Pauvreté

Qui donc fera fleurir toute la pauvreté ?

Quand Jésus a quitté le ciel, il l’a quitté

Pour une étable ; il est charpentier, il travaille;

Né sur l’or, mais sur l’or mystique de la paille,

Entre l’âne et bœuf, l’ignorance et l’erreur,

Lui qui pouvait choisir un berceau d’empereur,

Qu’aurait ému le pied rieur des chambrières,

Préfère une humble crèche où l’ange est en prières I

Certes l’argent est bon, l’or est délicieux,

Mais l’un ouvre l’enfer, l’autre ferme les cieux ;

L’un sait glacer le cœur, l’autre étouffer les âmes ;

L’or met sa clarté louche où l’amour met ses flammes,

L’or est un soleil froid ; le soleil chauffe et luit,

Car il est fils du ciel ; l’or est fils de la nuit :

A pleins bords pour le crime, et rare pour l’aumône,

Il coule, et la famille, où sonne son flot jaune,

S’écroule au bruit joyeux des pièces de vingt francs !

Et plus ils sont dorés, moins les baisers sont francs.

L’or est un mal où l’homme, hélas! cherche un remède.

Sitôt qu’il crie et souffre, il l’appelle à son aide,

Pour vêtir sa misère et combler avec lui

Son cœur vide, et le gouffre amer de son ennui.

Grâce à l’argent, le mal trône et rit sur la terre.

A son contact banal, quelle âme ne s’altère?

Jésus était-il riche, et Pierre l’était-il?

Une humble barque, ouvrant sa voile de coutil,

C’est peu — même en comptant le souffle de la brise, —

Cette voile a grandi ; voyez-là, c’est l’Eglise !
Travaillez, c’est la règle, enrichissez-vous, mais

Restez pauvres d’esprit. Laissant les fiers sommets,

Les lys, pour s’élancer, ont mieux aimé les plaines,

Et quant aux dons du ciel :  » Aux pauvres les mains pleines.  »

Dieu ne visite pas le riche orgueilleux, non !

Pauvre, Jésus le lut, ne voulant d’autre nom.

Mais Jésus l’est toujours, mais son cri monte encore.

Tout pauvre que la lièvre et que la soif dévore,

C’est Jésus. Tout petit qui va pieds nus, c’est Lui.

Notre ennemi sans pain, est-ce encor Jésus? Oui.

Etre pauvre, avant tout, c’est aimer la sagesse,

Et l’on peut l’être même aux bras de la richesse ;

Etre riche, avant tout, c’est n’aimer que l’argent,

Et l’on peut l’être, même en étant indigent !

Etre riche d’esprit, désirer, c’est la gêne,

C’est river à son pied une bien lourde chaîne ;

Etre pauvre d’esprit, c’est être libre, Eh bien !

Aimez ha liberté, n’appartenez à rien,

Pas même au lit qui s’ouvre à votre échine lasse,

Pas même à votre habit : il est au temps qui passe.
Toute la pauvreté, disais-je en commençant,

La mauvaise richesse, elle est dans notre sang :

Elle est dans nos pourpoints, elle est dans notre code

Et fait l’opinion, comme elle fait la mode.

O pauvreté, la France entende votre voix !

France riche d’esprit, beaucoup trop riche en lois !

L’esprit de pauvreté, voilà l’esprit pratique

Qui doit ensoleiller la sombre politique ;

Le roi. ton noble époux, César, un sombre amant,

Sont loin de ta pensée, ô France, en ce moment !

Le front coiffé des plis d’une laine écarlate,

La liberté te rit, la liberté te flatte :

C’est un ange éclatant qui semble un lutteur noir,

Radieux comme l’aube et beau comme le soir,

Car il porte, pareil aux séraphins de l’ombre,

Un masque étincelant sur son visage sombre.

Tu n’as pas peur? C’est bien. Tu veux le suivre? aile

Mais ne va pas saisir les ciseaux des félons,

Et du fier inconnu dont tu fus curieuse

Sinistrement rogner l’aile mystérieuse.

Ne lui mets pas de loi perfide autour du cou.

S’il n’est pas une brute, arrière le licou!

Qu’il puisse au grand soleil marcher nu dans l’arène,

Et tordre toute chose en sa main souveraine,

Et retremper toute âme en sa cuve qui bout.

Alors nous pourrons voir qui restera debout,

La sagesse divine ou la sagesse humaine,

Si c’est le nom obscur que cet ange ramène,

Ou le nom lumineux dans chaque étoile écrit,

Et si c’est Robespierre ou si c’est Jésus-Christ !

Volupté

Plaisir, bourreau des cœurs, vendeur juré des âmes,

Ah ! trop longtemps tu pris le masque de l’amour

Au vestiaire impur des romans et des drames !
Voyageant sous son nom et suivi par ta cour

De Lovelaces fous et de Phèdres navrées,

Plaisir, tyran cruel, voici venir ton tour !
Ah ! trop longtemps tu fis, dans tes mornes Caprées,

Des corps humains liés à tes rouges poteaux

De blancs Saint-Sébastiens pleins de flèches dorées ;
Et depuis trop longtemps, roulé dans tes manteaux,

Tu te glisses le soir dans les tavernes saoules,

Où tu mets les hoquets et les coups de couteaux.
Renard caché qui mord le ventre obscur des foules,

N’es-tu pas las d’errer épié dans tes nuits

Par le crime dans l’ombre horrible où tu te coules ?
Père des sommeils lourds et des mornes ennuis,

