La Danse Des Morts

Dans les siècles de foi, surtout dans les derniers,

La grand’danse macabre était fréquemment peinte

Au vélin des missels comme aux murs des charniers.
Je crois que cette image édifiante et sainte

Mettait un peu d’espoir au fond du désespoir,

Et que les pauvres gens la regardaient sans crainte.
Ce n’est pas que la mort leur fût douce à prévoir ;

Dieu régnait dans le ciel et le roi sur la terre :

Pour eux mourir, c’était passer du gris au noir.
Mais le maître imagier qui, d’une touche austère,

Peignait ce simulacre, à genoux et priant,

Moine, y savait souffler la paix du monastère.
Sous les pas des danseurs on voit l’enfer béant :

Le branle d’un squelette et d’un vif sur un gouffre,

C’est bien affreux, mais moins pourtant que le néant.
On croit en regardant qu’on avale du soufre,

Et c’est pitié de voir s’abîmer sans retour

Sous la chair qui se tord la pauvre âme qui souffre.
Oui, mais dans cette nuit étalée au grand jour

On sent l’élan commun de la pensée humaine,

On sent la foi profonde. — Et la foi, c’est l’amour !
C’est là, c’est cet amour triste qui rassérène.

Les mourants sont pensifs, mais ne se plaignent pas,

Et la troupe est très-douce à la Mort qui la mène.
On se tient en bon ordre et l’on marche au compas ;

Une musique un peu faible et presque câline

Marque discrètement et dolemment le pas :
Un squelette est debout pinçant la mandoline,

Et, comme un amoureux, sous son large chapeau,

Cache son front de vieil ivoire qu’il incline.
Son compagnon applique un rustique pipeau

Contre ses belles dents blanches et toutes nues,

Ou des os de sa main frappe un disque de peau.
Un squelette de femme aux mines ingénues

Éveille de ses doigts les touches d’un clavier,

Comme sainte Cécile assise sur les nues.
Cet orchestre si doux ne saurait convier

Les vivants au Sabbat, et, pour mener la ronde,

Satan aurait vraiment bien tort de l’envier.
C’est que Dieu, voyez-vous, tient encor le vieux monde.

Voici venir d’abord le Pape et l’Empereur,

Et tout le peuple suit dans une paix profonde.
Car le baron a foi, comme le laboureur,

En tout ce qu’ont chanté David et la Sibylle.

Leur marche est sûre : ils vont illuminés d’horreur.
Mais la vierge s’étonne, et, quand la main habile

Du squelette lui prend la taille en amoureux,

Un frisson fait bondir sa belle chair nubile ;
Puis, les cils clos, aux bras du danseur aux yeux creux,

Elle exhale des mots charmants d’épithalame,

Car elle est fiancée au Christ, le divin preux.
Le chevalier errant trouve une étrange dame ;

Sur ses côtes à jour pend, comme sur un gril,

Un reste noir de peau qui fut un sein de femme ;
Mais il songe avoir vu dans un bois, en avril,

Une belle duchesse avec sa haquenée ;

Il compte la revoir au ciel. Ainsi soit-il !
Le page, dont la joue est une fleur fanée,

Va dansant vers l’enfer en un très-doux maintien,

Car il sait clairement que sa dame est damnée.
L’aveugle besacier ne danserait pas bien,

Mais, sans souffler, la Mort, en discrète personne,

Coupe tout simplement la corde de son chien :
En suivant à tâtons quelque grelot qui sonne,

L’aveugle s’en va seul tout droit changer de nuit,

Non sans avoir beaucoup juré. Dieu lui pardonne !
Il ferme ainsi le bal habilement conduit ;

Et tous, porteurs de sceptre et traîneurs de rapière,

S’en sont allés dormir sans révolte et sans-bruit.
Ils comptent bien qu’un jour le lévrier de pierre,

Sous leurs rigides pieds couché fidèlement,

Saura se réveiller et lécher leur paupière.
Ils savent que les noirs clairons du jugement,

