Novembre

Beaux jours, vous n’avez qu’un temps,

Et souvent qu’une heure !

Quand gémissent les autans,

Il faut que tout meure. —

Calme-toi, cœur agité ;

Fleurs, oiseaux, joie et santé,

S’en vont ! — Dieu demeure.

Doux soleil aux rayons d’or

Égayant la chambre,

Rive où le chagrin s’endort,

Vergers couleur d’ambre,

Lac si pur, contours chéris,

Monts riants, sentiers fleuris,

Adieu ! — c’est Novembre.

Ô solitude des bois,

Calme et recueillie,

Aujourd’hui nue et sans voix,

De brouillard remplie,

Mon cœur frémit en secret,

Car en lui monte, ô forêt,

Ta mélancolie !

Frais lointains, aubes de feu,

Chants dans la vallée,

Couchants de pourpre, ciel bleu

Et nuit étoilée,

Adieu ! Novembre est vainqueur. —

Tu te voiles dans mon cœur,

Nature voilée !

Tout est gris, morne et désert :

Au ciel, plus de flamme,

Dans les champs, plus rien de vert !

Quel est donc ce drame ? —

Nature, en tes traits pâlis,

L’œil humide, hélas ! je lis

L’histoire de l’âme.

Mais le printemps reviendra

Guérir qui se traîne !

La beauté refleurira

Sur ton front, ô reine ! —

Dans ma nuit, ainsi que toi,

Je veux descendre avec foi,

Nature sereine !

Petit Toit

Il est, bien loin de l’Italie,

Un lieu cher à mon souvenir ;

C’est là qu’a commencé ma vie

Et c’est là que je veux mourir.

Petit sur la carte du monde,

Dans mon destin il est bien grand ;

Perle, j’ai caché dans cette onde

Tout mon passé, tout mon présent.

Des cieux tombée, aux cieux mon âme

Monte comme tout ici-bas ;

Parfums, vapeurs, musique ou flamme,

Vers le ciel tout ne tend-il pas ?

Mais on s’attache à tout rivage

Qui nous garde quelque tombeau ;

Là, dorment sous un noir feuillage

Ceux dont s’entoura mon berceau.

Riantes, sur ce champ de poudre

Tout ensemencé de mes morts,

Et labouré de coups de foudre,

Deux fleurs ont crû, mes seuls trésors.

L’une, bouton tout frais encore,

A bruni sous treize printemps ;

Sur l’autre, rose près d’éclore,

Dix-sept fois a passé le temps.

Je sais au sol de la patrie,

Un foyer que cherche mon cœur,

Je sais une maison fleurie

Où vient s’abriter mon bonheur.

Petit toit, aux blanches tourelles,

Rempli de chansons, joyeux nid,

Hélas ! mon cœur seul a des ailes,

Petit toit, de loin sois béni !

Pourquoi Chanter

Quand notre âme est pleine,

Nous chantons, enfants !

La joie ou la peine

Ont besoin des chants.

Le chant, lit de mousse,

Berce les chagrins ;

La joie est plus douce

Au son des refrains.

Le coucou soupire,

L’alouette rit,

Le bosquet respire,

Le ruisseau gémit.

La musique est reine

Des champs et des monts ;

Quand notre âme est pleine,

Enfants, nous chantons.

Premier Monologue — Stoïcisme

 » Détends l’arc,  » t’ont dit Ésope

Et le grondeur de Sinope ;

Si ta tête est en syncope,

C’est que l’arc fut trop tendu.

Or qui trop fend est fendu,

Qui trop dépense est vendu,

Qui trop verse est répandu,

Trop monte est redescendu.

Trop est trop ; et qui s’achoppe,

Faible ou fort, nain ou cyclope,

A ce dicton, en myope

Bronche… puis bronchant s’éclope.

Dans l’Asie ou dans l’Europe

L’excès n’est point défendu,

Car lui-même il s’est pendu

De tout temps ; c’est son droit ; tope !

D’un zèle malentendu

Le châtiment est acerbe ;

Mais si l’échec t’a rendu

Plus attentif au proverbe,

L’échec n’est que prétendu.

Le coup de poing qui, sur l’herbe,

Vient abattre ta superbe,

A ta superbe étant dû,

T’a bien dûment étendu.

Mais ne sois point éperdu ;

Prudemment baissant le verbe,

Forme ta sagesse imberbe

A grossir de tout sa gerbe,

Et nul malheur n’est perdu !

