Vendanges

Les choses qui chantent dans la tête

Alors que la mémoire est absente,

Ecoutez, c’est notre sang qui chante

O musique lointaine et discrète !
Ecoutez ! c’est notre sang qui pleure

Alors que notre âme s’est enfuie,

D’une voix jusqu’alors inouïe

Et qui va se taire tout à l’heure.
Frère du sang de la vigne rose,

Frère du vin de la veine noire,

O vin, ô sang, c’est l’apothéose !
Chantez, pleurez ! Chassez la mémoire

Et chassez l’âme, et jusqu’aux ténèbres

Magnétisez nos pauvres vertèbres,

Vers Pour Être Calomnié

Ce soir je m’étais penché sur ton sommeil.

Tout ton corps dormait chaste sur l’humble lit,

Et j’ai vu, comme un qui s’applique et qui lit,

Ah ! j’ai vu que tout est vain sous le soleil !
Qu’on vive, ô quelle délicate merveille,

Tant notre appareil est une fleur qui plie !

O pensée aboutissant à la folie !

Va, pauvre, dors ! moi, l’effroi pour toi m’éveille.
Ah ! misère de t’aimer, mon frêle amour

Qui vas respirant comme on respire un jour !

O regard fermé que la mort fera tel !
O bouche qui ris en songe sur ma bouche,

En attendant l’autre rire plus farouche !

Vite, éveille-toi. Dis, l’âme est immortelle ?

Sonnet Boiteux

Ah ! vraiment c’est triste, ah ! vraiment ça finit trop mal,

Il n’est pas permis d’être à ce point infortuné.

Ah ! vraiment c’est trop la mort du naïf animal

Qui voit tout son sang couler sous son regard fané.
Londres fume et crie. O quelle ville de la Bible !

Le gaz flambe et nage et les enseignes sont vermeilles.

Et les maisons dans leur ratatinement terrible

Epouvantent comme un sénat de petites vieilles.
Tout l’affreux passé saute, piaule, miaule et glapit

Dans le brouillard rose et jaune et sale des Sohos

Avec des  » indeeds  » et des  » all rights  » et des  » haôs « .
Non vraiment c’est trop un martyre sans espérance,

Non vraiment cela finit trop mal, vraiment c’est triste

O le feu du ciel sur cette ville de la Bible !

Un Pouacre

Avec les yeux d’une tête de mort

Que la lune encore décharne,

Tout mon passé, disons tout mon remords,

Ricane à travers ma lucarne.
Avec la voix d’un vieillard très cassé,

Comme l’on n’en voit qu’au théâtre,

Tout mon remords, disons tout mon passé,

Fredonne un tralala folâtre.
Avec les doigts d’un pendu déjà vert

Le drôle agace une guitare

Et danse sur l’avenir grand ouvert

D’un air d’élasticité rare.
  » Vieux turlupin, je n’aime pas cela ;

Tais ces chants et cesse ces danses.   »

Il me répond avec la voix qu’il a :

  » C’est moins farce que tu ne penses,
  » Et quant au soin frivole, ô doux morveux,

De te plaire ou de te déplaire,

Je m’en soucie au point que, si tu veux,

Tu peux t’aller faire lanlaire ! « 

Pantoum Négligé

Trois petits pâtés, ma chemise brûle.Monsieur le Curé n’aime pas les os.Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux !Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux.Vivent le muguet et la campanule !Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux.Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux !Trois petits pâtés, un point et virgule;On dirait d’un cher glaïeul sur les eaux.Vivent le muguet et la campanule !Trois petits pâtés, un point et virgule ;Dodo, l’enfant do, chantez, doux fuseaux.La libellule erre emmi les roseaux.Monsieur le Curé, ma chemise brûle !

