L’humanité Suite De Jehova

A de plus hauts degrés de l’échelle de l’être

En traits plus éclatants Jehova va paraître,

La nuit qui le voilait ici s’évanouit !

Voyez aux purs rayons de l’amour qui va naître

La vierge qui s’épanouit !
Elle n’éblouit pas encore

L’oeil fasciné qu’elle suspend,

On voit qu’elle-même elle ignore

La volupté qu’elle répand ;

Pareille, en sa fleur virginale,

A l’heure pure et matinale

Qui suit l’ombre et que le jour suit,

Doublement belle à la paupière,

Et des splendeurs de la lumière

Et des mystères de la nuit !
Son front léger s’élève et plane

Sur un cou flexible, élancé,

Comme sur le flot diaphane

Un cygne mollement bercé ;

Sous la voûte à peine décrite

De ce temple où son âme habite,

On voit le sourcil s’ébaucher,

Arc onduleux d’or ou d’ébène

Que craint d’effacer une haleine,

Ou le pinceau de retoucher !
Là jaillissent deux étincelles

Que voile et couvre à chaque instant,

Comme un oiseau qui bat des ailes,

La paupière au cil palpitant!

Sur la narine transparente

Les veines où le sang serpente

S’entrelacent comme à dessein,

Et de sa lèvre qui respire

Se répand avec le sourire

Le souffle embaumé de son sein !
Comme un mélodieux génie

De sons épars fait des concerts,

Une sympathique harmonie

Accorde entre eux ces traits divers ;

De cet accord, charme des charmes,

Dans le sourire ou dans les larmes

Naissent la grâce et la beauté ;

La beauté, mystère suprême

Qui ne se révèle lui-même

Que par désir et volupté !
Sur ses traits dont le doux ovale

Borne l’ensemble gracieux,

Les couleurs que la nue étale

Se fondent pour charmer les yeux ;

A la pourpre qui teint sa joue,

On dirait que l’aube s’y joue,

Ou qu’elle a fixé pour toujours,

Au moment qui la voit éclore,

Un rayon glissant de l’aurore

Sur un marbre aux divins contours !
Sa chevelure qui s’épanche

Au gré du vent prend son essor,

Glisse en ondes jusqu’à sa hanche,

Et là s’effile en franges d’or ;

Autour du cou blanc qu’elle embrasse,

Comme un collier elle s’enlace,

Descend, serpente, et vient rouler

Sur un sein où s’enflent à peine

Deux sources d’où la vie humaine

En ruisseaux d’amour doit couler!
Noble et légère, elle folâtre,

Et l’herbe que foulent ses pas

Sous le poids de son pied d’albâtre

Se courbe et ne se brise pas !

Sa taille en marchant se balance

Comme la nacelle, qui danse

Lorsque la voile s’arrondit

Sous son mât que berce l’aurore,

Balance son flanc vide encore

Sur la vague qui rebondit !
Son âme n’est rien que tendresse,

Son corps qu’harmonieux contour,

Tout son être que l’oeil caresse

N’est qu’un pressentiment d’amour !

Elle plaint tout ce qui soupire,

Elle aime l’air qu’elle respire,

Rêve ou pleure, ou chante à l’écart,

Et, sans savoir ce qu’il implore

D’une volupté qu’elle ignore

Elle rougit sous un regard !
Mais déjà sa beauté plus mûre

Fleurit à son quinzième été ;

A ses yeux toute la nature

N’est qu’innocence et volupté !

Aux feux des étoiles brillantes

Au doux bruit des eaux ruisselantes,

Sa pensée erre avec amour ;

Et toutes les fleurs des prairies

Viennent entre ses doigts flétries

Sur son coeur sécher tour à tour !
L’oiseau, pour tout autre sauvage,

Sous ses fenêtres vient nicher,

Ou, charmé de son esclavage,

Sur ses épaules se percher ;

Elle nourrit les tourterelles,

Sur le blanc satin de leurs ailes

Promène ses doigts caressants,

Ou, dans un amoureux caprice,

Elle aime que leur cou frémisse

Sous ses baisers retentissants !
Elle paraît, et tout soupire,

Tout se trouble sans son regard ;

Sa beauté répand un délire

Qui donne une ivresse au vieillard !

Et comme on voit l’humble poussière

Tourbillonner à la lumière

Qui la fascine à son insu !

Partout où ce beau front rayonne,

Un souffle d’amour environne

Celle par qui l’homme est conçu !
Un homme ! un fils, un roi de la nature entière !

Insecte né de boue et qui vit de lumière !

Qui n’occupe qu’un point, qui n’a que deux instants,

Mais qui de l’Infini par la pensée est maître,

Et reculant sans fin les bornes de son être,

S’étend dans tout l’espace et vit dans tous les temps !
Il naît, et d’un coup d’oeil il s’empare du monde,

Chacun de ses besoins soumet un élément,

Pour lui germe l’épi, pour lui s’épanche l’onde,

Et le feu, fils du jour, descend du firmament !
L’instinct de sa faiblesse est sa toute-puissance;

Pour lui l’insecte même est un objet d’effroi,

Mais le sceptre du globe est à l’intelligence ;

L’homme s’unit à l’homme, et la terre a son roi !
Il regarde, et le jour se peint dans sa paupière ;

Il pense, et l’univers flans son âme apparaît !

Il parle, et son accent, comme une autre lumière,

Va dans l’âme d’autrui se peindre trait pour trait !
Il se donne des sens qu’oublia la nature,

Jette un frein sur la vague au vent capricieux.

Lance la mort au but que son calcul mesure,

Sonde avec un cristal les abîmes des cieux !
Il écrit, et les vents emportent sa pensée

Qui va dans tous les cieux vivre et s’entretenir !

Et son âme invisible en traits vivants tracée

Ecoute le passé qui parle à l’avenir !
Il fonde les cités, familles immortelles ;

Et pour les soutenir il élève les lois,

Qui, de ces monuments colonnes éternelles,

Du temple social se divisent le poids !
Après avoir conquis la nature, il soupire ;

Pour un plus noble prix sa vie a combattu ;

Et son coeur vide encor, dédaignant son empire,

Pour s’égaler aux dieux inventa la vertu !
Il offre en souriant sa vie en sacrifice,

Il se confie au Dieu que son oeil ne voit pas ;

Coupable, a le remords qui venge la justice,

Vertueux, une voix qui l’applaudit tout bas !
Plus grand que son destin, plus grand que la nature,

Ses besoins satisfaits ne lui suffisent pas,

Son âme a des destins qu’aucun oeil ne mesure,

Et des regards portant plus loin que le trépas !
Il lui faut l’espérance, et l’empire et la gloire,

L’avenir à son nom, à sa foi des autels,

Des dieux à supplier, des vérités à croire,

Des cieux et des enfers, et des jours immortels !
Mais le temps tout à coup manque à sa vie usée,

L’horizon raccourci s’abaisse devant lui,

Il sent tarir ses jours comme une onde épuisée,

Et son dernier soleil a lui !
Regardez-le mourir ! Assis sur le rivage

Que vient battre la vague où sa nef doit partir,

Le pilote qui sait le but de son voyage

D’un coeur plus rassuré n’attend pas le zéphyr !
On dirait que son oeil, qu’éclaire l’espérance,

Voit l’immortalité luire sur l’autre bord,

Au-delà du tombeau sa vertu le devance,

Et, certain du réveil, le jour baisse, il s’endort !
Et les astres n’ont plus d’assez pure lumière,

Et l’Infini n’a plus d’assez vaste séjour,

Et les siècles divins d’assez longue carrière

Pour l’âme de celui qui n’était que poussière

Et qui n’avait qu’un jour !
Voilà cet instinct qui l’annonce

Plus haut que l’aurore et la nuit.

Voilà l’éternelle réponse

Au doute qui se reproduit !

Du grand livre de la nature,

Si la lettre, à vos yeux obscure,

Ne le trahit pas en tout lieu,

Ah ! l’homme est le livre suprême :

Dans les fibres de son coeur même

Lisez, mortels : Il est un Dieu !

L’hymne De La Nuit

Le jour s’éteint sur tes collines,
Ô terre où languissent mes pas !
Quand pourrez-vous, mes yeux, quand pourrez-vous, hélas !
Saluer les splendeurs divines
Du jour qui ne s’éteindra pas ?

Sont-ils ouverts pour les ténèbres,
Ces regards altérés du jour ?
De son éclat, ô Nuit ! à tes ombres funèbres
Pourquoi passent-ils tour à tour ?

Mon âme n’est point lasse encore
D’admirer l’œuvre du Seigneur ;
Les élans enflammés de ce sein qui l’adore
N’avaient pas épuisé mon cœur !

Dieu du jour ! Dieu des nuits ! Dieu de toutes les heures !
Laisse-moi m’envoler sur les feux du soleil !
Où va vers l’occident ce nuage vermeil ?
Il va voiler le seuil de tes saintes demeures
Où l’œil ne connaît plus la nuit ni le sommeil !

