Les Vieux Papillons

Un mois s’ensauve, un autre arrive.

Le temps court comme un lévrier.

Déjà le roux genévrier

A grisé la première grive.

Bon soleil, laissez-vous prier,

Faites l’aumône !

Donnez pour un sou de rayons.

Faites l’aumône

A deux pauvres vieux papillons.
La poudre d’or qui nous décore

N’a pas perdu toutes couleurs,

Et malgré l’averse et ses pleurs

Nous aimerions à faire encore

Un petit tour parmi les fleurs.

Faites l’aumône !

Donnez pour un sou de rayons.

Faites l’aumône

A deux pauvres vieux papillons.
Qu’un bout de soleil aiguillonne

Et chauffe notre corps tremblant,

On verra le papillon blanc

Baiser sa blanche papillonne,

Papillonner papillolant.

Faites l’aumône !

Donnez pour un sou de rayons.

Faites l’aumône

A deux pauvres vieux papillons.
Mais, hélas ! les vents ironiques

Emportent notre aile en lambeaux.

Ah ! du moins, loin des escarbots,

Ô violettes véroniques,

Servez à nos coeurs de tombeaux.

Faites l’aumône !

Gardez-nous des vers, des grillons.

Faites l’aumône

A deux pauvres vieux papillons.

Nativité

D’aucuns ont un pleur charitable
Pour Jésus né dans une étable.
Je sais un sort plus lamentable

Je sais un enfant ramassé,
Un jour de décembre glacé,
Nu comme un ver, dans un fossé.

Il est nuit. Pas une voisine
N’offre à sa grange ou sa cuisine
A la pauvre mère en gésine.

Malgré sa mine et son danger,
Qui donc voudrait se déranger ?
Elle est en pays étranger.

Donc, depuis l’étape dernière
Se traînant d’ornière en ornière,
Elle va, bête sans tanière,

Bête hagarde qui s’enfuit
Et cherche à tâtons un réduit,
Les yeux grands ouverts dans la nuit.

Ses reins lui pèsent. Ses mamelles
Que gonflent des cuissons jumelles
Sont pleines comme des gamelles.

Son ventre, où flambent des chardons,
Sent l’enfant, fils des vagabonds,
Qui veut sortir et fait des bonds.

Elle va quand même, plus lente,
Tirant ses pieds lourds dont la plante
Saigne. Elle va, folle, hurlante,

Soûle, et, boule, roule au fossé ,
Et maudit le mâle exaucé
Par qui son flanc fût engrossé.

La face au ciel, comme en extase,
Elle se tord. Son cou s’écrase
Sur les cailloux et dans la vase.

Elle accouche enfin, en crevant ;
Et le gueux nouvel arrivant
Grelotte et vagit en plein vent.

Le vent est dur, sa chair est nue.
Aucune étoile dans la nue
Ne vient saluer sa venue.

Pas de mages, pas de cadeaux,
De crèches, de bergers badauds !
Il est seul, couché sur le dos,

Comme un supplicié qui claime,
Tout noir près du cadavre blême,
Sans personne au monde qui l’aime ;

Et, par sa mère au ventre ouvert
Je jure, le front découvert,
Que l’autre n’a pas tant souffert !

Jour Des Morts

On n’a pas vu le ciel aujourd’hui. Gris, opaque,

Et très bas, le brouillard est resté suspendu.

Les regards se brisaient au froid de cette plaque,

Métal terni que nul rayon d’or n’a fendu.
Vers le soir seulement, au bord du lourd couvercle

Une lueur, ainsi qu’un fil de sang vermeil,

Se glisse, creuse un trou, puis s’élargit en cercle.

Le brouillard est trempé de gouttes de soleil.
Il s’effrange, il se fond en chauds reflets d’opale,

Et l’on voit vers le sol languissamment neiger

Des flocons de vapeur, ouate de pourpre pâle

Qui vole en tourbillon lumineux et léger.
Deux petits mendiants, blottis sous une porte,

Ouvrent leurs grands yeux bleus vaguement éblouis.

