Versailles

Versailles, tu n’es plus qu’un spectre de cité ;

Comme Venise au fond de son Adriatique,

Tu traînes lentement ton corps paralytique,

Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.
Quel appauvrissement ! quelle caducité !

Tu n’es que surannée et tu n’es pas antique,

Et nulle herbe pieuse au long de ton portique

Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.
Comme une délaissée, à l’écart, sous ton arbre,

Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre,

Tu guettes le retour de ton royal amant.
Le rival du soleil dort sous son monument ;

Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues,

Et tu n’auras bientôt qu’un peuple de statues.

1837

Villanelle Rythmique

Quand viendra la saison nouvelle,

Quand auront disparu les froids,

Tous les deux, nous irons, ma belle,

Pour cueillir le muguet au bois ;

Sous nos pieds égrenant les perles

Que l’on voit au matin trembler,

Nous irons écouter les merles

Siffler.
Le printemps est venu, ma belle,

C’est le mois des amants béni,

Et l’oiseau, satinant son aile,

Dit des vers au rebord du nid.

Oh ! viens donc sur le banc de mousse

Pour parler de nos beaux amours,

Et dis-moi de ta voix si douce :

 » Toujours !  »
Loin, bien loin, égarant nos courses,

Faisons fuir le lapin caché

Et le daim au miroir des sources

Admirant son grand bois penché ;

Puis chez nous tout joyeux, tout aises,

En panier enlaçant nos doigts,

Revenons rapportant des fraises

Des bois.

Watteau

Devers Paris, un soir, dans la campagne,

J’allais suivant l’ornière d’un chemin,

Seul avec moi, n’ayant d’autre compagne

Que ma douleur qui me donnait la main.

L’aspect des champs était sévère et morne,

En harmonie avec l’aspect des cieux,

Rien n’était vert sur la plaine sans borne,

Hormis un parc planté d’arbres très vieux.

Je regardai bien longtemps par la grille ;

C’était un parc dans le goût de Watteau :

Ormes fluets, ifs noirs, verte charmille,

Sentiers peignés et tirés au cordeau.

Je m’en allai l’âme triste et ravie ;

En regardant, j’avais compris cela :

Que j’étais près du rêve de ma vie,

Que mon bonheur était enfermé là.

Ténèbres

Taisez-vous, ô mon cœur ! taisez-vous, ô mon âme !

Et n’allez plus chercher de querelles au sort ;

Le néant vous appelle et l’oubli vous réclame.
Mon cœur, ne battez plus, puisque vous êtes mort ;

Mon âme, repliez le reste de vos ailes,

Car vous avez tenté votre suprême effort.
Vos deux linceuls sont prêts, et vos fosses jumelles

Ouvrent leur bouche sombre au flanc de mon passé,

Comme au flanc d’un guerrier deux blessures mortelles.
Couchez-vous tout du long dans votre lit glacé ;

Puisse avec vos tombeaux, que va recouvrir l’herbe,

Votre souvenir être à jamais effacé !
Vous n’aurez pas de croix ni de marbre superbe,

Ni d’épitaphe d’or, où quelque saule en pleurs

Laisse les doigts du vent éparpiller sa gerbe.
Vous n’aurez ni blasons, ni chants, ni vers, ni fleurs ;

On ne répandra pas les larmes argentées

Sur le funèbre drap, noir manteau des douleurs.
Votre convoi muet, comme ceux des athées,

Sur le triste chemin rampera dans la nuit ;

Vos cendres sans honneur seront au vent jetées.
La pierre qui s’abîme en tombant fait son bruit ;

Mais vous, vous tomberez sans que l’onde s’émeuve,

Dans ce gouffre sans fond où le remords nous suit.
Vous ne ferez pas même un seul rond sur le fleuve,

Nul ne s’apercevra que vous soyez absents,

Aucune âme ici-bas ne se sentira veuve.
Et le chaste secret du rêve de vos ans

Périra tout entier sous votre tombe obscure

Où rien n’attirera le regard des passants.
Que voulez-vous ? hélas ! notre mère Nature,

Comme toute autre mère, a ses enfants gâtés,

Et pour les malvenus elle est avare et dure.
Aux uns tous les bonheurs et toutes les beautés !

L’occasion leur est toujours bonne et fidèle :

Ils trouvent au désert des palais enchantés ;
Ils tettent librement la féconde mamelle ;

La chimère à leur voix s’empresse d’accourir,

Et tout l’or du Pactole entre leurs doigts ruisselle.
Les autres moins aimés, ont beau tordre et pétrir

Avec leurs maigres mains la mamelle tarie,

Leur frère a bu le lait qui les devait nourrir.
S’il éclôt quelque chose au milieu de leur vie,

Une petite fleur sous leur pâle gazon,

Le sabot du vacher l’aura bientôt flétrie.
Un rayon de soleil brille à leur horizon,

Il fait beau dans leur âme ; à coup sûr, un nuage

Avec un flot de pluie éteindra le rayon.
L’espoir le mieux fondé, le projet le plus sage,

Rien ne leur réussit ; tout les trompe et leur ment.

Ils se perdent en mer sans quitter le rivage.
L’aigle, pour le briser, du haut du firmament,

Sur leur front découvert lâchera la tortue,

Car ils doivent périr inévitablement.
L’aigle manque son coup ; quelque vieille statue,

Sans tremblement de terre, on ne sait pas pourquoi,

Quitte son piédestal, les écrase et les tue.
Le cœur qu’ils ont choisi ne garde pas sa foi ;

Leur chien même les mord et leur donne la rage ;

Un ami jurera qu’ils ont trahi le roi.
Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage ;

D’un bout du monde à l’autre ils courent à leur mort ;

Ils auraient pu du moins s’épargner le voyage !
Si dur qu’il soit, il faut qu’ils remplissent leur sort ;

Nul n’y peut résister, et le genou d’Hercule

Pour un pareil athlète est à peine assez fort.
Après la vie obscure une mort ridicule ;

Après le dur grabat, un cercueil sans repos

Au bord d’un carrefour où la foule circule.
Ils tombent inconnus de la mort des héros,

Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,

Se fait effrontément un socle de leurs os.
Sur son trône d’airain, le Destin qui s’en raille

Imbibe leur éponge avec du fiel amer,

Et la Nécessité les tord dans sa tenaille.
Tout buisson trouve un dard pour déchirer sa chair,

Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,

Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer.
Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe ;

Pour eux l’aveugle nuit semble prendre des yeux,

Tout plomb vole à leur cœur, et pas un seul n’échappe.
La tombe vomira leur fantôme odieux.

Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire ;

Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.
Cette histoire sinistre est votre propre histoire ;

Ô mon âme ! ô mon cœur ! Peut-être même, hélas !