N’es-tu pas las de boire au fond des yeux la vie,

Comme un soleil brutal boit l’ombre dans un puits ?
— Tout ce qui vient de Dieu, tout ce qui fait envie :

La grâce des fronts purs, la force des lutteurs,

L’intelligence, lampe à Dieu même ravie,
Jusqu’à la voix qui vibre au gosier des chanteurs,

Jusqu’au trésor de pleurs qui tremble au cœur des femmes,

Tu fais passer sur tout tes souffles destructeurs.
Tu donnes jusqu’au goût des souffrances infâmes,

Et les petits enfants, qui baissent leurs cils noirs,

Pâlissent au passage effrayant de tes flammes.
Tu glanes des savants aux plis de tes peignoirs,

Et tu domptes le cœur des rudes capitaines,

Rien qu’avec le parfum que jettent tes mouchoirs.
Tu traites les vertus d’atroces puritaines,

Mais leur cœur réfléchit, comme un lac de cristal,

La force et la douceur des étoiles hautaines.
Cependant, dur geôlier dont le poignard brutal

Ne se laisse fléchir par les cris de personne,

Tu peuples la prison autant que l’hôpital.
Tu te dis bon vivant, tu t’assieds sur la tonne,

Ton verre dans la main, tu chantes, et pourtant

Aux hideurs que tu fais la science s’étonne.
Tu couves tous les fruits d’un air inquiétant ;

Ton appétit funèbre engloutirait le monde,

Pourvoyeur de la mort, qui n’est jamais content.
Que t’importe ! Tu ris sous ta perruque blonde,

Ou bien tu vas prêcher la modération,

Rhéteur païen, leurré par ta propre faconde.
Fils lugubre de l’homme, et sa punition,

Ennemi de l’amour, tu rêves la conquête

De sa gloire, et maudis sa noble passion
Mais l’amour triomphant met le pied sur ta tête !

Les Cathédrales

Mais gloire aux cathédrales !

Pleines d’ombre et de feux, de silence et de râles,

Avec leur forêt d’énormes piliers

Et leur peuple de saints, moines et chevaliers,

Ce sont des cités au-dessus des villes,

Que gardent seulement les sons irréguliers

De l’aumône, au fond des sébiles,

Sous leurs porches hospitaliers.

Humblement agenouillées

Comme leurs sœurs des champs dans les herbes mouillées,

Sous le clocher d’ardoise ou le dôme d’étain,

Où les angélus clairs tintent dans le matin,

Les églises et les chapelles

Des couvents,

Tout au loin vers elles,

Mêlent un rire allègre au rire amer des vents,

En joyeuses vassales ;

Mais elles, dans les cieux traversés des vautours,

Comme au cœur d’une ruche, aux cages de leurs tours,

C’est un bourdonnement de guêpes colossales.

Voyez dans le nuage blanc

Qui traverse là-haut des solitudes bleues,

Par-dessus les balcons d’où l’on voit les banlieues,

Voyez monter la flèche au coq étincelant,

Qui, toute frémissante et toujours plus fluette,

Défiant parfois les regards trop lents,

Va droit au ciel se perdre, ainsi que l’alouette.

Ceux-là qui dressèrent la tour

Avec ses quatre rangs d’ouïes

Qui versent la rumeur des cloches éblouies,

Ceux qui firent la porte avec les saints autour,

Ceux qui bâtirent la muraille,

Ceux qui surent ployer les bras des arcs-boutants,

Dont la solidité se raille

Des gifles de l’éclair et des griffes du temps ;

Tous ceux dont les doigts ciselèrent

Les grands portails du temple, et ceux qui révélèrent

Les traits mystérieux du Christ et des Élus,

Que le siècle va voir et qu’il ne comprend plus ;

Ceux qui semèrent de fleurs vives

Le vitrail tout en flamme au cadre des ogives

Ces royaux ouvriers et ces divins sculpteurs

Qui suspendaient au ciel l’abside solennelle,

Dont les ciseaux pieux criaient dans les hauteurs,

N’ont point gravé leur nom sur la pierre éternelle ;

Vous les avez couverts, poudre des parchemins !

Vous seules les savez, vierges aux longues mains !

Vous, dont les Jésus rient dans leurs barcelonnettes,

Artistes d’autrefois, où vous reposez-vous ?

Sous quelle tombe où l’on prie à genoux ?

Et vous, mains qui tendiez les nerfs des colonnettes,

Et vous, doigts qui semiez

De saintes le portail où nichent les ramiers,

Et qui, dans les rayons dont le soleil l’arrose,

Chaque jour encor faites s’éveiller

La rosace, immortelle rose

Que nul vent ne vient effeuiller !

Ô cathédrales d’or, demeures des miracles

Et des soleils de gloire échevelés autour

Des tabernacles

De l’amour !

Vous qui retentissez toujours de ses oracles,

Vaisseaux délicieux qui voguez vers le jour !

Vous qui sacrez les rois, grandes et nobles dames,

Qui réchauffez les cœurs et recueillez les âmes

Sous votre vêtement fait en forme de croix !

Vous qui voyez, ô souveraines,

La ville à vos genoux courber ses toits !

Vous dont les cloches sont, fières de leurs marraines,

Comme un bijou sonore à l’oreille des reines !

Vous dont les beaux pieds sont de marbre pur !

Vous dont les voiles

Sont d’azur !

Vous dont la couronne est d’étoiles !

