L’hymen

Ne rêves-tu jamais à ces heures d’extase

Qui précèdent l’hymen de deux jeunes époux ?

Quand l’amour, de leur cœur, comme ronde d’un vase,

Déborde en sentiments mystérieux et doux !

Dis, n’est-ce rien pour toi qu’une vierge qui pleure

En recevant l’aveu d’un amour désiré ?

Qu’un front pur qui rougit, si ta lèvre l’effleure ;

Qu’un céleste regard vers toi seul attiré ?

N’est-ce rien, quand tu lis dans sa chaste pensée,

D’y découvrir empreinte en sentiments de feu

Cette foi que le monde encore n’a pas glacée,

Et qui croit au bonheur, comme elle croit à Dieu !

Les pudiques secrets de son âme candide

De leur voile à tes yeux sont alors dépouillés ;

De ses jours sans amour elle te peint le vide,

Puis ses désirs naissants par toi seul éveillés.

Après ces doux accents viennent de longs silences ;

Sa tête sur ton sein semble s’abandonner :

Mais soudain elle fuit ; vers elle tu t’élances.

Et tu prends un baiser qu’elle n’osait donner ;

A ce larcin d’amour un jeu naïf succède :

Ce sont ses longs cheveux que tu veux détacher ;

Elle retient ta main ; tu souris, elle cède,

Et sous leur blond tissu ton front va se cacher.

Ce sont sur tes yeux noirs ses petites mains blanches,

Dont folâtre et rieuse elle aime à te couvrir ;

C’est, lorsque sans parler vers elle tu le penches,

Un maintien languissant à te faire mourir !

Puis l’air manque à son cœur dévoré par la fièvre ;

Elle échappe à tes bras : tu la suis dans les champs,

Et cette volupté dont sa pudeur te sèvre

Tu la trouves encore dans ses regards touchants.

Elle revient à toi plus douce, plus aimante ;

S’accuse d’avoir fui ; met sa main dans ta main ;

Courbe sur ton épaule une tête charmante,

Et vous marchez tous deux sans suivre de chemin…

Quand tu la vois si belle à ton bras suspendue

Répondre aux mots d’amour qu’en tremblant tu lui dis,

Alors, qu’est l’univers pour ton âme éperdue,

Et la gloire et l’éclat qui t’enivraient jadis ?

La terre disparait, mais le ciel se révèle ;

A votre immense amour il faut l’immensité ;

Il faut à votre espoir une sphère nouvelle

Où vous aimiez ainsi durant l’éternité !

Le doute qui luttait dans votre âme orgueilleuse

Dans la félicité deviendrait un remords :

La foi naît du bonheur : Quand la vie est heureuse.

On voudrait l’assurer au-delà de la mort.

Et tous les deux alors mêlant votre prière

Vous unissez vos cœurs ; et dans un même vœu,

Le regard vers le ciel, à genoux sur la pierre,

De vous avoir créés vous remerciez Dieu !

Espère

Ainsi, j’avais en vain suivi d’un œil avide,

Mille rêves d’amour, de gloire et d’amitié :

Toujours ils avaient fui ; mon âme restait vide ;

Je me faisais pitié !

La douleur arrêtait ma course haletante,

Je renonçais au but avant qu’il fut atteint ;

Dans mon cœur, épuisé par une longue attente,

L’espoir semblait éteint.

Et je disais : mon Dieu, je mourrai solitaire !

Et je n’attendais plus de beaux jours sur la terre,

Quand soudain, à ta voix, mon cœur s’est rajeuni :

Cette voix m’a promis un avenir prospère :

Cette voix m’a jeté ce mot si doux : ESPERE !…

Que ton nom soit béni !

Tous les chastes désirs que mon âme renferme,

Tous ces purs sentiments étouffés dans leur germe,

De ton cri d’espérance, ont entendu l’appel :

Oh ! que ton amitié me guide et me soutienne,

Laisse-moi reposer mon âme sur la tienne :

L’amitié, c’est l’amour que l’on ressent au ciel !…

Liane

Jeune levrette, au poil d’ébène,

Au flanc mince, au col assoupli,

Ton dos, où ma main se promène,

A l’éclat de l’acier poli.

Tu dresses tes noires oreilles

Comme deux ailes de corbeau ;

Tes dents d’ivoire sont pareilles

A la blanche écume de l’eau.

Ton œil, quand sur sa proie il plane.

