nous des yeux? qui nommions-nous tout bas?

– L’un l’autre, direz-vous? Oh! non : c’était, hélas!

Le doux fantôme blanc qui fut notre jeunesse!

Les Pins De Nicolet

À Mlle M C.
Ô mes vieux pins touffus, dont le tronc centenaire

Se dresse, défiant le temps qui détruit tout,

Et, le front foudroyé d’un éclat de tonnerre,

Indomptable géant, reste toujours debout!

J’aime vos longs rameaux étendus sur la plaine,

Harmonieux séjours, palais aériens,

Où les brises du soir semblent à chaque haleine

Caresser des milliers de luths éoliens.

J’aime vos troncs rugueux, votre tête qui ploie

Quand le sombre ouragan vous prend par les cheveux,

Votre cime où se cache un nid d’oiseau de proie,

Vos sourds rugissements, vos sons mystérieux.

Un soir, il m’en souvient, distrait, foulant la mousse

Qui tapisse en rampant vos gigantesques pieds,

J’entendis une voix fraîche, enivrante, douce,

Ainsi qu’un chant d’oiseau qui monte des halliers.

Et j’écoutai rêveur et la note vibrante

Disait : Ever of thee! C’était un soir de mai;

La nature était belle, et la brise odorante

Tout insufflait l’ivresse en mon coeur désarmé.

O mes vieux pins géants, dans vos concerts sublimes,

Redites-vous parfois ce naïf chant d’amour

Qui résonne souvent dans mes rêves intimes,

Comme un écho lointain de mes bonheurs d’un jour?
Puissé je, un soir encor, sous vos sombres ombrages,

Rêver en écoutant vos bruits tumultueux

Ou vos longues clameurs, quand l’aile des orages

Vous secoue en tordant vos bras majestueux!
Malheur à qui prendra la hache sacrilège

Pour mutiler vos flancs par de mortels affronts!

Mais non, ô mes vieux pins, le respect vous protège,

Et des siècles encor passeront sur vos fronts.

L’espagne

À l’occasion des insultes faites au roi Alphonse XII

par la populace de Paris.
Pourquoi donc cette insulte inepte? Depuis quand,

Ô fier peuple français, le sifflet provocant,

Les farouches clameurs et les lâches huées,

Sous tes portes aux bruits de gloire habituées,

Accueillent-ils ainsi l’étranger dans Paris?

Depuis quand est-ce donc par des charivaris

Que la France reçoit l’hôte qui la visite?

Retournons-nous aux temps du Borusse et du Scythe?

Ton beau titre de peuple éminemment courtois,

Des sots, pour l’abdiquer, monteraient sur les toits!

Ô folie! est-ce là de la vertu civique?

Tu renoncerais donc, sublime République,

Si belle en tes succès, si noble en tes revers,

Désormais à donner l’exemple à l’univers!

France, ce n’est pas toi qui commis cet outrage.

L’Europe tout entière a connu ton courage,

Mais ne te vit jamais arracher les fleurons

Qui, sans injure aux tiens, brillent sur d’autres fronts!

Des gloires d’ici-bas ta part est assez large

Pour que celles d’autrui ne te soient point à charge.

Ce prince, chef élu d’un grand peuple éclairé,

Devait passer chez toi comme un être sacré.

C’est un monarque, soit; en est-il moins un homme?

Et puis Néron lui-même, à l’étranger, c’est Rome !

Ce roi, du sol français n’eût-il pas fait le sien,

Eût-il vingt fois porté l’uniforme prussien,

Eût-il été cent fois l’hôte de l’Allemagne,

Saluez! à son front luit le blason d’Espagne!
Donc c’est bien à l’Espagne, à ses nobles drapeaux

Qu’on prodigue l’opprobre ainsi hors de propos;

Maladroits! avez-vous, en huant ce carrosse,

Effacé Saint-Quentin, Pavie et Saragosse?

