Marthe Filait, Assise En Haut Sur Le Palier

(extrait, 9ème époque)
Marthe filait, assise en haut sur le palier.

Son fuseau de sa main roula sur l’escalier ;

Elle leva sur moi son regard sans mot dire ;

Et, comme si son oeil dans mon coeur eût pu lire,

Elle m’ouvrit ma chambre et ne me parla pas.

Le chien seul en jappant s’élança sur mes pas,

Bondit autour de moi de joie et de tendresse,

Se roula sur mes pieds enchaîné de caresse,

Léchant mes mains, mordant mon habit, mon soulier,

Sautant du seuil au lit, de la chaise au foyer,

Fêtant toute la chambre, et semblant aux murs même,

Par ses bonds et ses cris, annoncer ce qu’il aime ;

Puis, sur mon sac poudreux à mes pieds étendu,

Me couva d’un regard dans le mien suspendu.

Me pardonnerez-vous, vous qui n’avez sur terre

Pas même cet ami du pauvre solitaire ?

Mais ce regard si doux, si triste de mon chien,

Fit monter de mon coeur des larmes dans le mien.

J’entourai de mes bras son cou gonflé de joie ;

Des gouttes de mes yeux roulèrent sur sa soie :

  » O pauvre et seul ami, viens, lui dis-je, aimons-nous !

Car partout où Dieu mit deux coeurs, s’aimer est doux ! « 

Les Laboureurs

(extraits, 9ème époque)
Déjà, tout près de moi, j’entendais par moments

Monter des pas, des voix et des mugissements :

C’était le paysan de la haute chaumine

Qui venait labourer son morceau de colline,

Avec son soc plaintif traîné par ses boeufs blancs,

Et son mulet portant sa femme et ses enfants.
Laissant souffler ses boeufs, le jeune homme s’appuie

Debout au tronc d’un chêne, et de sa main essuie

La sueur du sentier sur son front mâle et doux ;

La femme et les enfants tout petits, à genoux

Devant les boeufs privés baissant leur corne à terre,

Leur cassent des rejets de frêne et de fougère,

Et jettent devant eux en verdoyants monceaux

Les feuilles que leurs mains émondent des rameaux.

Ils ruminent en paix, pendant que l’ombre obscure

Sous le soleil montant se replie à mesure,

Et, laissant de la glèbe attiédir la froideur,

Vient mourir, et border les pieds du laboureur.

Il rattache le joug, sous la forte courroie,

Aux cornes qu’en pesant sa main robuste ploie.

Les enfants vont cueillir des rameaux découpés,

Des gouttes de rosée encore tout trempés,

Au joug avec la feuille en verts festons les nouent,

Que sur leurs fronts voilés les fiers taureaux secouent,

Pour que leur flanc qui bat et leur poitrail poudreux

Portent sous le soleil un peu d’ombre avec eux.

Au joug de bois poli le timon s’équilibre,

Sous l’essieu gémissant le soc se dresse et vibre ;

L’homme saisit le manche, et sous le coin tranchant,

Pour ouvrir le sillon, le guide au bout du champ.

La terre, qui se fend sous le soc qu’elle aiguise,

En tronçons palpitants s’amoncelle et se brise,

Et, tout en s’entr’ouvrant, fume comme une chair

Qui se fend et palpite et fume sous le fer.

En deux monceaux poudreux les ailes la renversent ;

Ses racines à nu, ses herbes se dispersent ;

Ses reptiles, ses vers, par le soc déterrés,

Se tordent sur son sein en tronçons torturés.

L’homme les foule aux pieds, et, secouant le manche,

Enfonce plus avant le glaive qui les tranche ;

Le timon plonge et tremble, et déchire ses doigts ;

La femme parle,aux boeufs du geste et de la voix ;

Les animaux, courbés sur leur jarret qui plie,

Pèsent de tout leur front sur le joug qui les lie ;

Comme un coeur généreux leurs flancs battent d’ardeur ;

Ils font bondir le sol jusqu’en sa profondeur.

L’homme presse ses pas, la femme suit à peine ;

Tous au bout du sillon arrivent hors d’haleine ;

Ils s’arrêtent : le boeuf rumine, et les enfants

Chassent avec la main les mouches de leurs flancs.