Brille comme l’œil d’un démon,

Et ta jambe fine, ô Liane,

Est aussi frêle que ton nom.

L’écureuil n’a pas ta souplesse,

Ton corps svelte, léger, moelleux,

Sous ma main, qui le tient en laisse,

Bondit, comme un flot onduleux.

Puis, quand je te livre l’espace,

L’oiseau ne peut suivre tes pas :

La flèche moins rapide passe,

L’œil ébloui ne te voit pas.

Le bois, le torrent, la montagne,

N’arrêteraient pas ton essor ;

Mais à ma voix, douce compagne,

Près de moi tu reviens encore.

Léchant la main qui te caresse,

Par tes ébats capricieux,

Tu sais, de ta triste maîtresse,

Dérider le front soucieux.

Sur mes deux genoux tu t’élances,

Le cou penché, l’œil en émoi ;

Puis, coquette, tu te balances

Sur mon pied étendu vers toi.

Dans ta course, rapide ou lente,

Tour-à-tour, chamois ou serpent,

Tu voles, ou bien indolente,

A mon bras ton corps se suspend.

Et quand je te mets ta parure,

Ta chaîne d’or et ton collier ;

Tu brilles, comme sous l’armure

Brillait un jeune chevalier.

Hécatombe

La gloire de l’artiste est un feu qui consume ;

A son foyer brûlant le flambeau qui s’allume

Brille d’un vif éclat, mais tombe avant le soir :

Il meurt, comme l’encens s’éteint dans l’encensoir,

Après que sur l’autel sa vapeur virginale

Vers Dieu s’est élevée en suave spirale.

On dirait qu’ici-bas l’homme prédestiné

Veut retourner au ciel pour lequel il est né,

Et que toute âme ardente, avide d’harmonies,

Aspire à s’exhaler aux sphères infinies :

Mozart, Hérold, ainsi par la mort sont fauchés,

Des phalanges d’en haut séraphins détachés,

Vous glissez parmi nous ; vous nous faites entendre

Des chants qu’à votre voix un ange dut apprendre :

Puis, lassés de l’exil vous remontez vers Dieu :

Hier ainsi loin de nous s’envola Boieldieu ;

Et, tandis que nos pleurs mouillaient encore sa cendre,

Dans le cercueil un autre était près de descendre :

La mort, comme un vieillard dont le sort est fini,

Beau, jeune et triomphant a frappé Bellini :

Et peut-être déjà creuse-t-elle la tombe

D’un génie, en naissant, promis à l’hécatombe !

L’imprudence

Enfants, ne jouez pas si près de la rivière ;

Pour vous mirer dans l’eau n’inclinez pas vos fronts,

Votre pied imprudent peut glisser sur la pierre ;

Vous êtes tout petits et les flots sont profonds !

Mais vous n’écoutez pas ma voix qui vous appelle ;

Aux poissons effrayés vous lancez des cailloux,

Vous allez du pêcheur démarrer la nacelle,

Et, penchés sur les bords, vous l’attirez vers vous ;

Puis, livrant au courant un rameau qu’il entraîne,

Pour le ravoir encore vous accourez plus bas ;

Quand la main d’un géant pourrait l’atteindre à peine,

Vous voulez le saisir avec vos petits bras !

Venez vers moi ; venez, avant que je vous gronde ;

Enfants, de ces plaisirs je vous prive à regret :

Mais on ne revient pas au-dessus de cette onde,

Et si vous y tombiez votre mère en mourrait !…

A mes sages avis vous ne voulez pas croire ;

Venez, je vais vous dire une tragique histoire :

C’était dans le printemps, quand la terre verdit ;

Alors qu’abandonnant le foyer de famille,

Vous allez à l’abri de la verte charmille

Recommencer les jeux que l’hiver suspendit ;

Alors que le soleil apparaît sans nuage,

Qu’une neige de fleurs couvre les églantiers,

Que chaque arbre vous offre un nid à mettre en cage,

Et que des fruits vermeils brillent aux cerisiers.

Un matin, parcourant la campagne nouvelle,

Une mère jouait avec ses deux enfants ;

Mère comme la vôtre, aussi bonne, aussi belle,

Le bonheur se peignait dans ses yeux triomphants !