Cependant ils sont beaux à l’œil de l’espérance,
Ces champs du firmament ombragés par la nuit ;
Mon Dieu ! dans ces déserts mon œil retrouve et suit
Les miracles de ta présence !
Ces chœurs étincelants que ton doigt seul conduit,
Ces océans d’azur où leur foule s’élance,
Ces fanaux allumés de distance en distance,
Cet astre qui paraît, cet astre qui s’enfuit,
Je les comprends, Seigneur ! tout chante, tout m’instruit
Que l’abîme est comblé par ta magnificence,
Que les cieux sont vivants, et que ta providence
Remplit de sa vertu tout ce qu’elle a produit !
Ces flots d’or, d’azur, de lumière,
Ces mondes nébuleux que l’œil ne compte pas,
Ô mon Dieu, c’est la poussière
Qui s’élève sous tes pas !

Ô Nuits, déroulez en silence
Les pages du livre des cieux ;
Astres, gravitez en cadence
Dans vos sentiers harmonieux ;
Durant ces heures solennelles,
Aquilons, repliez vos ailes,
Terre, assoupissez vos échos ;
Étends tes vagues sur les plages,
Ô mer ! et berce les images
Du Dieu qui t’a donné tes flots.

Savez-vous son nom ? La nature
Réunit en vain ses cent voix,
L’étoile à l’étoile murmure
Quel Dieu nous imposa nos lois ?
La vague à la vague demande
Quel est celui qui nous gourmande ?
La foudre dit à l’aquilon :
Sais-tu comment ton Dieu se nomme ?
Mais les astres, la terre et l’homme
Ne peuvent achever son nom.

Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme !
Tombez, murs impuissants, tombez !
Laissez-moi voir ce ciel que vous me dérobez !
Architecte divin, tes dômes sont de flamme !
Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme !
Tombez, murs impuissants, tombez !

Voilà le temple où tu résides !
Sous la voûte du firmament
Tu ranimes ces feux rapides
Par leur éternel mouvement !
Tous ces enfants de ta parole,
Balancés sur leur double pôle,
Nagent au sein de tes clartés,
Et des cieux où leurs feux pâlissent
Sur notre globe ils réfléchissent
Des feux à toi-même empruntés !

L’Océan se joue
Aux pieds de son Roi ;
L’aquilon secoue
Ses ailes d’effroi ;
La foudre te loue
Et combat pour toi ;
L’éclair, la tempête,
Couronnent ta tête
D’un triple rayon ;
L’aurore t’admire,
Le jour te respire,
La nuit te soupire,
Et la terre expire
D’amour à ton nom !

Et moi, pour te louer, Dieu des soleils, qui suis-je ?
Atome dans l’immensité,
Minute dans l’éternité,
Ombre qui passe et qui n’a plus été,
Peux-tu m’entendre sans prodige ?
Ah ! le prodige est ta bonté !

Je ne suis rien, Seigneur, mais ta soif me dévore ;
L’homme est néant, mon Dieu, mais ce néant t’adore,
Il s’élève par son amour ;
Tu ne peux mépriser l’insecte qui t’honore,
Tu ne peux repousser cette voix qui t’implore,
Et qui vers ton divin séjour,
Quand l’ombre s’évapore,
S’élève avec l’aurore,
Le soir gémit encore,
Renaît avec le jour.

Oui, dans ces champs d’azur que ta splendeur inonde,
Où ton tonnerre gronde,
Où tu veilles sur moi,
Ces accents, ces soupirs animés par la foi,
Vont chercher, d’astre en astre, un Dieu qui me réponde,
Et d’échos en échos, comme des voix sur l’onde,
Roulant de monde en monde
Retentir jusqu’à toi.

Florence, le 9 mars 1826.

L’idée De Dieu

Heureux l’oeil éclairé de ce jour sans nuage
Qui partout ici-bas le contemple et le lit!
Heureux le coeur épris de cette grande image,
Toujours vide et trompé si Dieu ne le remplit !

Ah ! pour celui-là seul la nature est son ombre !
En vain le temps se voile et reculent les cieux !
Le ciel n’a point d’abîme et le temps point de nombre
Qui le cache à ses yeux !

Pour qui ne l’y voit pas tout est nuit et mystères,
Cet alphabet de jeu dans le ciel répandu
Est semblable pour eux à ces vains caractères
Dont le sens, s’ils en ont, dans les temps s’est perdu !

Le savant sous ses mains les retourne et les brise
Et dit : Ce n’est qu’un jeu d’un art capricieux ;
Et cent fois en tombant ces lettres qu’il méprise
D’elles-même ont écrit le nom mystérieux !

Mais cette langue, en vain par les temps égarée,
Se lit hier comme aujourd’hui ;
Car elle n’a qu’un nom sous sa lettre sacrée,
Lui seul ! lui partout! toujours lui !

Qu’il est doux pour l’âme qui pense
Et flotte dans l’immensité
Entre le doute et l’espérance,
La lumière et l’obscurité,
De voir cette idée éternelle
Luire sans cesse au-dessus d’elle
Comme une étoile aux feux constants,
La consoler sous ses nuages,
Et lui montrer les deux rivages
Blanchis de l’écume du temps !

En vain les vagues des années
Roulent dans leur flux et reflux
Les croyances abandonnées
Et les empires révolus
En vain l’opinion qui lutte
Dans son triomphe ou dans sa chute
Entraîne un monde à son déclin ;
Elle brille sur sa ruine,
Et l’histoire qu’elle illumine
Ravit son mystère au destin !

Elle est la science du sage,
Elle est la foi de la vertu !
Le soutien du faible, et le gage
Pour qui le juste a combattu !
En elle la vie a son juge
Et l’infortune son refuge,
Et la douleur se réjouit.
Unique clef du grand mystère,
Otez cette idée à la terre
Et la raison s’évanouit !

Cependant le monde, qu’oublie
L’âme absorbée en son auteur,
Accuse sa foi de folie
Et lui reproche son bonheur,
Pareil à l’oiseau des ténèbres
Qui, charmé des lueurs funèbres,
Reproche à l’oiseau du matin
De croire au jour qui vient d’éclore
Et de planer devant l’aurore
Enivré du rayon divin !

Mais qu’importe à l’âme qu’inonde
Ce jour que rien ne peut voiler !
Elle laisse rouler le monde
Sans l’entendre et sans s’y mêler !
Telle une perle de rosée
Que fait jaillir l’onde brisée
Sur des rochers retentissants,
Y sèche pure et virginale,
Et seule dans les cieux s’exhale
Avec la lumière et l’encens !

L’idée De Dieu Suite De Jehova

Heureux l’oeil éclairé de ce jour sans nuage

Qui partout ici-bas le contemple et le lit !

Heureux le coeur épris de cette grande image,

Toujours vide et trompé si Dieu ne le remplit !
Ah ! pour celui-là seul la nature est son ombre !

En vain le temps se voile et reculent les cieux !

Le ciel n’a point d’abîme et le temps point de nombre

Qui le cache à ces yeux !
Pour qui ne l’y voit pas tout est nuit et mystères,

Cet alphabet de jeu dans le ciel répandu

Est semblable pour eux à ces vains caractères

Dont le sens, s’ils en ont, dans les temps s’est perdu !
Le savant sous ses mains les retourne et les brise

Et dit : Ce n’est qu’un jeu d’un art capricieux ;

Et cent fois en tombant ces lettres qu’il méprise

D’elles-même ont écrit le nom mystérieux!
Mais cette langue, en vain par les temps égarée,

Se lit hier comme aujourd’hui;

Car elle n’a qu’un nom sous sa lettre sacrée,

Lui seul! lui partout! toujours lui !
Qu’il est doux pour l’âme qui pense

Et flotte dans l’immensité

Entre le doute et l’espérance,

La lumière et l’obscurité,

De voir cette idée éternelle

Luire sans cesse au-dessus d’elle

Comme une étoile aux feux constants,

La consoler sous ses nuages,

Et lui montrer les deux rivages

Blanchis de l’écume du temps !
En vain les vagues des années

Roulent dans leur flux et reflux

Les croyances abandonnées

Et les empires révolus

En vain l’opinion qui lutte

Dans son triomphe ou dans sa chute

Entraîne un monde à son déclin ;

Elle brille sur sa ruine,

Et l’histoire qu’elle illumine

Ravit son mystère au destin !
Elle est la science du sage,

Elle est la foi de la vertu !

Le soutien du faible, et le gage

Pour qui le juste a combattu !

En elle la vie a son juge

Et l’infortune son refuge,

Et la douleur se réjouit.

Unique clef du grand mystère,

Otez cette idée à la terre

Et la raison s’évanouit !
Cependant le monde, qu’oublie

L’âme absorbée en son auteur,

Accuse sa foi de folie

Et lui reproche son bonheur,

Pareil à l’oiseau des ténèbres

Qui, charmé des lueurs funèbres,

Reproche à l’oiseau du matin

De croire au jour qui vient d’éclore

Et de planer devant l’aurore

Enivré du rayon divin!
Mais qu’importe à l’âme qu’inonde

Ce jour que rien ne peut voiler !

Elle laisse rouler le monde

Sans l’entendre et sans s’y mêler !

Telle une perle de rosée

Que fait jaillir l’onde brisée

Sur des rochers retentissants,

Y sèche pure et virginale,

Et seule dans les cieux s’exhale

Avec la lumière et l’encens !