Printemps Du Nord

Linotte

Qui frigotte,

Dis, que veux-tu de moi ?

Ta note,

Qui tremblote,

Me met tout en émoi.

Journée

Illuminée,

Soleil riant d’avril,

En quel songe

Se plonge

Mon cœur, et que veut-il ?

Sur la haie,

Où s’égaie

Le folâtre printemps,

La rosée,

Irisée,

Sème ses diamants.

Violette

Discrète,

Devant Dieu tu fleuris ;

Primevère,

A la terre,

Bouche d’or, tu souris.

Petite

Marguerite,

Conseillère du cœur,

Ta couronne

Mignonne

Epèle mon bonheur.

Blanche et fine

Aubépine,

A tes pieds, la fourmi

Déjà teille

Et réveille

Son brin d’herbe endormi.

La mousse

Qui repousse

Attend l’or du grillon ;

La rose,

Fraîche éclose,

Rêve au bleu papillon.

Mais, fidèle

Hirondelle,

Au nid toi qui reviens,

La tristesse

M’oppresse…

Où donc sont tous les miens ?

L’eau sans ride

Et limpide

Ouvre de ses palais,

Où tout brille

Et frétille,

Les réduits les plus frais.

Sur la branche

Qui penche,

Vif, l’écureuil bondit ;

La fauvette

Coquette

Se lustre dans son nid.

La grue

En l’étendue

A glissé, trait d’argent ;

Dans l’anse

Se balance

Le cygne négligent.

La follette

Alouette,

Gai chantre des beaux jours,

Dans l’azur libre

Vibre,

Appelant les amours.

Journée

Illuminée,

Soleil riant d’avril,

En quel songe

Se plonge

Mon cœur, et que veut-il ?

Dans l’onde

Vagabonde,

Aux prés, sur les buissons,

Sous la ramée

Aimée,

Aux airs, dans les sillons,

Tout tressaille

Et travaille,

Germe, respire et vit,

Tout palpite

Et s’agite,

Va, chante, aime et bénit.

Mais mon âme

Est sans flamme…

Beaux jours en vain donnés,

Nature

Calme et pure,

Ô printemps, pardonnez !

Linotte

Qui frigotte,

Dis, que veux-tu de moi ?

Ta note

Qui tremblote

Met mon cœur en émoi.

Réflexion Tardive

La nuit s’en va, gare au réveil !

Pour vous je crains, ô Poésies !

Par le jour vous serez saisies :

Malheur à la phalène au lever du soleil !

Son rayon t’est mortel, ô phalène élancée ;

Pour toi, c’est un tombeau, bien qu’un tombeau vermeil.

—  » Comment fuir un destin pareil ?  »

— Si ta poésie est pensée.

Et vous, redoutez pareil sort,

Vous qui n’êtes point cadencées,

Fragiles et minces Pensées :

Le jour, à vous aussi, peut apporter la mort !

Le soleil est cruel ; sa riche fantaisie,

Qui fait naître en tout sol la beauté sans effort,

Détruit tout, excepté le fort,

Dont la pensée est poésie.

Second Monologue — Résignation

Souffre ! qu’importe

Si, dans ton cœur,

Cette douleur

Un bien apporte ?

Divines fleurs

Sont les douleurs ;

Ces fleurs divines

Ont des épines ;

Pour les cueillir,

Il faut souffrir. —

Point de soupir !

Et plus de plainte !

Réjouis-toi,

L’épine est sainte ;

Relève-toi,

Souffre sans crainte ;

Même, avec foi

Et sans émoi,

Sur la fleur ose

Porter la main ;

Et qu’en ton sein,

Présent divin

Du saint jardin,

Fraîche, elle éclose !

C’est une rose,

Non un chardon !

Malheur est bon

A quelque chose.

Si Tu M’aimes

Je sens voler sur tes traces,

Ô belle aux yeux languissants,

Tout émus et frémissants,

Si tu passes,

Mon cœur, mon âme et mes sens.

Vierge aux manières modestes,

Près de toi je suis troublé ;

Pars-tu, tout est désolé ;

Si tu restes,

Pour moi le monde est peuplé.

J’aime, vives ou touchantes,

Les chansons que, dans les bois,

Le rossignol dit parfois…

Si tu chantes,

Je n’entends plus que ta voix.

