Quand Du Sort Inhumain Les Tenailles Flambantes

Sonnet L.

Quand du sort inhumain les tenailles flambantes
Du milieu de mon corps tirent cruellement
Mon coeur qui bat encor’ et pousse obstinément,
Abandonnant le corps, ses plaintes impuissantes,

Que je sens de douleurs, de peines violentes !
Mon corps demeure sec, abattu de tourment
Et le coeur qu’on m’arrache est de mon sentiment,
Ces parts meurent en moi, l’une de l’autre absentes.

Tous mes sens éperdus souffrent de ses rigueurs,
Et tous également portent de ses malheurs
L’infini qu’on ne peut pour départir éteindre,

Car l’amour est un feu et le feu divisé
En mille et mille corps ne peut être épuisé,
Et pour être parti, chaque part n’en est moindre.

Ronsard Si Tu As Su Par Tout Le Monde Épandre

Sonnet V.

Ronsard si tu as su par tout le monde épandre
L’amitié, la douceur, les grâces, la fierté,
Les faveurs, les ennuis, l’aise et la cruauté,
Et les chastes amours de toi et ta Cassandre,

Je ne veux à l’envi pour sa nièce, entreprendre
D’en rechanter autant comme tu as chanté,
Mais je veux comparer à beauté la beauté,
Et mes feux à tes feux, et ma cendre à ta cendre.

Je sais que je ne puis dire si doctement,
Je quitte de savoir, je brave d’argument,
Qui de l’écrit augmente ou affaiblit la grâce.

Je sers l’aube qui naît, toi le soir mutiné,
Lorsque de l’Océan l’adultère obstiné,
Jamais ne veut tourner à l’Orient sa face.

Si Je Pouvais Porter Dedans Le Sein

Sonnet XXIII.

Si je pouvoy’ porter dedans le sein, Madame,
Avec mon amitié celle que j’ayme aussi,
Je ne me plongeroy au curieux souci
Qui dévore mes sens d’une ennuyeuse flamme.

Doncques pour arrester l’aiguillon qui m’entame
Donnez moy ce pourtraict, où je puisse transy
Effacer vostre teint d’un désir endurci,
Dévorant vos beautez de la faim de mon âme.

Mourir comme mourut Laodamie, alors
Que de son ami mort elle embrassa le corps,
De ses ardents regrets réchauffant cette glace,

Mourir vous contemplant, de joye et de langueur.
J’ai bien dessus mon coeur portraicte vostre face
De la main de l’amour, mais vous avez mon coeur.

Si Mes Vers Innocents Ont Fait À Leur Déçu

Sonnet XCII.

Si mes vers innocents ont fait à leur déçu,
Courroucer votre front d’une faute imprudente,
C’est l’amour qui par eux votre louange chante :
Amour a fait du mal, si du mal y a eu.

Lichas l’infortuné porta ainsi déçu,
Au fils d’Amphitryon la chemise sanglante,
Telle fut la prière, et folle et ignorante,
De la mère de Dieu par la foudre conçue.

Vous avez à l’amour bandé l’âme et la vue,
L’amour a de raison la mienne dépourvue :
Si nous avons failli, d’où viendra le défaut ?

Excusez les effets de l’amour aveuglé,
Excusez la fureur ardente et déréglée,
Puisque ce n’est pas crime où l’innocence faut.

Si Vous Voyiez Mon Coeur Ainsi Que Mon Visage

Sonnet XCIV.

Si vous voyiez mon coeur ainsi que mon visage,
Vous le verriez sanglant, transpercé mille fois,
Tout brûlé, crevassé, vous seriez sans ma voix
Forcée à me pleurer, et briser votre rage.

Si ces maux n’apaisaient encor votre courage
Vous feriez, ma Diane, ainsi comme nos rois,
Voyant votre portrait souffrir les mêmes lois
Que fait votre sujet qui porte votre image.

Vous ne jetez brandon, ni dard, ni coup, ni trait,
Qui n’ait avant mon coeur percé votre portrait.
C’est ainsi qu’on a vu en la guerre civile

Le prince foudroyant d’un outrageux canon
La place qui portait ses armes et son nom,
Détruire son honneur pour ruiner sa ville.