La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.
C’est une histoire simple où l’on ne trouve pas

De grands événements et des malheurs de drame,

Une douleur qui chante et fait un grand fracas ;
Quelques fils bien communs en composent la trame,

Et cependant elle est plus triste et sombre à voir

Que celle qu’un poignard dénoue avec sa lame.
Puisque rien ne vous veut, pourquoi donc tout vouloir ;

Quand il vous faut mourir, pourquoi donc vouloir vivre,

Vous qui ne croyez pas et n’avez pas d’espoir ?
Ô vous que nul amour et que nul vin n’enivre,

Frères désespérés, vous devez être prêts

Pour descendre au néant où mon corps vous doit suivre !
Le néant a des lits et des ombrages frais.

La mort fait mieux dormir que son frère Morphée,

Et les pavots devraient jalouser les cyprès.
Sous la cendre à jamais, dors, ô flamme étouffée !

Orgueil, courbe ton front jusque sur tes genoux,

Comme un Scythe captif qui supporte un trophée.
Cesse de te raidir contre le sort jaloux,

Dans l’eau du noir Léthé plonge de bonne grâce,

Et laisse à ton cercueil planter les derniers clous.
Le sable des chemins ne garde pas ta trace,

L’écho ne redit pas ta chanson, et le mur

Ne veut pas se charger de ton ombre qui passe.
Pour y graver un nom ton airain est bien dur,

Ô Corinthe ! et souvent froide et blanche Carrare,

Le ciseau ne mord pas sur ton marbre si pur.
Il faut un grand génie avec un bonheur rare

Pour faire jusqu’au ciel monter son monument,

Et de ce double don le destin est avare.
Hélas ! et le poète est pareil à l’amant,

Car ils ont tous les deux leur maîtresse idéale,

Quelque rêve chéri caressé chastement :
Eldorado lointain, pierre philosophale

Qu’ils poursuivent toujours sans l’atteindre jamais,

Un astre impérieux, une étoile fatale.
L’étoile fuit toujours, ils lui courent après ;

Et, le matin venu, la lueur poursuivie,

Quand ils la vont saisir, s’éteint dans un marais.
C’est une belle chose et digne qu’on l’envie

Que de trouver son rêve au milieu du chemin,

Et d’avoir devant soi le désir de sa vie.
Quel plaisir quand on voit briller le lendemain

Le baiser du soleil aux frêles colonnades

Du palais que la nuit éleva de sa main !
Il est beau qu’un plongeur, comme dans les ballades,

Descende au gouffre amer chercher la coupe d’or

Et perce, triomphant, les vitreuses arcades.
Il est beau d’arriver où tendait votre essor,

De trouver sa beauté, d’aborder à son monde,

Et, quand on a fouillé, d’exhumer un trésor ;
De faire, du plus creux de son âme profonde,

Rayonner son idée ou bien sa passion ;

D’être l’oiseau qui chante et la foudre qui gronde ;
D’unir heureusement le rêve à l’action,

D’aimer et d’être aimé, de gagner quand on joue,

Et de donner un trône à son ambition ;
D’arrêter, quand on veut, la Fortune et sa roue,

Et de sentir, la nuit, quelque baiser royal

Se suspendre en tremblant aux fleurs de votre joue.
Ceux-là sont peu nombreux dans notre âge fatal.

Polycrate aujourd’hui pourrait garder sa bague :

Nul bonheur insolent n’ose appeler le mal.
L’eau s’avance et nous gagne, et pas à pas la vague,

Montant les escaliers qui mènent à nos tours,

Mêle aux chants du festin son chant confus et vague.
Les phoques monstrueux, traînant leurs ventres lourds,

Viennent jusqu’à la table, et leurs larges mâchoires

S’ouvrent avec des cris et des grognements sourds.
Sur les autels déserts des basiliques noires,

Les saints, désespérés et reniant leur Dieu,

S’arrachent à pleins poings l’or chevelu des gloires.
Le soleil désolé, penchant son œil de feu,

Pleure sur l’univers une larme sanglante ;

L’ange dit à la terre un éternel adieu.
Rien ne sera sauvé, ni l’homme ni la plante ;

L’eau recouvrira tout : la montagne et la tour ;

Car la vengeance vient, quoique boiteuse et lente.
Les plumes s’useront aux ailes du vautour,

Sans qu’il trouve une place où rebâtir son aire,

Et du monde vingt fois il refera le tour ;
Puis il retombera dans cette eau solitaire

Où le rond de sa chute ira s’élargissant :

Alors tout sera dit pour cette pauvre terre.
Rien ne sera sauvé, pas même l’innocent.

Ce sera, cette fois, un déluge sans arche ;

Les eaux seront les pleurs des hommes et leur sang.
Plus de mont Ararat où se pose, en sa marche,

Le vaisseau d’avenir qui cache en ses flancs creux

Les trois nouveaux Adams et le grand patriarche !
Entendez-vous là-haut ces craquements affreux ?

Le vieil Atlas, lassé, retire son épaule

Au lourd entablement de ce ciel ténébreux.
L’essieu du monde ploie ainsi qu’un brin de saule ;

La terre ivre a perdu son chemin dans le ciel ;

L’aimant déconcerté ne trouve plus son pôle.
Le Christ, d’un ton railleur, tord l’éponge de fiel

Sur les lèvres en feu du monde à l’agonie,

Et Dieu, dans son Delta, rit d’un rire cruel.
Quand notre passion sera-t-elle finie ?

Le sang coule avec l’eau de notre flanc ouvert,

La sueur rouge teint notre face jaunie.
Assez comme cela ! nous avons trop souffert ;

De nos lèvres, Seigneur, détournez ce calice,

Car pour nous racheter votre Fils s’est offert.
Christ n’y peut rien : il faut que le sort s’accomplisse ;

Pour sauver ce vieux monde il faut un Dieu nouveau,

Et le prêtre demande un autre sacrifice.
Voici bien deux mille ans que l’on saigne l’Agneau ;

Il est mort à la fin, et sa gorge épuisée

N’a plus assez de sang pour teindre le couteau.
Le Dieu ne viendra pas. L’Église est renversée.

Terza Rima

Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine,

Et que de l’échafaud, sublime et radieux,

Il fut redescendu dans la cité latine,
Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux ;

Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre ;

Il avait oublié le monde dans les cieux.
Trois grands mois il garda cette attitude austère ;

On l’eût pris pour un ange en extase devant

Le saint triangle d’or, au moment du mystère.
Frère, voilà pourquoi les poètes, souvent,

Buttent à chaque pas sur les chemins du monde ;

Les yeux fichés au ciel, ils s’en vont en rêvant.
Les anges secouant leur chevelure blonde,

Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras,

Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.
Eux marchent au hasard et font mille faux pas ;

Ils cognent les passants, se jettent sous les roues,

Ou tombent dans des puits qu’ils n’apercoivent pas.
Que leur font les passants, les pierres et les boues ?

Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits,

Et le jeu du désir leur empourpre les joues.
Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis,

Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine,

Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.
Un auguste reflet de leur œuvre divine

S’attache à leur personne et leur dore le front,

Et le ciel qu’ils ont vu dans leurs yeux se devine.
Les nuits suivront les jours et se succéderont,

Avant que leur regard et leur front ne s’abaissent,

Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.
Tous nos palais sous eux s’éteignent et s’affaissent ;

Leur âme à la coupole où leur œuvre reluit,

Revole, et ce ne sont que leurs corps qu’ils nous laissent.
Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit ;

Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque,

Et le tableau quitté les tourmente et les suit.
Comme Buonarotti, le peintre gigantesque,

Ils ne peuvent plus voir que les choses d’en haut,

Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.
Sublime aveuglement ! magnifique défaut !

Thébaïde

Mon rêve le plus cher et le plus caressé,

Le seul qui rie encor à mon cœur oppressé,

C’est de m’ensevelir au fond d’une chartreuse,

Dans une solitude inabordable, affreuse ;

Loin, bien loin, tout là-bas, dans quelque Sierra

Bien sauvage, où jamais voix d’homme ne vibra,

Dans la forêt de pins, parmi les âpres roches,

Où n’arrive pas même un bruit lointain de cloches ;

Dans quelque Thébaïde, aux lieux les moins hantés,

Comme en cherchaient les saints pour leurs austérités ;

Sous la grotte où grondait le lion de Jérôme,

Oui, c’est là que j’irais pour respirer ton baume

Et boire la rosée à ton calice ouvert,

Ô frêle et chaste fleur, qui crois dans le désert

Aux fentes du tombeau de l’Espérance morte !

De non cœur dépeuplé je fermerais la porte

Et j’y ferais la garde, afin qu’un souvenir

Du monde des vivants n’y pût pas revenir ;

J’effacerais mon nom de ma propre mémoire ;

Et de tous ces mots creux : Amour, Science et Gloire

Qu’aux jours de mon avril mon âme en fleur rêvait,

Pour y dormir ma nuit j’en ferais un chevet ;

Car je sais maintenant que vaut cette fumée

Qu’au-dessus du néant pousse une renommée.

J’ai regardé de près et la science et l’art :

J’ai vu que ce n’était que mensonge et hasard ;

J’ai mis sur un plateau de toile d’araignée

L’amour qu’en mon chemin j’ai reçue et donnée :

Puis sur l’autre plateau deux grains du vermillon

Impalpable, qui teint l’aile du papillon,

Et j’ai trouvé l’amour léger dans la balance.

Donc, reçois dans tes bras, ô douce somnolence,

Vierge aux pâles couleurs, blanche sœur de la mort,

Un pauvre naufragé des tempêtes du sort !

Exauce un malheureux qui te prie et t’implore,

Egraine sur son front le pavot inodore,

Abrite-le d’un pan de ton grand manteau noir,

Et du doigt clos ses yeux qui ne veulent plus voir.

Vous, esprits du désert, cependant qu’il sommeille,

Faites taire les vents et bouchez son oreille,

Pour qu’il n’entende pas le retentissement

Du siècle qui s’écroule, et ce bourdonnement

Qu’en s’en allant au but où son destin la mène

Sur le chemin du temps fait la famille humaine !
Je suis las de la vie et ne veux pas mourir ;

Mes pieds ne peuvent plus ni marcher ni courir ;

J’ai les talons usés de battre cette route

Qui ramène toujours de la science au doute.

Assez, je me suis dit, voilà la question.
Va, pauvre rêveur, cherche une solution

Claire et satisfaisante à ton sombre problème,

Tandis qu’Ophélia te dit tout haut : Je t’aime ;

Mon beau prince danois marche les bras croisés,

Le front dans la poitrine et les sourcils froncés,

D’un pas lent et pensif arpente le théâtre,

Plus pâle que ne sont ces figures d’albâtre,

Pleurant pour les vivants sur les tombeaux des morts ;

Épuise ta vigueur en stériles efforts,

Et tu n’arriveras, comme a fait Ophélie,

Qu’à l’abrutissement ou bien à la folie.

C’est à ce degré-là que je suis arrivé.

Je sens ployer sous moi mon génie énervé ;

Je ne vis plus ; je suis une lampe sans flamme,

Et mon corps est vraiment le cercueil de mon âme.
Ne plus penser, ne plus aimer, ne plus haïr,

Si dans un coin du cœur il éclot un désir,

Lui couper sans pitié ses ailes de colombe,

Être comme est un mort, étendu sous la tombe,

Dans l’immobilité savourer lentement,

Comme un philtre endormeur, l’anéantissement :

Voilà quel est mon vœu, tant j’ai de lassitude,

D’avoir voulu gravir cette côte âpre et rude,

Brocken mystérieux, où des sommets nouveaux

Surgissent tout à coup sur de nouveaux plateaux,

Et qui ne laisse voir de ses plus hautes cimes

Que l’esprit du vertige errant sur les abîmes.
C’est pourquoi je m’assieds au revers du fossé,

Désabusé de tout, plus voûté, plus cassé

Que ces vieux mendiants que jusques à la porte

Le chien de la maison en grommelant escorte.

C’est pourquoi, fatigué d’errer et de gémir,

Comme un petit enfant, je demande à dormir ;

Je veux dans le néant renouveler mon être,

M’isoler de moi-même et ne plus me connaître ;

Et comme en un linceul, sans y laisser un seul pli,

Rester enveloppé dans mon manteau d’oubli.
J’aimerais que ce fût dans une roche creuse,

Au penchant d’une côte escarpée et pierreuse,

Comme dans les tableaux de  »Salvator Rosa »,

Où le pied d’un vivant jamais ne se posa ;

Sous un ciel vert, zébré de grands nuages fauves,

Dans des terrains galeux clairsemés d’arbres chauves,

Avec un horizon sans couronne d’azur,

Bornant de tous côtés le regard comme un mur,

Et dans les roseaux secs près d’une eau noire et plate

Quelque maigre héron debout sur une patte.

Sur la caverne, un pin, ainsi qu’un spectre en deuil

Qui tend ses bras voilés au-dessus d’un cercueil,

Tendrait ses bras en pleurs, et du haut de la voûte

Un maigre filet d’eau suintant goutte à goutte,

Marquerait par sa chute aux sons intermittents

Le battement égal que fait le cœur du temps.

Comme la Niobé qui pleurait sur la roche,

Jusqu’à ce que le lierre autour de moi s’accroche,

Je demeurerais là les genoux au menton,

Plus ployé que jamais, sous l’angle d’un fronton,

Ces Atlas accroupis gonflant leurs nerfs de marbre ;

Mes pieds prendraient racine et je deviendrais arbre ;

Les faons auprès de moi tondraient le gazon ras,

Et les oiseaux de nuit percheraient sur mes bras.
C’est là ce qu’il me faut plutôt qu’un monastère ;

Un couvent est un port qui tient trop à la terre ;

Ma nef tire trop d’eau pour y pouvoir entrer

Sans en toucher le fond et sans s’y déchirer.

