Ombre

Au mur une main m’offre une fleur brune :

C’est une rose ou bien c’est un oiseau,

Non, c’est une âme en forme de museau,

Ou bien c’est une ombre en bonne fortune.
1939

Prière

Venez à moi que je vous mange

Dans la cachette des fruits verts,

Soyez ce soir le pain des anges

Qu’on m’a promis pour mon dessert.
1939

Un Jour De Mai

C’est aujourd’hui encore dans le gris des temps

Un jour de mai à nuages,

Nul vent ne souffle sur nos secrètes images,

Sur nos trésors d’ambulants.
1939

Violon

Couple amoureux aux accents méconnus

Le violon et son joueur me plaisent.

Ah ! j’aime ces gémissements tendus

Sur la corde des malaises.

Aux accords sur les cordes des pendus

À l’heure où les Lois se taisent

Le cœur en forme de fraise

S’offre à l’amour comme un fruit inconnu.

1939

L’hirondelle

 » Je n’irai plus aux bois

d’Afrique

Où dansent tous les rois

de pique.  »
La dernière hirondelle

se meurt

Elle bat de ses ailes

son cœur.

Du fil télégraphique

désert

Où tremble une musique

d’hiver

Elle crie et appelle

ses sœurs :

 » Au secours hirondelles

j’ai peur.  »

Mais sa voix trop petite

se perd

Dans le vent qui agite

la mer.

Elle entend un message

d’amant

Passer en son plumage

mourant.

La parole est oiseau

comme elle

Qui pose au manteau

des belles.

 » Ton Paul t’aime et t’adore

toujours,

Il pense à nos aurores

d’amour.  »

Ah ! beau ciel de paroles

rempli

Toutes les bouches volent

la nuit.

Paupières de voyage

en pleurs

Elle prend le message

et meurt.

Orages de tendresse

l’oiseau

Se console ou se blesse

aux mots.

La dernière hirondelle

est là

Inerte sous son aile

qui bat.
Et moi je suis debout à la fenêtre

Je vois l’hirondelle à terre et pourtant

Je ne pense qu’à celui que j’attends

Celui qui m’aime et me dira peut-être :
 » Viens avec moi aux bois

d’Afrique

Où dansent tous les rois

de pique.  »
1939

Mon Cadavre Est Doux Comme Un Gant

Mon cadavre est doux comme un gant

Doux comme un gant de peau glacée

Et mes prunelles effacées

Font de mes yeux des cailloux blancs.
Deux cailloux blancs dans mon visage,

Dans le silence deux muets

Ombrés encore d’un secret

Et lourds du poids mort des images.
Mes doigts tant de fois égarés

Sont joints en attitude sainte

Appuyés au creux de mes plaintes

Au nœud de mon cœur arrêté.
Et mes deux pieds sont les montagnes,

Les deux derniers monts que j’ai vus

À la minute où j’ai perdu

La course que les années gagnent.
Mon souvenir est ressemblant,

Enfants emportez-le bien vite,

Allez, allez, ma vie est dite.

Mon cadavre est doux comme un gant.
1939

Officiers De La Garde Blanche

Officiers de la garde blanche,

Gardez-moi de certaines pensées la nuit.

Gardez-moi des corps à corps et de l’appui

D’une main sur ma hanche.

Gardez-moi surtout de lui

Qui par la manche m’entraîne

Vers le hasard des mains pleines

Et les ailleurs d’eau qui luit.

Épargnez-moi les tourments en tourmente

De l’aimer un jour plus qu’aujourd’hui,

Et la froide moiteur des attentes

Qui presseront aux vitres et aux portes

Mon profil de dame déjà morte.

Officiers de la garde blanche,

Je ne veux pas pleurer pour lui

Sur terre. Je veux pleurer en pluie

Sur sa terre, sur son astre orné de buis,

Lorsque plus tard je planerai transparente,

Au-dessus des cent pas d’ennui.