Pierrot

Ce n’est plus le rêveur lunaire du vieil air

Qui riait aux aïeux dans les dessus de porte ;

Sa gaîté, comme sa chandelle, hélas! est morte,

Et son spectre aujourd’hui nous hante, mince et clair.
Et voici que parmi l’effroi d’un long éclair

Sa pâle blouse a l’air, au vent froid qui l’emporte,

D’un linceul, et sa bouche est béante, de sorte

Qu’il semble hurler sous les morsures du ver.
Avec le bruit d’un vol d’oiseaux de nuit qui passe,

Ses manches blanches font vaguement par l’espace

Des signes fous auxquels personne ne répond.
Ses yeux sont deux grands trous où rampe du phosphore

Et la farine rend plus effroyable encore

Sa face exsangue au nez pointu de moribond.

Prologue

En route, mauvaise troupe !

Partez, mes enfants perdus !

Ces loisirs vous étaient dus :

La Chimère tend sa croupe.
Partez, grimpés sur son dos,

Comme essaime un vol de rêves

D’un malade dans les brèves

Fleurs vagues de ses rideaux.
Ma main tiède qui s’agite

Faible encore, mais enfin

Sans fièvre, et qui ne palpite

Plus que d’un effort divin,
Ma main vous bénit, petites

Mouches de mes soleils noirs

Et de mes nuits blanches. Vites,

Partez, petits désespoirs,
Petits espoirs, douleurs, joies,

Que dès hier renia

Mon coeur quêtant d’autres proies.

Allez, ‘aegri somnia’.

L’impénitence Finale

À Catulle Mendès

La petite marquise Osine est toute belle,

Elle pourrait aller grossir la ribambelle

Des folles de Watteau sous leur chapeau de fleurs

Et de soleil, mais comme on dit, elle aime ailleurs

Parisienne en tout, spirituelle et bonne

Et mauvaise à ne rien redouter de personne,

Avec cet air mi-faux qui fait que l’on vous croit,

C’est un ange fait pour le monde qu’elle voit,

Un ange blond, et même on dit qu’il a des ailes.

Vingt soupirants, brûlés du feu des meilleurs zèles

Avaient en vain quêté leur main à ses seize ans,

Quand le pauvre marquis, quittant ses paysans

Comme il avait quitté son escadron, vint faire

Escale au Jockey ; vous connaissez son affaire

Avec la grosse Emma de qui — l’eussions-nous cru ?

Le bon garçon était absolument féru,

Son désespoir après le départ de la grue,

Le duel avec Gontran, c’est vieux comme la rue ;

Bref il vit la petite un jour dans un salon,

S’en éprit tout d’un coup comme un fou ; même l’on

Dit qu’il en oublia si bien son infidèle

Qu’on le voyait le jour d’ensuite avec Adèle.

Temps et mœurs ! La petite (on sait tout aux Oiseaux)

Connaissait le roman du cher, et jusques aux

Moindres chapitres : elle en conçut de l’estime.

Aussi quand le marquis offrit sa légitime

Et sa main contre sa menotte, elle dit : Oui,

Avec un franc parler d’allégresse inouï.

Les parents, voyant sans horreur ce mariage

(Le marquis était riche et pouvait passer sage)

Signèrent au contrat avec laisser-aller.

Elle qui voyait là quelqu’un à consoler

Ouït la messe dans une ferveur profonde.

Elle le consola deux ans. Deux ans du monde !

Mais tout passe !

Si bien qu’un jour qu’elle attendait

Un autre et que cet autre atrocement tardait,

De dépit la voilà soudain qui s’agenouille

Devant l’image d’une Vierge à la quenouille

Qui se trouvait là, dans cette chambre en garni,

Demandant à Marie, en un trouble infini,

Pardon de son péché si grand, — si cher encore

Bien qu’elle croie au fond du cœur qu’elle l’abhorre.

Comme elle relevait son front d’entre ses mains

Elle vit Jésus-Christ avec les traits humains

Et les habits qu’il a dans les tableaux d’église.

Sévère, il regardait tristement la marquise.

