Une Histoire

Et c’est au fil de nos sourires

que se noua le premier fil.
Et c’est au fil de nos désirs

qu’il se multiplia par mille.
Était-ce au fil de mes espoirs

qu’en araignée tu fis ta toile ?
Car c’est au fil de tes départs

qu’au piège je fus l’animal
alors qu’au fil de ton plaisir

se brisera le dernier fil.
1981

Muet

Ouvre-moi tes bras

Et me sois refuge
Ouvre-moi tes bras

Et me sois rempart
Ouvre-moi tes bras

Et me sois espoir
Ouvre-moi tes bras

Et me sois bien-être
Ouvre-moi tes bras

Quand me vois paraître
Ouvre-moi tes bras

Et me sois

Refuge
1981

Offrande

Au creux d’un coquillage

Que vienne l’heure claire

Je cueillerai la mer

Et je te l’offrirai.
Y dansera le ciel

Que vienne l’heure belle.

Y dansera le ciel

Et un vol d’hirondelle

Et un bout de nuage

Confondant les images

En l’aurore nouvelle

Dans un reflet moiré

Dans un peu de marée

Dans un rien de mirage

Au fond d’un coquillage.
Et te les offrirai.
1981

Ombres

Quand mes pensées s’arrêtent

Et figent les instants
Quand en moi se répètent

D’autres lieux d’autres temps
Quand d’un mot d’une phrase

S’estompe le décor
Et quand un ange passe

D’ennui ou de remords
Je cours après mon ombre

Et nul ne sait
 
Quand la folle nature

Me fait de grands cadeaux
Quand d’une fleur d’un murmure

Me vient comme un écho
Quand soudain souvenances

Vont s’accrochant aux heures
Et quand réminiscences

M’emplissent de langueur
Je cours après mon ombre

Et nul ne sait
 
Quand mes pensées s’arrêtent

Et figent mes pensées
Quand en moi se projettent

Appréhensions rentrées
Quand le temps et ses traces

Me gavent de frayeurs
Et quand je les ressasse

Ricanant de mes peurs
Je cours après mon ombre

Et nul ne sait
 
Quand les jours en dérive

Se taisent infiniment
Quand l’image s’esquive

Et se couvre d’un blanc
Quand les anges s’éloignent

Et n’en ai chaud ni froid
Et quand regrets me gagnent

D’en être sans émoi
Je cours après mon ombre

Et nul ne sait
1981

Que Ne Suis-je !

Si j’étais oiseau

J’entrerais

Par la fenêtre

Où tu écris

Et te caresserais

Les joues

Du bout de mes ailes
Oiseau que ne suis-je !
Si j’étais fenêtre

Cette fenêtre

Où tu écris

Mes vitres te seraient

Miroir

Et je t’y caresserais

Le visage

Du bout de mes reflets
Fenêtre que ne suis-je !
Si j’étais plante

Cette plante entourant la fenêtre

Où tu écris

Je me tresserais

En couronne

Et t’en ceindrais le front

Et te caresserais

Les cheveux

Du bout de mes feuilles
Cette plante que ne suis-je !
Si j’étais l’Autre

Cet Autre

Auquel tu écris
Moi qui

Jamais

N’ai

Caressé

Tes joues

Tes cheveux

Ni ton front

Même du bout de mes doigts
Cet Autre que ne suis-je !
1981

Réalisation

Lorsque j’étais en herbe,

déjà je t’inventais.

Réconfortant. Superbe.

Merveilleux tu serais.
Lorsque je fus en fleur

Eh bien je t’attendais

Je pensais :  » C’est douleur

dont on ne se remet « .
Que simple est le bonheur

lorsqu’on en est pourvu !

Car dès que tu parus

j’oubliai tout ! Sur l’heure !
1981

Saisir L’instant

Saisir l’instant tel une fleur

Qu’on insère entre deux feuillets

Et rien n’existe avant après

Dans la suite infinie des heures.

Saisir l’instant.
Saisir l’instant. S’y réfugier.

Et s’en repaître. En rêver.

À cette épave s’accrocher.

Le mettre à l’éternel présent.

Saisir l’instant.
Saisir l’instant. Construire un monde.