Un moment suspendu, les voilà qui reprennent

Un sillon parallèle, et sans fin vont et viennent

D’un bout du champ à l’autre, ainsi qu’un tisserand

Dont la main, tout le jour sur son métier courant,

Jette et retire à soi le lin qui se dévide,

Et joint le fil au fil sur sa trame rapide,

La sonore vallée est pleine de leurs voix ;

Le merle bleu s’enfuit en sifflant dans les bois,

Et du chêne à ce bruit les feuilles ébranlées

Laissent tomber sur eux les gouttes distillées.
Cependant le soleil darde à nu ; le grillon

Semble crier de feu sur le dos du sillon.

Je vois flotter, courir sur la glèbe embrasée

L’atmosphère palpable où nage la rosée

Qui rejaillit du sol et qui bout dans le jour,

Comme une haleine en feu de la gueule d’un four.

Des boeufs vers le sillon le joug plus lourd s’affaisse ;

L’homme passe la main sur son front, sa voix baisse,

Le soc glissant vacille entre ses doigts nerveux ;

La sueur, de la femme imbibe les cheveux.

Ils arrêtent le char à moitié de sa course ;

Sur les flancs d’une roche ils vont lécher la source,

Et, la lèvre collée au granit humecté,

Savourent sa fraîcheur et son humidité.

Mais le milieu du jour au repas les rappelle :

Ils couchent sur le sol le fer ; l’homme dételle

Du joug tiède et fumant les boeufs,qui vont en paix

Se coucher loin du soc sous un feuillage épais.

La mère et les enfants, qu’un peu d’ombre rassemble,

Sur l’herbe, autour du père, assis, rompent ensemble

Et se passent entre eux de la main à la main

Les fruits, les oeufs durcis, le laitage et le pain ;

Et le chien, regardant le visage du père,

Suit d’un oeil confiant les miettes qu’il espère.

Le repas achevé, la mère, du berceau

Qui repose couché dans un sillon nouveau,

Tire un bel enfant nu qui tend ses mains vers elle,

L’enlève, et, suspendu, l’emporte à sa mamelle,

L’endort en le berçant du sein sur ses genoux,

Et s’endort elle-même, un bras sur son époux.

Et sous le poids du jour la famille sommeille

Sur la couche de terre, et le chien seul les veille,

Et les anges de Dieu d’en haut peuvent les voir,

Et les songes du ciel sur leurs têtes pleuvoir.

Ils ont quitté leur arbre et repris leur journée.

Du matin au couchant l’ombre déjà tournée

S’allonge au pied du chêne et sur eux va pleuvoir ;

Le lac, moins éclatant, se ride au vent du soir.

De l’autre bord du champ le sillon se rapproche.

Mais quel son a vibré dans les feuilles ? La cloche,

Comme un soupir des eaux qui s’élève du bord,

Répand dans l’air ému l’imperceptible accord,

Et, par des mains d’enfants au hameau balancée,

Vient donner de si loin son coup à la pensée :

C’est l’Angélus qui tinte, et rappelle en tout lieu

Que le matin des jours et le soir sont à Dieu.

A ce pieux appel le laboureur s’arrête ;

Il se tourne au clocher, il découvre sa tête,

Joint ses robustes mains d’où tombe l’aiguillon,

Elève un peu son âme au-dessus du sillon,

Tandis que les enfants, à genoux sur la terre,

Joignent leurs petits doigts dans les mains de leur mère.

Enfant, J’ai Quelquefois Passé Des Jours Entiers

(extrait, 4ème époque)
Enfant, j’ai quelquefois passé des jours entiers

Au jardin, dans les prés, dans quelques verts sentiers

Creusés sur les coteaux par les boeufs du village,

Tout voilés d’aubépine et de mûre sauvage,

Mon chien auprès de moi, mon livre dans la main,

M’arrêtant sans fatigue et marchant sans chemin,

TantÔt lisant, tantôt écorçant quelque tige,

Suivant d’un oeil distrait l’insecte qui voltige,

L’eau qui coule au soleil en petits diamants,

Ou l’oreille clouée à des bourdonnements;

Puis, choisissant un gîte à l’abri d’une haie,

Comme un lièvre tapi qu’un aboiement effraie,

Ou couché dans le pré, dont les gramens en fleurs

Me noyaient dans un lit de mystère et d’odeurs,

Et recourbaient sur moi des rideaux d’ombre obscure,

Je reprenais de l’oeil et du coeur ma lecture.