La vision flottait blanche dans un jour bleu

Dont les ondes voilant l’apparence du lieu,

Semblaient envelopper d’une atmosphère élue

Osine qui tremblait d’extase irrésolue

Et qui balbutiait des exclamations.

Des accords assoupis de harpes de Sions

Célestes descendaient et montaient par la chambre

Et des parfums d’encens, de cinnamome et d’ambre

Fluaient, et le parquet retentissait des pas

Mystérieux de pieds que l’on ne voyait pas,

Tandis qu’autour c’était, en cadences soyeuses,

Un grand frémissement d’ailes mystérieuses

La marquise restait à genoux, attendant,

Toute admiration peureuse, cependant.

Et le Sauveur parla :

 » Ma fille, le temps passe,

Et ce n’est pas toujours le moment de la grâce.

Profitez de cette heure, ou c’en est fait de vous.  »

La vision cessa.

Oui certes, il est doux

Le roman d’un premier amant. L’âme s’essaie,

C’est un jeune coureur à la première haie.

C’est si mignard qu’on croit à peine que c’est mal.

Quelque chose d’étonnamment matutinal.

On sort du mariage habitueux. C’est comme

Qui dirait la lueur aurorale de l’homme

Et les baisers parmi cette fraîche clarté

Sonnent comme des cris d’alouette en été,

Ô le premier amant ! Souvenez-vous, mesdames !

Vagissant et timide élancement des âmes

Vers le fruit défendu qu’un soupir révéla…

Mais le second amant d’une femme, voilà !

On a tout su. La faute est bien délibérée

Et c’est bien un nouvel état que l’on se crée,

Un autre mariage à soi-même avoué.

Plus de retour possible au foyer bafoué.

Le mari, débonnaire ou non, fait bonne garde

Et dissimule mal. Déjà rit et bavarde

Le monde hostile et qui sévirait au besoin.

Ah, que l’aise de l’autre intrigue se fait loin !

Mais aussi cette fois comme on vit ; comme on aime,

Tout le cœur est éclos en une fleur suprême.

Ah, c’est bon ! Et l’on jette à ce feu tout remords,

On ne vit que pour lui, tous autres soins sont morts.

On est à lui, on n’est qu’à lui, c’est pour la vie,

Ce sera pour après la vie, et l’on défie

Les lois humaines et divines, car on est

Folle de corps et d’âme, et l’on ne reconnaît

Plus rien, et l’on ne sait plus rien, sinon qu’on l’aime !

Or cet amant était justement le deuxième

De la marquise, ce qui fait qu’un jour après,

— Ô sans malice et presque avec quelques regrets –

Elle le revoyait pour le revoir encore.

Quant au miracle, comme une odeur s’évapore,

Elle n’y pensa plus bientôt que vaguement.

Un matin, elle était dans son jardin charmant,

Un matin de printemps, un jardin de plaisance.

Les fleurs vraiment semblaient saluer sa présence,

Et frémissaient au vent léger, et s’inclinaient

Et les feuillages, verts tendrement, lui donnaient

L’aubade d’un timide et délicat ramage

Et les petits oiseaux, volant à son passage,

Pépiaient à plaisir dans l’air tout embaumé

Des feuilles, des bourgeons et des gommes de mai.

Elle pensait à lui ; sa vue errait, distraite,

À travers l’ombre jeune et la pompe discrète

D’un grand rosier bercé d’un mouvement câlin,

Quand elle vit Jésus en vêtements de lin

Qui marchait, écartant les branches de l’arbuste

Et la couvait d’un long regard triste. Et le Juste

Pleurait. Et tout en un instant s’évanouit.

Elle se recueillait.

Soudain un petit bruit

Se fit. On lui portait en secret une lettre,

Une lettre de lui, qui lui marquait peut-être

Un rendez-vous.

Elle ne put la déchirer.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Marquis, pauvre marquis, qu’avez-vous à pleurer

Au chevet de ce lit de blanche mousseline ?

Elle est malade, bien malade.