Se répéter que lui seul compte

Et que le reste est complément.

S’en nourrir inlassablement.

Saisir l’instant.
Saisir l’instant tel un bouquet

Et de sa fraîcheur s’imprégner.

Et de ses couleurs se gaver.

Ah ! combien riche alors j’étais !

Saisir l’instant.
Saisir l’instant à peine né

Et le bercer comme un enfant.

A quel moment ai-je cessé ?

Pourquoi ne puis-je ?
1981

Savoir

Savoir parler pour ne rien dire

Et faire en sorte qu’on vous admire

Je vous le dis en aparté

C’est là un gage de succès
Savoir prier. À rien ne croire

Savoir satisfaire aux regards

Je vous l’accorde sans ambages

Ça ne ternit point le plumage
Savoir pleurer au cinéma

Avec un coeur sec comme du bois

Il n’y a point contradiction

Entre ces deux situations
Savoir juger sans s’engager

Savoir promettre sans aider

Voilà judicieuse morale

Qui ne vous fera aucun mal
Savoir mettre ses intérêts

Plus haut que quelque liberté

C’est d’une sage politique

Et qui vous sera bénéfique
Savoir penser : « Comme il canule ! »

Dire : « Près de vous on se sent nul »

C’est là compliment bien tourné

Qu’à bon escient il faut placer
Savoir

Savoir parler

Savoir parler pour ne rien dire
1981

Se Faire Une Cuirasse

Je ne veux du bonheur

que plaisirs éphémères

et ces joies passagères

que l’on oublie sur l’heure.
Me suis fait une cuirasse

et me complais dedans.

J’y conjugue au présent.

Elle ne prend nulle trace
J’y conjugue au présent.

Et pourtant sans savoir,

que de choses d’antan

me font mal ! De toutes parts.
Me font mal et me blessent.

Mais je les tiens en laisse !

Et dans ma forteresse,

je ne cesse de m’armer !
Contre quoi ? Contre tout

dans ma cuirasse à trous

où s’installe comme chez soi

ce dont je ne veux pas !
1981

T’es Pas Beau, L’humain !

Remontant donc les millénaires

jusqu’au temps où (station debout)

tu devins maître de la terre

depuis l’éléphant jusqu’au pou,

tu te déclaras bien tourné,

te sacrant Narcisse à jamais.

Horreur ! De quel oeil te vois-tu,

toi mammifère mal fichu !

Car pour te dire les choses en gros,

t’es pas beau, l’Humain ! T’es pas beau !
Ta main te devenant l’outil

qui soudain te différentie

(étant quasi seul animal

à marcher à la verticale),

dès lors, balançant tes battoirs

en un va-et-vient ridicule,

tes bras te sont double pendule

marquant ton pas. Sans le vouloir.

Là, pour te dire les choses en gros,

t’es pas beau, l’Humain ! T’es pas beau !
Dessous les voiles où tu enfermes

les déserts de ton épiderme,

tes crins en touffes et en bouquets

(sortes de burlesques futaies,

poils clairsemés et poils touffus,

forêts, oasis incongrues

où folichonnent tes attraits)

te font paraître bien plus nu.

Ça, pour te dire les choses en gros,

t’es pas beau, l’Humain ! T’es pas beau !
Car te comparant au félin,

tu es l’ivraie, et lui l’or fin.

Le cheval a plus de noblesse

en chaque patte, en chaque fesse

que toi déployant ton meilleur.

Total aveugle à ta laideur,

tu ris pourtant comme un p’tit fou

en regardant les singes au zoo.

Vrai, pour te dire les choses en gros,

t’es pas beau, l’Humain ! T’es pas beau !
Ô pesanteur ! Ô triste loi !

Ô traction du haut vers le bas !

C’est perpendiculaire au sol

que ta colonne se détraque,

te faisant vertèbres patraques

dès l’âge où tes chairs seront molles.

