Ivrogne Et Pourquoi Pas

Ivrogne, c’est un mot qui nous vient de province

Et qui ne veut rien dire à Tulle ou Châteauroux,

Mais au coeur de Paris je connais quelques princes

Qui sont selon les heures, archange ou loup-garou

L’ivresse n’est jamais qu’un bonheur de rencontre,

Ça dure une heure ou deux, ça vaut ce que ça vaut,

Qu’il soit minuit passé ou cinq heure à ma montre,

Je ne sais plus monter que sur mes grands chevaux.
Ivrogne, ça veut dire un peu de ma jeunesse,

Un peu de mes trente ans pour une île aux trésors,

Et c’est entre Pigalle et la rue des Abesses

Que je ressuscitais quand j’étais ivre-mort

J’avais dans le regard des feux inexplicables

Et je disais des mots cent fois plus grands que moi,

Je pouvais bien finir ma soirée sous la table,

Ce naufrage, après tout, ne concernait que moi.
Ivrogne, c’est un mot que ni les dictionnaires

Ni les intellectuels, ni les gens du gratin

Ne comprendront jamais C’est un mot de misère

Qui ressemble à de l’or à cinq heure du matin.

Ivrogne et pourquoi pas ? Je connais cent fois pire,

Ceux qui ne boivent pas, qui baisent par hasard,

Qui sont moches en troupeau et qui n’ont rien à dire.

Venez boire avec moi On s’ennuiera plus tard.

Le Bistrot D’alphonse

C’est au bistrot d’Alphonse, entre onze heures et minuit,

qu’on est venus, trente ans, se tourniquer la gueule

Et se pourrir le foie, un peu toutes les nuits.

La folie va son train, la vache, elle agit seule.

Nul ne l’entend venir mais son oeil est brillant

Et notre cinquantaine à pas de loup s’approche.

L’amour se fait la malle, on n’est plus très vaillant,

À la hauteur, bien sûr, mais c’est pas dans la poche !
Alphonse est bien gentil, c’est mon plus vieux copain,

Son cognac est parfait, son pinard impeccable.

Dans son temps, paraît-il, c’était un chaud lapin

Mais plus personne au lit quand on dort sous la table !

Trente ans de gueul’ de bois, et sans désemparer !

Et lui, le malheureux, qui buvait pour l’exemple

La cirrhose a fini par tout accaparer.

Quand tu sers ton calva l’as la pogne qui tremble !
À voir la gueul’ qu’on a, on se prend à rêver,

On se découvre enfin des idées générales.

Il est bien évident qu’on va bientôt crever,

Alphonse, le premier, pour sauver la morale.

Alphonse ! La fortune ell’ mûrit pas tout’ seule,

Il faut la provoquer, y mettre tout son coeur.

Nous, c’est pour t’enrichir qu’on s’est saoulé la gueule

Et quand tu s’ras crevé, on ira boire ailleurs !

Le Quartier Des Halles

Je ne reviendrai plus dans le quartier des Halles.

Mes diables sont partis, pour Dieu sait quel enfer

Les touristes ont marché sur les derniers pétales

De nos derniers bouquets, on ne peut rien y faire.

Je ne suis pas client pour les pèlerinages.

Bien le bonjour chez vous ! Je ne reviendrai plus,

J’emporte mes souv’nirs avec le paysage,

Le passé dans ma poche et mon mouchoir dessus.
Lèvres couleur de sang et du velours aux chasses,

La belle sans merci fumaille en rêvassant.

Au pas lent des années j’étais celui qui passe,

Mais de Sainte Apolline au Squar’ des Innocents

On ne me verra plus jamais traîner mes guêtres

Au gré des muscadets de quatre heur’s du matin

Avec mon cinéma tout vivant dans ma tête

Et l’étincelle froide au regard des tapins.
J’allais déambuler je croisais des fantômes,

Tire-laine en ribote ou pendus décrochés,

Et ça tourbillonnait autour des jolies mômes

Maculées de sang frais par les garçons bouchers.

Les camions de lilas s’ouvraient en avalanches

Et tout autour de moi l’air sentait le printemps.

En des temps très anciens, Saint-Eustache était blanche.

Là-bas j’étais chez moi, bien peinard, et pourtant

On ne me verra plus dans le quartier des Halles,

Ce qui peut s’y passer ne m’intéresse plus

Les temps sont accomplis, à nous de fair’ la malle,

Je ne suis pas client pour les regrets non plus

Adieu mes fleurs de sang, mes panthères de jeunesse,

Je vais aller traîner sur les quais de Bercy.

Malgré moi j’ai le coeur éclaté de tendresse,

Saint-Eustache a gagné, les diables sont partis.

Monsieur Le Duc

Dans un cercueil en bois des îles

Monsieur le Duc a pris congé

Des quelques trois cents imbéciles

Qu’il appelait  » mes bons sujets « .
Mourir n’est pas toujours facile,

Monsieur le Duc fit ça très bien,

Sans grandiloquence inutile,

Entre ses piqueurs et ses chiens.
N’aimant que la chasse et les filles,

Certain de partir sans péché,

Il confessa trois peccadilles

Pour ne pas froisser son clergé.
Ensuite, allant vite en besogne

Il déshérita ses neveux,

Sourit aux forêts de Sologne.