Sous vos habits de fête ou vos robes de deuil,

Vous êtes belles sans orgueil !

Vous montez sans orgueil vos marches en spirales

Qui conduisent au bord du ciel,

Ô magnifiques cathédrales,

Chaumières de Jésus, Bethléem éternel !

Si longues, qu’un brouillard léger toujours les voile ;

Si douces, que la lampe y ressemble à l’étoile,

Les nefs aux silences amis,

Dans l’air sombre des soirs, dans les bancs endormis,

Comptent les longs soupirs dont tremble un écho chaste

Et voient les larmes d’or où l’âme se répand,

Sous l’œil d’un Christ qui semble, en son calvaire vaste,

Un grand oiseau blessé dont l’aile lasse pend.

Ah ! bienheureux le cœur qui, dans les sanctuaires,

Près des cierges fleuris qu’allument les prières,

Souvent, dans l’encens bleu, vers le Seigneur monta,

Et qui, dans les parfums mystiques, écouta

Ce que disent les croix, les clous et les suaires,

Et ce que dit la paix du confessionnal,

Oreille de l’amour que l’homme connaît mal !

Avec sa grille étroite et son ombre sévère,

Ô sages, qui parliez autour du Parthénon,

Le confessionnal, c’est la maison de verre

À qui Socrate rêve et qui manque à Zénon !

Grandes ombres du Styx, me répondrez-vous: non ?

Ce que disent les cathédrales,

Soit qu’un baptême y jase au bord des eaux lustrales,

Soit qu’au peuple, autour d’un cercueil,

Un orgue aux ondes sépulcrales

Y verse un vin funèbre et l’ivresse du deuil,

Soit que la foule autour des tables

S’y presse aux repas délectables,

Soit qu’un prêtre vêtu de blanc

Y rayonne au fond de sa chaise,

Soit que la chaire y tonne ou soit qu’elle se taise,

Heureux le cœur qui l’écoute en tremblant !

Heureux celui qui vous écoute,

Vagues frémissements des ailes sous la voûte !

Comme une clé qui luit dans un trousseau vermeil

Quand un rayon plus rouge aux doigts d’or du soleil

A clos la porte obscure au seuil de chaque église,

Quand le vitrail palpite au vol de l’heure grise,

Quand le parvis plein d’ombre éteint toutes ses voix,

Ô cathédrales, je vous vois

Semblables au navire émergeant de l’eau brune,

Et vos clochetons fins sont des mâts sous la lune ;

D’invisibles ris sont largués,

Une vigie est sur la hune,

Car immobiles, vous voguez,

Car c’est en vous que je vois l’arche

Qui, sur l’ordre de Dieu, vers Dieu s’est mise en marche ;

La race de Noé gronde encore dans vos flancs ;

Vous êtes le vaisseau des immortels élans,

Et vous bravez tous les désastres.

Car le maître est Celui qui gouverne les astres,

Le pilote, Celui qui marche sur les eaux

Laissez, autour de vous, pousser aux noirs oiseaux

Leur croassement de sinistre augure ;

Allez, vous êtes la figure

Vivante de l’humanité ;

Et la voile du Christ à l’immense envergure

Mène au port de l’éternité.

Les Mains

Aimez vos mains afin qu’un jour vos mains soient belles,

Il n’est pas de parfum trop précieux pour elles,

Soignez-les. Taillez bien les ongles douloureux,

Il n’est pas d’instruments trop délicats pour eux.
C’est Dieu qui fit les mains fécondes en merveilles ;

Elles ont pris leur neige au lys des Séraphins,

Au jardin de la chair ce sont deux fleurs pareilles,

Et le sang de la rose est sous leurs ongles fins.
Il circule un printemps mystique dans les veines

Où court la violette, où le bluet sourit ;

Aux lignes de la paume ont dormi les verveines ;

Les mains disent aux yeux les secrets de l’esprit.
Les peintres les plus grands furent amoureux d’elles,

Et les peintres des mains sont les peintres modèles.
Comme deux cygnes blancs l’un vers l’autre nageant,

Deux voiles sur la mer fondant leurs pâleurs mates,

Livrez vos mains à l’eau dans les bassins d’argent,

Préparez-leur le linge avec les aromates.
Les mains sont l’homme, ainsi que les ailes l’oiseau ;

Les mains chez les méchants sont des terres arides ;

Celles de l’humble vieille, où tourne un blond fuseau,

Font lire une sagesse écrite dans leurs rides.
Les mains des laboureurs, les mains des matelots

Montrent le hâle d’or des Cieux sous leur peau brune.

L’aile des goélands garde l’odeur des flots,

Et les mains de la Vierge un baiser de la lune.
Les plus belles parfois font le plus noir métier,

Les plus saintes étaient les mains d’un charpentier.
Les mains sont vos enfants et sont deux soeurs jumelles,

Les dix doigts sont leurs fils également bénis ;

Veillez bien sur leurs jeux, sur leurs moindres querelles,

Sur toute leur conduite aux détails infinis.
Les doigts font les filets et d’eux sortent les villes ;

Les doigts ont révélé la lyre aux temps anciens ;

Ils travaillent, pliés aux tâches les plus viles,

Ce sont des ouvriers et des musiciens.
Lâchés dans la forêt des orgues le dimanche,

Les doigts sont des oiseaux, et c’est au bout des doigts

Que, rappelant le vol des geais de branche en branche,

Rit l’essaim familier des Signes de la Croix.
Le pouce dur, avec sa taille courte et grasse,