 » Venez, mes chers petits, courons dans la prairie,  »

Disait-elle en fuyant ; et, redoublant leurs pas,

Derrière elle accouraient Léopold et Marie,

Et leur mère riait en leur tendant les bras ;

Et tous deux s’y jetaient ; puis, s’élançant plus vite,

Ils voulaient à leur tour parvenir jusqu’au but ;

Le premier qui du champ atteignait la limite,

D’un baiser maternel recevait le tribut :

Jeux d’amour qu’avec vous fait encore votre mère ;

Doux ébats, ce jour-là, souvent recommencés !…

Le soleil mesura deux heures sur la terre

Avant que les enfants eussent dit : C’est assez !

Puis, le cœur haletant, sur la mousse ils s’assirent,

Ils cueillirent des fleurs sur les bords du chemin ;

Et, formant des bouquets qu’à leur mère ils offrirent,

Joyeux, ils s’écriaient :  » Nous reviendrons demain !

— Oui, demain, mes amis, si vous êtes bien sages,

Sur le gazon fleuri vous reviendrez sauter ;

Maintenant la chaleur a mouillé vos visages,

Reposez-vous encore, c’est l’heure du goûter.  »

Alors vous eussiez vu cette mère attentive

Donner à ses enfants des fruits et des gâteaux ;

Et tous deux bondissant, tant leur joie était vive,

Oublièrent soudain le besoin du repos :

 » Vois-tu la belle fleur, là-bas, vers cette pierre ?

Dit Marie à son frère, en montrant un iris ;

Viens, courons, paresseux ; j’y serai la première,

Et maman d’un baiser m’accordera le prix.  »

Léopold la suivit dans sa course légère :

Leur mère ne vit point où s’égaraient leurs pas ;

Tout entière aux pensers que le bonheur suggère,

Elle s’occupait d’eux… et ne les suivait pas ;

Sur le gazon assise, elle restait rêveuse ;

Dans le recueillement, elle baissait les yeux ;

Bientôt son jeune époux (oh ! qu’elle était heureuse)

De ses enfants aussi partagerait les jeux !

Il allait revenir après un long voyage ,

Il allait ressentir tout ce qu’elle éprouvait ;

Déjà de ses transports elle se peint l’image,

Et ses enfants fuyaient tandis qu’elle rêvait…

 » J’ai la fleur,  » dit Marie, et sa main triomphante

Agita dans les airs un iris arraché.

Vois-tu comme il est beau ! Maman sera contente,

N’est-ce pas ? Viens le voir… Mais tu parais fâché !

Viens, le vent du midi l’a couvert de poussière,

La chaleur a plié ses beaux panaches bleus ;

Viens, allons le baigner aux eaux de la rivière ;

Viens, ne sois plus jaloux, il sera pour nous deux.

J’ai bien soif ! Dans nos mains nous boirons l’eau limpide,

Il n’est point de dangers, ne sois pas si timide ;

Écoute, Léopold ! — Oh ! Non, répond l’enfant,

N’approche pas, ma sœur, maman nous le défend !

— Ne crains rien, dit Marie en détournant la tête,

Maman ne nous voit pas, maintenant elle dort ;

Viens voir comme dans l’eau ma robe se reflète !

Viens voir ces beaux poissons à la nageoire d’or !  »

Et la jeune étourdie, en se penchant sur l’onde,

Puisait l’eau dans ses mains, mouillait la fleur d’azur,

Dans les flots transparents mirait sa tête blonde,

Et sur la grève humide avançait d’un pas sûr.

Près d’elle, elle a cru voir un poisson qui frétille ;

Dans l’eau, pour le saisir, son bras s’est enfoncé ;

Tout à coup on entend la pauvre jeune fille

Pousser un cri d’effroi… son pied avait glissé !

Le torrent l’entraîna… Sa malheureuse mère

Accourut à sa voix : hélas ! C’était trop tard !…

Elle voulait mourir dans sa douleur amère,

Et sur les flots profonds fixait un œil hagard.

Dans sa triste demeure on l’emporta mourante ;

Léopold la suivait en appelant sa sœur,

Sa sœur, que rejeta la vague indifférente

Aux filets du pêcheur !

On recueillit son corps qu’avait souillé la lange ;

Son âme s’envola, sur les ailes d’un ange,

Vers le monde éternel, séjour délicieux ;

Mais, hélas ! Son bonheur n’y fut pas sans mélange :

Elle voyait sa mère et pleurait dans les cieux !

Elle la vit longtemps ici-bas, désolée,

Traîner ses tristes jours, puis descendre au cercueil :

Un prêtre la coucha dans un froid mausolée,

Et près de lui priait un orphelin en deuil.