Dût sombrer le navire avec toute sa charge,

J’aime mieux errer seul sur l’eau profonde et large.

Aux barques de pêcheur l’anse à l’abri du vent,

Aux simples naufragés de l’âme, le couvent.

À moi la solitude effroyable et profonde,

Par dedans, par dehors !
Par dedans, par dehors ! Un couvent, c’est un monde ;

On y pense, on y rêve, on y prie, on y croit :

La mort n’est que le seuil d’une autre vie ; on voit

Passer au long du cloître une forme angélique ;

La cloche vous murmure un chant mélancolique ;

La Vierge vous sourit, le bel enfant Jésus

Vous tend ses petits bras de sa niche ; au-dessus

De vos fronts inclinés, comme un essaim d’abeilles,

Volent les Chérubins en légions vermeilles.

Vous êtes tout espoir, tout joie et tout amour,

À l’escalier du ciel vous montez chaque jour ;

L’extase vous remplit d’ineffables délices,

Et vos cœurs parfumés sont comme des calices ;

Vous marchez entourés de célestes rayons

Et vos pieds après vous laissent d’ardents sillons !
Ah ! grands voluptueux, sybarites du cloître,

Qui passez votre vie à voir s’ouvrir et croître

Dans le jardin fleuri de la mysticité,

Les pétales d’argent du lis de pureté,

Vrais libertins du ciel, dévots Sardanapales,

Vous, vieux moines chenus, et vous, novices pâles,

Foyers couverts de cendre, encensoirs ignorés,

Quel don Juan a jamais sous ses lambris dorés

Senti des voluptés comparables aux vôtres !

Auprès de vos plaisirs, quels plaisirs sont les nôtres !

Quel amant a jamais, à l’âge où l’œil reluit,

Dans tout l’enivrement de la première nuit,

Poussé plus de soupirs profonds et pleins de flamme,

Et baisé les pieds nus de la plus belle femme

Avec la même ardeur que vous les pieds de bois

Du cadavre insensible allongé sur la croix !

Quelle bouche fleurie et d’ambroisie humide,

Vaudrait la bouche ouverte à son côté livide !

Notre vin est grossier ; pour vous, au lieu de vin,

Dans un calice d’or perle le sang divin ;

Nous usons notre lèvre au seuil des courtisanes,

Vous autres, vous aimez des saintes diaphanes,

Qui se parent pour vous des couleurs des vitraux

Et sur vos fronts tondus, au détour des arceaux,

Laissent flotter le bout de leurs robes de gaze :

Nous n’avons que l’ivresse et vous avez l’extase.

Nous, nos contentements dureront peu de jours,

Les vôtres, bien plus vifs, doivent durer toujours.

Calculateurs prudents, pour l’abandon d’une heure,

Sur une terre où nul plus d’un jour ne demeure,

Vous achetez le ciel avec l’éternité.

Malgré ta règle étroite et ton austérité,

Maigre et jaune Rancé, tes moines taciturnes

S’entr’ouvrent à l’amour comme des fleurs nocturnes,

Une tête de mort grimaçante pour nous

Sourit à leur chevet du rire le plus doux ;

Ils creusent chaque jour leur fosse au cimetière,

Ils jeûnent et n’ont pas d’autre lit qu’une bière,

Mais ils sentent vibrer sous leur suaire blanc,

Dans des transports divins, un cœur chaste et brûlant ;

Ils se baignent aux flots de l’océan de joie,

Et sous la volupté leur âme tremble et ploie,

Comme fait une fleur sous une goutte d’eau,

Ils sont dignes d’envie et leur sort est très-beau ;

Mais ils sont peu nombreux dans ce siècle incrédule

Creux qui font de leur âme une lampe qui brûle,

Et qui peuvent, baisant la blessure du Christ,

Croire que tout s’est fait comme il était écrit.

Il en est qui n’ont pas le don des saintes larmes,

Qui veillent sans lumière et combattent sans armes ;

Il est des malheureux qui ne peuvent prier

Et dont la voix s’éteint quand ils veulent crier ;

Tous ne se baignent pas dans la pure piscine

Et n’ont pas même part à la table divine :

Moi, je suis de ce nombre, et comme saint Thomas,

Si je n’ai dans la plaie un doigt, je ne crois pas.
Aussi je me choisis un antre pour retraite

Dans une région détournée et secrète

D’où l’on n’entende pas le rire des heureux

Ni le chant printanier des oiseaux amoureux,

L’antre d’un loup crevé de faim ou de vieillesse,

Car tout son m’importune et tout rayon me blesse,

Tout ce qui palpite, aime ou chante, me déplaît,

Et je hais l’homme autant et plus que ne le hait

Le buffle à qui l’on vient de percer la narine.

De tous les sentiments croulés dans la ruine,

Du temple de mon âme, il ne reste debout

Que deux piliers d’airain, la haine et le dégoût.

Pourtant je suis à peine au tiers de ma journée ;

Ma tête de cheveux n’est pas découronnée ;

À peine vingt épis sont tombés du faisceau :

Je puis derrière moi voir encor mon berceau.

Mais les soucis amers de leurs griffes arides

M’ont fouillé dans le front d’assez profondes rides

Pour en faire une fosse à chaque illusion.

Ainsi me voilà donc sans foi ni passion,

Désireux de la vie et ne pouvant pas vivre,

Et dès le premier mot sachant la fin du livre.

Car c’est ainsi que sont les jeunes d’aujourd’hui :

Leurs mères les ont faits dans un moment d’ennui.

Et qui les voit auprès des blancs sexagénaires

Plutôt que les enfants les estime les pères ;

Ils sont venus au monde avec des cheveux gris ;

Comme ces arbrisseaux frêles et rabougris

Qui, dès le mois de mai, sont pleins de feuilles mortes,

Ils s’effeuillent au vent, et vont devant leurs portes

Se chauffer au soleil à côté de l’aïeul,

Et du jeune et du vieux, à coup sûr, le plus seul,

Le moins accompagné sur la route du monde,

Hélas ! c’est le jeune homme à tête brune ou blonde

Et non pas le vieillard sur qui l’âge a neigé ;

Celui dont le navire est le plus allégé

D’espérance et d’amour, lest divin dont on jette

Quelque chose à la mer chaque jour de tempête,

Ce n’est pas le vieillard, dont le triste vaisseau

Va bientôt échouer à l’écueil du tombeau.

L’univers décrépit devient paralytique,

La nature se meurt, et le spectre critique

Cherche en vain sous le ciel quelque chose à nier.

