Le Message

Le Prince a répondu. Voici l’empreinte exacte de son discours:

 » Enfants à tête courte, que vous ont chanté les kôras?

Vous déclinez la rose, m’a-t-on dit, et vos Ancêtres les Gaulois.

Vous êtes docteurs en Sorbonne, bedonnants de diplômes.

Vous amassez des feuilles de papier si seulement des louis d’or à compter sous la lampe, comme feu ton père aux doigts tenaces!

Vos filles, m’a-t-on dit, se peignent le visage comme des courtisanes

Elles se casquent pour l’union libre et éclaircir la race!

Êtes-vous plus heureux? Quelque trompette à wa-wa-wâ

Et vous pleurez aux soirs-là-bas de grands feux et de sang.

Faut-il vous dérouler l’ancien drame et l’épopée?

Allez à Mbissel à Fa’oy; récitez le chapelet de sanctuaires qui ont jalonné la Grande Voie

Refaites la Route Royale et méditez ce chemin de croix et de gloire.

Vos Grands Prêtres vous répondront : Voix du Sang!

Plus beaux que des rôniers sont les Morts d’Élissa; minces étaient les désirs de leur ventre.

Leur bouclier d’honneur ne les quittait jamais ni leur lance loyale.

Ils n’amassaient pas de chiffons, pas même de guinées à parer leurs poupées.
Leurs troupeaux recouvraient leurs terres, telles leurs demeures à l’ombre divine des ficus

Et craquaient leurs greniers de grains serrés d’enfants.

Voix du Sang! Pensées à remâcher!

Les Conquérants salueront votre démarche, vos enfants seront la couronne blanche de votre tête.  »
J’ai entendu la Parole du Prince.

Héraut de la Bonne Nouvelle, voici sa récade d’ivoire.

Lettre À Un Prisonnier

Ngom ! champion de Tyâné !
C’est moi qui te salue, moi ton voisin de village et de cœur.

Je te lance mon salut blanc comme le cri blanc de l’aurore, par dessus les barbelés

De la haine et de la sottise, et je nomme par ton nom et ton honneur.

Mon salut au Tamsir Dargui Ndyâye qui se nourrit de parchemins

Qui lui font la langue subtile et les doigts plus fins et plus longs

A Samba Dyouma le poète, et sa voix est couleur de flamme, et son front porte les marques du destin

A Nyaoutt Mbodye, à Koli Ngom ton frère de nom

A tous ceux qui, à l’heure où les grands bras sont tristes comme des branches battues de soleil

Le soir, se groupent frissonnants autour du plat de l’amitié.
Je t’écris dans la solitude de ma résidence surveillée et chère de ma peau noire.

Heureux amis, qui ignorez les murs de glace et les appartements trop clairs qui stérilisent

Toute graine sur les masques d’ancêtres et les souvenirs mêmes de l’amour.

Vous ignorez le bon pain blanc et le lait et le sel, et les mets substantiels qui ne nourrissent, qui divisent les civils

Et la foule des boulevards, les somnambules qui ont renié leur identité d’homme

Caméléons sourds de la métamorphose, et leur honte vous fixe dans votre cage de solitude.

Vous ignorez les restaurants et les piscines, et la noblesse au sang noir interdite

Et la Science et l’Humanité, dressant leurs cordons de police aux frontières de la négritude.

Faut-il crier plus fort ? ou m’entendez-vous, dites ?

Je ne reconnais plus les hommes blancs, mes frères

Comme ce soir au cinéma, perdus qu’ils étaient au-delà du vide fait autour de ma peau.
Je t’écris parce que mes livres sont blancs comme l’ennui, comme la misère et comme la mort.

Faites-moi place autour du poêle, que je reprenne ma place encore tiède.

Que nos mains se touchent en puisant dans le riz fumant de l’amitié

Que les vieux mots sérères de bouches en bouche passent comme une pipe amicale.

Que Dargui nous partage ses fruits succulents foin de toute sécheresse parfumée !

Toi, sers-nous tes bons mots, énormes comme le nombril de l’Afrique prodigieuse.

Quel chanteur ce soir convoquera tous les ancêtres autour de nous

Autour de nous le troupeau pacifique des bêtes de la brousse ?

Qui logera nos rêves sous les paupières des étoiles ?
Ngom ! réponds-moi par le courrier de la lune nouvelle.

Au détour du chemin, j’irai au devant de tes mots nus qui hésitent. C’est l’oiselet au sortir de sa cage

Tes mots si naïvement assemblés ; et les doctes en rient, et ils ne restituent le surréel

Et le lait m’en rejaillit au visage.

J’attends ta lettre à l’heure ou le matin terrasse la mort.