Officiers des consciences pures,

Vous qui faites les visages beaux,

Confiez dans l’espace au vol des oiseaux

Un message pour les chercheurs de mesure

Et forgez pour nous des chaines sans anneaux.
1939

Oiseaux

Partout autour de moi des oiseaux de théâtre

Sifflent des valses lentes qui me font pleurer

Et lorsque leurs ombres contre le mur de plâtre

Traversent mon ombre, je leur crie :  » Arrêtez

Assassins, c’est par l’ombre que je suis sensible,

Le reflet de ma vie met mes jours en danger,

Un cœur de rêve y bat mes rêves impossibles,

D’un coup d’aile en ce cœur on peut m’assassiner  »
1939

Attendez Le Prochain Bateau

Belle, sous la mauvaise étoile,

Un soir, une dame à vapeurs,

Sur le pont d’un bateau à voiles

Soupirait pour un voyageur.

Mais insensible aux vœux d’un cœur

Il aimait une dame à voile

Au bord d’un navire à vapeur.
Oh! Demoiselles fragiles,

Coquettes des miroirs d’eau,

Voici le port, voici l’île,

Attendez le prochain bateau.
Plus tard, devenue dame à voile,

À bord d’un navire à vapeur,

Elle revit ce voyageur

Blanchi aux feux de son étoile.

Mais il avait perdu son cœur

Sur le pont d’un bateau à voiles

Aux pieds d’une dame à vapeurs.
Oh! Demoiselles fragiles,

Coquettes des miroirs d’eau,

Voici le port, voici l’île,

Attendez le prochain bateau.
1939

Bouche De Reine

La Reine en moi bercée

Me donne sa grandeur

Je suis la tour hantée

Dont les hommes ont peur.
Bouche de Reine

Sans un baiser,

Tour sur la plaine

Sans escalier.
Mes yeux sont les fenêtres

Où brillent ses beaux yeux,

La Reine va paraître

Chassant les amoureux.
Nul ne me dit :

 » Viens ma maîtresse

Il est minuit

Dénoue tes tresses.  »
Une Reine est en moi

Qui défie l’aventure,

Sa main est en mes doigts

Mon corps est son armure.
Et nul ne veut

De ma personne

Car je suis deux

Quand je me donne.
1939

Dame Des Courants

Peu m’importent vos noms Dame des courants

Seules vos mains comptent

Vos sourires au bord de vos mains

Sont les oiseaux sans lendemains

Que le vent emporte

Fiancés à la dérive

Qui frappez aux portes des rives

Vos écharpes sont d’herbes et de petits papiers.
1939

Dans L’herbe

Je ne peux plus rien dire

Ni rien faire pour lui.

Il est mort de sa belle

Il est mort de sa mort belle

Dehors

Sous l’arbre de la Loi

En plein silence

En plein paysage

Dans l’herbe.
Il est mort inaperçu

En criant son passage

En appelant, en m’appelant

Mais comme j’étais loin de lui

Et que sa voix ne portait plus

Il est mort seul dans les bois

Sous son arbre d’enfance

Et je ne peux plus rien dire

Ni rien faire pour lui.
1939

Fiançailles Pour Rire

Amants et séducteurs de belles imprudentes

Dans les chambres perdues passagers d’une nuit,

Le sort aux mille doigts vous indique la plante

Qui grimpe son conseil des jardins jusqu’aux lits.
Captifs de l’enfance, vous rêviez d’être Princes

Battant monnaie d’amour au battement des cœurs,

Lorsque vous regardiez passer dans la province

Les robes du hasard qui portaient vos couleurs.
Volants volant, belles robes sans pieds ni têtes,

Cortège de dentelle aux lisières des bois,

J’ai beaucoup de ces robes pour un soir de fête,

Beaucoup de rêves à déshabiller en moi.
Ah ! rêves en gants blancs, ma main tourne une page :

Elle est noire d’ennui. Ah ! rêves en gants noirs,

Je tourne une page : Roi de cœur en voyage.

À la tour de l’adieu l’oiseau pose un mouchoir.
Et sur la pente des faux jours j’entends l’abeille

Au violon de sucre, empeser les rameaux

Que tresse un bohémien entouré de corbeilles

Avec les herbes drues coupées au bord de l’eau.
C’est demain le jour des fiançailles pour rire,

La page ne ment pas et la plante à mon mur

Grimpe son bon conseil jusqu’à mes mains de cire

Et mes épaules blanches et bleues de ciel pur.
Il va me dire :  » Bonjour Madame la Lune « ,

Et je le suivrai aux ruines d’un château

Que ronge le lierre et bat le vent des dunes,

Fiancée n’emportant que son cœur pour trousseau.
Sa belle main alors décrira dans l’espace