Nos pères, ces vainqueurs aux champs d’Almanacid,

Tout en croisant l’épée avec les fils du Cid,

Respectaient votre gloire, antiques Hispanies,

Terre de sommets bleus et de plaines jaunies,

De donjons menaçants, de seuils hospitaliers,

Où sonna l’éperon des derniers chevaliers!
Ô Murcie, Aragon, Castille, Andalousie!

Pays bénis du ciel, et que la Poésie,

Éprise, un soir d’été, de vos charmants séjours,

D’un reflet de son aile a doré pour toujours,

C’est à vous que l’on jette un cri blasphématoire!
Mais ces hommes n’ont donc jamais lu votre histoire!

Ils n’ont donc jamais su l’on comprend leur dédain –

Que l’Espagnol, poète, artiste et paladin,

Fut, peuple sans rival que la gloire enveloppe,

Durant plus de mille ans, le premier de l’Europe!

Que déjà, du temps même où les forums romains

Au mot de liberté, joyeux, battaient des mains,

L’Espagne au fond des bois tenait des assemblées!

Que, près d’un siècle avant que les castes troublées

Discutassent à Londres avec acharnement,

Les Cortès, à Léon, siégeaient en parlement!

Que huit cents ans bientôt auront lui sur le monde,

Depuis que le Progrès, qui dénoue et féconde,

Sur le sol espagnol brisa le premier frein,

Et proclama les droits du vote souverain!

Que ce peuple fut grand par les arts et la guerre!

Qu’il sut braver jadis Charlemagne, et naguère

Sut défier encor le fameux conquérant

Que l’histoire a nommé Napoléon le Grand!

Que Viriathe, à lui seul, rebelle à tout servage,

Acculé comme un loup dans la sierra sauvage,

Dix ans tint en échec Rome et ses généraux!

Que Pélage, à son tour, formidable héros,

Écrivit de son glaive une légende telle

Qu’elle a suffi pour rendre une époque immortelle!

Que des grands noms l’Espagne est l’un des plus anciens!

Que Cadix fut bâti par les Phéniciens,

Sagonte par les Grecs, par les Gaulois Numance;

Que Rome de Madrid a jeté la semence;

Que Carthagène avait Asdrubal pour parrain,

Et Tolède pour père un sauvage du Rhin!

Et puis, quelle autre race ou lettrée ou guerrière

A su porter plus loin l’éclat de sa carrière?

Quelle autre nation, quel peuple jeune ou vieux

A bercé dans ses bras plus d’enfants glorieux?

L’Espagne eut Cespédès, cet autre Michel-Ange,

Cervantès le profond et Mendoza l’étrange,

Calderon, de Vega, Santos, Montemayor,

Valasquez, Juan Calvo, Murillo, Salvador,

Zurbaran, Hernandez, Medina, Mercadante,

Tous les talents depuis Phidias jusqu’à Dante,

Tous les héros connus d’Achille à Spartacus :

Elle eut Léonidas, et Coclès et Gracchus

Mais pourquoi tant fouiller dans la cendre historique?

L’Espagne eut c’est assez Lépante et l’Amérique!
Lépante! c’est le duel de deux âges rivaux;

La lutte du passé contre les temps nouveaux;

C’est du monde en travail l’une des grandes crises;

C’est l’Occident chrétien avec l’Asie aux prises;

Ce n’est plus un combat entre deux nations,

C’est l’âpre choc de deux civilisations!

Or l’Espagne enrayant l’univers sur sa pente,

Soldat de l’avenir, fut vainqueur à Lépante!
L’Amérique! Salut, carrefour surhumain

Où de l’humanité bifurque le chemin!

Comment, avec les mots d’une langue inféconde,

Te nommer, ô sublime éclosion d’un monde?

Effacez l’Amérique, où, sentant son déclin,

L’Europe qui fermente a versé son trop plein,

Et, sous son propre poids dont le fardeau l’écrase,

L’univers ébranlé chancelle sur sa base.