Milly Ou La Terre Natale (i)

Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie ?

Dans son brillant exil mon coeur en a frémi ;

Il résonne de loin dans mon âme attendrie,

Comme les pas connus ou la voix d’un ami.
Montagnes que voilait le brouillard de l’automne,

Vallons que tapissait le givre du matin,

Saules dont l’émondeur effeuillait la couronne,

Vieilles tours que le soir dorait dans le lointain,
Murs noircis par les ans, coteaux, sentier rapide,

Fontaine où les pasteurs accroupis tour à tour

Attendaient goutte à goutte une eau rare et limpide,

Et, leur urne à la main, s’entretenaient du jour,
Chaumière où du foyer étincelait la flamme,

Toit que le pèlerin aimait à voir fumer,

Objets inanimés, avez-vous donc une âme

Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

Milly Ou La Terre Natale (ii)

Voilà le banc rustique où s’asseyait mon père,

La salle où résonnait sa voix mâle et sévère,

Quand les pasteurs assis sur leurs socs renversés

Lui comptaient les sillons par chaque heure tracés,

Ou qu’encor palpitant des scènes de sa gloire,

De l’échafaud des rois il nous disait l’histoire,

Et, plein du grand combat qu’il avait combattu,

En racontant sa vie enseignait la vertu !

Voilà la place vide où ma mère à toute heure

Au plus léger soupir sortait de sa demeure,

Et, nous faisant porter ou la laine ou le pain,

Vêtissait l’indigence ou nourrissait la faim ;

Voilà les toits de chaume où sa main attentive

Versait sur la blessure ou le miel ou l’olive,

Ouvrait près du chevet des vieillards expirants

Ce livre où l’espérance est permise aux mourants,

Recueillait leurs soupirs sur leur bouche oppressée,

Faisait tourner vers Dieu leur dernière pensée,

Et tenant par la main les plus jeunes de nous,

A la veuve, à l’enfant, qui tombaient à genoux,

Disait, en essuyant les pleurs de leurs paupières :

Je vous donne un peu d’or, rendez-leur vos prières !
Voilà le seuil, à l’ombre, où son pied nous berçait,

La branche du figuier que sa main abaissait,

Voici l’étroit sentier où, quand l’airain sonore

Dans le temple lointain vibrait avec l’aurore,

Nous montions sur sa trace à l’autel du Seigneur

Offrir deux purs encens, innocence et bonheur !

C’est ici que sa voix pieuse et solennelle

Nous expliquait un Dieu que nous sentions en elle,

Et nous montrant l’épi dans son germe enfermé,

La grappe distillant son breuvage embaumé,

La génisse en lait pur changeant le suc des plantes,

Le rocher qui s’entr’ouvre aux sources ruisselantes,

La laine des brebis dérobée aux rameaux

Servant à tapisser les doux nids des oiseaux,

Et le soleil exact à ses douze demeures,

Partageant aux climats les saisons et les heures,

Et ces astres des nuits que Dieu seul peut compter,

Mondes où la pensée ose à peine monter,

Nous enseignait la foi par la reconnaissance,

Et faisait admirer à notre simple enfance

Comment l’astre et l’insecte invisible à nos yeux

Avaient, ainsi que nous, leur père dans les cieux !

Ces bruyères, ces champs, ces vignes, ces prairies,

Ont tous leurs souvenirs et leurs ombres chéries.

Là, mes soeurs folâtraient, et le vent dans leurs jeux

Les suivait en jouant avec leurs blonds cheveux !

Là, guidant les bergers aux sommets des collines,

J’allumais des bûchers de bois mort et d’épines,

Et mes yeux, suspendus aux flammes du foyer,

Passaient heure après heure à les voir ondoyer.

Là, contre la fureur de l’aquilon rapide

Le saule caverneux nous prêtait son tronc vide,

Et j’écoutais siffler dans son feuillage mort

Des brises dont mon âme a retenu l’accord.

Voilà le peuplier qui, penché sur l’abîme,

Dans la saison des nids nous berçait sur sa cime,

Le ruisseau dans les prés dont les dormantes eaux

Submergeaient lentement nos barques de roseaux,

Le chêne, le rocher, le moulin monotone,

Et le mur au soleil où, dans les jours d’automne,

je venais sur la pierre, assis près des vieillards,

Suivre le jour qui meurt de mes derniers regards !

Tout est encor debout; tout renaît à sa place :

De nos pas sur le sable on suit encor la trace ;

Rien ne manque à ces lieux qu’un coeur pour en jouir,

Mais, hélas ! l’heure baisse et va s’évanouir.
La vie a dispersé, comme l’épi sur l’aire,

Loin du champ paternel les enfants et la mère,

Et ce foyer chéri ressemble aux nids déserts

D’où l’hirondelle a fui pendant de longs hivers !

Déjà l’herbe qui croît sur les dalles antiques

Efface autour des murs les sentiers domestiques

Et le lierre, flottant comme un manteau de deuil,

Couvre à demi la porte et rampe sur le seuil ;

Bientôt peut-être ! écarte, ô mon Dieu ! ce présage !

Bientôt un étranger, inconnu du village,

Viendra, l’or à la main, s’emparer de ces lieux

Qu’habite encor pour nous l’ombre de nos aïeux,

Et d’où nos souvenirs des berceaux et des tombes

S’enfuiront à sa voix, comme un nid de colombes

Dont la hache a fauché l’arbre dans les forêts,

Et qui ne savent plus où se poser après !

Mon Âme Est Triste Jusqu’à La Mort !

J’ai vécu ; c’est-à-dire à moi-même inconnu

Ma mère en gémissant m’a jeté faible et nu ;

J’ai compté dans le ciel le coucher et l’aurore

D’un astre qui descend pour remonter encore,

Et dont l’homme, qui s’use à les compter en vain,

Attend, toujours trompé, toujours un lendemain ;

Mon âme a, quelques jours, animé de sa vie

Un peu de cette fange à ces sillons ravie,

Qui répugnait à vivre et tendait à la mort,

Faisait pour se dissoudre un éternel effort,

Et que par la douleur je retenais à peine ;

La douleur ! noeud fatal, mystérieuse chaîne,

Qui dans l’homme étonné réunit pour un jour

Deux natures luttant dans un contraire amour

Et dont chacune à part serait digne d’envie,

L’une dans son néant et l’autre dans sa vie,

Si la vie et la mort ne sont pas même, hélas !

Deux mots créés par l’homme et que Dieu n’entend pas ?

Maintenant ce lien que chacun d’eux accuse,

Prêt à se rompre enfin sous la douleur qui l’use,

Laisse s’évanouir comme un rêve léger

L’inexplicable tout qui veut se partager ;

Je ne tenterai pas d’en renouer la trame,

J’abandonne à leur chance et mes sens et mon âme :

Qu’ils aillent où Dieu sait, chacun de leur côté !

Adieu, monde fuyant ! nature, humanité,

Vaine forme de l’être, ombre d’un météore,

Nous nous connaissons trop pour nous tromper encore !
Oui, je te connais trop, ô vie !

Que tu sais bien dorer ton magique lointain !

Qu’il est beau l’horizon de ton riant matin !

Quand le premier amour et la fraîche espérance

Nous entrouvrent l’espace où notre âme s’élance

N’emportant avec soi qu’innocence et beauté,

Et que d’un seul objet notre coeur enchanté

Dit comme Roméo :  » Non, ce n’est pas l’aurore !

Aimons toujours ! l’oiseau ne chante pas encore !  »

Tout le bonheur de l’homme est dans ce seul instant ;

Le sentier de nos jours n’est vert qu’en le montant !

De ce point de la vie où l’on en sent le terme

On voit s’évanouir tout ce qu’elle renferme ;

L’espérance reprend son vol vers l’Orient ;

On trouve au fond de tout le vide et le néant ;

Avant d’avoir goûté l’âme se rassasie ;

Jusque dans cet amour qui peut créer la vie

On entend une voix : Vous créez pour mourir !

Et le baiser de feu sent un frisson courir !

Quand le bonheur n’a plus ni lointain ni mystère,

Quand le nuage d’or laisse à nu cette terre,

Quand la vie une fois a perdu son erreur,

Quand elle ne ment plus, c’en est fait du bonheur !
Ah ! si vous paraissiez sans ombre et sans emblème,

Source de la lumière et toi lumière même,

Ame de l’infini, qui resplendit de toi !

Si, frappés seulement d’un rayon de ta foi,

Nous te réfléchissions dans notre intelligence,

Comme une mer obscure où nage un disque immense,

Tout s’évanouirait devant ce pur soleil,

Comme l’ombre au matin, comme un songe au réveil ;

Tout s’évaporerait sous le rayon de flamme,

La matière, et l’esprit, et les formes, et l’âme,

Tout serait pour nos yeux, à ta pure clarté,

Ce qu’est la pâle image à la réalité !

La vie, à ton aspect, ne serait plus la vie,

Elle s’élèverait triomphante et ravie,

Ou, si ta volonté comprimait son transport,

Elle ne serait plus qu’une éternelle mort !

