Sans Le Savoir

Sans le vouloir, sans le voir même,

D’un cœur éveillant le poème,

On peut, hélas ! faire souffrir,

Faire vivre et faire mourir

Ce cœur qui dans l’ombre nous aime.

Tel, dans le sol que l’homme sème,

Aux jours d’Avril, le rayon d’or

Fait tressaillir, appel suprême,

A son insu, le grain qui dort.

Un Art Négligé

Pour voir, pour juger, pour sentir

Sachons nous mettre au point de vue :

Ainsi l’on peut faire sortir

De tout quelque grâce imprévue.

Sottise, erreur, tort ou bévue,

Que de mal nous eût épargné

Cet art, par nous moins dédaigné !

Un Grain De Sagesse

Tout paraît simple à la jeunesse,

Tout est facile pour l’espoir ;

Que nous avons de peine à voir

Nos bornes et notre faiblesse !

Rien n’est impossible à vingt ans…

Hélas ! pour un grain de sagesse

Combien faut-il de cheveux blancs ?

L’imitation

Jaloux bien à tort, chacun cède

A l’erreur commune ici-bas :

N’estimant que ce qu’il n’a pas,

Il méconnaît ce qu’il possède.

On croit beaucoup trop au voisin ;

A le copier, on s’excède :

Rester soi serait bien plus fin.

L’insouciance Acquise

C’est un trésor que la gaîté :

Elle ressemble à l’espérance.

Au cœur, s’il en fut peu doté,

Reste un secours, l’insouciance :

Bannir les regrets et la peur,

Vivre au présent, bonne science,

Qui réduit la part du malheur.

Mesure De La Pénétration

— Tu veux me comprendre ? C’est bien ;

Mais le peux-tu ? C’est autre chose :

Peux-tu me saisir dans ma cause,

Et de mon cœur faire le tien ?

Retrouves-tu, par clairvoyance,

En ton sein mon expérience ?

— Non. — Dans ce cas, tu ne sais rien.

Notre Chef-d’œuvre

Ce qu’on rêva toute sa vie

Rarement on peut l’accomplir ;

Ta meilleure et plus haute envie,

Dans l’ombre du cœur doit vieillir :

Travaille, attends, combats, espère,

Avant qu’ait pris forme sur terre

Ton plus beau songe, il faut mourir.

Ruse Du Cœur

Sans briser l’idole qu’on aime,

S’accuser ou se repentir,

C’est le moyen de pervertir

Notre conscience elle-même :

Mal faire en disant Peccavi !

Oh ! l’habile et fin stratagème

Du cœur rusé, du cœur ravi.

Le Déchiffrement Des Esprits

L’homme vain dit ce qu’il veut faire,

L’homme fort dit ce qu’il a fait ;

Inconnu, si tu veux me plaire,

Révèle-moi ce qui te plaît.

Choisis toi-même la manière

Dont tu veux être déchiffré :

En tout format, tout exemplaire,

Livre inconnu, je te lirai.

Le Feu Follet

Le feu follet gaiement pétille

A travers champs, prés et marais ;

Mais vite hélas ! tu disparais,

Caprice errant, flamme gentille !

Sans la volonté, le talent

Comme toi, feu follet, scintille

Flambe et meurt, en s’éparpillant.

Le Moyen De Se Connaître

L’idole qui règne sur nous

Voudrait y régner sans partage :

Aussi nos travers sont jaloux,

Chacun d’eux hait sa propre image.

Désires-tu donc aujourd’hui

Savoir ton défaut ? C’est celui

Qui, parmi les défauts d’autrui,

Te frappe et choque davantage.

Le Moyen Pour Réussir

Travailler, même avec courage,

Mais sans méthode, est temps perdu.

Pour faire un travail étendu

Apprends à diviser l’ouvrage :

Qui, pour abattre une forêt,

L’entaillerait toute avec rage,

À tout cognant, rien n’abattrait.

Le Nuage Grandissant

Dans le cœur et sur le visage

Tout défaut grandit avec l’âge

Et devient laideur sans retour ;

Le petit point noir de l’enfance,

Nuage dans l’adolescence,

Assombrit tout le ciel un jour.

Contre cette nuit qui s’avance,

Pour l’âme est-il une défense ?

— Oui ; son rayonnement d’amour.

La Bonne Critique

Froide ou sèche, acerbe ou pédante,

La critique alors est sans fruit ;

Et le plus souvent elle nuit

En se faisant décourageante.

Moquerie est chose indigente :

Bien critiquer, n’est pas fronder,

C’est éclairer et féconder.

Le Plaisir Le Plus Pur

Heureux qui sans effort admire !

Cœur humble à la fois et joyeux,

Soupirant sans être envieux,

Il est joyeux quoiqu’il soupire ;

Divin plaisir que d’admirer,

Plus doux que l’orgueil de la vie,

Plus pur aussi de toute lie,

Car c’est aimer sans désirer.