A la force ; il a l’air d’Hercule triomphant ;

Le plus faible de tous, le plus doux a la grâce,

Et c’est le petit doigt qui sut rester enfant.
Servez vos mains, ce sont vos servantes fidèles ;

Donnez à leur repos un lit tout en dentelles.
Ce sont vos mains qui font la caresse ici-bas ;

Croyez qu’elles sont soeurs des lys et soeurs des ailes :

Ne les méprisez pas, ne les négligez pas,

Et laissez-les fleurir comme des asphodèles.
Portez à Dieu le doux trésor de vos parfums,

Le soir, à la prière éclose sur les lèvres,

Ô mains, et joignez-vous pour les pauvres défunts,

Pour que Dieu dans les mains rafraîchisse nos fièvres,
Pour que le mois des fruits vous charge de ses dons

Mais ouvrez-vous toujours sur un nid de pardons.
Et vous, dites, ô vous, qui, détestant les armes,

Mirez votre tristesse au fleuve de nos larmes,

Vieillard, dont les cheveux vont tout blancs vers le jour,

Jeune homme, aux yeux divins où se lève l’amour,

Douce femme mêlant ta rêverie aux anges,
Le coeur gonflé parfois au fond des soirs étranges,

Sans songer qu’en vos mains fleurit la volonté,

Tous, vous dites :  » Où donc est-il, en vérité,

Le remède, ô Seigneur, car nos maux sont extrêmes ?  »
– Mais il est dans vos mains, mais il est vos mains mêmes.

Les Musées

Entrez dans les palais grands ouverts à la foule ;

Un jour limpide y luit, l’heure paisible y coule,

Le pied rit au miroir des parquets précieux,

Et loin, dans le plafonds aussi hauts que les cieux,

Bleu séjour de la muse et du Dieu sous les voiles,

L’œil voit trembler des chars, des luths et des étoiles.
Sous la voûte, sur les paliers,

Par les rampes en fleurs et les grands escaliers,

Un courant d’air vaste circule,

Et douce est la fraîcheur où vous marchez,

Parmi le peuple blanc des marbres recherchés :

Saluez, c’est Vénus ; admirez, c’est Hercule !
Comme vous reposez les yeux,

O blancheur sombre des musées !

La fièvre de nos sens expire dans ces lieux,

Et nos âmes y sont largement amusées.
O génie, ô lent créateur,

Comme Dieu fait courir la sève dans les arbres,

Tu fais courir la vie aux lignes des beaux marbres ;

Et sur la pierre, à la hauteur

Des bras de la statue ou du col de l’amphore,

L’œil croit voir voltiger encore

Les mains illustres du sculpteur.
Alors notre cœur se rappelle

Le temps d’Auguste, l’âge où florissait Apelle !

Tout ceux dont un laurier pressait le front puissant,

Le pnyx sonore où rit la troupe des esclaves,

Les toges du forum, les plis des laticlaves,

César spirituelI Sophocle éblouissant !
Rome, Athène ! O palais que la colline élève !

Vous, Romains, vous sculptez à la pointe du glaive ;

Et vous qui soupez chez les dieux,

Vous possédez la grâce et vous la versez toute,

Athéniens, et c’est chez vous que l’âme écoute

Le grand hymne muet qui chante pour les yeux,

Le long des lignes, sous la voûte

De vos temples mélodieux.
Des anciens, endormis au bruit frais des fontaines,

Les âmes en rêvait se promènent ici,

Caressant tous les fronts d’un regret adouci,

Et font, sur les lèvres hautaines

Des Romains et des Grecs et de Tibère aussi,

Chuchoter un long flot de paroles lointaines.
O belle antiquité, toute nouvelle encor !

Berce-nous de tes bons murmures,

Comme une abeille d’or,

Que l’été de Paris prendrait aux roses mûres

Pour la jeter en Prairial,

Grisée

Et bourdonnante, autour de la salle apaisée,

Où, visiteur royal,

Par la vitre embrasée au feu de ses prouesses,

Le baiser du soleil vient dorer les déesses.

L’homme

Homme dont la tristesse est écrite d’un bout

Du monde à l’autre, et même aux murs de la campagne,

Forçat de l’hôpital et malade du bagne ;
Dormeur maussade, à qui chaque aube dit :  » Debout !  »

Voyageur douloureux qu’attend la Mort, auberge

Où l’on vend le lit dur et les pleurs blancs du cierge,
Tu gémis, étonné de te sentir si las ;

Puis un jour tu te dis :  » L’âme est un vain bagage,

Et mon’cœur est bien lourd pour un pareil voyage ! »
Et, sans songer que Dieu te donne ses lilas,

Tu veux jeter ton cœur, tu veux jeter ton âme,

Pour alléger ta marche et mieux porter la Femme;
Par ta route et ses ponts fiers de leur parapet,

Compagnon de l’orgueil, fils des froides études,

Tu vas vers le malheur et vers les solitudes.
Tout plein des arguments dont l’esprit se repaît,

Tu fais, pour savourer ta gloire monotone,

Taire ta conscience à l’heure où le ciel tonne.
Si pourtant à ce prix tu manges à ta faim,

Si tu dors calme, au creux de l’oreiller facile,

Ecoute ta science et reste-lui docile ;
Si ta libre raison, la plus forte à la fin,

Respire au coup mortel porté par elle au doute,

Pareil au Juif errant, homme, poursuis ta route.
Sois content sans ton âme, et joyeux sans ton cœur,