 » Sœur Aline,

A-t-elle un peu dormi ?  »

—  » Mal, monsieur le marquis.  »

Et le marquis pleurait.

 » Elle est ainsi depuis

Deux heures, somnolente et calme. Mais que dire

De la nuit ? Ah, monsieur le marquis, quel délire !

Elle vous appelait, vous demandait pardon

Sans cesse, encor, toujours, et tirait le cordon

De sa sonnette.  »

Et le marquis frappait sa tête

De ses deux poings et, fou dans sa douleur muette

Marchait à grands pas sourds sur les tapis épais

(Dès qu’elle fut malade, elle n’eut pas de paix

Qu’elle n’eût avoué ses fautes au pauvre homme

Qui pardonna.) La sœur reprit pâle :  » Elle eut comme

Un rêve, un rêve affreux. Elle voyait Jésus,

Terrible sur la nue et qui marchait dessus,

Un glaive dans la main droite, et de la main gauche

Qui ramait lentement comme une faux qui fauche,

Écartant sa prière, et passait furieux.  »

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Un prêtre, saluant les assistants des yeux,

Entre.

Elle dort.

Ô ses paupières violettes !

Ô ses petites mains qui tremblent maigrelettes !

Ô tout son corps perdu dans les draps étouffants !

Regardez, elle meurt de la mort des enfants.

Et le prêtre anxieux, se penche à son oreille.

Elle s’agite un peu, la voilà qui s’éveille,

Elle voudrait parler, la voilà qui s’endort

Plus pâle.

Et le marquis :  » Est-ce déjà la mort ?  »

Et le docteur lui prend les deux mains, et sort vite.

On l’enterrait hier matin. Pauvre petite !

Luxures

Chair ! ô seul fruit mordu des vergers d’ici-bas,

Fruit amer et sucré qui jutes aux dents seules

Des affamés du seul amour, bouches ou gueules,

Et bon dessert des forts, et leurs joyeux repas,
Amour ! le seul émoi de ceux que n’émeut pas

L’horreur de vivre, Amour qui presses sous tes meules

Les scrupules des libertins et des bégueules

Pour le pain des damnés qu’élisent les sabbats,
Amour, tu m’apparais aussi comme un beau pâtre

Dont rêve la fileuse assise auprès de l’âtre

Les soirs d’hiver dans la chaleur d’un sarment clair,
Et la fileuse c’est la Chair, et l’heure tinte

Où le rêve étreindra la rêveuse, heure sainte

Ou non ! qu’importe à votre extase, Amour et Chair ?

Madrigal

Tu m’as, ces pâles jours d’automne blanc, fait mal

À cause de tes yeux où fleurit l’animal,

Et tu me rongerais, en princesse Souris,

Du bout fin de la quenotte de ton souris,

Fille auguste qui fis flamboyer ma douleur

Avec l’huile rancie encor de ton vieux pleur !

Oui, folle, je mourrais de ton regard damné.

Mais va (veux-tu ?) l’étang là dort insoupçonné

Dont du lys, nef qu’il eût fallu qu’on acclamât,

L’eau morte a bu le vent qui coule du grand mât.

T’y jeter, palme ! et d’avance mon repentir

Parle si bas qu’il faut être sourd pour l’ouïr.

Le Poète Et La Muse

La Chambre, as-tu gardé leurs spectres ridicules,

O pleine de jour sale et de bruits d’araignées ?

La Chambre, as-tu gardé leurs formes désignées

Par ces crasses au mur et par quelles virgules ?
Ah fi! Pourtant, chambre en garni qui te recules

En ce sec jeu d’optique aux mines renfrognées

Du souvenir de trop de choses destinées,

Comme ils ont donc regret aux nuits, aux nuits d’Hercules !
Qu’on l’entende comme on voudra, ce n’est pas ça :

Vous ne comprenez rien aux choses, bonnes gens.