Je la recevrai pieusement comme l’ablution matinale, comme la rosée de l’aurore.
Paris, juin 1942

Prière De Paix

A Georges et Claude POMPIDOU
 » Sicut et nos dimittimus debitoribus nostris  »
I.
Seigneur Jésus, à la fin de ce livre que je T’offre comme un ciboire de souffrances
Au commencement de la Grande Année, au soleil de Ta paix sur les toits neigeux de Paris
– Mais je sais bien que le sang de mes frères rougira de nouveau l’Orient jaune, sur les bords de l’Océan Pacifique que violent tempêtes et haines

Je sais bien que ce sang est la libation printanière dont les Grands Publicains depuis septante années engraissent les terres d’Empire

Seigneur, au pied de cette croix et ce n’est plus Toi l’arbre de douleur, mais au-dessus de l’Ancien et du Nouveau Monde l’Afrique crucifiée

Et son bras droit s’étend sur mon pays, et son côté gauche ombre l’Amérique

Et son cœur est Haïti cher, Haïti qui osa proclamer l’Homme en face du Tyran

Au pied de mon Afrique crucifiée depuis quatre cents ans et pourtant respirante

Laisse-moi Te dire Seigneur, sa prière de paix et de pardon.
II.
Seigneur Dieu, pardonne à l’Europe blanche !

Et il est vrai, Seigneur, que pendant quatre siècles de lumières elle a jeté la bave et les abois de ses molosses sur mes terres

Et les chrétiens, abjurant Ta lumière et la mansuétude de Ton cœur

On éclairé leurs bivouacs avec mes parchemins, torturé mes talbés, déporté mes docteurs et mes maîtres-de-science.

Leur poudre a croulé dans l’éclair la fierté des tatas et des collines

Et leurs boulets ont traversé les reins d’empires vastes comme le jour clair, de la Corne de l’Occident jusqu’à l’Horizon oriental

Et comme des terrains de chasse, ils ont incendié les bois intangibles, tirant Ancêtres et génies par leur barbe paisible.

Et ils ont fait de leur mystère la distraction dominicale de bourgeois somnambules.

Seigneur, pardonne à ceux qui ont fait des Askia des maquisards, de mes princes des adjudants

De mes domestiques des boys et de mes paysans des salariés, de mon peuple un peuple de prolétaires.

Car il faut bien que Tu pardonnes à ceux qui ont donné la chasse à mes enfants comme à des éléphants sauvages.

Et ils les ont dressés à coups de chicotte, et ils ont fait d’eux les mains noires de ceux dont les mains étaient blanches.

Car il faut bien que Tu oublies ceux qui ont exporté dix millions de mes fils dans les maladreries de leurs navires

Qui en ont supprimé deux cents millions.

Et ils m’ont fait une vieillesse solitaire parmi la forêt de mes nuits et la savane de mes jours.

Seigneur la glace de mes yeux s’embue

Et voilà que le serpent de la haine lève la tête dans mon cœur, ce serpent que j’avais cru mort
III.
Tue-le Seigneur, car il me faut poursuivre mon chemin, et je veux prier singulièrement pour la France.

Seigneur, parmi  les nations blanches, place la France à la droite du Père.

Oh ! je sais bien qu’elle aussi est l’Europe, qu’elle m’a ravi mes enfants comme un brigand du Nord des boeufs, pour engraisser ses terre à cannes et coton, car la sueur nègre est fumier.

Qu’elle aussi a porté la mort et le canon dans mes villages bleus, qu’elle a dressé les miens les uns contre les autres comme des chiens se disputant un os

Qu’elle a traité les résistants de bandits, et craché sur les têtes-aux-vastes-desseins.

Oui, Seigneur, pardonne à la France qui dit bien la voie droite et chemine par les sentiers obliques

Qui m’invite à sa table et me dit d’apporter mon pain, qui me donne de la main droite et de la main gauche enlève la moitié.

Oui Seigneur, pardonne à la France qui hait les occupants et m’impose l’occupation si gravement

Qui ouvre des voies triomphales aux héros et traite ses Sénégalais en mercenaires, faisant d’eux les dogues noirs de l’Empire

Qui est la République et livre les pays aux Grands-Concessionnaires

Et de ma Mésopotamie, de mon  Congo, ils ont fait un grand cimetière sous le soleil blanc.
IV.

Ah ! Seigneur, éloigne de ma mémoire la France qui n’est pas la France, ce masque de petitesse et de haine sur le visage de la France

Ce masque de petitesse et de haine pour qui je n’ai que haine mais je peux bien haïr le Mal

Car j’ai une grande faiblesse pour la France.