Sois ton corps tyran ni que et sois ta bête fauve,

Fais tes traits durs et froids, fais ton iront vaste et chauve
Mais si ton fruit superbe engraisse un ver vainqueur,

Si tu bâilles, les soirs larmoyants, sous ta lampe,

Tâche de réfléchir, pose un doigt sur ta tempe.
Si tu n’as toujours pas trouvé sur ton chemin,

Qu’assourdit la rumeur des sabres et des chaînes

Repos pour tes amours et cesse pour tes haines ;
Si ton bâton usé tâtonne dans ta main,

Pauvre aveugle tremblant qui portes une sourde,

La Femme, chaque jour plus énorme et plus lourde;
Si Tentant ancien sommeille encore en toi,

Gardant le souvenir de la faute première,

Dis :  » J’ai le dos tourné peut-être à la Lumière  » ;
Dis :  » J’étais un esclave et croyais être un Roi !  »

Pour t’en aller gaiment, frère des hirondelles,

Reprends ton cœur, reprends ton âme, ces deux ailes ;
Et grâce à ce fardeau redevenu léger,

Emporte alors l’enfant, mère, sœur ou compagne,

Comme l’ange en ses bras emporte la montagne ;
Enivre-toi du long plaisir de voyager ;

Que ta faim soit paisible et que ta soif soit pure,

Bois à tout cœur ouvert, mange à toute âme mûre !

Mors Et Vita

Souvenez-vous des humbles cimetières

Que voile aux villages voisins

Le pli d’un coteau pâle où pendent les raisins,

Qu’éveille, au point du jour, l’air du casseur de pierres.

Seuls, les vieux fossoyeurs ont d’eux quelque souci.

Et c’est à peine si –

Comme des brebis étonnées,

Loin du troupeau fumant des douces cheminées,

Loin du clocher, ce pâtre amoureux d’horizons –

Quelques maisons

Abandonnées,

Toutes fanées

Par les saisons,

Du vide de leurs yeux dans leur face hagarde,

Contemplent par-dessus l’enclos au portail veuf

Parfois de l’auvent qui le garde –

La chapelle en ruine à la grande lézarde,

Les tertres anciens et les croix de bois neuf.
Mais l’été que l’ange envoie aux vallées,

Pour les églogues étoilées,

Aux grands blés roux buvant ses haleines de feu,

Et vers les rivières vermeilles,

L’été, sur un signe de Dieu,

Fait, avec ses rayons, de sauvages corbeilles

De ces asiles tout en fleurs où les abeilles,

Dans l’herbe haute et drue ainsi que des remords,

D’un long bourdonnement ensommeillent les morts.
A midi, le soleil silencieux qui tombe,

Grave, comme un chat d’or s’allonge sur la tombe

Dont la blancheur brûle, éclatant

Parmi l’argile rose ou les avoines folles,

Pendant que le lézard entend

Passer, dans les bruits vains et les vagues paroles,

La robe, ayant l’odeur de nos amours défunts,

De la Mort, mère et reine des parfums.
Tramée avec les fils du rêve,

Voici s’assombrir l’heure où la lune se lève,

Et le lourd laboureur qui rentre réfléchit

Sur la route où l’air pur fraîchit,

Le long des murs sacrés, et son coeur croit entendre

Une voix étouffée ou tendre,

Dans la nuit bleue et noire ainsi que le corbeau

La nuit donne la vie aux choses du tombeau.
Cependant, là-bas, dans les nécropoles,

Sur qui la nue ardente ébauche des coupoles,

Et qu’endorment les cris confus et les oiseaux

Des villes, dont le vaste oubli pèse à ses os,

Une immobile multitude

Poursuit le même rêve en la même attitude ;

Et depuis tant d’hivers que les soleils lassés

Ne comptent plus les noms par les vents effacés,

Malgré leur solitude qui s’ennuie

Au cantique filtré sur leur front par la pluie,

Elles peuvent goûter encor des jours bénis,

Ces pauvres âmes désolées,

Vers la douce époque des nids,

Sous les funéraires feuillées,

Quand Mai, de sa main fine, aux grilles des caveaux

Attache des bouquets et des regrets nouveaux

Ou quand leur commune patronne,

Leur fête, fait éclore une triste couronne :

Ce jour-là, plus d’un deuil charmant qui vient errer

Dans les sombres jardins, tressaille à rencontrer,

Sous les branches d’automne à peine encore vertes,

L’impériale odeur des tombes entrouvertes.

Et tous, ceux du village et ceux de la cité,

Ceux qui sourient d’avoir été

De gais bouviers dans la campagne,

Et ceux dont la statue en marbre est la compagne,

Ces morts que Dieu sema comme on sème le blé,

Tous dorment d’un sommeil si peu troublé,

Qu’il semble que la vie,

A ces mornes reclus

Lugubrement ravie,

Ne doive jamais plus

Monter ni redescendre

Des yeux pleins de nuit noire au coeur tombant en cendre.
Aucun orchestre en floraison

Sous les bosquets royaux dans la chaude saison,

Aucune orfèvrerie amoncelant ses bagues,

Aucun océan soucieux

Des perles qu’il charrie aux plis lourds de ses vagues,

Aucun Messidor sous les cieux

Qui couvrent la splendeur des terres éventrées,

Ni le soleil de ces contrées

Où son regard luit si hautain,

Sur les monts que couronne une âpre odeur de thym,

Qu’il semble à la stupeur physique

Que le rayon fait la musique ;

Ni lune en fleur d’aucun été,

Ni comètes semant de diamants leur voie,

Ne roulent plus d’ivresse en versant plus de joie,

Que la solennelle clarté

Qui, tenant de la rose et de la primevère,

Jaillira par la fente en rumeur des cercueils,

Comme un vin parfumé des blessures du verre,

Quand, sonnant la fuite des deuils,

L’ange du Jugement, sur le tombeau du Juste,

Soulèvera la pierre avec un geste auguste !