Malgré le voile épais qui te cache à ma vue,

Voilà, voilà mon mal ! c’est ta soif qui me tue !

Mon âme n’est vers toi qu’un éternel soupir,

Une veille que rien ne peut plus assoupir ;

Je meurs de ne pouvoir nommer ce que j’adore,

Et si tu m’apparais ! tu vois, je meurs encore !

Et de mon impuissance à la fin convaincu,

Me voilà ! demandant si j’ai jamais vécu,

Touchant au terme obscur de mes courtes années,

Comptant mes pas perdus et mes heures sonnées,

Aussi surpris de vivre, aussi vide, aussi nu,

Que le jour où l’on dit : Un enfant m’est venu !

Prêt à rentrer sous l’herbe, à tarir, à me taire,

Comme le filet d’eau qui, surgi de la terre,

Y rentre de nouveau par la terre englouti

À quelques pas du sol dont il était sorti !

Seulement, cette eau fuit sans savoir qu’elle coule ;

Ce sable ne sait pas où la vague le roule ;

Ils n’ont ni sentiment, ni murmure, ni pleurs,

Et moi, je vis assez pour sentir que je meurs !

Mourir ! ah ! ce seul mot fait horreur de la vie !

L’éternité vaut-elle une heure d’agonie ?

La douleur nous précède, et nous enfante au jour,

La douleur à la mort nous enfante à son tour !

Je ne mesure plus le temps qu’elle me laisse,

Comme je mesurais, dans ma verte jeunesse,

En ajoutant aux jours de longs jours à venir,

Mais, en les retranchant de mon court avenir,

Je dis : Un jour de plus, un jour de moins ; l’aurore

Me retranche un de ceux qui me restaient encore ;

je ne les attends plus, comme dans mon matin,

Pleins, brillants, et dorés des rayons du lointain,

Mais ternes, mais pâlis, décolorés et vides

Comme une urne fêlée et dont les flancs arides

Laissent fuir l’eau du ciel que l’homme y cherche en vain,

Passé sans souvenir, présent sans lendemain,

Et je sais que le jour est semblable à la veille,

Et le matin n’a plus de voix qui me réveille,

Et j’envie au tombeau le long sommeil qu’il dort,

Et mon âme est déjà triste comme la mort !

Pensée Des Morts

Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,

Voilà le vent qui s’élève

Et gémit dans le vallon,

Voilà l’errante hirondelle .

Qui rase du bout de l’aile :

L’eau dormante des marais,

Voilà l’enfant des chaumières

Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.
L’onde n’a plus le murmure ,

Dont elle enchantait les bois ;

Sous des rameaux sans verdure.

Les oiseaux n’ont plus de voix ;

Le soir est près de l’aurore,

L’astre à peine vient d’éclore

Qu’il va terminer son tour,

Il jette par intervalle

Une heure de clarté pâle

Qu’on appelle encore un jour.
L’aube n’a plus de zéphire

Sous ses nuages dorés,

La pourpre du soir expire

Sur les flots décolorés,

La mer solitaire et vide

N’est plus qu’un désert aride

Où l’oeil cherche en vain l’esquif,

Et sur la grève plus sourde

La vague orageuse et lourde

N’a qu’un murmure plaintif.
La brebis sur les collines

Ne trouve plus le gazon,

Son agneau laisse aux épines

Les débris de sa toison,

La flûte aux accords champêtres

Ne réjouit plus les hêtres

Des airs de joie ou d’amour,

Toute herbe aux champs est glanée :

Ainsi finit une année,

Ainsi finissent nos jours !
C’est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents ;

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants :

Ils tombent alors par mille,

Comme la plume inutile

Que l’aigle abandonne aux airs,

Lorsque des plumes nouvelles

Viennent réchauffer ses ailes

A l’approche des hivers.
C’est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,

Tendres fruits qu’à la lumière

Dieu n’a pas laissé mûrir !

Quoique jeune sur la terre,

Je suis déjà solitaire

Parmi ceux de ma saison,

Et quand je dis en moi-même :

Où sont ceux que ton coeur aime ?

Je regarde le gazon.
Leur tombe est sur la colline,

Mon pied la sait ; la voilà !

Mais leur essence divine,

Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?

Jusqu’à l’indien rivage

Le ramier porte un message

Qu’il rapporte à nos climats ;

La voile passe et repasse,

Mais de son étroit espace

Leur âme ne revient pas.
Ah ! quand les vents de l’automne

Sifflent dans les rameaux morts,

Quand le brin d’herbe frissonne,

Quand le pin rend ses accords,

Quand la cloche des ténèbres

Balance ses glas funèbres,

La nuit, à travers les bois,

A chaque vent qui s’élève,

A chaque flot sur la grève,

Je dis : N’es-tu pas leur voix?
Du moins si leur voix si pure

Est trop vague pour nos sens,

Leur âme en secret murmure

De plus intimes accents ;

Au fond des coeurs qui sommeillent,

Leurs souvenirs qui s’éveillent

Se pressent de tous côtés,

Comme d’arides feuillages

Que rapportent les orages

Au tronc qui les a portés !
C’est une mère ravie

A ses enfants dispersés,

Qui leur tend de l’autre vie

Ces bras qui les ont bercés ;

Des baisers sont sur sa bouche,

Sur ce sein qui fut leur couche

Son coeur les rappelle à soi ;

Des pleurs voilent son sourire,

Et son regard semble dire :

Vous aime-t-on comme moi ?
C’est une jeune fiancée

Qui, le front ceint du bandeau,

N’emporta qu’une pensée

De sa jeunesse au tombeau ;

Triste, hélas ! dans le ciel même,

Pour revoir celui qu’elle aime

Elle revient sur ses pas,

Et lui dit : Ma tombe est verte !

Sur cette terre déserte

Qu’attends-tu ? Je n’y suis pas !
C’est un ami de l’enfance,

Qu’aux jours sombres du malheur

Nous prêta la Providence

Pour appuyer notre cœur ;

Il n’est plus ; notre âme est veuve,

Il nous suit dans notre épreuve

Et nous dit avec pitié :

Ami, si ton âme est pleine,

De ta joie ou de ta peine

Qui portera la moitié ?
C’est l’ombre pâle d’un père

Qui mourut en nous nommant ;

C’est une soeur, c’est un frère,

Qui nous devance un moment ;

Sous notre heureuse demeure,

Avec celui qui les pleure,

Hélas ! ils dormaient hier !

Et notre coeur doute encore,

Que le ver déjà dévore

Cette chair de notre chair !
L’enfant dont la mort cruelle

Vient de vider le berceau,

Qui tomba de la mamelle

Au lit glacé du tombeau ;

Tous ceux enfin dont la vie

Un jour ou l’autre ravie,

Emporte une part de nous,

Murmurent sous la poussière :

Vous qui voyez la lumière,

Vous souvenez-vous de nous ?
Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême

Mânes chéris de quiconque a des pleurs !

Vous oublier c’est s’oublier soi-même :

N’êtes-vous pas un débris de nos coeurs ?
En avançant dans notre obscur voyage,

Du doux passé l’horizon est plus beau,

En deux moitiés notre âme se partage,

Et la meilleure appartient au tombeau !
Dieu du pardon ! leur Dieu ! Dieu de leurs pères !

Toi que leur bouche a si souvent nommé !

Entends pour eux les larmes de leurs frères !

Prions pour eux, nous qu’ils ont tant aimé !
Ils t’ont prié pendant leur courte vie,

Ils ont souri quand tu les as frappés !

Ils ont crié : Que ta main soit bénie !

Dieu, tout espoir ! les aurais-tu trompés ?
Et cependant pourquoi ce long silence ?

Nous auraient-ils oubliés sans retour ?

N’aiment-ils plus ? Ah ! ce doute t’offense !

Et toi, mon Dieu, n’es-tu pas tout amour ?
Mais, s’ils parlaient à l’ami qui les pleure,

S’ils nous disaient comment ils sont heureux,

De tes desseins nous devancerions l’heure,

Avant ton jour nous volerions vers eux.
Où vivent-ils ? Quel astre, à leur paupière

Répand un jour plus durable et plus doux ?

Vont-ils peupler ces îles de lumière ?

Ou planent-ils entre le ciel et nous ?
Sont-ils noyés dans l’éternelle flamme ?

Ont-ils perdu ces doux noms d’ici-bas,

Ces noms de soeur et d’amante et de femme ?

A ces appels ne répondront-ils pas ?
Non, non, mon Dieu, si la céleste gloire

Leur eût ravi tout souvenir humain,

Tu nous aurais enlevé leur mémoire ;

Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain ?
Ah ! dans ton sein que leur âme se noie !

Mais garde-nous nos places dans leur cœur ;

Eux qui jadis ont goûté notre joie,

Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur ?
Etends sur eux la main de ta clémence,

Ils ont péché; mais le ciel est un don !

Ils ont souffert; c’est une autre innocence !

Ils ont aimé; c’est le sceau du pardon !
Ils furent ce que nous sommes,

Poussière, jouet du vent !

Fragiles comme des hommes,

Faibles comme le néant !

Si leurs pieds souvent glissèrent,

Si leurs lèvres transgressèrent

Quelque lettre de ta loi,

Ô Père! ô juge suprême !