Alors, vieille outre flasque et terne,

panoplie de drapeaux en berne

Bref, pour te dire les choses en gros,

t’es pas beau, l’Humain ! T’es pas beau !
1981

Constatation

Je n’ai que moi

En chaque jour

Pour accueillir l’aube nouvelle

Mais dès qu’au songe je m’attèle

Je n’ai que toi
Je n’ai que moi

Pour encaisser

De toute la vie les escarres

Mais dès qu’en rêve je m’égare

Je n’ai que toi
Je n’ai que moi

Lorsque j’épie

De l’avenir l’heure qui chante

Mais dans mes prières ardentes

Je n’ai que toi
Je n’ai que toi

Pour m’éblouir

Et pour embellir les images

Mais dès que j’ai tourné les pages

Je n’ai que moi
1981

Contemplation

Attendrissant, ce blond,

lumineuse auréole

de mèches douces et folles

te caressant le front.
Si émouvant, ce bleu

où baigne ton regard.

Ne te ferai d’aveu.

Car me taire est ma part.
Et troublant, cet ourlet

au contour de tes lèvres

où mon regard en fièvre

s’attarde, triste et muet.
Meurtrissants, tes silences.

Sortes d’affreux départs

où je n’ai nulle part

ni aucune présence.
Et torturant, ton rire.

Tu me blesses en ta joie.

Encor je reste coi,

ne sachant que te dire.
Combien narguant, ce châle

entourant tes épaules !

Je lui envie son rôle

et n’en ai que plus mal.
Mais apaisant, ce gris

où tu aimes t’asseoir

à l’approche du soir.

Chien fidèle, je t’y suis.
N’est-il plaisant mon lot ?

Ta vue m’est un cadeau

dont je me sens empli.

Mon bonheur n’a de prix.
Attendrissant, ce blond

Lumineuse auréole
1981

Désarroi

De gaieté en gaieté

J’ai contrefait ma joie
De tristesse en tristesse

J’ai camouflé ma peine
De saison en saison

J’ai galvaudé le temps
De raison en raison

J’ai nié l’évident
De silence en silence

J’ai parlé sans rien dire
De méfiance en méfiance

J’ai douté sans finir
De rancoeur en rancoeur

J’ai brisé l’essentiel
De pensée en pensée

J’ai flétri sans appel
De reproche en reproche

J’ai pétrifié les jours
Et puis de proche en proche

J’ai détruit tout amour
De pleurs en espérances

J’ai conjuré le sort
De regrets en souffrances

J’ai torturé mon corps
Las
De nuage en nuage

J’ai construit ma maison
Et d’un seul coup d’orage
1981

Finalité

Toi qui dis : « L’oiseau chante

pour fêter le soleil »

Toi qui dis : « L’oiseau chante

pour me charmer l’oreille »

Ce qui te semble chant

est pourtant cri de guerre.

Cri de propriétaire.

Et avertissement.
Crois-tu que les espèces

jusqu’au profond des mers

s’entre-dévorent en liesse

sans souffrance de chair ?

Immense sélection

où tout se perpétue

qu’à travers ton lorgnon

tu admires. Tant et plus !
Gigantesque équilibre !

(il te remplit d’émoi)

Et quand ton être vibre

à voir autour de toi

tous genres, grands et menus

nés pour s’entre-bouffer,

Homme, tu te sens l’Élu

pour qui tout ça est fait !
1981

La Lettre

Et mon temps devient fête

Et j’attends et je guette
Et entre deux facteurs

Je ronronne en mon coeur

Ecris-moi ou je crève
Et mon temps devient lent

Chaque jour est un an
Et entre deux questions

Je m’instille un poison

Ecris-moi. Ou je crève
Et mon temps devient laid

Triste, lourd et inquiet
Et en dedans de moi

Je gueule à pleine voix

Ecris-moi ! ou je crève !
Et mon temps devient gris

Et je m’y perds d’ennui
Et entre deux sanglots

Je supplie sans un mot

Ecris-moi! ou je crève
Et mon temps devient fiel

S’y meurtrit mon appel
Et d’espoir en dépit

Bouche cousue je dis

Ecris-moi (ou je crève)
Et mon temps devient sec

Je ne suis qu’ongles, bec
Et mon temps devient fou

Comme un rêve debout
Et mon temps devient rien

Et mon temps devient leurre

Et entre deux facteurs
Ecris-moi ou je crève

Ecris-moi ou je crève

Ecris-moi ou je crève!
1981