J’ai connu, vierge, des heures…

A leur souvenir, d’effroi

Déjà mon cœur se sent froid ;

Si tu pleures,

Alors il se brise en moi.

Ton front pur, ô fille d’Eve,

D’aucun souffle n’est terni ;

Un bon ange l’a béni,

Et, s’il rêve,

Il m’entr’ouvre l’infini.

Tes yeux noirs et doux, qui laissent

Filtrer tant d’âme au travers,

Sur les miens, chargés d’éclairs,

S’ils s’abaissent,

Je crois voir les cieux ouverts.

Que m’importent tous problèmes,

Soucis, plaisirs ou chagrins ?

En toi, je vis et je crains :

Si tu m’aimes,

J’ai consommé mes destins !

Souvenir De Naples

C’était un frais matin. Découpé dans l’azur

En regard de Sorrente, au bord du golfe pur,

Se balançait un laurier-rose ;

Et sous la branche en fleurs un nid caché rêvait,

Où deux petits oiseaux, jouant dans le duvet,

Gazouillaient mainte douce chose.

Pourquoi ce souvenir, mon cœur ? Oh qu’ils sont loin

Ces temps où je foulais, libre et jeune de soin,

La terre où Virgile a sa tombe !

Autour de moi, dans moi, tout change ! Il est midi ;

Et dans le nid changé les oiseaux ont grandi :

L’un est aigle, l’autre est colombe.

Sur les brises du Sud, jeune couple accouru,

En vous des anciens jours tout a-t-il disparu ?

Non : le cœur est resté le même.

Soyez heureux ! Nature, et toi, dont la bonté

Donna la force au frère, à la sœur la beauté,

D’amour fais-leur un diadème.

Treize Ans

Treize ans ! et sur ton front aucun baiser de mère

Ne viendra, pauvre enfant, invoquer le bonheur ;

Treize ans ! et dans ce jour nul regard de ton père

Ne fera d’allégresse épanouir ton cœur.

Orpheline, c’est là le nom dont tu t’appelles,

Oiseau né dans un nid que la foudre a brisé.

De la couvée, hélas ! seuls, trois petits, sans ailes,

Furent lancés au vent, loin du reste écrasé.

Et, semés par l’éclair sur les monts, dans les plaines,

Un même toit encor n’a pu les abriter,

Et du foyer natal, malgré leurs plaintes vaines,

Dieu, peut-être longtemps, voudra les écarter.

Pourtant console-toi ! pense, dans tes alarmes,

Qu’un double bien te reste, espoir et souvenir ;

Une main dans le ciel pour essuyer tes larmes ;

Une main ici-bas, enfant, pour te bénir.

Un Noël D’allemagne

Enfants et fleurs, vous, grâce de la vie,

Calices purs d’innocence et d’amour,

Voici Noël ! Noël tous nous convie,

Mais vous surtout êtes rois en ce jour.

Au ciel, enfants, dérobez son sourire,

Fleurs, à la terre empruntez vos couleurs ;

Notre allégresse auprès de vous s’inspire,

Enfants et fleurs !

Enfants et fleurs, ô suave rosée,

D’un Dieu clément envoi mystérieux,

Vous ignorez pour toute âme embrasée

Quelle fraîcheur vous distillez des cieux !

Un vent plus doux vient caresser la lyre,

Du cœur blessé vous calmez les douleurs ;

Tout reverdit à votre aimable empire,

Enfants et fleurs !

Enfants et fleurs, par quels magiques charmes,

Vous, chers aux bons, mais aux méchants jamais,

Au repentir arrachez-vous des larmes,

A l’espérance apportez-vous la paix ?

Serait-ce hélas ! que, miroirs sans nuage,

Purs de toute ombre et non ternis de pleurs,

D’un ciel perdu vous reflétez l’image,

Enfants et fleurs ?

Sainte au front pâle et couronné d’étoiles,

A l’œil profond comme l’éternité,

Fille de Dieu qui lis en Dieu sans voiles,

Descends vers nous, chaste Sérénité ;

Sur un berceau tu mis ton auréole,

Dans un rayon consume nos langueurs ;

Et, pur encens, que notre âme à Dieu vole,

Enfants et fleurs.

Une Nuit Sur La Plage

Sur le sombre Océan tombait la nuit tranquille ;

Les étoiles perlaient au ciel silencieux ;

Le flot montait sans bruit sur le sable de l’île…

Ô nuit, quel souffle alors vint me mouiller les yeux ?