Qu’on entendra sonner sur chaque sépulture,

Agiteront leurs os d’un grand tressaillement,
Et que la Mort stupide et la pâle Nature

Verront surgir alors sur les tombeaux ouverts

Le corps ressuscité de toute créature.
La chair des fils d’Adam sera reprise aux vers ;

La Mort mourra : la faim détruira l’affamée,

Lorsque l’éternité prendra tout l’univers.
Et, mêlés aux martyrs, belle et candide armée,

Les époux reverront, ceinte d’un nimbe d’or,

Dans les longs plis du lin passer la bien-aimée.
Mais les couples dont l’Ange aura brisé l’essor,

Sur la berge où le souffre ardent roule en grands fleuves,

Oui, ceux-là souffriront : donc ils vivront encor !
Les tragiques amants et les sanglantes veuves,

Voltigeant enlacés dans leur cercle de fer,

Soupireront sans fin des paroles très-neuves.
Oh ! bienheureux ceux-là qui croyaient à l’Enfer.

La Part De Madeleine

L’ombre versait au flanc des monts sa paix bénie,

Le chemin était bleu, le feuillage était noir,

Et les palmiers tremblaient d’amour au vent du soir.

L’enfant de Magdala, la fleur de Béthanie,
Gémissait dans la pourpre et l’azur des coussins.

Le grand épervier d’or des femmes étrangères

Agrafait sur son front les étoffes légères ;

La myrrhe tiédissait dans l’ombre de ses seins ;
Ses doigts, où les parfums des jeunes chevelures

Avaient laissé leur âme et s’exhalaient encor

Autour du scarabée et des talismans d’or,

Gardaient des souvenirs pareils à des brûlures.
Or elle haïssait ce corps qui lui fut cher ;

Tous les baisers reçus lui revenaient aux lèvres

Avec l’âcre saveur des dégoûts et des fièvres.

Madeleine était triste et souffrait dans sa chair ;
Et ses lèvres, ainsi qu’une grenade mûre,

Entr’ouvrant leur rubis sous la fraîcheur du ciel,

L’abeille des regrets y mit son âcre miel,

Et le vent qui passait recueillit ce murmure :
 » J’avais soif, et j’ai ceint mon front d’amour fleuri ;

J’ai pris la bonne part des choses de ce monde,

Et cependant, mon Dieu, ma tristesse est profonde,

Et voici que mon cœur est comme un puits tari !
 » Mon âme est comparable à la citerne vide

Sur qui le chamelier ne penche plus son front ;

Et l’amour des meilleurs d’entre ceux qui mourront

Est tombé goutte à goutte au fond du gouffre avide.
 » Je n’ai bu que la soif aux lèvres des amants :

Ils sont faits de limon, tous les fils de la mère ;

La fleur de leurs baisers laisse une cendre amère,

L’étreinte de leurs bras est un choc d’ossements.
 » Je brisais malgré moi l’argile de leur chaîne.

Seigneur ! Seigneur ! ce qui n’est plus ne fut jamais !

Leurs souvenirs étaient des morts que j’embaumais

Et qui n’exhalaient plus qu’à peine un peu de haine.
 » Et je criais, voyant mon espoir achevé :

 » Pleureuses, allumez l’encens devant ma porte,

 » Apprêtez un drap d’or : la Madeleine est morte,

 » Car étant la Chercheuse elle n’a pas trouvé !  »
 » Et j’ouvrais de nouveau mes bras comme des palmes ;

J’étendais mes bras nus tout parfumés d’amour,

Pour qu’une âme vivante y vînt dormir un jour,

Et je rêvais encor les vastes amours calmes !
 » Le Silence entendit ma voix, qui soupirait

Disant :  » La perle dort dans le secret des ondes ;

 » Or je veux me baigner dans des amours profondes

 » Comme tes belles eaux, lac de Génésareth !
 » Que votre chaste haleine à mon souffle se mêle,

 » Tranquilles fleurs des eaux, afin que le baiser

 » Que sur le front élu ma lèvre ira poser,

 » Calme comme la mort, soit infini comme elle !  »
 » Telle je soupirais au bord du lac natal,

Mais sur mes flancs blessés une mauvaise flamme,

Rebelle, dévorait ma chair avec mon âme,

Et voici que je meurs sur mon lit de santal.
 » Pourtant, j’accepte encor la part de Madeleine

J’avais choisi l’amour et j’avais eu raison.