Je vous dis que ce n’est pas ce que l’on pensa.
Seule, ô chambre qui fuis en cônes affligeants,

Seule, tu sais! mais sans doute combien de nuits

De noce auront dévirginé leurs nuits, depuis !

Le Soldat Laboureur

Or ce vieillard était horrible : un de ses yeux,

Crevé, saignait, tandis que l’autre, chassieux,

Brutalement luisait sous son sourcil en brosse ;

Les cheveux se dressaient d’une façon féroce,

Blancs, et paraissaient moins des cheveux que des crins ;

Le vieux torse solide encore sur les reins,

Comme au ressouvenir des balles affrontées,

Cambré, contrariait les épaules voûtées ;

La main gauche avait l’air de chercher le pommeau

D’un sabre habituel et dont le long fourreau

Semblait, s’embarrassant avec la sabretache,

Gêner la marche et vers la tombante moustache

La main droite parfois montait, la retroussant.

Il était grand et maigre et jurait en toussant.

Fils d’un garçon de ferme et d’une lavandière,

Le service à seize ans le prit. Il fit entière,

La campagne d’Égypte. Austerlitz, Iéna,

Le virent. En Espagne un moine l’éborgna :

— Il tua le bon père, et lui vola sa bourse, —

Par trois fois traversa la Prusse au pas de course,

En Hesse eut une entaille épouvantable au cou,

Passa brigadier lors de l’entrée à Moscou,

Obtint la croix et fut de toutes les défaites

D’Allemagne et de France, et gagna dans ces fêtes

Trois blessures, plus un brevet de lieutenant

Qu’il résigna bientôt, les Bourbons revenant,

À Mont-Saint-Jean, bravant la mort qui l’environne,

Dit un mot analogue à celui de Cambronne,

Puis quand pour un second exil et le tombeau,

La Redingote grise et le petit Chapeau

Quittèrent à jamais leur France tant aimée

Et que l’on eut, hélas ! dissous la grande armée,

Il revint au village, étonné du clocher.

Presque forcé pendant un an de se cacher,

Il braconna pour vivre, et quand des temps moins rudes

L’eurent, sans le réduire à trop de platitudes,

Mis à même d’écrire en hauts lieux à l’effet

D’obtenir un secours d’argent qui lui fut fait,

Logea moyennant deux cents francs par an chez une

Parente qu’il avait, dont toute la fortune

Consistait en un champ cultivé par ses fieux,

L’un marié depuis longtemps et l’autre vieux

Garçon encore, et là notre foudre de guerre

Vivait et bien qu’il fût tout le jour sans rien faire

Et qu’il eût la charrue et la terre en horreur,

C’était ce qu’on appelle un soldat laboureur.

Toujours levé dès l’aube et la pipe à la bouche

Il allait et venait, engloutissait, farouche,

Des verres d’eau-de-vie et parfois s’enivrait,

Les dimanches tirait à l’arc au cabaret,

Après dîner faisait un quart d’heure sans faute

Sauter sur ses genoux les garçons de son hôte

Ou bien leur apprenait l’exercice et comment

Un bon soldat ne doit songer qu’au fourniment.

Le soir il voisinait, tantôt pinçant les filles,

Habitude un peu trop commune aux vieux soudrilles,

Tantôt, geste ample et voix forte qui dominait

Le grillon incessant derrière le chenet,

Assis auprès d’un feu de sarments qu’on entoure

Confusément disait l’Elster, l’Estramadoure,

Smolensk, Dresde, Lutzen et les ravins vosgeois

Devant quatre ou cinq gars attentifs et narquois

S’exclamant et riant très fort aux endroits farce.

Canonnade compacte et fusillade éparse,

Chevaux éventrés, coups de sabre, prisonniers

Mis à mal entre deux batailles, les derniers

Moments d’un officier ajusté par derrière,

Qui se souvient et qu’on insulte, la barrière

Clichy, les alliés jetés au fond des puits,

La fuite sur la Loire et la maraude, et puis

Les femmes que l’on force après les villes prises,

Sans choix souvent, si bien qu’on a des mèches grises

Aux mains et des dégoûts au cœur après l’ébat

Quand passe le marchef ou que le rappel bat,

Puis encore, les camps levés et les déroutes.