Ah ! ne les vois pas eux-mêmes,

Ne regarde en eux que toi !
Si tu scrutes la poussière,

Elle s’enfuit à ta voix !

Si tu touches la lumière,

Elle ternira tes doigts !

Si ton oeil divin les sonde,

Les colonnes de ce monde

Et des cieux chancelleront :

Si tu dis à l’innocence :

Monte et plaide en ma présence !

Tes vertus se voileront.
Mais toi, Seigneur, tu possèdes

Ta propre immortalité !

Tout le bonheur que tu cèdes

Accroît ta félicité !

Tu dis au soleil d’éclore,

Et le jour ruisselle encore !

Tu dis au temps d’enfanter,

Et l’éternité docile,

Jetant les siècles par mille,

Les répand sans les compter !
Les mondes que tu répares

Devant toi vont rajeunir,

Et jamais tu ne sépares

Le passé de l’avenir ;

Tu vis ! et tu vis ! les âges,

Inégaux pour tes ouvrages,

Sont tous égaux sous ta main ;

Et jamais ta voix ne nomme,

Hélas ! ces trois mots de l’homme :

Hier, aujourd’hui, demain !
Ô Père de la nature,

Source, abîme de tout bien,

Rien à toi ne se mesure,

Ah ! ne te mesure à rien !

Mets, à divine clémence,

Mets ton poids dans la balance,

Si tu pèses le néant !

Triomphe, à vertu suprême !

En te contemplant toi-même,

Triomphe en nous pardonnant !

Pourquoi Mon Âme Est-elle Triste ?

Pourquoi gémis-tu sans cesse,

O mon âme ? réponds-moi !

D’où vient ce poids de tristesse

Qui pèse aujourd’hui sur toi ?

Au tombeau qui nous dévore,

Pleurant, tu n’as pas encore

Conduit tes derniers amis !

L’astre serein de ta vie

S’élève encore; et l’envie

Cherche pourquoi tu gémis !
La terre encore a des plages,

Le ciel encore a des jours,

La gloire encor des orages,

Le coeur encor des amours ;

La nature offre à tes veilles

Des mystères, des merveilles,

Qu’aucun oeil n’a profané,

Et flétrissant tout d’avance

Dans les champs de l’espérance

Ta main n’a pas tout glané !
Et qu’est-ce que la terre? Une prison flottante,

Une demeure étroite, un navire, une tente

Que son Dieu dans l’espace a dressé pour un jour,

Et dont le vent du ciel en trois pas fait le tour !

Des plaines, des vallons, des mers et des collines

Où tout sort de la poudre et retourne en ruines,

Et dont la masse à peine est à l’immensité

Ce que l’heure qui sonne est à l’éternité!

Fange en palais pétrie, hélas ! mais toujours fange,

Où tout est monotone et cependant tout change !
Et qu’est-ce que la vie ? Un réveil d’un moment !

De naître et de mourir un court étonnement !

Un mot qu’avec mépris l’Etre éternel prononce !

Labyrinthe sans clef ! question sans réponse,

Songe qui s’évapore, étincelle qui fuit !

Eclair qui sort de l’ombre et rentre dans la nuit,

Minute que le temps prête et retire à l’homme,

Chose qui ne vaut pas le mot dont on la nomme !
Et qu’est-ce que la gloire ? Un vain son répété,

Une dérision de notre vanité !

Un nom qui retentit sur des lèvres mortelles,

Vain, trompeur, inconstant, périssable comme elles,

Et qui, tantôt croissant et tantôt affaibli,

Passe de bouche en bouche à l’éternel oubli !

Nectar empoisonné dont notre orgueil s’enivre,

Qui fait mourir deux fois ce qui veut toujours vivre !
Et qu’est-ce que l’amour ? Ah ! prêt à le nommer

Ma bouche en le niant craindrait de blasphémer !

Lui seul est au-dessus de tout mot qui l’exprime !

Eclair brillant et pur du feu qui nous anime,

Etincelle ravie au grand foyer des cieux !

Char de feu qui, vivants, nous porte au rang des dieux !

Rayon! foudre des sens ! inextinguible flamme

Qui fond deux coeurs mortels et n’en fait plus qu’une âme !

Il est ! il serait tout, s’il ne devait finir !

Si le coeur d’un mortel le pouvait contenir,

Ou si, semblable au feu dont Dieu fit son emblème,

Sa flamme en s’exhalant ne l’étouffait lui-même !
Mais, quand ces biens que l’homme envie

Déborderaient dans un seul coeur,

La mort seule au bout de la vie

Fait un supplice du bonheur !

Le flot du temps qui nous entraîne

N’attend pas que la joie humaine

Fleurisse longtemps sur son cours !

Race éphémère et fugitive,

Que peux-tu semer sur la rive

De ce torrent qui fuit toujours ?
Il fuit et ses rives fanées

M’annoncent déjà qu’il est tard !

Il fuit, et mes vertes années

Disparaissent de mon regard ;

Chaque projet, chaque espérance

Ressemble à ce liège qu’on lance

Sur la trace des matelots,

Qui ne s’éloigne et ne surnage

Que pour mesurer le sillage

Du navire qui fend les flots !
Où suis-je? Est-ce moi ? Je m’éveille

D’un songe qui n’est pas fini !

Tout était promesse et merveille

Dans un avenir infini !

J’étais jeune ! Hélas ! mes années

Sur ma tête tombent fanées

Et ne refleuriront jamais !

Mon coeur était plein ! il est vide !

Mon sein fécond il est aride !

J’aimais !.., où sont ceux que j’aimais ?
Mes jours, que le deuil décolore,

Glissent avant d’être comptés;

Mon coeur, hélas ! palpite encore

De ses dernières voluptés !

Sous mes pas la terre est couverte

De plus d’une palme encor verte,

Mais qui survit à mes désirs ;

Tant d’objets chers à ma paupière

Sont encor là, sur la poussière

Tièdes de mes brûlants soupirs !
Je vois passer, je vois sourire

La femme aux perfides appas

Qui m’enivra d’un long délire,

Dont mes lèvres baisaient les pas !

Ses blonds cheveux flottent encore,

Les fraîches couleurs de l’aurore

Teignent toujours son front charmant,

Et dans l’azur de sa paupière

Brille encore assez de lumière

Pour fasciner l’oeil d’un amant.
La foule qui s’ouvre à mesure

La flatte encor d’un long coup d’oeil

Et la poursuit d’un doux murmure

Dont s’enivre son jeune orgueil;

Et moi! je souris et je passe,

Sans effort de mon coeur j’efface

Ce songe de félicité,

Et je dis, la pitié dans l’âme :

Amour ! se peut-il que ta flamme

Meure encore avant la beauté ?
Hélas ! dans une longue vie

Que reste-t-il après l’amour ?

Dans notre paupière éblouie

Ce qu’il reste après un beau jour !

Ce qu’il reste à la voile vide

Quand le dernier vent qui la ride

S’abat sur le flot assoupi,

Ce qu’il reste au chaume sauvage,

Lorsque les ailes de l’orage

Sur la terre ont vidé l’épi !
Et pourtant il faut vivre encore,

Dormir, s’éveiller tour à tour,

Et traîner d’aurore en aurore

Ce fardeau renaissant des jours?

Quand on a bu jusqu’à la lie

La coupe écumante de vie,

Ah ! la briser serait un bien !

Espérer, attendre, c’est vivre !

Que sert de compter et de suivre

Des jours qui n’apportent plus rien ?
Voilà pourquoi mon âme est lasse

Du vide affreux qui la remplit,

Pourquoi mon coeur change de place

Comme un malade dans son lit !

Pourquoi mon errante pensée,

Comme une colombe blessée,

Ne se repose en aucun lieu,

Pourquoi j’ai détourné la vue

De cette terre ingrate et nue,

Et j’ai dit à la fin : Mon Dieu !
Comme un souffle d’un vent d’orage

Soulevant l’humble passereau

L’emporte au-dessus du nuage,

Loin du toit qui fut son berceau,

Sans même que son aile tremble,

L’aquilon le soutient ; il semble

Bercé sur les vagues des airs ;

Ainsi cette seule pensée

Emporta mon âme oppressée

Jusqu’à la source des éclairs !
C’est Dieu, pensais-je, qui m’emporte,

L’infini s’ouvre sous mes pas !

Que mon aile naissante est forte !

Quels cieux ne tenterons-nous pas ?

La foi même, un pied sur la terre,

Monte de mystère en mystère

Jusqu’où l’on monte sans mourir !

J’irai, plein de sa soif sublime,

Me désaltérer dans l’abîme

Que je ne verrai plus tarir !
J’ai cherché le Dieu que j’adore

Partout où l’instinct m’a conduit,

Sous les voiles d’or de l’aurore,

Chez les étoiles de la nuit ;

Le firmament n’a point de voûtes,

Les feux, les vents n’ont point de routes

Où mon oeil n’ait plongé cent fois ;

Toujours présent à ma mémoire,

Partout où se montrait sa gloire,

Il entendait monter ma voix !
Je l’ai cherché dans les merveilles,

Oeuvre parlante de ses mains,

Dans la solitude et les veilles,

Et dans les songes des humains !