Qu’attends-tu donc, clairon du jugement dernier ?

Dis-moi, qu’attends-tu donc, archange à bouche ronde

Qui dois sonner là-haut la fanfare du monde ?

Toi, sablier du temps, que Dieu tient dans sa main,

Quand donc laisseras-tu tomber ton dernier grain ?

Tombée Du Jour

Le jour tombait, une pâle nuée

Du haut du ciel laissait nonchalamment,

Dans l’eau du fleuve à peine remuée,

Tremper les plis de son blanc vêtement.
La nuit parut, la nuit morne et sereine,

Portant le deuil de son frère le jour,

Et chaque étoile à son trône de reine,

En habits d’or, s’en vint faire sa cour.
On entendait pleurer les tourterelles

Et les enfants rêver dans leurs berceaux ;

C’était dans l’air comme un frôlement d’ailes,

Comme le bruit d’invisibles oiseaux.
Le ciel parlait à voix basse à la terre ;

Comme au vieux temps, ils parlaient en hébreu,

Et répétaient un acte du mystère ;

Je n’y compris qu’un seul mot, c’était : Dieu.
1834

Tristesse

Avril est de retour.

La première des roses,

De ses lèvres mi-closes,

Rit au premier beau jour ;

La terre bienheureuse

S’ouvre et s’épanouit ;

Tout aime, tout jouit.

Hélas ! j’ai dans le cœur une tristesse affreuse.
Les buveurs en gaîté,

Dans leurs chansons vermeilles,

Célèbrent sous les treilles

Le vin et la beauté ;

La musique joyeuse,

Avec leur rire clair

S’éparpille dans l’air.

Hélas ! j’ai dans le cœur une tristesse affreuse.
En deshabillés blancs,

Les jeunes demoiselles

S’en vont sous les tonnelles

Au bras de leurs galants ;

La lune langoureuse

Argente leurs baisers

Longuement appuyés.

Hélas ! j’ai dans le cœur une tristesse affreuse.
Moi, je n’aime plus rien,

Ni l’homme, ni la femme,

Ni mon corps, ni mon âme,

Pas même mon vieux chien.

Allez dire qu’on creuse,

Sous le pâle gazon,

Une fosse sans nom.

Hélas ! j’ai dans le cœur une tristesse affreuse.

Niobé

Sur un quartier de roche, un fantôme de marbre,

Le menton dans la main et le coude au genou,

Les pieds pris dans le sol, ainsi que des pieds d’arbre,

Pleure éternellement sans relever le cou.
Quel chagrin pèse donc sur ta tête abattue ?

À quel puits de douleurs tes yeux puisent-ils l’eau ?

Et que souffres-tu donc dans ton cœur de statue,

Pour que ton sein sculpté soulève ton manteau ?
Tes larmes, en tombant du coin de ta paupière,

Goutte à goutte, sans cesse et sur le même endroit,

Ont fait dans l’épaisseur de ta cuisse de pierre

Un creux où le bouvreuil trempe son aile et boit.
Ô symbole muet de l’humaine misère,

Niobé sans enfants, mère des sept douleurs,

Assise sur l’Athos ou bien sur le Calvaire,

Quel fleuve d’Amérique est plus grand que tes pleurs ?

Notre-dame

I.
Las de ce calme plat où d’avance fanées,

Comme une eau qui s’endort, croupissent nos années ;

Las d’étouffer ma vie en un salon étroit,

Avec de jeunes fats et des femmes frivoles,

Echangeant sans profit de banales paroles ;

Las de toucher toujours mon horizon du doigt.
Pour me refaire au grand et me rélargir l’âme,

Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame ;

Je suis allé souvent, Victor,

A huit heures, l’été, quand le soleil se couche,

Et que son disque fauve, au bord des toits qu’il touche,

Flotte comme un gros ballon d’or.
Tout chatoie et reluit ; le peintre et le poëte

Trouvent là des couleurs pour charger leur palette,

Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux ;

Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,

Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles ;

Ithuriel répand son écrin dans les cieux.
Cathédrales de brume aux arches fantastiques ;

Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques,

Par la glace de l’eau doublés,

La brise qui s’en joue et déchire leurs franges,

Imprime, en les roulant, mille formes étranges

Aux nuages échevelés.
Comme, pour son bonsoir, d’une plus riche teinte,

Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,

Ébauchée à grands traits à l’horizon de feu ;

Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,

Semblent les deux grands bras que la ville en prière,

Avant de s’endormir, élève vers son Dieu.
Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique,

La vieille église attache une gloire mystique

Faite avec les splendeurs du soir ;

Les roses des vitraux, en rouges étincelles,

S’écaillent brusquement, et comme des prunelles,

S’ouvrent toutes rondes pour voir.
La nef épanouie, entre ses côtes minces,

Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces,

Une araignée énorme, ainsi que des réseaux,

Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles,

En fils aériens, en délicates mailles,

Ses tulles de granit, ses dentelles d’arceaux.
Aux losanges de plomb du vitrail diaphane,

Plus frais que les jardins d’Alcine ou de Morgane,

Sous un chaud baiser de soleil,

Bizarrement peuplés de monstres héraldiques,

Éclosent tout d’un coup cent parterres magiques

Aux fleurs d’azur et de vermeil.
Légendes d’autrefois, merveilleuses histoires

Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires,

Dévotement taillés par de naïfs ciseaux ;

Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues,

Par les hommes et non par le temps abattues,

Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux,
Dogues hurlant au bout des gouttières ; tarasques,

Guivres et basilics, dragons et nains fantasques,

Chevaliers vainqueurs de géants,

Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes,

Myriades de saints roulés en collerettes,

Autour des trois porches béants.
Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles

Où l’arabesque folle accroche ses dentelles

Et son orfèvrerie, ouvrée à grand travail ;

Pignons troués à jour, flèches déchiquetées,

Aiguilles de corbeaux et d’anges surmontées,

La cathédrale luit comme un bijou d’émail !
II.
Mais qu’est-ce que cela ? lorsque l’on a dans l’ombre

Suivi l’escalier svelte aux spirales sans nombre

Et qu’on revoit enfin le bleu,

Le vide par-dessus et par-dessous l’abîme,

Une crainte vous prend, un vertige sublime

A se sentir si près de Dieu !
Ainsi que sous l’oiseau qui s’y perche, une branche

Sous vos pieds qu’elle fuit, la tour frissonne et penche,

Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous ;

L’abîme ouvre sa gueule, et l’esprit du vertige,

Vous fouettant de son aile en ricanant voltige

Et fait au front des tours trembler les garde-fous,
Les combles anguleux, avec leurs girouettes,

Découpent, en passant, d’étranges silhouettes

Au fond de votre œil ébloui,

Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie,

Bête apocalyptique, en se tordant aboie,

Paris éclatant, inouï !
Oh ! le cœur vous en bat, dominer de ce faîte,

Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite ;