L’Amérique c’est la soupape des Titans,

Le balancier qui vibre entre les mains du Temps :

Double objet qui, donnant au vieux monde un sol libre,

Prévint l’explosion et sauva l’équilibre!
Or, à toi, noble Espagne! à toi, Ferdinand deux,

La grande part d’honneur dans ce pas hasardeux!

Car, quel que soit le point qu’indiquât sa boussole,

Si Colomb fut génois, sa barque est espagnole!

Oui, l’histoire a parlé : tout ce qui peut tenir

D’aurore, de progrès, d’espoir et d’avenir

Dans deux noms d’ici-bas ô vérité frappante! –

Tient dans ces deux grands noms : Amérique et Lépante!
Et notre âge les doit, Espagne, à tes héros!
Enfin, qui n’aimerait tes vieux romanceros,

Tes ballades d’amour, tes légendes tragiques,

Les récits merveilleux de tes conteurs magiques,

Belle Espagne! Souvent mon rêve tend les bras

Vers tes escurials et vers tes alhambras,

Où, la nuit, vont errer sous les verts sycomores

Tes monarques chrétiens avec tes vieux rois mores.

Il aime les grands airs de ton noble hidalgo.

Ton boléro joyeux, ton souple et fier tango,

Tes gais torréadors, tes brunes gitanelles

Cachant sous l’évantail leurs ardentes prunelles;

Il s’arrête parfois aux balcons du Prado,

Lorsque la senora soulève son rideau

Pour écouter chanter les douces sérénades;

Il se penche souvent au bord des esplanades,

À l’heure où le son vif et clair des tambourins

Flotte dans l’air ému de tes longs soirs sereins.

Et puis, jamais lassé d’aller boire à tes sources,

Mon rêve, revenu de ces lointaines courses

– De parfums, d’harmonie et d’amour enivré –

Garde encore un reflet de ton beau ciel doré.

Oui, j’aime ce pays de la blonde romance,

Où Corneille a puisé, par où Hugo commence!

Sol de l’antique honneur à la valeur uni,

Qui nous prête le Cid et nous donne Hernani!

Sol prodigue et fécond, rien ne manque à ta gloire,

Et quiconque t’insulte, insulte aussi l’histoire!
Oh! non, vaillante Espagne, en ces hideux excès,

Je ne reconnais point le noble sang français.

Ce n’est pas là non plus la République fière

Qui disait à chacun des peuples : Sois mon frère!

Au-dessus de ce tas d’ignorants dévoyés,

D’anarchistes jaloux et peut-être payés,

Dans d’autres régions on voit planer la France.

Celle-là sut toujours prêcher la tolérance;

Et même auprès d’un roi, fût-il monstre et payen, –

Dans ses devoirs envers l’hôte et le citoyen,

Si la France mentait à son rôle historique,

Nous saurions protester, nous, Français d’Amérique!

Messe De Minuit

C’est Noël. Bébé dort sous ses tentures closes,

Rêvant, les poings fermés sur ses yeux alourdis,

De beaux jouets dorés, de fleurs fraîches écloses

Dans les jardins du paradis.
Au dehors on entend des voix; la foule passe,

Calme, écoutant au loin le clocher plein de bruit,

Qui jette sa clameur sonore dans l’espace

À tous les échos de la nuit.
Maîtres et serviteurs, qu’un symbole égalise,

De crainte d’éveiller le bébé rose et frais,

Pieux et recueillis, pour se rendre à l’église,

Passent le seuil à pas discrets.
Il est minuit bientôt. Seule, la jeune mère

Reste auprès du berceau que son amour défend,

Oubliant tout, chagrins, soucis, la vie amère,

Pour ne songer qu’à son enfant.
Il est là sous ses yeux, son trésor, qui sommeille,

Innocent et serein, tandis qu’au ciel profond

Resplendit pour lui seul la vision vermeille

Que les blonds chérubins lui font.