Les créneaux effondrés où guettaient les seigneurs

Et l’humble chapelle qu’incendia la grâce

Et qu’un cierge fantôme éclaire aux Chandeleurs.
À travers des salons devenus botaniques

Il cueillera pour moi les roses aux cloisons,

Sur le cadre moussu d’un portrait historique

Veillera l’insecte qui fait perdre raison.
D’un violon de sucre, une abeille hardie

Tirera les notes des baisers à venir,

Je me ferai souple pour que ma taille plie

À mon bras d’aventure et à son bon plaisir.
Nos vœux nous ouvriront une chambre lointaine

Tapissée de damas et meublée d’arbres verts

Ombrageant un grand lit où mon roi et sa reine

Iront feuille à feuille s’aimer à ciel ouvert.
Et puis nous n’aurons plus en nous que du silence.

Le temps muet passé il faudra repartir,

 » En amour il est toujours plus tard qu’on ne pense

Dira-t-il, riez car je noircis aux soupirs. »
Et le jeu sera de rire au bonheur qui cesse.

Je dirai :  » J’aimerais vous écrire bientôt « .

« Ah ! fera-t-il, un homme adroit n’a pas d’adresse,

Je fuis les souvenirs : ils me tournent le dos. »
D’un geste il remettra son manteau de poussière,

Du revers de sa main il essuiera mes yeux

Et il repartira, pèlerin sans prières,

Me laissant à broder le mouchoir des adieux.
Craignez les séducteurs, oh! belles imprudentes,

Les fiançailles pour rire peuvent blesser,

Le sort aux mille doigts peut arracher la plante

Qui conseille au bonheur de ne plus voyager.
1939

Fleurs

Fleurs promises, fleurs tenues dans tes bras,

Fleurs sorties des parenthèses d’un pas,

Qui t’apportait ces fleurs l’hiver

Saupoudrées du sable des mers ?

Sable de tes baisers, fleurs des amours fanées

Les beaux yeux sont de cendre et dans la cheminée

Un cœur enrubanné de plaintes

Brûle avec ses images saintes.

1939

Habillée Au Goût Du Bonheur

Habillée au goût du bonheur

Elle traversa mes années

Sans jamais parler du bonheur.

Et le soir cheminant l’allée,

Cheminant les sentiers des lièvres,

Elle disait de petits mots

Qui s’en allaient hors de ses lèvres

Comme l’eau frisée du ruisseau

Qui coupait en deux nos journées.
Passant le pont, penchée vers l’eau,

Penchée vers l’eau que disait-elle ?

 » Tous les oiseaux battent de l’aile

Quand le courant tire le ciel.

Chaque poisson est un oiseau

Tombé d’amour, tombé à l’eau

Pendant les messes de Noël.  »
Habillée au goût du bonheur

Elle traversait la prairie

En berçant un bouquet de fleurs,

Un bouquet de Vierge Marie

Qui était lourd comme un enfant.

Enfant fleuri en ses bras blancs,

Petites filles endormies

Qu’elle apportait à la maison,

Amour en chapeau de prairie

Aux couleurs de chaque saison.
En traversant notre prairie

Elle disait, berçant les fleurs :

 » Les moutons de la bergerie

Ont fui les armes du malheur

Et moutonnent au ciel d’orage.

Dès que s’annonce le danger

Chaque mouton devient nuage,

Nuages de moutons légers

Partis au vent, haut sur la côte,

Lorsque s’éloigne le berger

Pour la messe de Pentecôte.  »
Habillée au goût du bonheur,

Elle s’en fut de mes années

Chantant les vêpres sur mon cœur.

Vêpres par l’amour encensées,

Cantique traversé d’oiseaux,

Moutons en sa tête envolée,

Poissons des cieux tombés à l’eau

Naviguaient le ruisseau des pleurs

Quand s’en allait ma bien-aimée,

Un baiser en sa main fermée,

Sans m’avoir parlé du bonheur.
Chantant vêpres à petits mots,

Elle disait, quittant ma vie :

 » Les étoiles des étés chauds

Sont des demoiselles pâlies

Qui désertèrent leur pâleur.

Amantes en lueur parties,

En étoiles filant ailleurs

Dès que l’amour clôt leurs paupières

Et va surprendre les prières

Aux vêpres de la Chandeleur.  »
1939