L’épi, le brin d’herbe, l’insecte,

Me disaient : Adore et respecte !

Sa sagesse a passé par là !

Et ces catastrophes fatales,

Dont l’histoire enfle ses annales

Me criaient plus haut : Le voilà !
A chaque éclair, à chaque étoile

Que je découvrais dans les cieux,

Je croyais voir tomber le voile

Qui le dérobait à mes yeux ;

Je disais : Un mystère encore !

Voici son ombre, son aurore,

Mon âme ! il va paraître enfin !

Et toujours, à triste pensée !

Toujours quelque lettre effacée

Manquait, hélas ! au nom divin.
Et maintenant, dans ma misère,

Je n’en sais pas plus que l’enfant

Qui balbutie après sa mère

Ce nom sublime et triomphant ;

Je n’en sais pas plus que l’aurore,

Qui de son regard vient d’éclore,

Et le cherche en vain en tout lieu,

Pas plus que toute la nature

Qui le raconte et le murmure,

Et demande : Où donc est mon Dieu ?
Voilà pourquoi mon âme est triste,

Comme une mer brisant la nuit sur un écueil,

Comme la harpe du Psalmiste,

Quand il pleure au bord d’un cercueil !

Comme l’Horeb voilé sous un nuage sombre,

Comme un ciel sans étoile, ou comme un jour sans ombre,

Ou comme ce vieillard qu’on ne put consoler,

Qui, le coeur débordant d’une douleur farouche,

Ne pouvait plus tarir la plainte sur sa bouche,

Et disait : Laissez-moi parler !
Mais que dis-je ? Est-ce toi, vérité, jour suprême !

Qui te caches sous ta splendeur ?

Ou n’est-ce pas mon oeil qui s’est voilé lui-même

Sous les nuages de mon coeur

Ces enfants prosternés aux marches de ton temple,

Ces humbles femmes, ces vieillards,

Leur âme te possède et leur oeil te contemple,

Ta gloire éclate à leurs regards !
Et moi, je plonge en vain sous tant d’ombres funèbres,

Ta splendeur te dérobe à moi !

Ah ! le regard qui cherche a donc plus de ténèbres

Que l’oeil abaissé devant toi ?
Dieu de la lumière,

Entends ma prière,

Frappe ma paupière

Comme le rocher !

Que le jour se fasse,

Car mon âme est lasse,

Seigneur, de chercher !

Astre que j’adore,

Ce jour que j’implore

N’est point dans l’aurore,

N’est pas dans les cieux !

Vérité suprême !

Jour mystérieux !

De l’heure où l’on t’aime,

Il est en nous-même,

Il est dans nos yeux !

Une Larme

Tombez, larmes silencieuses,
Sur une terre sans pitié ;
Non plus entre des mains pieuses,
Ni sur le sein de l’amitié !

Tombez comme une aride pluie
Qui rejaillit sur le rocher,
Que nul rayon du ciel n’essuie,
Que nul souffle ne vient sécher.

Qu’importe à ces hommes mes frères
Le coeur brisé d’un malheureux ?
Trop au-dessus de mes misères,
Mon infortune est si loin d’eux !

Jamais sans doute aucunes larmes
N’obscurciront pour eux le ciel ;
Leur avenir n’a point d’alarmes,
Leur coupe n’aura point de fiel.

Jamais cette foule frivole
Qui passe en riant devant moi
N’aura besoin qu’une parole
Lui dise:  » Je pleure avec toi !  »

Eh bien ! ne cherchons plus sans cesse
La vaine pitié des humains ;
Nourrissons-nous de ma tristesse,
Et cachons mon front dans mes mains.

À l’heure où l’âme solitaire
S’enveloppe d’un crêpe noir,
Et n’attend plus rien de la terre,
Veuve de son dernier espoir ;

Lorsque l’amitié qui l’oublie
Se détourne de son chemin,
Que son dernier bâton, qui plie,
Se brise et déchire sa main ;

Quand l’homme faible, et qui redoute
La contagion du malheur,
Nous laisse seul sur notre route
Face à face avec la douleur ;

Quand l’avenir n’a plus de charmes
Qui fassent désirer demain,
Et que l’amertume des larmes
Est le seul goût de notre pain ;

C’est alors que ta voix s’élève
Dans le silence de mon coeur,
Et que ta main, mon Dieu ! soulève
Le poids glacé de ma douleur.

On sent que ta tendre parole
À d’autres ne peut se mêler,
Seigneur ! et qu’elle ne console
Que ceux qu’on n’a pu consoler.

Ton bras céleste nous attire
Comme un ami contre son coeur,
Le monde, qui nous voit sourire,
Se dit :  » D’où leur vient ce bonheur ?  »

Et l’âme se fond en prière
Et s’entretient avec les cieux,
Et les larmes de la paupière
Sèchent d’elles-même à nos yeux,

Comme un rayon d’hiver essuie,
Sur la branche ou sur le rocher,
La dernière goutte de pluie
Qu’aucune ombre n’a pu sécher.

Le Cri De L’âme

Quand le souffle divin qui flotte sur le monde

S’arrête sur mon âme ouverte au moindre vent,

Et la fait tout à coup frissonner comme une onde

Où le cygne s’abat dans un cercle mouvant !
Quand mon regard se plonge au rayonnant abîme,

Où luisent ces trésors du riche firmament,

Ces perles de la nuit que son souffle ranime,

Des sentiers du Seigneur innombrable ornement !
Quand d’un ciel de printemps l’aurore qui ruisselle

Se brise et rejaillit en gerbes de chaleur,

Que chaque atome d’air roule son étincelle,

Et que tout sous mes pas devient lumière ou fleur !
Quand tout chante ou gazouille, ou roucoule ou bourdonne,

Que d’immortalité tout semble se nourrir,

Et que l’homme, ébloui de cet air qui rayonne,

Croit qu’un jour si vivant ne pourra plus mourir !
Quand je roule en mon sein mille pensers sublimes,

Et que mon faible esprit, ne pouvant les porter,

S’arrête en frissonnant sur les derniers abîmes,

Et, faute d’un appui, va s’y précipiter!
Quand, dans le ciel d’amour où mon âme est ravie,

je presse sur mon coeur un fantôme adoré,

Et que je cherche en vain des paroles de vie

Pour l’embraser du feu dont je suis dévoré !
Quand je sens qu’un soupir de mon âme oppressée

Pourrait créer un monde en son brûlant essor,

Que ma vie userait le temps, que ma pensée

En remplissant le ciel déborderait encor !
Jéhova ! Jéhova ! ton nom seul me soulage!

Il est le seul écho qui réponde à mon coeur!

Ou plutôt ces élans, ces transports, sans langage,

Sont eux-mêmes un écho de ta propre grandeur!
Tu ne dors pas souvent dans mon sein, nom sublime !

Tu ne dors pas souvent sur mes lèvres de feu :

Mais chaque impression t’y trouve et t’y ranime,

Et le cri de mon âme est toujours toi, mon Dieu !

Le Premier Regret

Sur la plage sonore où la mer de Sorrente

Déroule ses flots bleus aux pieds de l’oranger

Il est, près du sentier, sous la haie odorante,

Une pierre petite, étroite, indifférente

Aux pas distraits de l’étranger !
La giroflée y cache un seul nom sous ses gerbes.

Un nom que nul écho n’a jamais répété !

Quelquefois seulement le passant arrêté,

Lisant l’âge et la date en écartant les herbes,

Et sentant dans ses yeux quelques larmes courir,

Dit : Elle avait seize ans! c’est bien tôt pour mourir !
Mais pourquoi m’entraîner vers ces scènes passées ?

Laissons le vent gémir et le flot murmurer ;

Revenez, revenez, ô mes tristes pensées !

Je veux rêver et non pleurer !
Dit : Elle avait seize ans ! Oui, seize ans ! et cet âge

N’avait jamais brillé sur un front plus charmant !

Et jamais tout l’éclat de ce brûlant rivage

Ne s’était réfléchi dans un oeil plus aimant !

Moi seul, je la revois, telle que la pensée

Dans l’âme où rien ne meurt, vivante l’a laissée ;

Vivante ! comme à l’heure où les yeux sur les miens,

Prolongeant sur la mer nos premiers entretiens,

Ses cheveux noirs livrés au vent qui les dénoue,

Et l’ombre de la voile errante sur sa joue,

Elle écoutait le chant du nocturne pêcheur,

De la brise embaumée aspirait la fraîcheur,

Me montrait dans le ciel la lune épanouie

Comme une fleur des nuits dont l’aube est réjouie,

Et l’écume argentée ; et me disait : Pourquoi

Tout brille-t-il ainsi dans les airs et dans moi ?

Jamais ces champs d’azur semés de tant de flammes,

Jamais ces sables d’or où vont mourir les lames,

Ces monts dont les sommets tremblent au fond des cieux,

Ces golfes couronnés de bois silencieux,

Ces lueurs sur la côte, et ces champs sur les vagues,

N’avaient ému mes sens de voluptés si vagues !

Pourquoi comme ce soir n’ai-je jamais rêvé ?

