Regarde Sous Ces Rameaux

Regarde sous ces rameaux

Où murmurent les oiseaux

Toutes ces croix alignées :

Ce sont les tristes épées

Qui nous fixeront au sol ;

Et pourtant, ce rossignol
1910

Voici Des Enfants Qui Passent

Voici des enfants qui passent

Et qui gardent dans leurs cours

Le trouble des doux espaces

Où la nature est en fleurs.
De la terre abstraite et pâle

Auront-ils d’autres lueurs

Que cette heure matinale

Qui s’embrume dans leurs cours ?
Plus tard à l’ombre assoupie

D’indifférence où l’on meurt,

Ils ne verront de leur vie

Qu’un bref espace et ces fleurs.
1910

L’homme Et Son Fils Menant Leur Vache D’un Pas Lourd

L’homme et son fils menant leur vache d’un pas lourd

S’en vont sur le chemin luisant encor de pluie.

Un soleil velouteux et gris de petit jour

Enveloppe en rêvant la montagne endormie.

La vache dit adieu à son dernier matin :

Plus jamais le pré vert où sautait sa mamelle

Lourde et riche à plaisir d’un printanier butin.

Pourtant, que cette aurore a l’air d’être éternelle !
1910

Marécageuse Humanité

Marécageuse humanité

Dont la voix au loin murmure

Pareille aux crapauds secrets

De l’étang sous la verdure,

Pince tes violons clairs ;

Ton chant est vide et si triste

D’être habituel dans l’air

Comme un rythme qui persiste.
1910

Mes Pieds Touchent-ils Le Pré

Mes pieds touchent-ils le pré ?

Une hirondelle s’envole.

Ah ! comme le jour doré

Pèse peu sur mes épaules ;

Comme il pâlit et se fond

Dans la brume de la lune

Et m’entraîne et me confond

Avec la ramure brune.
1910

Musique

Une lente voix murmure

Dans la verte feuillaison ;

Est-ce un rêve ou la nature

Qui réveille sa chanson ?

Cette voix dolente et pure

Glisse le long des rameaux :

Si fondue est la mesure

Qu’elle se perd dans les mots,

Si douces sont les paroles

Qu’elles meurent dans le son

Et font sous les feuilles molles

Un mystère de chanson.
Ô lente voix réveillée

Qui caresse la feuillée

Comme la brise et le vent ;

Voix profondes de la vie

Et de l’âme réunies

Qui murmurez en rêvant.

Une forme s’effaçant

Dont les gestes nus et blancs

Flottent dans l’ombre légère

Sous un rideau de fougères

Semble exhaler à demi

De ses lèvres entr’ouvertes

Un chant de silence aussi

Berceur que les branches vertes.
À peine si le murmure

De la muette chanson

Poursuit sa note et s’épure

Dans la douce feuillaison ;

Et la main passe en silence

Sur la tige d’un surgeon

Dont le rythme fin balance

Les branches de ce vallon.

Ô musique qui t’envoles

Sur les papillons glissants

Et dans la plainte du saule

Et du ruisseau caressant !
Passe, chant grêle des choses,

Coule, aile fluide qui n’ose

Peser sur l’azur pâli,

Sur les rameaux endormis ;

Efface-toi, chant de l’âme

Où se mêlent des soupirs

Dans la fuite molle et calme

Des voix qu’on ne peut saisir.
1910

Ne Cherche Pas De Tes Mains

Ne cherche pas de tes mains

À raccrocher la lumière,

Personne ne te retient

Et cette heure est la dernière.

Ta mère est morte elle aussi.

Te revois-tu tout petit ?

Que la pelouse était verte

Sous les fenêtres ouvertes !
1910

Poésie

Dans la pelouse endormie

Sous l’azur pâle et rêveur,

Les brises en accalmie

Bercent les bouleaux pleureurs.

En ce silence de rêve

Une voix d’oiseau

Seule et divine s’élève

Des bouleaux.
Au jour bas de l’avenue

Lointaine sous les rameaux

Deux formes sont apparues,

Deux corps enlacés et beaux.

La femme blanche, légère

Dans sa souple nudité,

Détourne sur les fougères

Un long regard velouté.
Sa tombante chevelure

Entoure son sein poli

Et, svelte, sa jambe pure,

Dans la marche, sort des plis

De la longue chevelure.

Elle marche avec cadence

Comme la ramure danse ;

Son bras d’un fin mouvement

Sur l’épaule musculeuse

De l’homme allonge, indolent,

Une caresse harmonieuse.
Quel léger ruissellement

De lueur coule des branches

Et vient dorer mollement

La cambrure de la hanche ?

Et l’oiseau chante à demi,

Retenant la mélodie

Dans le murmure assoupi

Des brises en accalmie.

Elle dit d’une âme fière :

Avec ma pâleur lunaire

Dans les bois

Je danse et chante à la fois.

Que la branche me réponde

D’une plainte balancée ;

Que la lumière soit blonde

Comme ma claire pensée ;

Que la tombante feuillée

Imite mes longs cheveux ;

Que la brise réveillée

Ait la langueur de mes jeux ;

Et si, lointaine, je pense

Dans mon vallon familier,

Que l’ombre, que le silence

Viennent s’allonger au pied

De mon corps blanc replié.
L’oiseau jette un cri de gloire

Et l’homme ayant joint les doigts

A l’air de dire une histoire

D’autrefois.

Ô plus haute que la vie,

Froide et pâle Poésie,

Lève-toi

Et pleure et danse à la fois.
Allonge vers les bouleaux

Tes bras si longs et si beaux,

Insaisissable pensée,

Et sur ta chair offensée

Ramène le triste flot

De tes tresses délacées.
Ô tristes et longs sanglots

De l’oiseau.

L’homme est mort d’avoir osé

Un baiser.

Il gît blême sur la mousse

À jamais dormante et douce

Pour ses membres reposés.
Cache à demi dans l’écorce

Du plus fort de ces bouleaux,

Rêve, ton flexible torse,

Tes deux seins jeunes et beaux

Et que l’ombre molle effleure

L’arbre pâle où l’oiseau pleure.

De la tête qui s’incline

Que la chevelure fine

Retombe avec les rameaux

Comme un long flot de pensées

Divines et balancées

Au mouvement des bouleaux.

Quelle Molle Inexistence

Quelle molle inexistence

Descend en pâle lueur

De ce bouleau qui balance

Sa ramure de fraîcheur.

Cette fraîcheur endormie

De lumière verte et calme

A la rêveuse harmonie

Et le silence de l’âme.
1910

J’ai Vu Ce Matin La Lune

J’ai vu ce matin la lune

Pâle dans les longs bouleaux

Et cette image importune

Reviendra dans mon cerveau.

Elle viendra persistante

Comme un avertissement

Dans un rêve qui me hante,

Et j’ai le bref sentiment

Qu’au jour de ma destinée

Dans un bouleau langoureux

Luiront nettement les feux

De cette lune obstinée.
1910

Je Ne Peux Rien Retenir

Je ne peux rien retenir,

Ni la lune ni la brise,

Ni la couleur rose et grise

D’un étang plein de dormir ;

Ni l’amitié ni ma vie,

Ombre fuyante et pâlie

Dont je perds le souvenir.
1910

Je Ne Veux Qu’un Rêve

Je ne veux qu’un rêve

À demi-flottant,

Que mon âme brève

Passe en voletant,

Que la brume fine

L’enveloppe aussi ;

Qu’elle s’achemine

Sans autre souci

Que celui d’errer

Avec une brise,

Sur l’arbre léger,

Sur la terre grise.
1910