Songeant au cimetière où gît leur mère morte,

Du beau tapis qu’il tombe ils sont tout réjouis.
Car ces flottants flocons de pourpre sont les roses

Qui parfument du ciel les printemps toujours verts,

Et que le bon soleil jette en ces soirs moroses

Sur la terre endormie au tombeau des hivers.

Premier Retour

Toujours tout droit, sans rien regarder, ils cheminent.

Les paysans hargneux de coin les examinent,

Et les enfants poltrons se mettent sur un rang

Pour les voir. Car ces gueux n’ont pas l’air rassurant.

Et pourtant ils ne sont que trois, ces trouble-fête,

Et le plus vieux des trois, celui qui marche en tête,

N’a pas treize ans. Mais comme ils sont fauves, hagards !

Une implacable horreur habite leurs regards.

On sent qu’ils ont souffert, jeûné, veillé. Leurs membres

Disent la faim, la soif, le froid noir des décembres,

Le soleil lourd, l’averse à flots pointus crevant,

L’étape interminable, et les nuits en plein vent.

On comprend qu’ils ont bu la brume qui pénètre,

Et râlé quelquefois au pied d’une fenêtre

Où chantaient et flambaient des rires de catin.

Il leur est arrivé de marcher du matin

Au soir, et puis du soir au matin, sans entendre

Le son que fait un sou dans la main qu’il faut tendre.

Il leur est arrivé, le ventre creux, de voir

Des gens repus qui leur refusaient du pain noir.

Et c’est pourquoi leurs coeurs sont des fourneaux de haine.

Mais, la maison où vit leur mère étant prochaine,

Les voilà doux. Près d’elle ils seront apaisés,

Et leur bouche d’enfant rapprendra les baisers.

Hélas ! la mère est morte à la tâche. Sa bière

Gît sans nom dans un coin perdu du cimetière.

Ils ne trouveront pas, ce soir, à leur retour,

Pour consoler leur jeûne amer, le pain d’amour.

Et demain il faudra repartir par les routes,

Et mendier encore, et se nourrir des croûtes,

Des restes, des vieux os que l’on dispute aux chiens.

Mais les chers innocents, du coup, sont des vauriens.

Ils ne pleureront pas ; car l’orgueil les commande,

Et l’enfant de douze ans devient un chef de bande.

La Flûte

Je n’étais qu’une plante inutile, un roseau.

Aussi je végétais, si frêle, qu’un oiseau

En se posant sur moi pouvait briser ma vie.

Maintenant je suis flûte et l’on me porte envie.

Car un vieux vagabond, voyant que je pleurais,

Un matin en passant m’arracha du marais,

De mon coeur, qu’il vida, fit un tuyau sonore,

Le mit sécher un an, puis, le perçant encore,

Il y fixa la gamme avec huit trous égaux ;

Et depuis, quand sa lèvre aux souffles musicaux

Éveille les chansons au creux de mon silence,

Je tressaille, je vibre, et la note s’élance ;

Le chapelet des sons va s’égrenant dans l’air ;

On dirait le babil d’une source au flot clair ;

Et dans ce flot chantant qu’un vague écho répète

Je sais noyer le coeur de l’homme et de la bête.

Première Gelée

Voici venir l’Hiver, tueur des pauvres gens.
Ainsi qu’un dur baron précédé de sergents,

Il fait, pour l’annoncer, courir le long des rues

La gelée aux doigts blancs et les bises bourrues.

On entend haleter le souffle des gamins

Qui se sauvent, collant leurs lèvres à leurs mains,

Et tapent fortement du pied la terre sèche.

Le chien, sans rien flairer, file ainsi qu’une flèche.

Les messieurs en chapeau, raides et boutonnés,

Font le dos rond, et dans leur col plongent leur nez.

Les femmes, comme des coureurs dans la carrière,

Ont la gorge en avant, les coudes en arrière,

Les reins cambrés. Leur pas, d’un mouvement coquin,

Fait onduler sur leur croupe leur troussequin.
Oh ! comme c’est joli, la première gelée !

La vitre, par le froid du dehors flagellée,

Étincelle, au dedans, de cristaux délicats,

Et papillotte sous la nacre des micas

Dont le dessin fleurit en volutes d’acanthe.

Les arbres sont vêtus d’une faille craquante.