Pouvoir, d’un seul regard, embrasser ce grand tout,

Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre,

Comme l’aigle planant, voir au sein du cratère,

Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout !
De la rampe, où le vent, par les trèfles arabes,

En se jouant, redit les dernières syllabes

De l’hosanna du séraphin ;

Voir s’agiter là-bas, parmi les brumes vagues,

Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues ;

L’entendre murmurer sans fin ;
Que c’est grand ! que c’est beau ! les frêles cheminées,

De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,

Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,

Et la lumière oblique, aux arêtes hardies,

Jetant de tous côtés de riches incendies

Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs.
Comme en un bal joyeux, un sein de jeune fille,

Aux lueurs des flambeaux s’illumine et scintille

Sous les bijoux et les atours ;

Aux lueurs du couchant, l’eau s’allume, et la Seine

Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine

N’en porte à son col les grands jours.
Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes

Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes,

Des murs écartelés d’ombre et de clair, des toits

De toutes les couleurs, des résilles de rues,

Des palais étouffés, où, comme des verrues,

S’accrochent des étaux et des bouges étroits !
Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche,

Des maisons ! des maisons ! le soir vous en ébauche

Cent mille avec un trait de feu !

Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome,

Prodigieux amas, chaos fait de main d’homme,

Qu’on pourrait croire fait par Dieu !
III.
Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame,

Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme,

Il ne l’est seulement que du haut de tes tours.

Quand on est descendu tout se métamorphose,

Tout s’affaisse et s’éteint, plus rien de grandiose,

Plus rien, excepté toi, qu’on admire toujours.
Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes,

Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles,

Et le Seigneur habite en toi.

Monde de poésie, en ce monde de prose,

A ta vue, on se sent battre au cœur quelque chose ;

L’on est pieux et plein de foi !
Aux caresses du soir, dont l’or te damasquine,

Quand tu brilles au fond de ta place mesquine,

Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir ;

A regarder d’en bas ce sublime spectacle,

On croit qu’entre tes tours, par un soudain miracle,

Dans le triangle saint Dieu se va faire voir.
Comme nos monuments à tournure bourgeoise

Se font petits devant ta majesté gauloise,

Gigantesque sœur de Babel,

Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille,

Les faîtes les plus fiers ne vont qu’à ta cheville,

Et, ton vieux chef heurte le ciel.
Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque,

Aux plis graves et droits de ta robe Dantesque,

Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid,

Ces panthéons bâtards, décalqués dans l’école,

Antique friperie empruntée à Vignole,

Et, dont aucun dehors ne sait se tenir droit.
O vous ! maçons du siècle, architectes athées,

Cervelles, dans un moule uniforme jetées,

Gens de la règle et du compas ;

Bâtissez des boudoirs pour des agents de change,

Et des huttes de plâtre à des hommes de fange ;

Mais des maisons pour Dieu, non pas !
Parmi les palais neufs, les portiques profanes,

Les parthénons coquets, églises courtisanes,

Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins,

Les maisons sans pudeur de la ville païenne ;

On dirait, à te voir, Notre-Dame chrétienne,

Une matrone chaste au milieu de catins !

Ô Nature Chérie

Ne me sois pas marâtre, ô nature chérie,
Redonne un peu de sève à la plante flétrie
Qui ne veut pas mourir ;
Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie
Son bouton tout rongé que nul soleil n’essuie
Et qui ne peut s’ouvrir.

Air vierge, air de cristal, eau, principe du monde,
Terre qui nourris tout, et toi, flamme féconde,
Rayon de l’oeil de Dieu,
Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie,
La pauvre fleur qui penche et qui n’a d’autre envie
Que de fleurir un peu !

Étoiles, qui d’en haut voyez valser les mondes,
Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes,
Vos pleurs de diamant ;
Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre,
Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire,
Du fond du firmament !

Oeil ouvert sans repos au milieu de l’espace,
Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe !
Que je te voie encor,
Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d’ailes,
Griffons au vol de feu, rapides hirondelles,
Prêtez-moi votre essor !

Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées
Et les aveux d’amour aux bouches bien-aimées ;
Air sauvage des monts,
Encor tout imprégné des senteurs du mélèze,
Brise de l’océan où l’on respire à l’aise,
Emplissez mes poumons !

Avril, pour m’y coucher, m’a fait un tapis d’herbe ;
Le lilas sur mon front s’épanouit en gerbe,
Nous sommes au printemps.
Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poète,
Entre vos seins polis posez ma pauvre tête
Et bercez-moi longtemps.

Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits ! Les roses,
Les femmes, les chansons, toutes les belles choses
Et tous les beaux amours,
Voilà ce qu’il me faut. Salut, ô muse antique,
Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique,
Plus jeune tous les jours !

Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire,
Ô grecque de Milet, sur l’escabeau d’ivoire
Pose tes beaux pieds nus,
Que d’un nectar vermeil la coupe se couronne !
Je bois à ta beauté d’abord, blanche Théone,
Puis aux dieux inconnus.

Ta gorge est plus lascive et plus souple que l’onde ;
Le lait n’est pas si pur et la pomme est moins ronde,
Allons, un beau baiser !
Hâtons-nous, hâtons-nous ! Notre vie, ô Théone,
Est un cheval ailé que le temps éperonne ;
Hâtons-nous d’en user.

Chantons Io, péan ! … mais quelle est cette femme
Si pâle sous son voile ? Ah ! C’est toi, vieille infâme !
Je vois ton crâne ras,
Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde,
Courtisane éternelle environnant le monde
Avec tes maigres bras !

Pastel

J’aime à vous voir en vos cadres ovales,

Portraits jaunis des belles du vieux temps,

Tenant en main des roses un peu pâles,

Comme il convient à des fleurs de cent ans.
Le vent d’hiver, en vous touchant la joue,

A fait mourir vos œillets et vos lis,

Vous n’avez plus que des mouches de boue

Et sur les quais vous gisez tout salis.
Il est passé le doux règne des belles ;

La Parabère avec la Pompadour

Ne trouveraient que des sujets rebelles,

Et sous leur tombe est enterré l’amour.
Vous, cependant, vieux portraits qu’on oublie,

Vous respirez vos bouquets sans parfums,

Et souriez avec mélancolie

Au souvenir de vos galants défunts.

Pensée De Minuit

Une minute encor, madame, et cette année,

Commencée avec vous, avec vous terminée,

Ne sera plus qu’un souvenir.