La mère enfin se lève, anxieuse, attentive,

Et, dans les petits bas au chevet suspendus,

D’une main tout émue elle glisse, furtive,

Joujoux et bonbons confondus.
Puis, tombant à genoux, jusqu’aux pleurs attendrie,

Plus folle que son fils, plus riche que Crésus,

Murmure en son orgueil : Comme vous, ô Marie,

J’ai mon petit Enfant-Jésus!

Noëls !

Le lourd battant de fer bondit dans l’air sonore,

Et le bronze en rumeur ébranle ses essieux

Volez, cloches, grondez, clamez, tonnez encore,

Chantez paix sur la terre et gloire dans les cieux!
Sous les dômes ronflants des vastes basiliques,

L’orgue répand le flot de ses accords puissants;

Montez vers l’Éternel, beaux hymnes symboliques,

Montez avec l’amour, la prière et l’encens!
Enfants, le doux Jésus vous sourit dans ses langes;

A vos accents joyeux laissez prendre l’essor;

Lancez vos clairs noëls : là-haut les petits anges

Pour vous accompagner penchent leurs harpes d’or.
Blonds chérubins chantant à la lueur des cierges,

Cloche, orgue, bruits sacrés que le ciel même entend,

Sainte musique, au moins, gardez chastes et vierges,

Pour ceux qui ne croient plus, les légendes d’antan.
Et quand de l’an nouveau l’heure sera sonnée,

Sombre airain, coeurs naïfs, claviers harmonieux,

Pour offrir au Très-Haut l’aurore de l’année,

Orgues, cloches, enfants, chantez à qui mieux mieux!

Nouvelle Année

Tempus edax rerum.
Vents qui secouez les branches pendantes

Des sapins neigeux au front blanchissant;

Qui mêlez vos voix aux notes stridentes

Du givre qui grince aux pieds du passant;

Nocturnes clameurs qui montez des vagues,

Quand l’onde glacée entre en ses fureurs;

Bruits sourds et confus, rumeurs, plaintes vagues

Qui troublez du soir les saintes horreurs;

Craquements du froid, murmures des ombres,

Frissons des forêts que l’hiver étreint,

Taisez-vous! Du haut des vastes tours sombres,

La cloche a jeté ses sanglots d’airain!

Voix mystérieuse au fond du ciel blême,

Le bronze a sonné douze coups, minuit!

C’est le dernier mot, c’est l’adieu suprême

Que le présent jette au passé qui fuit.

Minute fatale, insensible étape,

Rapide moment sitôt emporté,

Cet instant qui naît et qui nous échappe

A fait faire un pas à l’Éternité!

Plus prompt que l’éclair ou l’oiseau qui vole,

Ce temps qu’on dépense en voeux superflus,

Ce temps qu’on gaspille en calcul frivole,

Quand on va l’atteindre, il n’est déjà plus!
Un an vient de finir, un autre commence

Penseurs érudits, raisonneurs subtils,

Vous qui disséquez la nature immense,

Ces ans qui s’en vont, dites, où vont-ils?
Ils vont où s’en va tout ce qui s’effondre;

Où vont nos destins à peine aperçus;

Dans l’abîme abrupt où vont se confondre

Avec nos bonheurs nos espoirs déçus;
Ils vont où s’en va la vaine fumée

De tous nos projets de gloire et d’amour;

Où va le géant, où va le pygmée,

L’arbre centenaire et la fleur d’un jour;
Où vont nos sanglots et nos chants de fête,

Où vont jeunes fronts et chefs tremblotants,

Où va le zéphyr, où va la tempête,

Où vont nos hivers, où vont nos printemps!
Temps! Éternité! mystère insondable!

Tout courbe le front devant vos grandeurs.

Problème effrayant, gouffre inabordable,

Quel oeil peut plonger dans vos profondeurs?

Atomes sans nom perdus dans l’espace,

Nous roulons sans cesse en flots inconstants:

Seul le Créateur, devant qui tout passe,

Immuable, plane au-dessus des temps.