C’était quelque poète au sympathique accent,

Qui révèle à l’esprit ce que le coeur pressent;

Hommes prédestinés, mystérieuses vies,

Dont tous les sentiments coulent en mélodies,

Que l’on aime à porter avec soi dans les bois,

Comme on aime un écho qui répond à nos voix!

Ou bien c’était encor quelque touchante histoire

D’amour et de malheur, triste et bien dure à croire :

Virginie arrachée à son frère, et partant,

Et la mer la jetant morte au coeur qui l’attend!

Je la mouillais de pleurs et je marquais le livre,

Et je fermais les yeux et je m’écoutais vivre;

Je sentais dans mon sein monter comme une mer

De sentiment doux, fort, triste, amoureux, amer,

D’images de la vie et de vagues pensées

Sur les flots de mon âme indolemment bercées,

Doux fantômes d’amour dont j’étais créateur,

Drames mystérieux et dont j’étais l’acteur!

Puis, comme des brouillards après une tempête,

Tous ces drames conçus et joués dans ma tête

Se brouillaient, se croisaient, l’un l’autre s’effaçaient;

Mes pensers soulevés comme un flot s’affaissaient;

Les gouttes se séchaient au bord de ma paupière,

Mon âme transparente absorbait la lumière,

Et, sereine et brillante avec l’heure et le lieu,

D’un élan naturel se soulevait à Dieu,

Tout finissait en lui comme tout y commence,

Et mon coeur apaisé s’y perdait en silence;

Et je passais ainsi, sans m’en apercevoir,

Tout un long jour d’été, de l’aube jusqu’au soir,

Sans que la moindre chose intime, extérieure,

M’en indiquât la fuite, et sans connaître l’heure

Qu’au soleil qui changeait de pente dans les cieux,

Au jour plus pâlissant sur mon livre ou mes yeux,

Au serein qui des fleurs humectait les calices :

Car un long jour n’était qu’une heure de délices !

Jocelyn, Le 16 Décembre 1793

La nuit, quand par hasard je m’éveille, et je pense
Que dehors et dedans tout est calme et silence,
Et qu’oubliant Laurence, auprès de moi dormant,
Mon cœur mal éveillé se croit seul un moment ;
Si j’entends tout à coup son souffle qui s’exhale,
Régulier, de son sein sortir à brise égale,
Ce souffle harmonieux d’un enfant endormi !
Sur un coude appuyé je me lève à demi,
Comme au chevet d’un fils, une mère qui veille ;
Cette haleine de paix rassure mon oreille ;
Je bénis Dieu tout bas de m’avoir accordé
Cet ange que je garde et dont je suis gardé ;
Je sens, aux voluptés dont ces heures sont pleines,
Que mon âme respire et vit dans deux haleines ;
Quelle musique aurait pour moi de tels accords ?
Je l’écoute longtemps dormir, et me rendors !

De la Grotte, 16 décembre 1793.

Jocelyn, Le 16 Septembre 1793

Mon cœur me l’avait dit : toute âme est sœur d’une âme ;
Dieu les créa par couple et les fit homme ou femme ;
Le monde peut en vain un temps les séparer,
Leur destin tôt ou tard est de se rencontrer ;
Et quand ces sœurs du ciel ici-bas se rencontrent,
D’invincibles instincts l’une à l’autre les montrent ;
Chaque âme de sa force attire sa moitié,
Cette rencontre, c’est l’amour ou l’amitié,
Seule et même union qu’un mot différent nomme,
Selon l’être et le sexe en qui Dieu la consomme,
Mais qui n’est que l’éclair qui révèle à chacun
L’être qui le complète, et de deux n’en fait qu’un.