Toutes ces gaîtés, tous ces faits d’armes et toutes

Ces gloires défilaient en de longs entretiens,

Entremêlés de gros jurons très peu chrétiens

Et de grands coups de poing sur les cuisses voisines.

Les femmes cependant, sœurs, mères et cousines,

Pleuraient et frémissaient un peu, conformément

À l’usage, tout en se disant :  » Le vieux ment.  »

Et les hommes fumaient et crachaient dans la cendre.

Et lui qui quelquefois voulait bien condescendre

À parler discipline avec ces bons lourdauds

Se levait, à grands pas marchait, les mains au dos

Et racontait alors quelque fait politique

Dont il se proclamait le témoin authentique,

La distribution des Aigles, les Adieux,

Le Sacre et ce Dix-huit Brumaire radieux,

Beau jour où le soldat qu’un bavard importune

Brisa du même coup orateurs et tribune,

Où le dieu Mars mis par la Chambre hors la Loi

Mit la Loi hors la Chambre et, sans dire pourquoi,

Balaya du pouvoir tous ces ergoteurs glabres,

Tous ces législateurs qui n’avaient pas de sabres !

Tel parlait et faisait le grognard précité

Qui mourut centenaire à peu près l’autre été.

Le maire conduisit le deuil au cimetière.

Un feu de peloton fut tiré sur la bière

Par le garde champêtre et quatorze pompiers

Dont sept revinrent plus ou moins estropiés

À cause des mauvais fusils de la campagne.

Un tertre qu’une pierre assez grande accompagne

Et qu’orne un saule en pleurs est l’humble monument

Où notre héros dort perpétuellement.

De plus, suivant le vœu dernier du camarade,

On grava sur la pierre, après ses nom et grade,

Ces mots que tout Français doit lire en tressaillant :

 » Amour à la plus belle et gloire au plus vaillant. « 

Le Squelette

Deux reîtres saouls, courant les champs, virent parmi

La fange d’un fossé profond, une carcasse

Humaine dont la faim torve d’un loup fugace

Venait de disloquer l’ossature à demi.
La tète, intacte, avait un rictus ennemi

Qui nous attriste, nous énerve et nous agace.

Or, peu mystiques, nos capitaines Fracasse

Songèrent (John Falstaff lui-même en eût frémi)
Qu’ils avaient bu, que tout vin bu filtre et s’égoutte,

Et qu’en outre ce mort avec son chef béant

Ne serait pas fâché de boire aussi, sans doute.
Mais comme il ne faut pas insulter au Néant,

Le squelette s’étant dressé sur son séant

Fit signe qu’ils pouvaient continuer leur route.

Les Loups

Parmi l’obscur champ de bataille

Rôdant sans bruit sous le ciel noir

Les loups obliques font ripaille

Et c’est plaisir que de les voir,

Agiles, les yeux verts, aux pattes

Souples sur les cadavres mous,

— Gueules vastes et têtes plates —

Joyeux, hérisser leurs poils roux.

Un rauquement rien moins que tendre

Accompagne les dents mâchant

Et c’est plaisir que de l’entendre,

Cet hosannah vil et méchant.

—  » Chair entaillée et sang qui coule

Les héros ont du bon vraiment.

La faim repue et la soif soûle

Leur doivent bien ce compliment.

 » Mais aussi, soit dit sans reproche,

Combien de peines et de pas

Nous a coûtés leur seule approche,

On ne l’imaginerait pas.

 » Dès que, sans pitié ni relâches,

Sonnèrent leurs pas fanfarons

Nos cœurs de fauves et de lâches,

À la fois gourmands et poltrons,

 » Pressentant la guerre et la proie

Pour maintes nuits et pour maints jours

Battirent de crainte et de joie

À l’unisson de leurs tambours.