Un valet lui ferma les yeux.
Alors tous ces mangeurs de terre,

Ceux qui s’échinent sans arrêt,

Des bientôt conscrits aux grands-pères,

Se sentir’nt tout désemparés.
Le fléau de leur existence

Venant enfin de les quitter,

Ils eur’nt des mots de circonstances

D’une grande imbécillité.
Les métayers durs à l’ouvrage

Que le Duc égorgeait à blanc,

Toutes les fill’s du voisinage

Auxquelles il faisait des enfants
La vieille qui lavait son linge,

Le valet qui soignait ses chiens,

Ceux qu’il payait en monnaie d’singe

Venaient en dire un peu de bien,
Qu’il fût une ignoble canaille

Pour qui rien n’eut jamais de prix,

Un être sans coeur ni entrailles,

Leur était sorti de l’esprit.
On vint apporter par brassées

Les plus belles fleurs des jardins.

Ce fut une belle journée

Mais lourde d’un bien gros chagrin
Dans un cercueil en bois des îles

Monsieur le Duc a pris congé

Des quelques trois cents imbéciles

Qu’il appelait  » mes bons sujets « .

Quarante Ans

Quarante ans, quarante ans, mais c’est le bout du monde !

Je me suis dit cela, c’était à peine hier,

Et voilà qu’aujourd’hui c’est question de secondes

Quarante ans, pas déjà Sinon à quoi ça sert

D’avoir eu dix-huit ans, des cerises à l’oreille

Et des fleurs aux cheveux, d’avoir tout espéré ?

L’amour à lui tout seul était une merveille,

Et puis le temps passait, dont je n’ai rien gardé.
Quarante ans, quarante ans, c’est presque ridicule

Je n’ai rien fait du tout, sinon quelques erreurs.

L’innocent que j’étais, je le vois qui recule.

Il peut bien s’en aller, je le connais par coeur,

Je le connais déjà depuis quarante années,

De face et de profil, en noir et en couleur,

Et ses anges gardiens, et ses âmes damnées,

Je sais ce qui l’enchante et qui lui fait peur
Quarante ans, quarante ans, non ce n’est pas possible,

Pas aujourd’hui, demain, une semaine ou deux

Hier on me traitait encore d’enfant terrible !

Comment aurais-je fait pour être déjà vieux ?

Quarante ans, oui, déjà C’est beaucoup pour mon âge.

Pauvre petit jeune homme, on a des cheveux gris,

On est un peu morose, on va devenir sage,

On n’a pas fait grand chose et l’on n’a rien compris
À quarante ans passés, la jeunesse commence,

Je vais me répéter ces mots-là tous les jours,

Je vais déambuler en pleine adolescence,

Perdre mes illusions, réinventer l’amour

Quarante ans, quarante ans, c’est l’âge du bonheur,

Pour l’homme que je suis, c’est l’âge des victoires,

Et j’ai tout ce qu’il faut pour faire un beau vainqueur,

Mais déjà quarante ans, je n’ose pas y croire.

Si Tu Me Payes Un Verre

Si tu me payes un verre, je n’te demand’rai pas

Où tu vas, d’où tu viens, si tu sors de cabane,

Si ta femme est jolie ou si tu n’en as pas,

Si tu traînes tout seul avec un coeur en panne.

Je ne te dirai rien, je te contemplerai.

Nous dirons quelques mots en prenant nos distances,

Nous viderons nos verres et je repartirai

Avec un peu de toi pour meubler mon silence.
Si tu me payes un verre, tu pourras si tu veux

Me raconter ta vie, en faire une épopée

En faire un opéra J’entrerai dans ton jeu

Je saurai sans effort me mettre à ta portée

Je réinventerai des sourir’ de gamin

J’en ferai des bouquets, j’en ferai des guirlandes

Je te les offrirai en te serrant la main

Il ne te reste plus qu’à passer la commande
Si tu me payes un verre, que j’aie très soif ou pas,

Je te regarderai comme on regarde un frère,

Un peu comme le Christ à son dernier repas.

Comme lui je dirai deux vérités premières :

Il faut savoir s’aimer malgré la gueul’ qu’on a

Et ne jamais juger le bon ni la canaille.

Si tu me payes un verre, je ne t’en voudrai pas

De n’être rien du tout Je ne suis rien qui vaille !
Si tu me payes un verre, on ira jusqu’au bout,

Tu seras mon ami au moins quelques secondes.

Nous referons le monde, oscillants mais debout,

Heureux de découvrir que si la terre est ronde

On est aussi ronds qu’elle et qu’on s’en porte bien.

Tu cherchais dans la foule une voix qui réponde,

Alors, paye ton verre et je paierai le mien,

Nous serons les cocus les plus heureux du monde.