Sort Inique Et Cruel

Sonnet XCV.

Sort inique et cruel ! le triste laboureur
Qui s’est arné le dos à suivre sa charrue,
Qui sans regret semant la semence menue
Prodigua de son temps l’inutile sueur,

Car un hiver trop long étouffa son labeur,
Lui dérobant le ciel par l’épais d’une nue,
Mille corbeaux pillards saccagent à sa vue
L’aspic demi pourri, demi sec, demi mort.

Un été pluvieux, un automne de glace
Font les fleurs, et les fruits joncher l’humide place.
A ! services perdus ! A ! vous, promesses vaines !

A ! espoir avorté, inutiles sueurs !
A ! mon temps consommé en glaces et en pleurs.
Salaire de mon sang, et loyer de mes peines !

Soupirs Épars, Sanglots En L’air Perdus

Sonnet XCIX.

Soupirs épars, sanglots en l’air perdus,
Témoins piteux des douleurs de ma gêne,
Regrets tranchants avortés de ma peine,
Et vous, mes yeux, en mes larmes fondus,

Désirs tremblants, mes pensers éperdus,
Plaisirs trompés d’une espérance vaine,
Tous les tressauts qu’à ma mort inhumaine
Mes sens lassés à la fin ont rendus,

Cieux qui sonnez après moi mes complaintes,
Mille langueurs de mille morts éteintes,
Faites sentir à Diane le tort

Qu’elle me tient, de son heur ennemie,
Quand elle cherche en ma perte sa vie
Et que je trouve en sa beauté la mort !

Ô Combien Le Repos Devrait Être Plaisant

Sonnet LXVI.

Ô combien le repos devrait être plaisant
Après un long chemin, fâcheux et difficile !
Ô combien la santé qui tire le débile
Hors du lit par la main, le va favorisant !

Combien, après la nuit, le soleil reluisant
Fait paraître au matin son jour doux et utile,
Combien après l’hiver vaut un printemps fertile,
Et le Zéphyr douillet après le froid cuisant !

Combien après la peur est douce l’assurance,
Après le désespoir est chère l’espérance,
Après le sens perdu recouvrer la raison !

Ô combien à souhait, combien délicieuse
Serait ma liberté après cette prison,
Combien au condamné serait la vie heureuse !

On Ne Voit Rien Au Ciel, En La Terre Pezante

Sonnet LXXXVII.

On ne voit rien au Ciel, en la terre pezante,
Au feu, en l’eau, à l’air, qu’en le considérant
Mon esprit affligé n’aille se martirant,
Et mon âme sur soy cruellyse insolente,

Quand une âme céleste, une paresse lente
A me donner la vie, un brandon dévorant,
Une mer d’inconstance, et un esprit courant
Possèdent la beauté qui seule me tourmente.

Elle a reçu des Cieux sa céleste grandeur,
Sa dureté de la terre, et du feu la chaleur,
L’inconstance de l’eau, et de l’air la colère,

Si que, belle endurcye, elle peut s’esgaller
D’ardeur, sans se brusler, d’inconstance légère
Au Ciel, et à la terre, à l’onde, à l’eau, à l’air.

Ores Qu’on Voit Le Ciel

Sonnet LXXXIV.

Ores qu’on voit le Ciel en cent mille bouchons
Cracheter sur la terre une blanche dragée,
Et que du gris hyver la perruque chargée
Enfarine les champs de neige, et de glaçons,

Je veux garder la chambre, et en mille façons
Meurtrir de coups plombez ma poitrine outragée,
Rendre de moy sans tort ma Diane vengée,
Crier mercy sans faute en ces tristes chansons.

La nue face effort de se crever, si ay-je
Beaucoup plus de tormentz qu’elle de brins de neige :
Combien que quelquefois ma peine continue,

Des yeux de ma beauté sente l’embrassement,
La neige aux chauds rayons du soleil diminue,
Aux feux de mon soleil j’empire mon torment.

1. Torment : Tourment.

Oui, Je Suis Proprement À Ton Nom Immortel

Sonnet XCVII.