Bénis de peuple garrotté qui par deux fois sut libérer ses mains et osa proclamer l’avènement des pauvres à la royauté

Qui fit des esclaves du jour des hommes libres égaux fraternels

Bénis ce peuple qui m’a apporté Ta Bonne Nouvelle, Seigneur, et ouvert mes paupières lourdes à la lumière de la foi.

Il a ouvert mon cœur à  la connaissance du monde, me montrant l’arc-en-ciel des visages neufs de mes frères.

Je vous salue mes frères : toi Mohamed Ben Abdallah, toi Razafymahatratra, et puis toi là-bas Pham-Manh-Tuong, vous des mers pacifiques et vous des forêts enchantées

Je vous salue tous d’une cœur catholique.

Ah ! je sais bien que plus d’un de Tes messagers a traqué mes prêtres comme gibier et fait un grand carnage d’images pieuses.

Et pourtant on aurait pu s’arranger, car elles furent, ces images, de la terre à Ton ciel l’échelle de Jacob

La lampe au beurre clair qui permet d’attendre l’aube, les étoiles qui préfigurent le soleil.

Je sais que nombre de Tes missionnaires ont béni les armes de la violence et pactisé avec l’or des banquiers

Mais il faut qu’il y ait des traîtres et des imbéciles.
V.
O bénis ce peuple, Seigneur, qui cherche son propre visage sous le masque et a peine à le reconnaître

Qui Te cherche parmi le froid, parmi la faim qui lui rongent os et entrailles

Et la fiancée pleure sa viduité, et le jeune homme voit sa jeunesse cambriolée

Et la femme lamente oh ! l’œil absent de son mari, et la mère cherche le rêve de son enfant dans les gravats.

O bénis ce peuple qui rompt ses liens, bénis ce peuple aux abois qui fait front à la meute boulimique des puissants et des tortionnaires.

Et avec lui tous les peuples d’Europe, tous les peuples d’Asie tous les peuples d’Afrique et tous les peuples d’Amérique

Qui suent sang et souffrances. Et au milieu de ces millions de vagues, vois les têtes houleuses de mon peuple.

Et donne à leurs mains chaudes qu’elles enlacent la terre d’une ceinture de mains fraternelles.
DESSOUS L’ARC-EN-CIEL DE TA PAIX.
Paris, janvier 1945.

Taga De Mbaye Dyôb (pour Un Tama)

Mbaye Dyôb ! je veux dire ton nom et ton honneur.
Dyôb ! le veux hisser ton nom au haut mât du retour,

Je veux chanter ton nom Dyôbène ! toi qui m’appelais ton maître et

sonner ton nom comme la cloche qui chante la victoire

Me réchauffais de ta ferveur aux soirs d’hiver

autour du poêle rouge qui donnait froid.

Dyôb ! qui ne sais remonter ta généalogie et domestiquer le temps noir,

dont les ancêtres ne sont pas rythmés par la voix du tama

Toi qui n’as tué un lapin, qui t’es terré sous les bombes des grands vautours

Dyôb ! — qui n’es ni capitaine ni aviateur ni cavalier pétaradant,

pas seulement du train des équipages

Mais soldat de deuxième classe au Quatrième Régiment des Tirailleurs sénégalais

Dyôb ! — je veux chanter ton honneur blanc.
Les vierges du Gandyol te feront un arc de triomphe

de leurs bras courbes, de leurs bras d’argent et d’or rouge

Te feront une voie de gloire avec leurs pagnes rares des Rivières du Sud.

Lors elles te feront un collier d’ivoire de leurs bouches

qui parent plus que manteau royal

Lors elles berceront ta marche,

leurs voix se mêleront aux vagues de la mer

Lors elles chanteront :  » Tu as bravé plus que la mort,

plus que les tanks et les avions qui sont rebelles aux sortilèges

 » Tu as bravé la faim, tu as bravé le froid et l’humiliation du captif .

 » Oh ! téméraire, tu as été le marchepied des griots des bouffons

 » Oh ! toi qui ajoutas quels clous à ton, calvaire pour ne pas déserter tes compagnons

 » Pour ne pas rompre le pacte tacite

 » Pour ne pas laisser ton fardeau aux camarades, dont les dos ploient à tout départ

 » Dont les bras s’alanguissent chaque soir où l’on serre une main de moins

 » Et le front devient plus noir d’être éclairé par un regard de moins

 » Les yeux s’enfoncent quand s’y reflète un sourire de moins.

Dyôb ! — du Ngâbou au Wâlo, du Ngalam,

à la mer s’élèveront les chants des vierges d’ambre

Et que les accompagnent les cordes des kôras !

Et que les accompagnent les vagues et les vents !

Dyôb ! — je dis ton nom et ton honneur.