Le ciel a la pâleur fine des vieux argents.
Voici venir l’Hiver, tueur des pauvres gens.
Voici venir l’Hiver dans son manteau de glace.

Place au Roi qui s’avance en grondant, place, place !

Et la bise, à grands coups de fouet sur les mollets,

Fait courir le gamin. Le vent dans les collets

Des messieurs boutonnés fourre des cents d’épingles.

Les chiens au bout du dos semblent traîner des tringles.

Et les femmes, sentant des petits doigts fripons

Grimper sournoisement sous leurs derniers jupons,

Se cognent les genoux pour mieux serrer les cuisses.

Les maisons dans le ciel fument comme des Suisses.

Près des chenets joyeux les messieurs en chapeau

Vont s’asseoir ; la chaleur leur détendra la peau.

Les femmes, relevant leurs jupes à mi-jambe,

Pour garantir leur teint de la bûche qui flambe

Étendront leurs deux mains longues aux doigts rosés,

Qu’un tendre amant fera mollir sous les baisers.

Heureux ceux-là qu’attend la bonne chambre chaude !

Mais le gamin qui court, mais le vieux chien qui rôde,

Mais les gueux, les petits, le tas des indigents
Voici venir l’Hiver, tueur des pauvres gens.

La Neige Est Belle

La neige est belle. Ô pâle, ô froide, ô calme vierge,

Salut ! Ton char de glace est traîné par des ours,

Et les cieux assombris tendent sur son parcours

Un dais de satin jaune et gris couleur de cierge.
Salut ! dans ton manteau doublé de blanche serge,

Dans ton jupon flottant de ouate et de velours

Qui s’étale à grands plis immaculés et lourds,

Le monde a disparu. Rien de vivant n’émerge.
Contours enveloppés, tapages assoupis,

Tout s’efface et se tait sous cet épais tapis.

Il neige, c’est la neige endormeuse, la neige
Silencieuse, c’est la neige dans la nuit.

Tombe, couvre la vie atroce et sacrilège,

Ô lis mystérieux qui t’effeuilles sans bruit !

Sonnet Morne

Il pleut, et le vent vient du nord.Tout coule. Le firmament crève.Un bon temps pour noyer son rêveDans l’Océan noir de la mort !Noyons-le. C’est un chien qui mord.Houp ! lourde pierre et corde brève !Et nous aurons enfin la trêve,Le sommeil sans voeu ni remord.Mais on est lâche ; on se décideÀ retarder le suicide ;On lit ; on bâille ; on fait des vers ;On écoute, en buvant des litres,La pluie avec ses ongles vertsBattre la charge sur les vitres.

La Neige Est Triste

La neige est triste. Sous la cruelle avalanche

Les gueux, les va-nu-pieds, s’en vont tout grelottants.

Oh ! le sinistre temps, oh ! l’implacable temps

Pour qui n’a point de feu, ni de pain sur la planche !
Les carreaux sont cassés, la ports se déclenche,

La neige par des trous entre avec les autans

Des enfants, mal langés dans de pauvres tartans,

Voient au bout d’un sein bleu geler la goutte blanche.
Et par ce temps de mort, le père est au travail,

Dehors. Le givre perle aux poils de son poitrail.

Ses poumons boivent l’air glacé qui les poignarde.
Il sent son corps raidir, il râle, il tombe, las,

Cependant que le ciel ironique lui carde,

Comme pour l’inviter au somme, un matelas.

Tristesse Des Bêtes

Le soleil est tombé derrière la forêt.

Dans le ciel, qu’un couchant rose et vert décorait,

Brille encore un grenat au faîte d’une branche.

La lune, à l’opposé, montre sa corne blanche.

Vers les puits, dont l’eau coule aux rigoles de bois,

C’est l’heure où les barbets avec de grands abois

Font, devant le berger lourd sous sa gibecière,

Se hâter les brebis dans des flots de poussière.

Les bêtes, les oiseaux des champs, sont au repos.

Seuls, le long du chemin, compagnons des troupeaux,

Sautant de motte en motte après la mouche bleue,

On entend pépier les brusques hoche-queue.