L’amour De L’amour

I
Aimez bien vos amours ; aimez l’amour qui rêve

Une rose à la lèvre et des fleurs dans les yeux ;

C’est lui que vous cherchez quand votre avril se lève,

Lui dont reste un parfum quand vos ans se font vieux.
Aimez l’amour qui joue au soleil des peintures,

Sous l’azur de la Grèce, autour de ses autels,

Et qui déroule au ciel la tresse et les ceintures,

Ou qui vide un carquois sur des coeurs immortels.
Aimez l’amour qui parle avec la lenteur basse

Des Ave Maria chuchotés sous l’arceau ;

C’est lui que vous priez quand votre tête est lasse,

Lui dont la voix vous rend le rythme du berceau.
Aimez l’amour que Dieu souffla sur notre fange,

Aimez l’amour aveugle, allumant son flambeau,

Aimez l’amour rêvé qui ressemble à notre ange,

Aimez l’amour promis aux cendres du tombeau !
Aimez l’antique amour du règne de Saturne,

Aimez le dieu charmant, aimez le dieu caché,

Qui suspendait, ainsi qu’un papillon nocturne,

Un baiser invisible aux lèvres de Psyché !
Car c’est lui dont la terre appelle encore la flamme,

Lui dont la caravane humaine allait rêvant,

Et qui, triste d’errer, cherchant toujours une âme,

Gémissait dans la lyre et pleurait dans le vent.
Il revient ; le voici : son aurore éternelle

A frémi comme un monde au ventre de la nuit,

C’est le commencement des rumeurs de son aile ;

Il veille sur le sage, et la vierge le suit.
Le songe que le jour dissipe au coeur des femmes,

C’est ce Dieu. Le soupir qui traverse les bois,

C’est ce Dieu. C’est ce Dieu qui tord les oriflammes

Sur les mâts des vaisseaux et des faîtes des toits.
Il palpite toujours sous les tentes de toile,

Au fond de tous les cris et de tous les secrets ;

C’est lui que les lions contemplent dans l’étoile ;

L’oiseau le chante au loup qui le hurle aux forêts.
La source le pleurait, car il sera la mousse,

Et l’arbre le nommait, car il sera le fruit,

Et l’aube l’attendait, lui, l’épouvante douce

Qui fera reculer toute ombre et toute nuit.
Le voici qui retourne à nous, son règne est proche,

Aimez l’amour, riez ! Aimez l’amour, chantez !

Et que l’écho des bois s’éveille dans la roche,

Amour dans les déserts, amour dans les cités !
Amour sur l’Océan, amour sur les collines !

Amour dans les grands lys qui montent des vallons !

Amour dans la parole et les brises câlines !

Amour dans la prière et sur les violons !
Amour dans tous les coeurs et sur toutes les lèvres !

Amour dans tous les bras, amour dans tous les doigts !

Amour dans tous les seins et dans toutes les fièvres !

Amour dans tous les yeux et dans toutes les voix !
Amour dans chaque ville : ouvrez-vous, citadelles !

Amour dans les chantiers : travailleurs, à genoux !

Amour dans les couvents : anges, battez des ailes !

Amour dans les prisons : murs noirs, écroulez-vous !
II
Mais adorez l’Amour terrible qui demeure

Dans l’éblouissement des futures Sions,

Et dont la plaie, ouverte encor, saigne à toute heure

Sur la croix, dont les bras s’ouvrent aux nations.

Le Corps Et L’âme

Dieu fit votre corps noble et votre âme charmante.

Le corps sort de la terre et l’âme aspire aux cieux ;

L’un est un amoureux et l’autre est une amante.
Dans la paix d’un jardin vaste et délicieux,

Dieu souffla dans un peu de boue un peu de flamme,

Et le corps s’en alla sur ses pieds gracieux.
Et ce souffle enchantait le corps, et c’était l’âme

Qui, mêlée à l’amour des bêtes et des bois,

Chez l’homme adorait Dieu que contemplait la femme.
L’âme rit dans les yeux et vole avec la voix,

Et l’âme ne meurt pas, mais le corps ressuscite,

Sortant du limon noir une seconde fois.
Dieu fit suave et beau votre corps immortel :

Les jambes sont les deux colonnes de ce temple,

Les genoux sont la chaise et le buste est l’autel.
Et la ligne du torse, à son sommet plus ample,

Comme aux flancs purs de vase antique, rêve et court

Dans l’ordre harmonieux dont la lyre est l’exemple.
Pendant qu’un hymne à Dieu, dans un battement court,

Comme au coeur de la lyre une éternelle phrase,

Chante aux cordes du coeur mélodieux et sourd.
Des épaules, planant comme les bords du vase,

La tête émerge, et c’est une adorable fleur

Noyée en une longue et lumineuse extase.
Si l’âme est un oiseau, le corps est l’oiseleur.