Un astre dans mon coeur s’est-il aussi levé ?

Et toi, fils du matin ! dis, à ces nuits si belles

Les nuits de ton pays, sans moi, ressemblaient-elles ?

Puis regardant sa mère assise auprès de nous

Posait pour s’endormir son front sur ses genoux.
Mais pourquoi m’entraîner vers ces scènes passées ?

Laissons le vent gémir et le flot murmurer ;

Revenez, revenez, ô mes tristes pensées !

Je veux rêver et non pleurer !
Que son oeil était pur, et sa lèvre candide !

Que son ciel inondait son âme de clarté !

Le beau lac de Némi qu’aucun souffle ne ride

A moins de transparence et de limpidité !

Dans cette âme, avant elle, on voyait ses pensées,

Ses paupières, jamais sur ses beaux yeux baissées,

Ne voilaient son regard d’innocence rempli,

Nul souci sur son front n’avait laissé son pli ;

Tout folâtrait en elle; et ce jeune sourire,

Qui plus tard sur la bouche avec tristesse expire,

Sur sa lèvre entrouverte était toujours flottant,

Comme un pur arc-en-ciel sur un jour éclatant !

Nulle ombre ne voilait ce ravissant visage,

Ce rayon n’avait pas traversé de nuage !

Son pas insouciant, indécis, balancé,

Flottait comme un flot libre où le jour est bercé,

Ou courait pour courir; et sa voix argentine,

Echo limpide et pur de son âme enfantine,

Musique de cette âme où tout semblait chanter,

Egayait jusqu’à l’air qui l’entendait monter !
Mais pourquoi m’entraîner vers ces scènes passées?

Laissez le vent gémir et le flot murmurer;

Revenez, revenez, ô mes tristes pensées!

Je veux rêver et non pleurer!
Mon image en son coeur se grava la première ;

Comme dans l’oeil qui s’ouvre, au matin, la lumière ;

Elle ne regarda plus rien après ce jour ;

De l’heure qu’elle aima, l’univers fut amour !

Elle me confondait avec sa propre vie,

Voyait tout dans mon âme; et je faisais partie

De ce monde enchanté qui flottait sous ses yeux,

Du bonheur de la terre et de l’espoir des cieux,

Elle ne pensait plus au temps, à la distance,

L’heure seule absorbait toute son existence ;

Avant moi cette vie était sans souvenir,

Un soir de ces beaux jours était tout l’avenir !

Elle se confiait à la douce nature

Qui souriait sur nous ; à la prière pure

Qu’elle allait, le coeur plein de joie, et non de pleurs,

A l’autel qu’elle aimait répandre avec ses fleurs ;

Et sa main m’entraînait aux marches de son temple,

Et, comme un humble enfant, je suivais son exemple,

Et sa voix me disait tout bas : Prie avec moi !

Car je ne comprends pas le ciel même sans toi !
Mais pourquoi m’entraîner vers ces scènes passées?

Laissez le vent gémir et le flot murmurer;

Revenez, revenez, ô mes tristes pensées !

Je veux rêver et non pleurer !
Voyez, dans son bassin, l’eau d’une source vive

S’arrondir comme un lac sous son étroite rive,

Bleue et claire, à l’abri du vent qui va courir

Et du rayon brûlant qui pourrait la tarir !

Un cygne blanc nageant sur la nappe limpide,

En y plongeant son cou qu’enveloppe la ride,

Orne sans le ternir le liquide miroir,

Et s’y berce au milieu des étoiles du soir ;

Mais si, prenant son vol vers des sources nouvelles,

Il bat le flot tremblant de ses humides ailes,

Le ciel s’efface au sein de l’onde qui brunit,

La plume à grands flocons y tombe, et la ternit,

Comme si le vautour, ennemi de sa race,

De sa mort sur les flots avait semé la trace ;

Et l’azur éclatant de ce lac enchanté

N’est plus qu’une onde obscure où le sable a monté !

Ainsi, quand je partis, tout trembla dans cette âme ;

Le rayon s’éteignit ; et sa mourante flamme

Remonta dans le ciel pour n’en plus revenir ;

Elle n’attendit pas un second avenir,

Elle ne languit pas de doute en espérance,

Et ne disputa pas sa vie à la souffrance ;

Elle but d’un seul trait le vase de douleur,

Dans sa première larme elle noya son coeur !

Et, semblable à l’oiseau, moins pur et moins beau qu’elle,

Qui le soir pour dormir met son cou sous son aile,

Elle s’enveloppa d’un muet désespoir,

Et s’endormit aussi; mais, hélas ! loin du soir !
Mais pourquoi m’entraîner vers ces scènes passées ?

Laissons le vent gémir et le flot murmurer;

Revenez, revenez, ô mes tristes pensées !

Je veux rêver et non pleurer !
Elle a dormi quinze ans dans sa couche d’argile,

Et rien ne pleure plus sur son dernier asile ;

Et le rapide oubli, second linceul des morts,

A couvert le sentier qui menait vers ces bords ;

Nul ne visite plus cette pierre effacée,

Nul n’y songe et n’y prie ! excepté ma pensée,

Quand, remontant le flot de mes jours révolus,

Je demande à mon coeur tous ceux qui n’y sont plus !

Et que, les yeux flottants sur de chères empreintes,

Je pleure dans mon ciel tant d’étoiles éteintes !

Elle fut la première, et sa douce lueur

D’un jour pieux et tendre éclaire encor mon coeur !
Mais pourquoi m’entraîne! vers ces scènes passées ?

Laissez le vent gémir et le flot murmurer;

Revenez, revenez, ô mes tristes pensées !

Je veux rêver et non pleurer !
Un arbuste épineux, à la pâle verdure,

Est le seul monument que lui fit la nature ;

Battu des vents de mer, du soleil calciné,

Comme un regret funèbre au coeur enraciné,

Il vit dans le rocher sans lui donner d’ombrage ;

La poudre du chemin y blanchit son feuillage,

Il rampe près de terre, où ses rameaux penchés

Par la dent des chevreaux sont toujours retranchés ;

Une fleur, au printemps, comme un flocon de neige

Y flotte un jour ou deux ; mais le vent qui l’assiège

L’effeuille avant qu’elle ait répandu son odeur,

Comme la vie, avant qu’elle ait charmé le coeur !

Un oiseau de tendresse et de mélancolie

S’y pose pour chanter sur le rameau qui plie !

Oh! dis, fleur que la vie a fait sitôt flétrir,

N’est-il pas une terre où tout doit refleurir ?
Remontez, remontez à ces heures passées !

Vos tristes souvenirs m’aident à soupirer !

Allez où va mon âme ! Allez, ô mes pensées,

Mon coeur est plein, je veux pleurer !

La Tristesse

L’âme triste est pareille
Au doux ciel de la nuit,
Quand l’astre qui sommeille
De la voûte vermeille
A fait tomber le bruit ;

Plus pure et plus sonore,
On y voit sur ses pas
Mille étoiles éclore,
Qu’à l’éclatante aurore
On n’y soupçonnait pas !

Des îles de lumière
Plus brillante qu’ici,
Et des mondes derrière,
Et des flots de poussière
Qui sont mondes aussi !

On entend dans l’espace
Les choeurs mystérieux
Ou du ciel qui rend grâce,
Ou de l’ange qui passe,
Ou de l’homme pieux !

Et pures étincelles
De nos âmes de feu,
Les prières mortelles
Sur leurs brûlantes ailes
Nous soulèvent un peu !

Tristesse qui m’inonde,
Coule donc de mes yeux,
Coule comme cette onde
Où la terre féconde
Voit un présent des cieux !

Et n’accuse point l’heure
Qui te ramène à Dieu !
Soit qu’il naisse ou qu’il meure,
Il faut que l’homme pleure
Ou l’exil, ou l’adieu !

Le Chêne Suite De Jehova

Voilà ce chêne solitaire

Dont le rocher s’est couronné,

Parlez à ce tronc séculaire,

Demandez comment il est né.
Un gland tombe de l’arbre et roule sur la terre,

L’aigle à la serre vide, en quittant les vallons,

S’en saisit en jouant et l’emporte à son aire

Pour aiguiser le bec de ses jeunes aiglons;

Bientôt du nid désert qu’emporte, la tempête

Il roule confondu dans les débris mouvants,

Et sur la roche nue un grain de sable arrête

Celui qui doit un jour rompre l’aile des vents;

L’été vient, l’Aquilon soulève

La poudre des sillons, qui pour lui n’est qu’un jeu,

Et sur le germe éteint où couve encor la sève

En laisse retomber un peu !

Le printemps de sa tiède ondée

L’arrose comme avec la main ;

Cette poussière est fécondée

Et la vie y circule enfin!
La vie ! à ce seul mot tout oeil, toute pensée,

S’inclinent confondus et n’osent pénétrer ;

Au seuil de l’Infini c’est la borne placée ;

Où la sage ignorance et l’audace insensée

Se rencontrent pour adorer !
Il vit, ce géant des collines !

Mais avant de paraître au jour,

Il se creuse avec ses racines

Des fondements comme une tour.