 » Quand ils apparurent ensuite

Tout étincelants de métal,

Oh, quelle peur et quelle fuite

Vers la femelle, au bois natal !

 » Ils allaient fiers, les jeunes hommes,

Calmes sous leur drapeau flottant,

Et plus forts que nous ne le sommes

Ils avaient l’air très doux pourtant.

 » Le fer terrible de leurs glaives

Luisait moins encor que leurs yeux

Où la candeur d’augustes rêves

Éclatait en regards joyeux.

 » Leurs cheveux que le vent fouette

Sous leurs casques battaient, pareils

Aux ailes de quelque mouette,

Pâles avec des tons vermeils.

 » Ils chantaient des choses hautaines !

Ça parlait de libres combats,

D’amour, de brisements de chaînes

Et de mauvais dieux mis à bas. —

 » Ils passèrent. Quand leur cohorte

Ne fut plus là-bas qu’un point bleu,

Nous nous arrangeâmes en sorte

De les suivre en nous risquant peu.

 » Longtemps, longtemps rasant la terre,

Discrets, loin derrière eux, tandis

Qu’ils allaient au pas militaire,

Nous marchâmes par rangs de dix,

 » Passant les fleuves à la nage

Quand ils avaient rompu les ponts

Quelques herbes pour tout carnage,

N’avançant que par faibles bonds,

 » Perdant à tout moment haleine…

Enfin une nuit ces démons

Campèrent au fond d’une plaine

Entre des forêts et des monts.

 » Là nous les guettâmes à l’aise,

Car ils dormaient pour la plupart.

Nos yeux pareils à de la braise

Brillaient autour de leur rempart,

 » Et le bruit sec de nos dents blanches

Qu’attendaient des festins si beaux

Faisaient cliqueter dans les branches

Le bec avide des corbeaux.

 » L’aurore éclate. Une fanfare

Épouvantable met sur pied

La troupe entière qui s’effare.

Chacun s’équipe comme il sied.

 » Derrière les hautes futaies

Nous nous sommes dissimulés

Tandis que les prochaines haies

Cachent les corbeaux affolés.

 » Le soleil qui monte commence

À brûler. La terre a frémi.

Soudain une clameur immense

A retenti. C’est l’ennemi !

 » C’est lui, c’est lui ! Le sol résonne

Sous les pas durs des conquérants.

Les polémarques en personne

Vont et viennent le long des rangs.

 » Et les lances et les épées

Parmi les plis des étendards

Flambent entre les échappées

De lumières et de brouillards.

 » Sur ce, dans ses courroux épiques

La jeune bande s’avança,

Gaie et sereine sous les piques,

Et la bataille commença.

 » Ah, ce fut une chaude affaire :

Cris confus, choc d’armes, le tout

Pendant une journée entière

Sous l’ardeur rouge d’un ciel d’août.

 » Le soir. — Silence et calme. À peine

Un vague moribond tardif

Crachant sa douleur et sa haine

Dans un hoquet définitif ;

 » À peine, au lointain gris, le triste

Appel d’un clairon égaré.

Le couchant d’or et d’améthyste

S’éteint et brunit par degré.

 » La nuit tombe. Voici la lune !

Elle cache et montre à moitié

Sa face hypocrite comme une

Complice feignant la pitié.

 » Nous autres qu’un tel souci laisse

Et laissera toujours très cois,

Nous n’avons pas cette faiblesse,

Car la faim nous chasse du bois,

 » Et nous avons de quoi repaître

Cet impérial appétit,

Le champ de bataille sans maître

N’étant ni vide ni petit.

 » Or, sans plus perdre en phrases vaines

Dont quelque sot serait jaloux

Cette heure de grasses aubaines,

Buvons et mangeons, nous, les Loups ! « 

Les Vaincus

À Louis-Xavier de Ricard.
I
La Vie est triomphante et l’Idéal est mort,

Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe,

Le cheval enivré du vainqueur broie et mord

Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce.
Et nous que la déroute a fait survivre, hélas !

