Regarde-le

Regarde-le, mais pas longtemps :

Un regard suffira, sois sûre,

Pour lui pardonner la blessure

Qui fit languir mes doux printemps.

Regarde-le, mais pas longtemps !
S’il parle, écoute un peu sa voix :

Je ne veux pas trop t’y contraindre ;

Je sais combien elle est à craindre,

Ne l’entendît-on qu’une fois :

S’il parle, écoute un peu sa voix !
Tais-toi, s’il demande à me voir.

J’ai pu fuir sa volage ivresse ;

Mais me cacher à sa tendresse,

Dieu n’en donne pas le pouvoir :

Tais-toi, s’il demande à me voir !
Si je l’accusais devant toi,

Appelle un moment son image ;

Avec le feu de son langage,

Défends-le par pitié pour moi,

Si je l’accusais devant toi !

Sans L’oublier

Sans l’oublier, on peut fuir ce qu’on aime.On peut bannir son nom de ses discours,Et, de l’absence implorant le secours,Se dérober à ce maître suprême,Sans l’oublier !Sans l’oublier, j’ai vu l’eau, dans sa course,Porter au loin la vie à d’autres fleurs ;Fuyant alors le gazon sans couleurs,J’imitai l’eau fuyant loin de la source,Sans l’oublier !Sans oublier une voix triste et tendre,Oh ! que de jours j’ai vus naître et finir !Je la redoute encor dans l’avenir :C’est une voix que l’on cesse d’entendre,Sans l’oublier !

Solitude

Abîme à franchir seule, où personne, oh ! Personne

Ne touchera ma main froide à tous après toi ;

Seulement à ma porte, où quelquefois Dieu sonne,

Le pauvre verra, lui, que je suis encor moi,

Si je vis ! Puis, un soir, ton essor plus paisible

S’abattra sur mon coeur immobile, brisé

Par toi, mais tiède encor d’avoir été sensible

Et vainement désabusé !