Léopold n’avait plus ni sa sœur, ni sa mère ;

Le malheur le frappa dans ses jours les plus beaux ;

Et lorsqu’à son foyer revint son pauvre père,

Il le retrouva seul, seul… entre deux tombeaux !

Voyez que de douleurs attire l’imprudence !

Elle change en chagrins les plaisirs les plus doux.

Enfants, obéissez, pour que la Providence

Veille toujours sur vous.

Et maintenant, allez sauter sur la pelouse,

Évitez les dangers qui mènent aux malheurs ;

De vos charmes, enfants, la mort semble jalouse,

Comme l’aquilon l’est des fleurs !

Heureux Qui Voit La Mort

Heureux qui voit la mort et qui peut l’oublier !

Heureux qui n’a jamais senti son cœur plier,

En voulant pénétrer le déchirant mystère,

Que le cercueil dérobe aux enfants de la terre !

Moi, je cherchai longtemps l’énigme du tombeau,

Elle fit de mes jours vaciller le flambeau !

Mais pour me consoler, j’avais encore ma mère,

Sa tendresse adoucit cette douleur amère,

Puis, dans mon sein ému, je sentais chaque jour,

S’amasser tant de vie et d’éléments d’amour,

Qu’à la destruction je ne pouvais pas croire,

Le fiel restait au fond du vase où j’allais boire,

J’implorais, étreignant le monde d’un désir,

Une heure du bonheur que je voudrais saisir !

Une heure sans mélange, une heure enchanteresse,

Où de l’éternité se résumât l’ivresse !

Lorsque, pour éloigner l’image du trépas,

Tous mes songes lointains ne me suffisaient pas,

J’avais auprès de moi d’intimes poésies,

Caprices passagers, subtiles fantaisies,

Qu’un instant fait éclore et qu’un instant détruit,

Comme ces feux follets qui brillent dans la nuit !

Oh ! ces impressions des choses éphémères,

Qui changent tour à tour nos pensers, nos chimères,

Qui captivent nos sens et qui nous font rêver.

Pour pouvoir les comprendre, il faut les éprouver ;

Produites au hasard, c’est un rien qui les cause,

C’est une bulle d’air, un insecte, une rose,

Le nid de la fourmi, la trace d’un ciron,

Une feuille tombant dans l’eau, qui forme un rond ;

C’est un nuage errant, tout peuplé de fantômes,

Un rayon de soleil, où dansent les atomes :

C’est le feu qui pétille à l’âtre du foyer,

Où l’on voit à son gré mille objets flamboyer ;

C’est la pâle lueur d’une lampe lointaine,

Le jet aérien d’une claire fontaine,

C’est, dans l’azur du ciel, l’oiseau qui prend son vol,

L’ombre d’un peuplier qui se dessine au sol,

C’est la nuit, reflétant ses millions d’étoiles

Sur les monts que la neige a couvert de ses voiles ;

C’est le souffle odorant du zéphyr matinal,

C’est, des fleurs et des fruits le duvet virginal,

C’est le lichen qui flotte à la pierre gothique,

C’est… oh ! c’est l’infini d’un monde fantastique,

Dont le charme, la grâce, et la suavité

Fascinent le regard du poète enchanté !

Lorsque la Muse antique, altière et grandiose,

Daigne quitter l’Olympe, où son esprit repose,

Dans le palais des rois, abaissant son essor,

Elle chante ses vers sur une lyre d’or.

Il faut pour l’inspirer une foule choisie,

Des banquets somptueux, des coupes d’ambroisie :

Mais sa modeste sœur, Follet, Sylphe, ou Lutin,

Se plaît à ramasser les miettes du festin ;

Elle voit sans envie, au front de son aînée,

Les immortels lauriers dont elle est couronnée ;

Elle cueille des fleurs qui changent tous les jours,

Elle ne peut souffrir ce qui dure toujours !

Dévouée au malheur, elle est pourtant frivole.

Elle aime à composer sa légère auréole

D’un bluet, d’un brin d’herbe, ou d’un de ces rayons

Qui glissent dans les airs sans que nous les voyons !

Elle berce les cœurs soumis à son empire ;

Elle n’immole pas le barde qu’elle inspire,

Bonne et douce, elle accourt à son premier salut ;

Elle n’a point d’emphase, elle chante sans luth ;

La pauvreté lui plaît ; d’un coup de sa baguette ;

Elle revêt d’éclat les haillons du poète ;

Elle n’exige pas un ciel brillant et chaud,

La mansarde noircie et l’humide cachot

L’attirent… et souvent, bienfaisante, on l’a vue

Porter aux malheureux une joie imprévue.