Le regard brûle au fond des yeux qui sont des lampes

Où chaque larme douce est l’huile de douleur.
La mesure du temps tinte aux cloisons des tempes ;

Et les bras longs aux mains montant au firmament

Ont charitablement la sûreté des rampes.
Le coeur s’embrase et fond dans leur embrasement,

Comme sous les pressoirs fond le fruit de la vigne,

Et sur les bras croisés vit le recueillement.
Ni les béliers frisés ni les plumes de cygne,

Ni la crinière en feu des crieurs de la faim

N’effacent ta splendeur, ô chevelure insigne,
Faite avec l’azur noir de la nuit, ou l’or fin

De l’aurore, et sur qui nage un parfum farouche,

Où la femme endort l’homme en une mer sans fin.
Rossignol vif et clair, grave et sonore mouche

Frémis ou chante au bord des lèvres, douce voix !

Douce gloire du rire, épanouis la bouche !
Chaque chose du corps est soumise à tes lois,

Dieu grand, qui fais tourner la terre sous ton geste,

Dans la succession régulière des mois.
Tes lois sont la santé de ce compagnon leste

De l’âme, ainsi qu’un rythme est l’amour de ses pas,

Mais l’âme solitaire est joyeuse où Dieu reste.
La souffrance du corps s’éteint dans le trépas,

Mais la douleur de l’âme est l’océan sans borne ;

Et ce sont deux présents que l’on estime pas.
Oh ! ne négligez pas votre âme ! L’âme est morne

Que l’on néglige, et va s’effaçant, comme au jour

Qui monte le croissant voit s’effacer sa corne.
Et le corps, pour lequel l’âme n’a pas d’amour,

Dans la laideur, que Dieu condamne, s’étiole,

Comme un fou relégué dans le fond d’une cour.
La grâce de votre âme éclôt dans la parole,

Et l’autre dans le geste, aimant les frais essors,

Au vêtement léger comme une âme qui vole.
Sachez aimer votre âme en aimant votre corps,

Cherchez l’eau musicale aux bains de marbre pâle,

Et l’onde du génie au coeur des hommes forts.
Mêlez vos membres lourds de fatigue, où le hâle

De la vie imprima son baiser furieux,

Au gémissement frais que la Naïade exhale ;
Afin qu’au jour prochain votre corps glorieux,

Plus léger que celui des Mercures fidèles,

Monte à travers l’azur du ciel victorieux.
Dans l’onde du génie, aux sources sûres d’elles,

Plongez votre âme à nu, comme les bons nageurs,

Pour qu’elle en sorte avec la foi donneuse d’ailes !
Dans la nuit, vers une aube aux divines rougeurs,

Marchez par le sentier de la bonne habitude,

Soyez de patients et graves voyageurs.
Que cette jeune soeur charmante de l’étude

Et du travail tranquille et gai, la Chasteté,

Parfume vos discours et votre solitude.
La pâture de l’âme est toute vérité ;

Le corps, content de peu, cueille une nourriture

Dans le baiser mystique où règne la beauté.
Puisque Dieu répandit l’homme dans la nature,

Sachez l’aimer en vous, et d’abord soyez doux

A vous-mêmes, et doux à toute créature.
Si vous ne vous aimez en Dieu, vous aimez-vous ?

Cantique À La Reine

I
Douce Vierge Marie, humble mère de Dieu

Que tout le ciel contemple,

Vous qui fûtes un lys debout dans l’encens bleu

Sur les marches du temple ;
Épouse agenouillée à qui l’ange parla ;

Ô divine accouchée,

Que virent les bergers, qu’une voix appela,

Sur la roche penchée;
Qui regardiez dormir, l’abreuvant d’un doux lait,

L’adorant la première,

Un enfant frêle et nu, mais qui, la nuit, semblait

Être fait de lumière ;
Ô morte, qu’enleva dans les plis des rideaux

À la nuit de la tombe

L’essaim des chérubins, qui portent à leur dos

Des ailes de colombe,
Pour vous placer, au bruit de leurs psaltérions

Dont tressaillent les cordes,

Au Ciel où vous régnez, les doigts pleins de rayons

Et de miséricordes ;
Vous qu’un peuple sur qui votre bleu manteau pend

Doucement importune,

Vous qui foulez avec la tête du serpent

Le croissant de la lune ;
Vous à qui Dieu donna les grands voiles d’azur,

Le cortège des Vierges,

La cathédrale immense au maître-autel obscur

Étoilé par les cierges,
La couronne, le sceptre et les souliers bouffants,

Les cantiques en flammes,

Les baisers envoyés par la main des enfants,

Et les larmes des femmes ;
Vous dont l’image, aux jours gros d’orage et d’erreur,

Luisait sous mes paupières,

Et qui m’avez tendu sur les flots en fureur

L’échelle des prières ;
Vous qui m’avez cherché, portant votre fanal,

Aux pentes du Parnasse ;

Vous qui m’avez pêché dans les filets du mal

Et mis dans votre nasse ;
Que n’ai-je, pour le jour où votre fête aura

Mis les cloches en joie,

La règle du marchand qui pour vous aunera

Le velours et la soie !
Que n’ai-je les ciseaux sonores du tailleur,

Pour couper votre robe !

Et que n’ai-je le four qu’allume l’émailleur !

J’émaillerais le globe
Où votre pied se pose, ainsi qu’un oiseau blanc

Planant sur nos désastres,

Globe d’azur et d’or, frêle univers roulant

Son soleil et ses astres !
Que ne suis-je de ceux dont les rois font grand cas,

Et qui sont des orfèvres !