Le froid saisit mon cœur, quand, muet, immobile,

Étendu sur la grève, et le front vers les cieux,

Je sentis, comme on sent que sur la vague il file,

La Terre fuir, sous moi, navire audacieux !

Du pont de ce vaisseau qui m’emportait, sublime,

Je contemplai, nageant sur l’éternel abîme,

Les flottes des soleils au voyage béni ;

Et, d’extase éperdu, sous les voûtes profondes,

J’entendis, ô Seigneur, dans l’éther infini,

La musique du temps et l’hosanna des mondes.

L’ormeau De Plainpalais

Il est tombé, l’arbre au vaste feuillage,

Il est tombé le vieux roi du coteau !

Ô mes amis ! qu’un regret, qu’un hommage,

Suive du moins, suive l’antique ormeau !

Pleurez, il vit nos gloires, nos misères,

Nos jours brillants et nos jours assombris ;

Pleurez, hélas ! il ombragea nos pères,

Et n’aura pas d’ombrage pour nos fils.

1602

Il était là, quand dans une nuit sombre,

Frêle couvée, on nous allait saisir ;

Il entendit le ravisseur dans l’ombre

Rugir de joie en nous voyant dormir.

Mais Dieu veillait dans ces jours populaires

Et Dieu sauva les Genevois trahis…

Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères

Et n’aura pas d’ombrage pour nos fils.

1798

Il était là, dans ces jours de tempête

Où notre étoile, en un noir tourbillon,

S’évanouit, alors que la conquête

D’un trait de sang raya notre vieux nom.

Il vit, hélas ! des choses bien amères,

Genève morte et ses drapeaux flétris…

Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères

Et n’aura pas d’ombrage pour nos fils.

1814

Il fut témoin de la grande journée

Où dans nos murs revint la liberté.

Des chants d’amour, comme pour l’hyménée,

Retentissaient dans l’heureuse cité.

Bronzes tonnants, clochers aux voix austères,

Joignaient leur hymne à l’hymne du pays…

Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères

Et n’aura pas d’ombrage pour nos fils.

1835

Il était là, dans ce jour séculaire,

Ce jour sacré que nul ne voit deux fois,

A l’heure sainte où Genève en prière

Portait au ciel sa plus pieuse voix.

Il les vit tous, ces beaux anniversaires,

Ces Jubilés aux fronts épanouis…

Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères

Et n’aura pas d’ombrage pour nos fils.

1838

Pourtant, malgré tes ans et ton long âge,

Non, tu n’as point, vieil arbre, assez vécu !

Tu ne vis pas Octobre et son courage,

Ni l’étranger, dans sa fierté vaincu,

Ni ces enfants, au grondement des guerres

Par bataillons, se levant, réunis…

Pleurez cet arbre, il ombragea nos pères

Et n’aura pas d’ombrage pour nos fils.

Martin Vit

Je voudrais oublier ! et, dispersant mon âme

Comme un troupeau de daims qu’on disperse au hallier,

Dans les jardins d’oubli découvrir un dictame !

Je voudrais oublier.

Pour chasser mon souci recourons à l’enfance ;

Le ciel pour elle encor ne s’est point obscurci :

Allons, enfants, jouez !… qu’un jeu soit ma défense

Pour chasser mon souci.

Vous connaissez ce jeu circulaire et folâtre,

Où, de mains en mains fuit, léger courrier de feu,

Le brin, tout rouge encor, qu’on retire de l’âtre ;

Vous connaissez ce jeu.

L’étincelle reluit. Vite ! enfants, prenez place,

Tous en cercle ! et, joyeux, qu’un refrain, dans la nuit

Accompagne en son vol, avant qu’elle s’efface,

L’étincelle qui luit.

— Martin vit-il ?

— Vit-il toujours ? — Toujours il vit.

— Oui, car il luit.

— L’homme sourit.

— Rit-il toujours ? — Toujours il rit.

— L’homme alors vit,

— Son pied s’enfuit.

— Fuit-il toujours ? — Toujours il fuit.

— S’il marche, il vit.

— Sa main construit.

— Construit toujours ? — Toujours construit.

— S’il fonde, il vit.

— L’œil cherche et lit.

— Lit-il toujours ? — Toujours il lit.

— S’il voit, il vit.

— Sa voix médit.