Mais cette poésie impalpable est dans l’air,

Dans l’espace, partout, c’est le feu de l’éclair,

On ne peut la saisir, on ne peut la décrire ;

Pour langage, elle emprunte un regard, un sourire ;

Je plains l’être incomplet qui ne la connaît pas,

Qui foule, insouciant, l’insecte sous ses pas,

Et, dans l’aridité de son âme inféconde,

Ne voit que le néant où Pascal vit un monde.

Pour oublier la vie, ainsi je m’enivrais

De ces mille plaisirs, chimériques ou vrais ;

Quand, dans l’isolement, l’heure fuyait trop lente,

Que de fois sur les prés je m’assis, indolente,

Endormant mes douleurs, vivant pour admirer,

Sur un jour de printemps laissant mon œil errer,

Alors que chaque épi, chaque fleur, chaque feuille,

Jette une rêverie au cœur qui se recueille,

Et que, voilant l’éclat d’un soleil radieux,

Une tiède vapeur unit la terre aux cieux !

Voyant, autour de moi, la plaine diaprée

D’arbres, où bourgeonnait une neige empourprée,

J’aimais à comparer cette virginité,

Au suave incarnat d’une jeune beauté,

Et, dans cet amandier si frais, si blanc, si rose,

Je croyais voir son front où la candeur repose.

Alors, restant pensive, enivrée, et sans voix,

L’hymne fuyait mon cœur, le luth quittait mes doigts,

Par la réalité, lorsque l’âme est saisie.

Trop faibles sont les mots, vide est la poésie ;

Qu’est le chant de la lyre à côté d’un beau jour ?

La gloire et l’avenir, qu’est-ce, auprès de l’amour ?

Ainsi, l’âme plongée en une molle ivresse,

Des peuples d’Orient j’ai compris la paresse ;

Jouissant par la vue, admirant par les sens,

Ils prennent en pitié tous nos arts impuissants ;

Ils ne contraignent pas une langue rebelle

A peindre froidement la nature si belle !

Ils nous laissent les champs de l’idéalité,

Et nos rêves, pour eux, sont la réalité.

L’inspiration

Ah ! lorsque débordait ainsi la poésie,

Torrent impétueux, brûlante frénésie,

Dans mon âme vibraient d’indicibles accords ;

Comme sous l’ouragan bat la vague marine,

Sous la muse mon cœur battait dans ma poitrine,

Mais ma lyre jamais n’égalait mes transports !…

Par l’inspiration je restais oppressée,

Comme la Druidesse au sommet du Dolmen ;

J’implorais, pour donner un corps à ma pensée

Ton langage éthéré, musique, écho d’Eden !

Il est des sentiments, mystérieux, intimes.

Qu’aucun mot ne peut rendre, et que toi seule exprimes ;

Ces rêves, incompris du monde où nous passons,

Ces extases d’amour, d’un cœur qui vient de naître,

Alors, j’aurais voulu, pour les foire connaître,

Moduler sous mes doigts de séraphiques sons !

J’aurais voulu, penchée à la harpe sonore,

Répandre autour de moi l’âme qui me dévore,

Dans des flots d’harmonie aux anges dérobés !

Oui, j’aurais voulu voir, quand mon âme est émue,

Tous les cœurs palpitants, d’une foule inconnue,

Sous mes accents divins demeurer absorbés !

Vains désirs ! jeune aiglon, on a coupé mes ailes,

On a ravi mon vol aux sphères éternelles,

Pour me faire marcher ici-bas en rampant !

Si la Muse, parfois, vient visiter ma route,

Mon chant meurt sans écho, personne ne l’écoute ;

Et l’hymne inachevée en larmes se répand !

Illusions

Souvent je m’élançais dans ces champs sans limite,

Où l’homme croit trouver le réel qu’il imite,

Dans des songes heureux qui, par l’espoir conçus,

Brillent sur nos beaux jours, puis s’éteignent déçus ;

J’avais édifié le monument fragile

D’un terrestre bonheur, qu’on bâtit sur l’argile ;

Que de félicité mon cœur s’était promis !

Mes désirs ont passé sous tes regards amis !