Nuit D’été

À Mlle Louise M
Quel beau soir! tout riait et tout chantait en choeur,

Le bois et la prairie et la vigne et mon coeur.

ARSÈNE HOUSSAYE.
Vous étiez là, Louise; et vous savez sans doute

Ce que mon coeur rêva tout le long de la route.
C’était un soir d’été, calme et silencieux,

Un de ces soirs charmants qui font rêver aux cieux,

Un soir pur et serein. Les vastes solitudes

Semblaient prêter l’oreille aux étranges préludes,

Aux premiers sons perdus du sublime concert

Que l’orchestre des nuits dit au vent du désert.

Le firmament s’ornait de brillants météores;

La brise roucoulait dans les sapins sonores;

Et les petits oiseaux, dans le duvet des nids,

Murmuraient la chanson de leurs amours bénis!
Vous étiez là, Louise; et vous savez sans doute

Ce que mon coeur disait tout le long de la route.

Les arbres du chemin, sous les baisers du vent,

Secouaient sur nos fronts leur éventail mouvant

De feuilles, où perlaient des gouttes de rosée

Qui troublaient du ruisseau la surface irisée;

Et tous quatre, égrenant, sans songer au sommeil,

Des heures de la nuit le chapelet vermeil,

Nous cheminions gaîment ô bonheurs éphémères! –

L’âme dans le ciel bleu, le front dans les chimères

Et, dans l’enivrement, j’écoutais plein d’émoi

Les choeurs harmonieux qui s’éveillaient en moi.
Vous étiez là, Louise; et vous savez sans doute

Ce que mon coeur chantait tout le long de la route.
Soudain, au flanc moelleux d’un nuage qui dort,

La lune, dans le ciel, montre sa corne d’or

C’est l’heure des adieux, cette heure solennelle

Où l’Ange des regrets emporte sur son aile,

Pour que notre bonheur ne dure pas toujours,

Les rêves de jeunesse et les serments d’amour!

Il fallait nous quitter Longtemps nous hésitâmes,

Comme si nous laissions quelque part de nos âmes.

La brise du matin soufflait dans les tilleuls :

Longs furent les adieux: puis nous revînmes seuls.
Vous n’étiez plus là, non; mais vous savez sans doute

Que mon coeur soupira tout le long de la route!

Pour Une Double Noce

À Mmes Foster et Wonham.
Je me souviens du temps charmant, mesdemoiselles –

Ou mesdames plutôt du temps où j’ai connu

Deux frais petits minois au sourire ingénu

Blonds, gracieux, bouclés têtes d’anges sans ailes!

Nul papillon n’était plus léger dans son vol.

On s’arrêtait pour voir leurs courses enfantines;

Et, quand tintait le son de leurs voix argentines,

Chacun croyait entendre un chant de rossignol.

Leur sourire éclairait comme un rayon d’aurore;

Leur regard calme et pur reflétait le ciel bleu;

Et, si je vous disais qu’ils m’aimaient bien un peu,

Vous me pardonneriez de l’espérer encore.

Le toit qui les couvrait m’a souvent abrité.

C’était un beau manoir avec pelouse verte.

J’y reçus bien des fois, sur la porte entr’ouverte,

Le serrement de main de l’hospitalité.

C’était bien loin d’ici, là-bas, à la campagne.

En me voyant venir, on accourait dehors;

Et la franche amitié qui m’accueillait alors

Me grise encor le cœur comme un bon vin d’Espagne.

Dieu leur avait donné, comme à ceux qu’il bénit,

Des parents dont les vœux avaient su se comprendre;

Et l’on voyait sur eux leur tendresse s’étendre

Comme une aile d’oiseau veillant au bord du nid.
Qu’ils sont nobles et saints, ces mariages d’âmes!