Minuit ! voilà son glas que la pendule sonne,

Elle s’en est allée en un lieu d’où personne

Ne peut la faire revenir.
Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles,

Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles,

Sur le bord du néant jeté ;

Limbes de l’impalpable, invisible royaume

Où va ce qui n’a pas de corps ni de fantôme,

Ce qui n’est rien, ayant été ;
Où va le son, où va le souffle ; où va la flamme,

La vision qu’en rêve on perçoit avec l’âme,

L’amour de notre cœur chassé ;

La pensée inconnue éclose en notre tête ;

L’ombre qu’en s’y mirant dans la glace on projette ;

Le présent qui se fait passé ;
Un acompte d’un an pris sur les ans qu’à vivre

Dieu veut bien nous prêter ; une feuille du livre

Tournée avec le doigt du temps ;

Une scène nouvelle à rajouter au drame,

Un chapitre de plus au roman dont la trame

S’embrouille d’instants en instants ;
Un autre pas de fait dans cette route morne

De la vie et du temps, dont la dernière borne,

Proche ou lointaine, est un tombeau ;

Où l’on ne peut poser le pied qu’il ne s’enfonce,

Où de votre bonheur toujours à chaque ronce

Derrière vous reste un lambeau.
Du haut de cette année avec labeur gravie,

Me tournant vers ce moi qui n’est plus dans ma vie

Qu’un souvenir presque effacé,

Avant qu’il ne se plonge au sein de l’ombre noire,

Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,

Le vaste horizon du passé.
Ainsi le voyageur, du haut de la colline,

Avant que tout à fait le versant qui s’incline

Ne les dérobe à son regard,

Jette un dernier coup d’œil sur les campagnes bleues

Qu’il vient de parcourir, comptant combien de lieues

Il a fait depuis son départ.
Mes ans évanouis à mes pieds se déploient

Comme une plaine obscure où quelques points chatoient

D’un rayon de soleil frappés :

Sur les plans éloignés qu’un brouillard d’oubli cache,

Une époque, un détail nettement se détache

Et revit à mes yeux trompés.
Ce qui fut moi jadis m’apparaît : silhouette

Qui ne ressemble plus au moi qu’elle répète ;

Portrait sans modèle aujourd’hui ;

Spectre dont le cadavre est vivant ; ombre morte

Que le passé ravit au présent qu’il emporte ;

Reflet dont le corps s’est enfui.
J’hésite en me voyant devant moi reparaître,

Hélas ! et j’ai souvent peine à me reconnaître

Sous ma figure d’autrefois,

Comme un homme qu’on met tout à coup en présence

De quelque ancien ami dont l’âge et dont l’absence

Ont changé les traits et la voix.
Tant de choses depuis, par cette pauvre tête,

Ont passé ! dans cette âme et ce cœur de poète,

Comme dans l’aire des aiglons,

Tant d’œuvres que couva l’aile de ma pensée

Se débattent, heurtant leur coquille brisée

Avec leurs ongles déjà longs !
Je ne suis plus le même : âme et corps, tout diffère,

Hors le nom, rien de moi n’est resté ; mais qu’y faire ?

Marcher en avant, oublier.

On ne peut sur le temps reprendre une minute,

Ni faire remonter un grain après sa chute

Au fond du fatal sablier.
La tête de l’enfant n’est plus dans cette tête

Maigre, décolorée, ainsi que me l’ont faite

L’étude austère et les soucis.

Vous n’en trouveriez rien sur ce front qui médite

Et dont quelque tourmente intérieure agite

Comme deux serpents les sourcils.
Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre

Aux coins toujours arqués riait ; jamais la fièvre

N’en avait noirci le corail.

Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles

Qu’ils n’ont plus maintenant, et leurs claires prunelles

Doublaient le ciel dans leur émail.
Mon cœur avait mon âge, il ignorait la vie,

Aucune illusion, amèrement ravie,

Jeune, ne l’avait rendu vieux ;

Il s’épanouissait à toute chose belle,

Et dans cette existence encor pour lui nouvelle,

Le mal était bien, le bien, mieux.
Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,

Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,

Un brin de folle avoine en main,

Avec son collier fait de perles de rosée,

Sa robe prismatique au soleil irisée,

Allait chantant par le chemin.
Et puis l’âge est venu qui donne la science :

J’ai lu Werther, René, son frère d’alliance,

Ces livres, vrais poisons du cœur,

Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d’elle,

Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle ;

Byron et son don Juan moqueur.
Ce fut un dur réveil : ayant vu que les songes

Dont je m’étais bercé n’étaient que des mensonges,

Les croyances, des hochets creux,

Je cherchai la gangrène au fond de tout, et, comme

Je la trouvai toujours, je pris en haine l’homme,

Et je devins bien malheureux.
La pensée et la forme ont passé comme un rêve.

Mais que fait donc le temps de ce qu’il nous enlève ?

Dans quel coin du chaos met-il

Ces aspects oubliés comme l’habit qu’on change,

Tous ces moi du même homme ? et quel royaume étrange

Leur sert de patrie ou d’exil ?
Dieu seul peut le savoir, c’est un profond mystère ;

Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre

Que la pioche jette au cercueil

Avec sa sombre voix explique bien des choses ;

Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.

L’éternité commence au seuil.
L’on voit Mais veuillez bien me pardonner, madame,

De vous entretenir de tout cela. Mon âme,

Ainsi qu’un vase trop rempli,

Déborde, laissant choir mille vagues pensées,

Et ces ressouvenirs d’illusions passées

Rembrunissent mon front pâli.
 » Eh ! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,

De vous inquiéter d’une ombre qui s’envole ?

Pourquoi donc vouloir retenir

Comme un enfant mutin sa mère par la robe,

Ce passé qui s’en va ? De ce qu’il vous dérobe

Consolez-vous par l’avenir.
 » Regardez ; devant vous l’horizon est immense ;

C’est l’aube de la vie et votre jour commence ;

Le ciel est bleu, le soleil luit ;

La route de ce monde est pour vous une allée,

Comme celle d’un parc, pleine d’ombre et sablée ;

Marchez où le temps vous conduit.
 » Que voulez-vous de plus ? Tout vous rit, l’on vous aime.

— Oh ! vous avez raison, je me le dis moi-même,

L’avenir devrait m’être cher ;

Mais c’est en vain, hélas ! que votre voix m’exhorte ;

Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,

Et je me sens le cœur amer. « 

Portail

Ne trouve pas étrange, homme du monde, artiste,

Qui que tu sois, de voir par un portail si triste

S’ouvrir fatalement ce volume nouveau.
Hélas ! tout monument qui dresse au ciel son faîte,

Enfonce autant les pieds qu’il élève la tête.