Déjà tu sais comment, dans mes jours, dans mes veilles,

De la création j’évoquais les merveilles,

Comment, je parcourus, d’un avide regard,

Les ouvrages de Dieu, du génie et de l’art,

Mais mon âme de feu, qu’alimentait l’étude,

En grandissant toujours, comprit sa solitude,

La tristesse et la joie ont besoin d’un ami,

Et, dans l’isolement, on ne sent qu’à demi ;

Quand, de tous mes désirs, la coupe fut vidée,

Quand j’eus bien savouré l’existence, en idée,

Quand j’eus vu l’univers, quand, des hommes fameux,

J’eus contemplé la gloire et triomphé comme eux,

Quand il ne resta pas une image profonde,

Qui n’eût frappé mon âme errante, dans le monde,

Pas un grand sentiment que je n’eusse éprouvé.

Pas un bien idéal que je n’eusse rêvé ;

Alors, pour animer ces ferriques mensonges,

Je sentis qu’il manquait quelque chose à mes songes :

C’était l’amour !… C’était l’ineffable lien,

Qui me fera trouver un cœur écho du mien :

Un cœur sublime et bon, qui m’entende et qui m’aime ;

Un être qui devienne une ombre de moi-même,

Qui pense mes pensers, qui vive de mes jours ;

Où tous mes sentiments se reflètent toujours :

Que le monde n’ait pas flétri; qui sache croire

A toutes les vertus, au génie, à la gloire,

A la religion ; et dont l’âme de feu

Se confonde à la mienne, et soit au même Dieu !

D’abord mon âme calme, à l’amour endormie,

Aurait voulu trouver ce cœur dans une amie.

Qui, partageant mes goûts, mes plaisirs, mes douleurs.

Eût des chants pour ma joie, et des pleurs pour mes pleurs.

Que de fois j’ai rêvé ces douces alliances.

De deux vierges mêlant leurs chastes consciences,

Et se montrant à nu leurs vœux les plus secrets,

Et leurs désirs naissants, si candides, si frais !

Mais dans mon sein bientôt la pensée agrandie.

Fit aux tièdes chaleurs succéder l’incendie :

Quand le besoin d’aimer en moi se révéla,

En cherchant l’amitié, je sentis au-delà :

Les tableaux enivrants, les touchantes peintures,

Récits passionnés, magiques impostures,

Qu’un poète inspiré déroulait devant moi,

Eveillaient mon désir, ma douleur, mon effroi.

S’il avait, pour mon âme, une âme dans son livre ;

Alors, je m’enivrais d’amour, comme on s’enivre

A quinze ans, quand le cœur n’a pas encore saigné :

Et que par l’espérance on marche accompagné.

Oh ! qui saura jamais les amours idéales,

Qui venaient me bercer dans mes nuits ? Virginales !

Chaque nom jaillissant, de gloire couronné,

Chaque malheur pompeux, adroitement orné,

Chaque histoire du cœur, triste, brûlante et vive,

Enflammaient, tour à tour, ma tendresse naïve.

A nos bardes fameux, à nos grands écrivains,

Je prêtais les vertus de leurs écrits divins :

Et lorsque, pour glacer mon noble enthousiasme,

On osait devant moi leur jeter le sarcasme,

Tout mon sang bouillonnait ; je m’irritais soudain ;

J’aurais voulu punir l’auteur de ce dédain :

Comme on venge un ami, je prenais leur défense ;

Car, c’était à mon cœur que s’adressait l’offense.

Si quelque artiste errant qui les avait connus,

Dans le monde s’offrait à mes yeux ingénus,

J’allais l’interroger, curieuse, importune :

Je voulais tout savoir, leur pays, leur fortune,

Et, j’en parlais longtemps au voyageur surpris,

Comme on aime à parler de ceux qu’on a chéris.

Ma Poésie

Il est dans le Midi des fleurs d’un rose pâle

Dont le soleil d’hiver couronne l’amandier ;

On dirait des flocons de neige virginale

Rougis par les rayons d’un soleil printanier.

Mais pour flétrir les fleurs qui forment ce beau voile,

Si la rosée est froide, il suffit d’une nuit ;

L’arbre alors de son front voit tomber chaque étoile,

Et quand vient le printemps il n’a pas un seul fruit.

Ainsi mourront les chants qu’abandonne ma lyre

Au monde indifférent qui va les oublier ;

Heureuse, si parfois une âme triste aspire

Le parfum passager de ces fleurs d’amandier.

Isola-bella

Vierges, lorsqu’à vos cœurs l’amour se révéla,

Par votre fiancé quand vous fûtes aimées,

Le jour où son destin au vôtre se mêla.