Quand il a lui, le feu du ciel est moins rapide,
L’œil ne cherche plus rien, l’âme n’a plus de vide,
Par l’infaillible instinct le cœur soudain frappé,
Ne craint pas de retour, ni de s’être trompé,
On est plein d’un attrait qu’on n’a pas senti naître,
Avant de se parler on croit se reconnaître,
Pour tous les jours passés on n’a plus un regard,
On regrette, on gémit de s’être vu trop tard,
On est d’accord sur tout avant de se répondre,
L’âme de plus en plus aspire à se confondre ;
C’est le rayon du Ciel, par l’eau répercuté,
Qui remonte au rayon pour doubler sa clarté ;
C’est le son qui revient de l’écho qui répète,
Seconde et même voix, à la voix qui le jette ;
C’est l’ombre qu’avec nous le soleil voit marcher,
Sœur du corps, qu’à nos pas on ne peut arracher.

De la Grotte, 16 septembre 1793.

Jocelyn, Le 17 Septembre 1793

Vous me l’avez donné ce complément de vie,
Mon Dieu ! ma soif d’aimer est enfin assouvie.
Du jour où cet enfant sous ma grotte est venu,
Tout ce que je rêvais jadis, je l’ai connu.
Pour la première fois, moi, dont l’âme isolée
A d’autres jusqu’ici ne s’était pas mêlée,
Moi qui trouvais toujours dans ce qui m’approchait
Quelque chose de moins que mon cœur ne cherchait ;
Au visage, au regard, au son de voix, au geste,
A l’émanation de ce rayon céleste,
Aux premières douceurs du premier entretien,
Au cœur de cet enfant j’ai reconnu le mien.
Mon âme, que rongeait sa vague solitude,
A répandu sur lui toute sa plénitude,
Et mon cœur abusé, ne comptant plus les jours,
Croit en l’aimant d’hier l’avoir aimé toujours.

De la Grotte, 17 septembre 1793.

Jocelyn, Le 20 Juillet 1800

O vraie et lamentable image de la vie !
La joie entre par où la douleur est sortie !
Le bonheur prend le lit d’où fuit le désespoir !
À ce qui naît le jour Dieu fait place le soir ;
La coupe de la vie a toujours même dose,
Mais une main la prend quand l’autre la dépose,
Hélas ! et si notre œil pouvait parfois sonder
Ces coupes de bonheur qui semblent déborder,
Ne trouverions-nous pas que chaque joie humaine
Des cendres et des pleurs d’un autre est toujours pleine ?

Du village de sa naissance, le 20 juillet 1800.

Jocelyn, Le 20 Septembre 1793

Je ne sens plus le poids du temps ; le vol de l’heure
D’une aile égale et douce en s’écoulant m’effleure ;
Je voudrais chaque soir que le jour avancé
Fût encore au matin à peine commencé ;
Ou plutôt que le jour naisse ou meurt dans l’ombre,
Que le ciel du vallon soit rayonnant ou sombre,
Que l’alouette chante ou non à mon réveil.
Mon cœur ne dépend plus d’un rayon de soleil,
De la saison qui fuit, du nuage qui passe ;
Son bonheur est en lui ; toute heure, toute place.
Toute saison, tout ciel, sont bons quand on est deux ;
Qu’importe aux cœurs unis ce qui change autour d’eux ?
L’un à l’autre ils se font leur temps, leur ciel, leur monde ;
L’heure qui fuit revient plus pleine et plus féconde,
Leur cœur intarissable, et l’un à l’autre ouvert,
Leur est un firmament qui n’est jamais couvert.
Ils y plongent sans ombre, ils y lisent sans voile.
Un horizon nouveau sans cesse s’y dévoile ;
Du mot de chaque ami le retentissement
Éveille au sein de l’autre un même sentiment ;
La parole dont l’un révèle sa pensée
Sur les lèvres de l’autre est déjà commencée ;
Le geste aide le mot, l’œil explique le cœur,
L’âme coule toujours et n’a plus de langueur ;
D’un univers nouveau l’impression commune
Vibre à la fois, s’y fond, et ne fait bientôt qu’une ;
Dans cet autre soi-même, où tout va retentir,
On se regarde vivre, on s’écoute sentir ;
En laissant échapper sa pensée ingénue,
On s’explique, on se crée une langue inconnue ;
En entendant le mot que l’on cherchait en soi,
On se comprend soi-même, on rêve, on dit : c’est moi !
Dans sa vivante image on trouve son emblème,
On admire le monde à travers ce qu’on aime ;
Et la vie appuyée, appuyant tour à tour,
Est un fardeau sacré qu’on porte avec amour !

De la Grotte, 20 septembre 1793.