Puis ils s’en vont aussi. La nuit de plus en plus

Monte, noyant dans l’ombre épaisse le talus

Les grillons plaintifs chantent leur bucolique

En couplets alternés d’un ton mélancolique.

Sous la brise du soir les herbes, les buissons,

Palpitent, secoués de douloureux frissons,

Et semblent chuchoter de noires confidences.

A ce ronron lugubre accordant ses cadences,

Le vieux berger, qui souffle en ses pipeaux faussés,

Fait pâmer les crapauds râlant dans les fossés.

Or, le bélier pensif baisse plus bas ses cornes ;

Les brebis, se serrant, ouvrent de grands yeux mornes ;

Et les chiens en hurlant s’arrêtent pour s’asseoir.
Oh ! vous avez raison d’être tristes, le soir !

Elle a raison, berger, ta chanson monotone

Qui pleure. Il a raison, l’animal qui s’étonne

De l’ombre épouvantable et de la nuit sans fond.

Hélas ! l’ombre et la nuit, sait-on ce qu’elles font ?

Sait-on quel oeil vous guette et quel bras vous menace

Dans cette chose noire ? Ah ! la nuit ! C’est la nasse

Que la Mort tous les soirs tend par où nous passons,

Et qui tous les matins est pleine de poissons.
Vive le bon soleil ! Sa lumière est sacrée.

Vive le clair soleil ! Car c’est lui seul qui crée.

C’est lui qui verse l’or au calice des fleurs,

Et fait les diamants de la rosée en pleurs ;

C’est lui qui donne à mars ses bourgeons d’émeraude,

A mai son frais parfum qui par les brises rôde,

A juin son souffle ardent qui chante dans les blés,

A l’automne jauni ses cieux roux et troublés ;

C’est lui qui pour chauffer nos corps froids en décembre

Unit au bois flambant les vins de pourpre et d’ambre ;

C’est lui l’ami magique au sourire enchanté

Qui rend la joie à ceux qui pleurent, la santé

Aux malades ; c’est lui, vainqueur des défaillances,

Qui nourrit les espoirs, ranime les vaillances ;

C’est lui qui met du sang dans nos veines ; c’est lui

Qui dans les yeux charmants des femmes dort et luit ;

C’est lui qui de ses feux par l’amour nous enivre ;

Et quand il n’est pas là, j’ai peur de ne plus vivre.
Vous comprenez cela, vous, bêtes, n’est-ce pas ?

Puisque, le soir venu, ralentissant le pas,

Dans votre âme, par l’homme oublieux abolie,

Vous sentez je ne sais quelle mélancolie.

La Petite Qui Tousse

Les aiguilles des vents froids

Prennent les nez et les doigts

Pour pelote.

Quel est sur le trottoir blanc

Cet être noir et tremblant

Qui sanglote ?
La pauvre enfant ! Regardez.

La toux, par coups saccadés,

La secoue,

Et la bise qui la mord

Met les roses de la mort

Sur sa joue.
Les violettes sont moins

Violettes que les coins

De sa lèvre,

Que le dessous de ses yeux

Meurtri par les baisers bleus

De la fièvre.
Tousse ! tousse ! Encor ! Tantôt

On croit ouïr le marteau

D’ une forge ;

Tantôt le râle plus clair

Comme un clairon sonne un air

Dans sa gorge.
Tousse ! tousse ! tousse ! Encor !

Oh ! le rauque et dur accord

Qui ricane !

Ce clairon large et profond

Sonne pour ceux qui s’en vont

La diane.
Tousse ! C’est le cri perçant

Du noyé lourd qui descend

Sous l’écume,

Tousse ! C’est lointain, lointain,

Ainsi qu’un glas qui s’éteint

Dans la brume.
Tousse ! tousse ! un dernier coup !

Elle laisse sur son cou

Choir sa tête,

Tel sous la bise un flambeau ;

Et pour la paix du tombeau

Elle est prête.
Elle épousera ce soir,

Sans bouquet, sans encensoir,

Sans musiques,

Plus tôt qu’on n’aurait pensé,

L’hiver, ce vieux fiancé

Des phtisiques.