Ne rêvâtes-vous pas aux îles Borromées ?

Et parmi les trois sœurs, corbeilles parfumées,

Au rivage enchanteur de l’Isola-Bella

Où l’on voit des palais sous de fraîches ramées,

N’avez-vous pas choisi quelque blanche villa ?

Là, le grand lac qu’entoure un cercle de collines

Reflète dans l’azur de ses eaux cristallines

L’Italie au ciel bleu, la Suisse aux sombres monts.

N’est-il pas, ici-bas, deux âmes exilées

Qui coulent sur ces bords, l’une à l’autre mêlées,

Une vie enfermée en ce seul mot : AIMONS !

Néant

Vous, qui vivez heureux, vous ne sauriez comprendre

L’empire que sur moi ces songes pouvaient prendre ;

Mais lorsque je tombais de leur enchantement

A la réalité qui toujours les dément,

Si je voulais, luttant contre ma destinée,

Me dépouiller des fers qui m’ont environnée,

Une voix me disait :  » Puisque tu dois mourir,

Qu’importe ce bonheur auquel tu veux courir !  »

Néant, que nos grandeurs ! néant, que nos merveilles

Néant ! toujours ce mot tintait à mes oreilles…

Après avoir sondé tout penser jusqu’au fond,

Comme un fruit desséché dont la liqueur se fond,

Et qui ne garde plus qu’une stérile écorce,

Aliment sans saveur et décevante amorce,

Ainsi tous les objets, au bonheur m’engageant,

Cachaient, sous leurs dehors, ce mot hideux : NEANT !

Ah ! que nous passons vite au milieu de la vie,

Et que de peu de bruit notre mort est suivie !

On dirait que le poids de son adversité,

Endurcit au malheur la triste humanité.

A-t-elle assez de pleurs pour l’hécatombe immense

Que la mort fait sans cesse, et toujours recommence ?

A-t-elle assez de voix pour dire les combats

Des misérables jours qu’elle traîne ici-bas ?

A-t-elle assez de cris pour rendre sa souffrance !

Non, l’excès de nos maux produit l’indifférence :

Eh! pourtant quel mortel ne se prit à pleurer,

En voyant près de lui tour à tour expirer

Tous ceux qu’il chérissait, êtres en petit nombre,

Unis à notre sort, qu’il soit riant ou sombre ;

Fractions de notre âme, où nous avions placé

L’espoir de l’avenir, le charme du passé ;

Amis, parents, objets de nos idolâtries,

Que la mort vient faucher comme des fleurs flétries !

Quel désespoir profond et quel amer dégoût,

Quand l’âme qui s’éveille entrevoit tout-à-coup

Que tout sera néant, que tout sera poussière,

Que la terre elle-même, aride nourricière.

Après avoir mêlé ses fils à son limon.

Deviendra dans l’espace une chose sans nom…

Ce vide de la mort, qui navre et désespère,

Hélas ! je l’ai compris, quand j’ai perdu mon père

Le temps fuit, entraînant mes rêves sur ses pas ;

Mais ce tableau de deuil ne s’effacera pas.

Je Crois À L’avenir

Oui, les illusions dont toujours je me berce

En vain leurrent mon cœur d’un espoir décevant,

Impassible et cruel le monde les disperse,

Ainsi que des brins d’herbe emportés par le vent.

Et moi, me rattachant à ma fortune adverse,

J’étouffe dans mon sein tout penser énervant ;

Malgré mon désespoir et les pleurs que je verse,

Je crois à l’avenir, et je marche en avant !

Pour soutenir ma foi, j’affronte le matyre

Des sarcasmes que jette une amère satyre

A mon rêve d’amour le plus pur, le plus cher !

On peut tailler le roc, on peut mollir le fer.

Fondre le diamant, dissoudre l’or aux flammes,

Mais on ne fait jamais plier les grandes âmes !

Pétrarque

Ce torrent, qui bondit, et jette

Son écume de neige et d’or,

Etait l’emblème du poète,

Quand sa muse prenait l’essor.

A ces bords sa gloire s’allie ;

Son ombre, est le Dieu de ces eaux :

Mais, le chantre de l’Italie

N’éveillera plus ces échos !

Quand, sur cette onde diaphane,

Se reflètent les feux du soir,

Quand, dans les cieux la lune plane,

Barde divin, je crois te voir !