Oui, je suis proprement à ton nom immortel
Le temple consacré, tel qu’en Tauroscytie
Fut celui où le sang apaisait ton envie :
Mon estomac pourpré est un pareil autel.

On t’assommait l’humain, mon sacrifice est tel,
L’holocauste est mon coeur, l’amour le sacrifice,
Les encens mes soupirs, mes pleurs sont pour l’hostie
L’eau lustrale, et mon feu n’est borné ni mortel.

Conserve, déité, ton esclave et ton temple,
Ton temple et ton honneur, et ne suis pas l’exemple
De l’ardent boute-feu qui, brûlant de renom,

Brûla le marbre cher, et l’ivoire d’Éphèse.
Si tu m’embrases plus, n’attends de moi sinon
Un monceau de sang, d’os, de cendres et de braise.

Oui, Mais Ainsi Qu’on Voit En La Guerre Civile

Sonnet VIII.

Oui, mais ainsi qu’on voit en la guerre civile
Les débats des plus grands, du faible et du vainqueur
De leur douteux combat laisser tout le malheur
Au corps mort du pays, aux cendres d’une ville,

Je suis le champ sanglant où la fureur hostile
Vomit le meurtre rouge, et la scythique horreur
Qui saccage le sang, richesse de mon coeur,
Et en se débattant font leur terre stérile.

Amour, fortune, hélas ! apaisez tant de traits,
Et touchez dans la main d’une amiable paix :
Je suis celui pour qui vous faites tant la guerre.

Assiste, amour, toujours à mon cruel tourment !
Fortune, apaise-toi d’un heureux changement,
Ou vous n’aurez bientôt ni dispute, ni terre.

Par Ses Yeux Conquerans Fust Tristement Ravie

Sonnet LXXXVI.

Par ses yeux conquerans fust tristement ravie
Ma serve liberté, en la propre saison
Que le soleil plus chault reprend sur l’horizon
Sa course d’autre part qu’il ne l’a poursuivie,

Et au poinct proprement du solstice ma vie,
S’engageant par les yeux, enchaisna sa raison
Et garda dès ce jour la chaîne, la prison,
Les martyrs, les feux, les géennes et l’envie.

Je me sen en tout temps que c’estoit au plus haut
Des flambeaux de l’esté, puis que ce jour si chaud
Mille feux inhumains dans le sein m’a planté,

Sur qui l’hyver glacé n’a point eu de puissance :
Ma vie n’est ainsi qu’un éternel esté,
Mais je ne cueille fruictz, espics, ne récompense.

Pauvre Peintre Aveuglé

Sonner XXIV.

Pauvre peintre aveuglé, qu’est-ce que tu tracasses
A ce petit portrait où tu perds ton latin,
Essayant d’égaler de ton blanc argentin
Ou du vermeil, le lys et l’oeillet de sa face ?

Ce fat est amoureux, et veut gagner ma place.
Il lui peint pour le front, la bouche et le tétin.
Sors de là, mon ami, je suis un peu mutin :
Madame, excusez-moi, car j’y ai bonne grâce

Ces coquins n’ont crayons à vos couleurs pareils
Ni blanc si blanc que vous, ni vermeil si vermeil.
Tout ce qui est mortel s’imite, mais au reste

Les peintres n’ont de quoi représenter les dieux,
Mais j’ai déjà choisi dans le trésor des Cieux
Un céleste crayon pour peindre le céleste.

Miséricorde, Ô Cieux, Ô Dieux Impitoyables

Sonnet III.

Miséricorde, ô Cieux, ô Dieux impitoyables,
Epouvantables flots, ô vous, pâles frayeurs
Qui même avant la mort faites mourir les coeurs,
En horreur, en pitié, voyez ces misérables !

Ce navire se perd, dégarni de ses câbles,
Ses câbles, ses moyens, de ses espoirs menteurs
La voile est mise à bas, les plus fermes rigueurs,
D’une fière beauté sont les rocs impitoyables.

Les mortels changements sont les sables mouvants,
Les sanglots sont éclairs, les soupirs sont les vents,
Les attentes sans fruit sont écumeuses rives,

Où aux bords de la mer les explorés amours,
Voguant de petits bras, las et faible secours,
Aspirent en nageant à face demi-vives.