Ils font la maison douce et les enfants aimés

Ces petits chérubins qui nous ont tant charmés,

Vous les reconnaissez, car c’étaient vous, mesdames.
Aux jours de grande fête, on ne manquait jamais

De m’offrir une part de la gaîté commune,

Poète de vingt ans, sans nom et sans fortune,

N’ayant que des chansons pour tous ceux que j’aimais.
Vous ouvriez pour moi le cercle de famille;

Des liens bien puissants paraissaient nous unir

Peut-être en avez-vous perdu le souvenir,

Quand l’enfant fit plus tard place à la jeune fille.
Quoi qu’il en soit pourtant je le dis entre nous :

Pour faire un bon récit on ne doit rien omettre –

Tout absurde que c’est, il vous faut bien admettre

Que vous avez souvent sauté sur mes genoux.
De ces choses, plus tard, les femmes se défendent

Mais j’aurais tort, au fond, de m’en enorgueillir,

Car tout cela me fait terriblement vieillir,

Surtout lorsque je songe aux maris qui m’entendent.

Les maris! Oui, c’est vrai; des anges d’autrefois,

Je me dis en chantant le doux épithalame,

Qu’entre l’aimable enfant et la charmante femme,

Il n’est que le mari pour oser faire un choix.
Pour moi, je n’ose pas l’entreprendre, et pour cause;

Mais, sans vouloir risquer un fade compliment,

Une main sur le cœur je dirai seulement :

J’aimais tant le bouton, que doit être la rose?
Mais pourquoi remonter le flot du souvenir?

Chaque page ici-bas étape de la vie –

Sitôt le feuillet lu, par un autre est suivie

Nous aimions le passé : saluons l’avenir!
Oui, mesdames, partez pour l’étape nouvelle.

Au bras de vos époux nos souhaits vous suivront.

Pour vous, en ce beau jour, un monde se révèle :

Laissez par d’autres fleurs se parer votre front.
Et puis, tenez, la plus douce de mes chimères,

Après le déjeuner des noces d’aujourd’hui,

Ce sera de pouvoir assister à celui

De vos petits-enfants quand vous serez grand-mères.

Première Communion

À ma petite amie, Soledad Johanet, de Paris, et à ma fille Jeanne.
I

À Soledad
Le beau soleil de mai rayonne,

Et, d’un baiser d’or, dit bonjour

Au bronze saint qui carillonne

Au fond des grands clochers à jour.
Une foule toute fleurie

Envahit les parvis sacrés;

Viens, Soledad, viens, ma chérie;

C’est Jésus qui nous dit : Entrez!
Il t’attend au banquet des anges;

Approche, le couvert est mis;

Les enfants, les fleurs, les mésanges,

Tous les petits sont ses amis.
Les cierges brûlent, l’orgue chante,

À l’autel fume l’encensoir;

La voix, qui se fait plus touchante,

Te dit : Ma fille, viens t’asseoir!

Écoute cet appel si tendre;

Obéis à la douce voix;

C’est Dieu même qui vient te tendre

La main pour la première fois.
De sa croix où l’amour le cloue,

Lui l’Adorable, lui le Saint,

Il veut te baiser sur la joue;

Il veut te presser sur son sein.
Il désire être à toi Que dis-je?

Dans son amour de Tout-Puissant,

Par un ineffable prodige,

Il t’offre son corps et son sang.
Son corps qui, d’un gibet immonde,

Pour pardonner ouvre les bras!

Son sang qui racheta le monde,

Et coule encor pour les ingrats!
Ce corps, ô miracle qui touche!

Ce sang, séraphique liqueur,

Ils vont descendre sur ta bouche,

Et pénétrer jusqu’en ton coeur.
Oui, dans ton petit coeur, mignonne,

Par la Foi nos yeux entr’ouverts

Vont voir flamboyer la couronne

Du monarque de l’univers.

Ceux qui t’aiment sont là qui tremblent :

Devant le mystère troublant,

Ils croient voir des ailes qui semblent

Palpiter sous ton voile blanc.
Pour bien répondre à leur tendresse,

Ma Soledad, ouvre au Seigneur!