Je t’évoque, je te supplie…

Et tout reste dans le repos ;

Car, le chantre de l’Italie

N’éveillera plus ces échos !

De la lyre, qui chanta Laure,

Nul n’a recueilli les débris ;

Les Dieux, que cette lyre adore,

Parmi nous ont été proscrits :

On vous a traînés dans la lie,

Amour, liberté, noms si beaux !

Ah ! le chantre de l’Italie

N’éveillera plus ces échos !

Sa voix énergique, et suave,

Se fit entendre tour-à-tour,

Défendant sa patrie esclave,

Ou chantant ses rêves d’amour.

Mais aujourd’hui, Rome avilie,

Revendique en vain des héros :

Non, le chantre de l’Italie

N’éveillera plus ces échos !

Plus de Rienzi, plus de Colonne.

Plus de grand homme inspirateur ;

De Capitole, où l’on couronne

Le poète triomphateur ;

Plus de femme qu’on déifie,

Ange, qui bénit nos travaux ;

Oh ! le chantre de l’Italie

N’éveillera plus ces échos.

Adieu, rive qu’il a chantée,

Rocher, d’où jaillirent ses vers,

D’où sa poésie enchantée

A pris son vol dans l’univers :

Dans mes jours de mélancolie

Souvent j’errais sur ces coteaux,

Et le chantre de l’Italie

Éveillait pour moi leurs échos.

Je Désire Toujours

Avoir toujours gardé la candeur pour symbole,

Croire à tout sentiment noble et pur, et souffrir ;

Mendier un espoir comme un pauvre une obole,

Le recevoir parfois, et longtemps s’en nourrir !

Puis, lorsqu’on y croyait, dans ce monde frivole

Ne pas trouver un cœur qui se laisse attendrir !

Sans fixer le bonheur voir le temps qui s’envole ;

Voir la vie épuisée, et n’oser pas mourir !

Car mourir sans goûter une joie ineffable,

Sans que la vérité réalise la fable

De mes rêves d’amour, de mes vœux superflus,

Non ! je ne le puis pas ! non, mon cœur s’y refuse

Pourtant ne croyez pas, hélas ! que je m’abuse :

Je désire toujours… mais je n’espère plus !

Portrait

C’est un de ces frétons de la littérature,

Qui, d’auteurs en auteurs, butinent leur pâture,

Formant péniblement, de ce qu’ils ont volé,

Un volume indigeste, et de vers, et de prose,

Où, sur le frontispice un artiste les pose

En noir démon échevelé !

C’est un de ces faiseurs de mauvais mélodrame,

Singeant les passions, et n’ayant rien dans l’âme ;

Qui font joyeuse vie et chantent leurs regrets ;

Parlent du désespoir d’une jeunesse aride ;

Se meurent lentement, et n’ont pas une ride

Sur leurs visages gras et frais !

C’est un de ces dandys, de ces fats à la mode,

Qu’un ami de province à Paris incommode ;

Qui nomment leur vieux père avec un air railleur ;

Qui, montent, à Long-Champs, une jument fringante,

Ont un habit de Staub, à la coupe élégante,

Et n’ont jamais payé ni sellier, ni tailleur.

Un de ces mendiants d’éloges de gazette,

A qui d’un feuilleton l’encens tourne la tête :

Et qui, pour obtenir cette gloire d’un jour,

Font mille humbles salut s, prodiguent des visites,

Ou captent les bravos des auteurs parasites

Dans un rendez-vous chez Véfour !

Là, lorsqu’ils ont vidé Champagne et malvoisie,

En le proclamant tous roi de la poésie.

Ils ceignent de lauriers l’heureux amphitryon ;

Et lui, mauvais acteur, né pour être comparse,

Qui peint le sentiment comme on peindrait la farce,

Se croit aussi grand que Byron !

Je ne sais si les chants que son luth criard vibre,

Ont de son faible esprit dérangé l’équilibre ;

Mais lorsqu’il fit gémir la presse et l’éditeur,

Sans l’avoir demandé, j’ai reçu son ouvrage,

Avec ces mots écrits sur la première page :

 » Offert par la main de l’auteur !  »

Puis, comme je cherchais au fond de ma province,

Un éloge à la fois poli, mais assez mince,

Pour cet enfant mort-né, sans vie et sans chaleur,

Pour ces vers secs et durs, qu’un âne semble braire,

J’ai reçu tout-à-coup de Lafont, son libraire,

Un mandat, dont je viens d’acquitter la valeur.