Comme Marthe, ma sœur, qui garda la maison,

Je n’aurai point pesé la farine ou la laine ;
 » La jarre, au ventre lourd d’olives ou de vin,

Dans les soins du cellier n’aura point clos ma vie ;

Mais ma part, je le sais, ne peut m’être ravie,

Et je l’emporterai dans l’inconnu divin !  »
Elle dit : le reflet des choses éternelles

L’illumina d’horreur et d’épouvantement.

Alors elle se tut et pleura longuement :

Une âme flottait vague au fond de ses prunelles.
Or, Jésus, celui-là qui chassait le Démon

Et qui, s’étant assis au bord de la fontaine,

But dans l’urne de grès de la Samaritaine,

Soupait ce même soir au logis de Simon.
Vers ce foyer, ce toit fumant entre les branches,

Madeleine tendit, humble, ses belles mains ;

Et l’on aurait pu voir des pensers plus qu’humains

Rayonner sur son front comme des lueurs blanches.
La tristesse rendait plus belle sa beauté ;

Ses regards au ciel bleu creusaient un clair sillage,

Et ses longs cils mouillés étaient comme un feuillage

Dans du soleil, après la pluie, un jour d’été.
L’enfant de Magdala, la fleur de Béthanie,

S’en alla vers Jésus qu’on a nommé le Christ,

Et parfuma ses pieds ainsi qu’il est écrit.

Et la terre connut la tendresse infinie.

La Sagesse Des Griffons

C’était la nuit ardente et le retour du bal ;

Vaincue et triomphante et chastement lascive,

Elle disait d’un ton de bien-être : J’ai mal !

Les roses s’effeuillaient sur sa tête pensive

Où murmurait encor l’âme des violons ;

Son pied avait parfois un spasme mélodique.

Le mouchoir de dentelle au bout de ses doigts longs

Glissait ; et sur les bras du fauteuil héraldique,

Ses bras minces et blancs s’allongeaient mollement,

Nus, et laissaient tomber le fragile corsage,

Si bien que, sur le sein, à chaque battement,

L’ombre qui rend songeur se creusait davantage

Dans la blancheur de sa chair de camélia.

Mais soulevant ses bras, lianes odorantes,

Lentement sur mon col, douce, elle les lia,

Et soupira : Toujours ! de ses lèvres mourantes.

Sur sa tête d’enfant penchée au poids des fleurs

Le dossier droit et haut montait lourd de ténèbres,

Et sur sa nuque folle aux neigeuses fraîcheurs

Les Griffons lampassés prenaient des airs funèbres,

Car ils remémoraient, en de calmes ennuis,

La longue obsession de leurs regards de chêne :

Les bras évanouis des anciennes nuits

Qui tous voulaient jeter une éternelle chaîne,

Insensés ! sur le cou docile de l’aimé,

Ne sachant pas qu’au fond des demeures affreuses,

Tout seuls, pliés en croix sur le sein accalmé,

Ils s’en iraient où vont les bras des amoureuses.

Car les Griffons debout au chevet féodal,

Chimériques témoins de mes belles chimères,

S’étaient enfin lassés d’entendre, après le bal,

Les serments éternels des bouches éphémères.

Le Captif

Il est, non loin des tièdes syrtes
Où bleuit la mer en repos,
Un bois d’orangers et de myrtes
Dont n’approchent point les troupeaux.