Il sait quelle lutte s’apprête,

Et qu’il doit contre la tempête

Chercher sous la terre un appui;

Il sait que l’ouragan sonore

L’attend au jour !.., ou, s’il l’ignore,

Quelqu’un du moins le sait pour lui !
Ainsi quand le jeune navire

Où s’élancent les matelots,

Avant d’affronter son empire,

Veut s’apprivoiser sur les flots,

Laissant filer son vaste câble,

Son ancre va chercher le sable

Jusqu’au fond des vallons mouvants,

Et sur ce fondement mobile

Il balance son mât fragile

Et dort au vain roulis des vents !
Il vit ! Le colosse superbe

Qui couvre un arpent tout entier

Dépasse à peine le brin d’herbe

Que le moucheron fait plier !

Mais sa feuille boit la rosée,

Sa racine fertilisée

Grossit comme une eau dans son cours,

Et dans son coeur qu’il fortifie

Circule un sang ivre de vie

Pour qui les siècles sont des jours !
Les sillons où les blés jaunissent

Sous les pas changeants des saisons,

Se dépouillent et se vêtissent

Comme un troupeau de ses toisons ;

Le fleuve naît, gronde et s’écoule,

La tour monte, vieillit, s’écroule ;

L’hiver effeuille le granit,

Des générations sans nombre

Vivent et meurent sous son ombre,

Et lui ? voyez ! il rajeunit !
Son tronc que l’écorce protège,

Fortifié par mille noeuds,

Pour porter sa feuille ou sa neige

S’élargit sur ses pieds noueux ;

Ses bras que le temps multiplie,

Comme un lutteur qui se replie

Pour mieux s’élancer en avant,

Jetant leurs coudes en arrière,

Se recourbent dans la carrière

Pour mieux porter le poids du vent !
Et son vaste et pesant feuillage,

Répandant la nuit alentour,

S’étend, comme un large nuage,

Entre la montagne et le jour ;

Comme de nocturnes fantômes,

Les vents résonnent dans ses dômes,

Les oiseaux y viennent dormir,

Et pour saluer la lumière

S’élèvent comme une poussière,

Si sa feuille vient à frémir!
La nef, dont le regard implore

Sur les mers un phare certain,

Le voit, tout noyé dans l’aurore,

Pyramider dans le lointain !

Le soir fait pencher sa grande ombre

Des flancs de la colline sombre

Jusqu’au pied des derniers coteaux.

Un seul des cheveux de sa tête

Abrite contre la tempête

Et le pasteur et les troupeaux !
Et pendant qu’au vent des collines

Il berce ses toits habités,

Des empires dans ses racines,

Sous son écorce des cités ;

Là, près des ruches des abeilles,

Arachné tisse ses merveilles,

Le serpent siffle, et la fourmi

Guide à des conquêtes de sables

Ses multitudes innombrables

Qu’écrase un lézard endormi !
Et ces torrents d’âme et de vie,

Et ce mystérieux sommeil,

Et cette sève rajeunie

Qui remonte avec le soleil ;

Cette intelligence divine

Qui pressent, calcule, devine

Et s’organise pour sa fin,

Et cette force qui renferme

Dans un gland le germe du germe

D’êtres sans nombres et sans fin !
Et ces mondes de créatures

Qui, naissant et vivant de lui,

Y puisent être et nourritures

Dans les siècles comme aujourd’hui;

Tout cela n’est qu’un gland fragile

Qui tombe sur le roc stérile

Du bec de l’aigle ou du vautour !

Ce n’est qu’une aride poussière

Que le vent sème en sa carrière

Et qu’échauffe un rayon du jour !
Et moi, je dis : Seigneur ! c’est toi seul, c’est ta force,

Ta sagesse et ta volonté,

Ta vie et ta fécondité,

Ta prévoyance et ta bonté !

Le ver trouve ton nom gravé sous son écorce,

Et mon oeil dans sa masse et son éternité !

Aux Chrétiens Dans Les Temps D’épreuves

Pourquoi vous troublez-vous, enfants de l’Evangile ?

À quoi sert dans les cieux ton tonnerre inutile,

Disent-ils au Seigneur, quand ton Christ insulté,

Comme au jour où sa mort fit trembler les collines,

Un roseau dans les mains et le front ceint d’épines,

Au siècle est présenté ?
Ainsi qu’un astre éteint sur un horizon vide,

La foi, de nos aïeux la lumière et le guide,

De ce monde attiédi retire ses rayons ;

L’obscurité, le doute, ont brisé sa boussole,

Et laissent diverger, au vent de la parole,

L’encens des nations.
Et tu dors ? et les mains qui portent ta justice,

Les chefs des nations, les rois du sacrifice,

N’ont pas saisi le glaive et purgé le saint lieu ?

Levons-nous, et lançons le dernier anathème ;

Prenons les droits du ciel, et chargeons-nous nous-même

Des justices de Dieu.
Arrêtez, insensés, et rentrez dans votre âme ;

Ce zèle dévorant dont mon nom vous enflamme

Vient-il, dit le Seigneur, ou de vous ou de moi ?

Répondez ; est-ce moi que la vengeance honore ?

Ou n’est-ce pas plutôt l’homme que l’homme abhorre

Sous cette ombre de foi ?
Et qui vous a chargés du soin de sa vengeance ?

A-t-il besoin de vous pour prendre sa défense ?

La foudre, l’ouragan, la mort, sont-ils à nous ?

Ne peut-il dans sa main prendre et juger la terre,

Ou sous son pied jaloux la briser comme un verre

Avec l’impie et vous ?
Quoi, nous a-t-il promis un éternel empire,

Nous disciples d’un Dieu qui sur la croix expire,

Nous à qui notre Christ n’a légué que son nom,

Son nom et le mépris, son nom et les injures,

L’indigence et l’exil, la mort et les tortures,

Et surtout le pardon ?
Serions-nous donc pareils au peuple déicide,

Qui, dans l’aveuglement de son orgueil stupide,

Du sang de son Sauveur teignit Jérusalem ?

Prit l’empire du ciel pour l’empire du monde,

Et dit en blasphémant : Que ton sang nous inonde,

O roi de Bethléem !
Ah! nous n’avons que trop affecté cet empire !

Depuis qu’humbles proscrits échappés du martyre

Nous avons des pouvoirs confondu tous les droits,

Entouré de faisceaux les chefs de la prière,

Mis la main sur l’épée et jeté la poussière

Sur la tête des rois.
Ah! nous n’avons que trop, aux maîtres de la terre,

Emprunté, pour régner, leur puissance adultère ;

Et dans la cause enfin du Dieu saint et jaloux,

Mêlé la voix divine avec la voix humaine,

Jusqu’à ce que Juda confondît dans sa haine

La tyrannie et nous.
Voilà de tous nos maux la fatale origine ;

C’est de là qu’ont coulé la honte et la ruine,

La haine, le scandale et les dissensions ;

C’est de là que l’enfer a vomi l’hérésie,

Et que du corps divin tant de membres sans vie

Jonchent les nations.
  » Mais du Dieu trois fois saint notre injure est l’injure ;

Faut-il l’abandonner au mépris du parjure ?

Aux langues du sceptique ou du blasphémateur ?

Faut-il, lâches enfants d’un père qu’on offense,

Tout souffrir sans réponse et tout voir sans vengeance ?   »

Et que fait le Seigneur ?
Sa terre les nourrit, son soleil les éclaire,

Sa grâce les attend, sa bonté les tolère,

ils ont part à ses dons qu’il nous daigne épancher,

Pour eux le ciel répand sa rosée et son ombre,

Et de leurs jours mortels il leur compte le nombre

Sans en rien retrancher.
Il prête sa parole à la voix qui le nie ;

Il compatit d’en haut à l’erreur qui le prie ;

À défaut de clartés, il nous compte un désir.

La voix qui crie Alla ! la voix qui dit mon Père,

Lui portent l’encens pur et l’encens adultère :

À lui seul de choisir.
Ah! pour la vérité n’affectons pas de craindre ;

Le souffle d’un enfant, là-haut, peut-il éteindre

L’astre dont l’Eternel a mesuré les pas ?

Elle était avant nous, elle survit aux âges,

Elle n’est point à l’homme, et ses propres nuages

Ne l’obscurciront pas.
Elle est! elle est à Dieu qui la dispense au monde,

Qui prodigue la grâce où la misère abonde ;

Rendons grâce à lui seul du rayon qui nous luit !

Sans nous épouvanter de nos heures funèbres,

Sans nous enfler d’orgueil et sans crier ténèbres

Aux enfants de la nuit.
Esprits dégénérés, ces jours sont une épreuve,

Non pour la vérité, toujours vivante et neuve,

Mais pour nous que la peine invite au repentir ;

Témoignons pour le Christ, mais surtout par nos vies ;

Notre moindre vertu confondra plus d’impies

Que le sang d’un martyr.
Chrétiens, souvenons-nous que le chrétien suprême

N’a légué qu’un seul mot pour prix d’un long blasphème

À cette arche vivante où dorment ses leçons ;

Et que l’homme, outrageant ce que notre âme adore,

Dans notre coeur brisé ne doit trouver encore

Que ce seul mot : Aimons !