La Plainte Du Bois

Dans l’âtre flamboyant le feu siffle et détone,

Et le vieux bois gémit d’une voix monotone.
Il dit qu’il était né pour vivre dans l’air pur,

Pour se nourrir de terre et s’abreuver d’azur,

Pour grandir lentement et pousser chaque année

Plus haut, toujours plus haut, sa tête couronnée,

Pour parfumer avril de ses grappes de fleurs,

Pour abriter les nids et les oiseaux siffleurs,

Pour jeter dans le vent mille chansons joyeuses,

Pour vêtir tour à tour ses robes merveilleuses,

Son manteau de printemps de fins bourgeons couvert,

Et la pourpre en automne, et l’hermine en hiver.

Il dit que l’homme est dur, avare et sans entrailles,

D’avoir à coups de hache et par d’âpres entailles

Tué l’arbre ; car l’arbre est un être vivant.

Il dit comme il fut bon pour l’homme bien souvent,

Qu’à nos jeunes amours et nos baisers sans nombre

Il a prêté l’alcôve obscure de son ombre,

Qu’il nous couvrait le jour de ses frais parasols

Et nous berçait la nuit aux chants des rossignols,

Et qu’ingrats, oubliant notre amour, notre enfance,

Nous coupons sans pitié le géant sans défense.
Et dans l’âtre en brasier le bois geint et se tord.
Ô bois, tu n’es pas sage et tu te plains à tort.

Nos mains en te coupant ne sont pas assassines.

Enchaîné, subissant l’entrave des racines,

Tu végétais au même endroit, sans mouvement,

Et conjoint à la terre inséparablement.

Toi qui veux être libre et qui proclames l’arbre

Vivant, tu demeurais planté là comme un marbre,

Captif en ton écorce ainsi qu’en un réseau,

Et tu ne devinais l’essor que par l’oiseau.

Nous t’avons délivré du sol où tu te rives,

Et te voilà flottant sur l’eau, voyant des rives

Avec leurs bateliers, leurs maisons, leurs chevaux.

Ô les cieux différents ! les horizons nouveaux !

Que de biens inconnus tu vas enfin connaître !

Quel souffle d’aventure étrange te pénètre !

Mais tout cela n’est rien. Car tu rampes encor.

Qu’on le fende et le brûle, et qu’il prenne l’essor !

Et le feu furieux te dévore la fibre.

Ah ! tu vis maintenant, tu vis, te voilà libre !

Plus haut que les parfums printaniers de tes fleurs,

Plus haut que les chansons de tes oiseaux siffleurs,

Plus haut que tes soupirs, plus haut que mes paroles,

Dans la nue et l’espace infini tu t’envoles !

Vers ces roses vapeurs où le soleil du soir

S’éteint comme une braise au fond d’un encensoir,

Vers ce firmament bleu dont la gloire allumée

Absorbe avec amour ton âme de fumée,

Vers ce mystérieux et sublime lointain

Où viendra s’éveiller demain le frais matin,

Où luiront cette nuit les splendeurs sidérales,

Monte, monte toujours, déroule tes spirales,

Monte, évanouis-toi, fuis, disparais ! Voici

Que ton dernier flocon flotte seul, aminci,

Et se fond, se dissout, s’en va. Tu perds ton être ;

Aucun oeil à présent ne peut te reconnaître ;

Et toi qui regrettais le grand ciel et l’air pur,

Ô vieux bois, tu deviens un morceau de l’azur.

Le Bouc Aux Enfants

Sous bois, dans le pré vert dont il a brouté l’herbe,

Un grand bouc est couché, pacifique et superbe.

De ses cornes en pointe, aux noeuds superposés,

La base est forte et large et les bouts sont usés ;

Car le combat jadis était son habitude.

Le poil, soyeux à l’oeil, mais au toucher plus rude,

Noir tout le long du dos, blanc au ventre, à flots fins

Couvre sans les cacher les deux flancs amaigris.

Et les genoux calleux et la jambe tortue,

La croupe en pente abrupte et l’échine pointue,

La barbe raide et blanche et les grands cils des yeux

Et le nez long, font voir que ce bouc est très vieux.

Aussi, connaissant bien que la vieillesse est douce,

Deux petits mendiants s’approchent, sur la mousse,

Du dormeur qui, l’oeil clos, semble ne pas les voir.