Les pieds meurtris, les yeux troubles, la tête lourde,

Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las,

Nous allons, étouffant mal une plainte sourde,
Nous allons, au hasard du soir et du chemin,

Comme les meurtriers et comme les infâmes,

Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain,

Aux lueurs des forêts familières en flammes !
Ah ! puisque notre sort est bien complet, qu’enfin

L’espoir est aboli, la défaite certaine,

Et que l’effort le plus énorme serait vain,

Et puisque c’en est fait, même de notre haine,
Nous n’avons plus, à l’heure où tombera la nuit,

Abjurant tout risible espoir de funérailles,

Qu’à nous laisser mourir obscurément, sans bruit,

Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.
II
Une faible lueur palpite à l’horizon

Et le vent glacial qui s’élève redresse

Le feuillage des bois et les fleurs du gazon ;

C’est l’aube ! tout renaît sous sa froide caresse.
De fauve l’Orient devient rose, et l’argent

Des astres va bleuir dans l’azur qui se dore ;

Le coq chante, veilleur exact et diligent ;

L’alouette a volé, stridente : c’est l’aurore !
Éclatant, le soleil surgit : c’est le matin !

Amis, c’est le matin splendide dont la joie

Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin

Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.
Ô prodige ! en nos coeurs le frisson radieux

Met à travers l’éclat subit de nos cuirasses,

Avec un violent désir de mourir mieux,

La colère et l’orgueil anciens des bonnes races.
Allons, debout ! allons, allons ! debout, debout !

Assez comme cela de hontes et de trêves !

Au combat, au combat ! car notre sang qui bout

A besoin de fumer sur la pointe des glaives !
III
Les vaincus se sont dit dans la nuit de leurs geôles :

Ils nous ont enchaînés, mais nous vivons encor.

Tandis que les carcans font ployer nos épaules,

Dans nos veines le sang circule, bon trésor.
Dans nos têtes nos yeux rapides avec ordre

Veillent, fins espions, et derrière nos fronts

Notre cervelle pense, et s’il faut tordre ou mordre,

Nos mâchoires seront dures et nos bras prompts.
Légers, ils n’ont pas vu d’abord la faute immense

Qu’ils faisaient, et ces fous qui s’en repentiront

Nous ont jeté le lâche affront de la clémence.

Bon ! la clémence nous vengera de l’affront.
Ils nous ont enchaînés ! mais les chaînes sont faites

Pour tomber sous la lime obscure et pour frapper

Les gardes qu’on désarme, et les vainqueurs en fêtes

Laissent aux évadés le temps de s’échapper.
Et de nouveau bataille ! Et victoire peut-être,

Mais bataille terrible et triomphe inclément,

Et comme cette fois le Droit sera le maître,

Cette fois-là sera la dernière, vraiment !
IV
Car les morts, en dépit des vieux rêves mystiques,

Sont bien morts, quand le fer a bien fait son devoir

Et les temps ne sont plus des fantômes épiques

Chevauchant des chevaux spectres sous le ciel noir.
La jument de Roland et Roland sont des mythes

Dont le sens nous échappe et réclame un effort

Qui perdrait notre temps, et si vous vous promîtes

D’être épargnés par nous vous vous trompâtes fort.
Vous mourrez de nos mains, sachez-le, si la chance

Est pour nous. Vous mourrez, suppliants, de nos mains.

La justice le veut d’abord, puis la vengeance,

Puis le besoin pressant d’opportuns lendemains.
Et la terre, depuis longtemps aride et maigre,

Pendant longtemps boira joyeuse votre sang

Dont la lourde vapeur savoureusement aigre

Montera vers la nue et rougira son flanc,
Et les chiens et les loups et les oiseaux de proie

Feront vos membres nets et fouilleront vos troncs,

Et nous rirons, sans rien qui trouble notre joie,

Car les morts sont bien morts et nous vous l’apprendrons.