Là, sous l’ombre antique d’un arbre,
Un satyre, ouvrage divin,
Sourit dans sa gaine de marbre,
Comme réjoui par le vin.

Il a des oreilles aiguës
Que dresse un frémissement prompt ;
De jeunes cornes invaincues
Reluisent sur son mâle front ;

On voit que ses larges narines
Portent à ses heureux esprits
La fraîcheur des brises marines
Et les parfums des bois fleuris ;

Les coins soulevés de ses lèvres
Rappellent le falerne bu ;
Deux glandes, comme en ont les chèvres,
Pendent sous son menton barbu.

Captif du socle pentélique,
Languit un triste adolescent
Le dieu, de son regard oblique,
Lui verse un rayon caressant.

Mais lui, l’enfant aux ailes blanches,
Lève, des yeux brillants de pleurs,
A cause de ses molles hanches,
De ses bras liés par des fleurs.

Les larmes sur sa belle joue,
Mouillent sa chevelure d’or.
Parfois ses ailes qu’il secoue
Méditent l’impossible essor.

Et tant que le soleil éclaire
Le bois chaste et silencieux,
Les fiers desseins et la colère
Enflamment ses humides yeux.

Mais quand vient l’ombre transparente
Ramener les Nymphes en choeur,
Il rit, et sa chaîne odorante
Enivre doucement son coeur.

Le Mauvais Ouvrier

Maître Laurent Coster, cœur plein de poésie,

Quitte les compagnons qui du matin au soir,

Vignerons de l’esprit, font gémir le pressoir ;

Et Coster va rêvant selon sa fantaisie.
Car il aime d’amour le démon Aspasie.

Sur son banc, à l’église, il va parfois s’asseoir,

Et voit flotter dans la vapeur de l’encensoir

La dame de l’enfer que son âme a choisie ;
Ou bien encor, tout seul au bord d’un puits mousseux,

Joignant ses belles mains d’ouvrier paresseux,

Il écoute sans fin la sirène qui chante.
Et je ne sais non plus travailler ni prier ;

Je suis, comme Coster, un mauvais ouvrier,

À cause des beautés d’une femme méchante.

Le Refus

Au fond de la chambre élégante
Que parfuma son frôlement,
Seule, immobile, elle dégante
Ses longues mains, indolemment.

Les globes chauds et mâts des lampes
Qui luisent dans l’obscurité,
Sur son front lisse et sur ses tempes
Versent une douce clarté.

Le torrent de sa chevelure,
Où l’eau des diamants reluit,
Roule sur sa pâle encolure
Et va se perdre dans la nuit.

Et ses épaules sortent nues
Du noir corsage de velours,
Comme la lune sort des nues
Par les soirs orageux et lourds.

Elle croise devant la glace,
Avec un tranquille plaisir,
Ses bras blancs que l’or fin enlace
Et qui ne voudraient plus s’ouvrir,

Car il lui suffit d’être belle :
Ses yeux, comme ceux d’un portrait,
Ont une fixité cruelle,
Pleine de calme et de secret ;

Son miroir semble une peinture
Que quelque vieux maître amoureux
Offrit à la race future,
Claire sur un fond ténébreux,

Tant la beauté qui s’y reflète
A d’orgueil et d’apaisement,
Tant la somptueuse toilette
Endort ses plis docilement,

Et tant cette forme savante
Paraît d’elle-même aspirer
A l’immobilité vivante
Des choses qui doivent durer.

Pendant que cette créature,
Rebelle aux destins familiers,
Divinise ainsi la Nature
De sa chair et de ses colliers,

Le miroir lui montre, dans l’ombre,
Son amant doucement venu,
Au bord de la portière sombre,
Offrir son visage connu.

Elle se retourne sereine,
Dans l’amas oblique des plis,
Qu’en soulevant la lourde traîne
Son talon disperse, assouplis,

Darde, sans pitié, sans colère,
La clarté de ses grands yeux las,
Et, d’une voix égale et claire,
Dit :  » Non ! je ne vous aime pas. «