— Dit-il toujours ? — Toujours il dit.

— S’il parle, il vit.

— Son rêve il suit.

— Suit-il toujours ? — Toujours il suit.

— S’il pense, il vit.

— Son feu lui nuit.

— Nuit-il toujours ? — Toujours il nuit.

— S’il brûle, il vit.

— Son cœur gémit.

— Gémit toujours ? — Toujours gémit.

— S’il pleure, il vit.

— Tant qu’espoir luit…

(— Luit-il toujours ? — Toujours il luit.)

— Tout encor vit ;

— Mais lorsqu’il gît…

(— L’espoir gît-il ! — Hélas ! il gît !)

— Plus rien ne vit !

Enfants, qu’avez-vous fait ? A mon âme inquiète

Votre voix paraît triste et de pensers cuisants

Tu repeuples mon âme, ô chanson indiscrète…

Qu’avez-vous fait, enfants ?

Loin de me consoler, ce riant badinage

Jusqu’au fond de mon cœur est venu me troubler,

Et sur mon front, hélas ! ramène le nuage

Loin de me consoler.

On ne peut donc te fuir, souvenir qu’on déteste,

Serpent aux crocs aigus qui ne veux pas mourir !

Vipère, quand au cœur nous mord ta dent funeste,

On ne peut donc te fuir !

Allons ! dévore-moi, souvenir ! La souffrance

Devra, je le sens bien, durer autant que toi ;

Je vis, il n’est de mort en moi que l’espérance :

Allons ! dévore-moi !

La Perle

Jadis des célestes lambris

Tombée à la vague profonde,

Entre les joyaux de ce monde

Brille une perle de grand prix.

C’est la plus belle et la plus rare

Qui jamais éblouit les yeux ;

Mais, hélas ! un destin bizarre

S’attache au bijou précieux.

D’une passion immortelle

Pour elle tout cœur est épris ;

Dans tout ce qu’il aime, c’est elle,

C’est toi qu’il veut, perle de prix.

Et, de ce côté de la vie

Tant qu’il respire et vit d’espoir,

Perle dont son âme est ravie,

Partout l’homme aussi croit te voir.

Mais, tel que ces preux d’un autre âge

En quête d’un vase enchanté,

Il ne conquiert que ton image

Et jamais ta réalité.

Rêve trompeur, comme un nuage

Doré des feux de son amour,

Tu fuis, il vole et le mirage

Expire et renaît chaque jour.

Cette illusion décevante

Tient fasciné tout œil humain ;

Chaque matin le jour se vante,

Mais pour pleurer le lendemain.

N’importe ! sur toutes les routes,

Sur tous chemins, sur tous sentiers,

Malgré mille échecs, cent déroutes,

Toujours courent les chevaliers.

Par les routes de la richesse

Ou par les chemins du plaisir,

Par les sentiers de la sagesse,

Ils vont, ils vont pour te saisir.

Toujours plus ardents à poursuivre.

La perle rare et de grand prix,

La plupart, en cessant de vivre,

Pensent encor l’avoir surpris.

Insensés ! fouillez bien la terre,

La perle était dans votre cœur ?

Trésor qu’entoure un saint mystère,

Perle, qu’es-tu donc ?… Le BONHEUR.

Pour le mortel comme pour l’ange,

Soit dans ce monde soit aux cieux,

Le bonheur est toujours étrange,

C’est son signe mystérieux.

Dans sa lumière Dieu se voile,

L’allégresse étourdit le cœur ;

Il faut la nuit pour voir l’étoile,

Les larmes pour voir le bonheur.

Le vrai bonheur est le martyre

De tout bonheur frivole et vain ;

Il nous effraie, il nous attire,

Il est terrible, il est divin.

L’oiseau sent frissonner son aile

Sur les bords de l’immensité ;

Le temps, à la fuite éternelle,

Frémit devant l’éternité.

Rien ne veut mourir. Tourmentée

Par l’angoisse de l’infini,

Quand il s’entr’ouvre, épouvantée,

L’âme a tremblé… peur de banni !

Va, ne crains point un maléfice !

Ce qui te fait peur, c’est ton bien.

Dans la flamme du sacrifice

Dieu réside ; enfant, ne crains rien !

Le vrai bonheur est un abîme,

Un héroïsme douloureux ;

Et s’il ne te rend pas sublime,

C’est qu’il ne te rend pas heureux.