Plonge-toi dans ta sainte ivresse,

Abîme-toi dans ton bonheur!
Celui, dont la grandeur austère

Se courbe aujourd’hui sous ton toit,

Te donne le ciel et la terre,

Enfant, puisqu’il se donne à toi.
Le prêtre vient, la cloche sonne,

Voici Dieu, mon ange, à genoux!

Tends-lui ta lèvre qui frissonne;

Aime-le bien et pense à nous!
Prie un peu pour chaque souffrance,

Pour l’incrédule au coeur flétri,

Pour ta famille et pour la France,

La grande mère au sein meurtri!
Et puis, dans ta reconnaissance,

Au doux Jésus qui t’aime tant

Offre ta candide innocence,

Et le bon Dieu sera content.
II

À Jeanne
Près de toi, ce matin, Jeanne, chacun s’empresse;

On te choie, on t’embrasse; et ceux que tu chéris,

Pour te manifester leur joie et leur tendresse,

Ne peuvent pas trouver de mots assez fleuris.
Dès l’aurore, on t’a mise en belle robe blanche;

Tu devrais te sentir radieuse; et pourtant

Ton front si doux, si pur, ainsi qu’un lys qui penche,

S’incline tout rêveur sous son voile flottant.
Je comprends : aujourd’hui les choses de la terre

Ne sauraient captiver ton oreille ou tes yeux;

Tremblant et recueilli devant le grand mystère,

Ton coeur se ferme au monde et s’ouvre pour les cieux.
Ah! c’est que, tout à l’heure, à la lueur des cierges,

Au parfum de l’encens, au bruit des saintes voix,

Tu vas rompre le pain des anges et des vierges,

Et recevoir ton Dieu pour la première fois!
Ton Dieu, le Dieu de tous, le Tout-Puissant, le Maître

Devant qui le ciel même hésite épouvanté,

Le Roi, le Saint des saints! Et ton cher petit être

S’émeut d’effroi devant l’auguste majesté.

Tu frémis en songeant que l’arbitre du monde,

Que le souverain Chef qui commande en vainqueur

Aux étoiles des cieux comme aux gouffres de l’onde,

Jeanne, dans un instant, va descendre en ton coeur.
Dieu, pour toi, c’est Celui qui d’un mot peut dissoudre

Et plonger au néant des milliers d’univers;

C’est le mont Sinaï tout couronné de foudre;

C’est le grand Juge au seuil des firmaments ouverts.
Enfant, détrompe-toi! Ne tremble pas, espère!

Dieu n’est pas seulement le puissant créateur;

S’il est le souverain, il est aussi le père;

Plus encor que le Maître, il est le bon Pasteur.
Il s’éprend de pitié devant sa créature;

Les humbles sous son aile ont toujours un abri;

C’est la grande bonté planant sur la nature,

L’universel amour sur son oeuvre attendri!
Pour son immensité tu n’es pas trop petite;

Bergers et potentats à ses yeux sont pareils;

S’il créa l’astre, il fit aussi la clématite;

Le brin d’herbe pour lui vaut le roi des soleils.
Il a fait le printemps, la lumière, les roses,

Le vol de l’hirondelle et le chant du bouvreuil;

Et c’est lui qui, charmante entre toutes ces choses,

Fait luire en ce moment cette larme à ton oeil.

Rassure-toi; Jésus est un Dieu doux et tendre;

Il aime à se pencher sur tous les coeurs fervents;

Et puis, n’a-t-il pas dit heureux qui sait l’entendre!

– Laissez venir à moi tous les petits enfants?
À genoux! ne crains rien, souris : la faute d’Ève,

Pour ta sainte candeur Dieu l’efface aujourd’hui;

Car la communion, c’est un coin qu’il soulève

Du voile qu’elle a mis entre la terre et lui.
Et quand il touchera ta lèvre diaphane,

Que tu t’épancheras dans son doux entretien,

Prie un peu pour celui qui voudrait bien, ô Jeanne,

L’aimer avec un coeur aussi pur que le tien!