Avant de s’élancer tout clocher est caveau,
En bas, l’oiseau de nuit, l’ombre humide des tombes ;

En haut, l’or du soleil, la neige des colombes,

Des cloches et des chants sur chaque soliveau ;
En haut, les minarets et les rosaces frêles,

Où les petits oiseaux s’enchevêtrent les ailes,

Les anges accoudés portant des écussons ;
L’acanthe et le lotus ouvrant sa fleur de pierre

Comme un lis séraphique au jardin de lumière ;

En bas, l’arc surbaissé, les lourds piliers saxons ;
Les chevaliers couchés de leur long, les mains jointes,

Le regard sur la voûte et les deux pieds en pointes ;

L’eau qui suinte et tombe avec de sourds frissons.
Mon œuvre est ainsi faite, et sa première assise

N’est qu’une dalle étroite et d’une teinte grise

Avec des mots sculptés que la mousse remplit.
Dieu fasse qu’en passant sur cette pauvre pierre,

Les pieds des pèlerins n’effacent pas entière

Cette humble inscription et ce nom qu’on y lit.
Pâles ombres des morts, j’ai pour vos promenades,

Filé patiemment la pierre en colonnades ;

Dans mon Campo-Santo je vous ai fait un lit !
Vous avez près de vous, pour compagnon fidèle,

Un ange qui vous fait un rideau de son aile,

Un oreiller de marbre et des robes de plomb.
Dans le jaspe menteur de vos tombes royales,

On voit s’entre-baiser les sœurs théologales

Avec leur auréole et leur vêtement long.
De beaux enfants tout nus, baissant leur torche éteinte,

poussent autour de vous leur éternelle plainte ;

Un lévrier sculpté vous lèche le talon.
L’arabesque fantasque, après les colonnettes,

Enlace ses rameaux et suspend ses clochettes

Comme après l’espalier fait une vigne en fleur.
Aux reflets des vitraux la tombe réjouie,

Sous cette floraison toujours épanouie,

D’un air doux et charmant sourit à la douleur.
La mort fait la coquette et prend un ton de reine,

Et son front seulement sous ses cheveux d’ébène,

Comme un charme de plus garde un peu de pâleur.
Les émaux les plus vifs scintillent sur les armes,

L’albâtre s’attendrit et fond en blanches larmes ;

Le bronze semble avoir perdu sa dureté.
Dans leur lit les époux sont arrangés par couples,

Leurs têtes font ployer les coussins doux et souples,

Et leur beauté fleurit dans le marbre sculpté.
Ce ne sont que festons, dentelles et couronnes,

Trèfles et pendentifs et groupes de colonnes

Où rit la fantaisie en toute liberté.
Aussi bien qu’un tombeau, c’est un lit de parade,

C’est un trône, un autel, un buffet, une estrade ;

C’est tout ce que l’on veut selon ce qu’on y voit.
Mais pourtant si poussé de quelque vain caprice,

Dans la nef, vers minuit, par la lune propice,

Vous alliez soulever le couvercle du doigt,
Toujours vous trouveriez, sous cette architecture,

Au milieu de la fange et de la pourriture

Dans le suaire usé le cadavre tout droit,
Hideusement verdi, sans rayon de lumière,

Sans flamme intérieure illuminant la bière

Ainsi que l’on en voit dans les Christs aux tombeaux.
Entre ses maigres bras, comme une tendre épouse,

La mort les tient serrés sur sa couche jalouse

Et ne lâcherait pas un seul de leurs lambeaux.
A peine, au dernier jour, lèveront-t-ils la tête

Quand les cieux trembleront au cri de la trompette

Et qu’un vent inconnu soufflera les flambeaux.
Après le jugement, l’ange en faisant sa ronde

Retrouvera leurs os sur les débris du monde ;

Car aucun de ceux-là ne doit ressusciter.
Le Christ lui-même irait comme il fit au Lazare

Leur dire : Levez-vous ! que le sépulcre avare

Ne s’entr’ouvrirait pas pour les laisser monter.
Mes vers sont les tombeaux tout brodés de sculptures,

Ils cachent un cadavre, et sous leurs fioritures

Ils pleurent bien souvent en paraissant chanter.
Chacun est le cercueil d’une illusion morte ;

J’enterre là les corps que la houle m’apporte

Quand un de mes vaisseaux a sombré dans la mer ;
Beaux rêves avortés, ambitions déçues,

Souterraines ardeurs, passions sans issues,

Tout ce que l’existence a d’intime et d’amer.
L’océan tous les jours me dévore un navire,

Un récif, près du bord, de sa pointe déchire

Leurs flancs doublés de cuivre et leur quille de fer.
Combien j’en ai lancé plein d’ivresse et de joie

Si beaux et si coquets sous leurs flammes de soie.

Que jamais dans le port mes yeux ne reverront !
Quels passagers charmants, têtes fraîches et rondes,

Désirs aux seins gonflés, espoirs, chimères blondes ;

Que d’enfants de mon cœur entassés sur le pont !
Le flot a tout couvert de son linceul verdâtre,

Et les rougeurs de rose, et les pâleurs d’albâtre,

Et l’étoile et la fleur éclose à chaque front.
Le flux jette à la côte entre le corps du phoque,

Et les débris de mâts que la vague entre-choque,

Mes rêves naufragés tout gonflés et tout verts ;
Pour ces chercheurs d’un monde étrange et magnifique,

Colombs qui n’ont pas su trouver leur Amérique,

En funèbres caveaux creusez-vous, ô mes vers !
Puis montez hardiment comme les cathédrales,

Allongez-vous en tours, tordez-vous en spirales,

Enfoncez vos pignons au cœur des cieux ouverts.
Vous, oiseaux de l’amour et de la fantaisie,

Sonnets, ô blancs ramiers du ciel de poésie,

Posez votre pied rose au toit de mon clocher.
Messagères d’avril, petites hirondelles,

Ne fouettez pas ainsi les vitres à coups d’ailes,

J’ai dans mes bas-reliefs des trous où vous nicher ;
Mes vierges vous prendront dans un pli de leur robe,

L’empereur tout exprès laissera choir son globe,

Le lotus ouvrira son cœur pour vous cacher.
J’ai brodé mes réseaux des dessins les plus riches,

Évidé mes piliers, mis des saints dans mes niches,

Posé mon buffet d’orgue et peint ma voûte en bleu.
J’ai prié saint Éloi de me faire un calice ;

Le roi mage Gaspard, pour le saint sacrifice,

M’a donné le cinname et le charbon de feu.
Le peuple est à genoux, le chapelain s’affuble

Du brocart radieux de la lourde chasuble ;

L’église est toute prête ; y viendrez-vous, mon Dieu ?

Pour Veiner De Son Front

Pour veiner de son front la pâleur délicate,

Le Japon a donné son plus limpide azur ;

La blanche porcelaine est d’un blanc bien moins pur

Que son col transparent et ses tempes d’agate ;
Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate ;

Le chant du rossignol près de sa voix est dur,

Et, quand elle se lève à notre ciel obscur,

On dirait de la lune en sa robe d’ouate ;
Ses yeux d’argent bruni roulent moelleusement ;

Le caprice a taillé son petit nez charmant ;

Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise ;
Ses mouvements sont pleins d’une grâce chinoise,

Et près d’elle on respire autour de sa beauté

Quelque chose de doux comme l’odeur du thé.