Des cornes doucement ils touchent le bout noir.

Puis, bientôt enhardis et certains qu’il sommeille,

Ils lui tirent la barbe en riant. Lui, s’éveille,

Se dresse lentement sur ses jarrets noueux,

Et les regarde rire, et rit presque avec eux.

De feuilles et de fleurs ornant sa tête blanche,

Ils lui mettent un mors taillé dans une branche,

Et chassent devant eux à grands coups de rameau

Le vénérable chef des chèvres du hameau.

Avec les sarments verts d’une vigne sauvage

Ils ajustent au mors des rênes de feuillage.

Puis, non contents, malgré les pointes de ses os,

Ils montent tous les deux à cheval sur son dos,

Et se tiennent aux poils, et de leurs jambes nues

Font sonner les talons sur ses côtes velues.

On entend dans le bois, de plus en plus lointains,

Les voix, les cris peureux, les rires argentins ;

Et l’on voit, quand ils vont passer sous une branche,

Vers la tête du bouc leur tête qui se penche,

Tandis que sous leurs coups et sans presser son pas

Lui va tout doucement pour qu’ils ne tombent pas.

Le Chemin Creux

Le long d’un chemin creux que nul arbre n’égaie,

Un grand champ de blé mûr, plein de soleil, s’endort,

Et le haut du talus, couronné d’une haie,

Est comme un ruban vert qui tient des cheveux d’or.
De la haie au chemin tombe une pente herbeuse

Que la taupe soulève en sommet inégaux,

Et que les grillons noirs à la chanson verbeuse

Font pétiller de leurs monotones échos.
Passe un insecte bleu vibrant dans la lumière,

Et le lézard s’éveille et file, étincelant,

Et près des flaques d’eau qui luisent dans l’ornière

La grenouille coasse un chant rauque en râlant.
Ce chemin est très loin du bourg et des grand’routes.

Comme il est mal commode, on ne s’y risque pas.

Et du matin au soir les heures passent toutes

Sans qu’on voie un visage ou qu’on entende un pas.
C’est là, le front couvert par une épine blanche,

Au murmure endormeur des champs silencieux,

Sous cette urne de paix dont la liqueur s’épanche

Comme un vin de soleil dans le saphir des cieux,
C’est là que vient le gueux, en bête poursuivie,

Parmi l’âcre senteur des herbes et des blés,

Baigner son corps poudreux et rajeunir sa vie

Dans le repos brûlant de ses sens accablés.
Et quand il dort, le noir vagabond, le maroufle

Aux souliers éculés, aux haillons dégoûtants,

Comme une mère émue et qui retient son souffle

La nature se tait pour qu’il dorme longtemps.

Le Fou

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat?
Je suis un vieu né en Flandre

Je ne sais où.

On m’a trouvé dans la cendre

Comme un grillou.

Ma naissance fit esclandre,

Car j’étais fou.
Ah! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?
Fou, fou, en venant au monde,

Le roi des fous !

Ma mère n’étant pas blonde,

Moi je fus roux.

Et Ton me dit à la ronde :

D’où venez-vous?
Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat?
D’où je viens, moi petit homme?

Je n’en sais rien.

Là-bas, plus haut que la Somme,

On n’est pas bien,

Car le ciel y est froid comme

Le nez d’un chien.
Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?
Je viens d’un lieu où Ton entre

Et d’où l’on sort.

C’est au plus creux de cet antre

Qu’est notre sort.

Quand ma mère ouvrit son ventre,

Je pris l’essor.
Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?
Je pris l’essor, et mes ailes

Dans le ciel bleu

Ont fondu comme chandelles

Qu’on jette au feu.

Aussi, nulle entre les belles

Ne m’aime un peu.
Ah! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?
Mais à ramant qui assiège

En soupirant

Leur cœur, plus léger qu’un liège

Sur un torrent,

Je vends pour deux liards un piège

Crac! qui les prend.
Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat?
Mon piège est un sac en serge

Noir comme un trou,

Où chante un papillon vierge

Piqué d’un clou,

Et où flambe comme un cierge

Le cœur d’un fou.
Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège,

Mon joli piège ?

Ah ! qui donc m’achètera

Mon joli piège à rat ?