Je vous cisèlerais des bijoux délicats,

Moins vermeils que nos lèvres ;
Mais, puisque je ne suis ni l’émailleur plaisant,

Ni le marchand notable,

Ni l’orfèvre fameux, ni le tailleur croisant

Les jambes sur sa table ;
Que je n’ai nul vaisseau sur les grands océans,

Nul trésor dans mon coffre,

J’ai rimé ce bouquet de vertus que céans

De bon coeur je vous offre.
Je vous offre humblement ce bouquet que voici :

La couleur en est franche

Et le parfum sincère, et ce bouquet choisi

C’est la chasteté blanche ;
C’est l’humilité bleue et douce, et c’est encor

Fleur du coeur, non du bouge,

La pauvreté si riche et toute jaune d’or

Et la charité rouge.
Ce n’est pas que je croie habiter les sommets

De la science avare,

Et je n’ai pas le fruit de la sagesse, mais

L’amour de ce fruit rare ;
Au surplus, je n’ai pas l’améthyste à mon doigt,

Je ne suis pas du temple,

Et je sais qu’un chrétien pur et simple ne doit

A tous que son exemple.
Je ne suis pas un prêtre arrachant au plaisir

Un peuple qu’il relève ;

Je ne suis qu’un rêveur et je n’ai qu’un désir :

Dire ce que je rêve.
II
Aimez : l’amour vous met au cœur un peu de jour ;

Aimez, l’amour allège ;

Aimez, car le bonheur est pétri dans l’amour

Comme un lys dans la neige !
L’amour n’est pas la fleur facile qu’au printemps

L’on cueille sous son aile,

Ce n’est pas un baiser sur tes lèvres du temps :

C’est la fleur éternelle.
Nous faisons pour aimer d’inutiles efforts,

Pauvres cœurs que nous sommes !

Et nous cherchons l’amour dans l’étreinte des corps,

Et l’amour fuit les hommes !
Et c’est pourquoi l’on voit la haine dans nos yeux

Et dans notre mémoire,

Et ce vautour ouvrir sur nos front soucieux

Son affreuse aile noire ;
Et c’est pourquoi l’on voit jaillir de leur étui

Tant de poignards avides ;

Et c’est pourquoi l’on voit que les cœurs d’aujourd’hui

Sont des sépulcres vides.
Voici l’éternel cri que je sème au vent noir,

Sur la foule futile ;

Tel est le grain d’encens qui fume en l’encensoir

De ma vie inutile.
III
Cependant bien que j’eusse encor peu combattu

Pour sa sainte querelle,

Mes yeux, l’ayant fixée, ont vu que la vertu

Est étrangement belle ;
Que son corps s’enveloppe en de puissants contours,

Et que sa joue est pleine;

Qu’elle est comme une ville, assise avec ses tours,

Au milieu de la plaine ;
Que ses yeux sont sereins, ignorant l’éclair vil,

Ainsi que les pleurs lâches ;

Que son sourire est gai comme une aube en avril,

Que, pour de nobles tâches,
Les muscles de ses bras entrent en mouvement,

Comme un arc qui s’anime,

Pendant que son cou porte impérialement

Sa tête magnanime ;
Qu’un astre sur son front luit plus haut que le sort,

Et que sa lèvre est grasse,

Et qu’elle est dans le calme, enveloppant l’effort,

L’autre nom de la grâce ;
Qu’elle est comme le chêne en qui la sève bout

Jusqu’à rompre l’écorce ;

Et qu’elle est, dans l’orage, indomptable et debout,

L’autre nom de la force ;
Que sa mamelle est vaste et pleine d’un bon lait,

Et que le mal recule

Comme une feuille au vent de son geste, et qu’elle est

La compagne d’Hercule.
Et je vous dis : O vous qui comme elle régnez,

O vierge catholique !

Les saints joyeux sont morts, nos temps sont condamnés !

Au mal mélancolique ;
La joie et la vertu se sont voilé le front,

Ces sœurs sont exilées ;

Et je ne vois pas ceux qui les rappelleront

Avec des voix ailées !
O Vierge! Hâtez-vous! Déjà l’ange s’enfuit

Sous le ciel noir qui gronde,

Et le monde déjà s’enfonce dans la nuit,

Comme un noyé dans l’onde !
Tout ce qui fleurissait et parfumait l’été

De la vie et de l’âme,

L’amour loyal de l’homme et la fidélité

Pieuse de la femme,
Ces choses ne sont plus, l’haleine des autans

A balayé ces roses,

Et l’homme a changé l’homme, et les gens de nos temps

Sont repus et moroses ;
Oui, c’est la nuit qui vient, la nuit qui filtre au fond

De l’âme qui décline,

Et grelotte déjà dans cet hiver profond,

Comme une ombre orpheline.
Aussi je crie ; O Vous, n’aurez-vous pas pitié

De notre temps qui souffre,

Naufragé qui s’aveugle et qui chante, à moitié

Dévoré par le gouffre ?
O vite, envoyez-nous, le cœur plein de pardons

Et les yeux pleins de flammes,

Celui qui doit venir, puisque nous l’attendons :

Lui seul prendra les âmes ;
Sa main se lèvera seulement sur les fronts

Noirs de gloire usurpée,

Et les divins conseils de Dieu lui donneront

La parole et l’épée ;
Il sera le pasteur, il sera le nocher;

Il fera pour l’Église

Jaillir le sentiment, comme l’eau du rocher

Sous la main de Moïse.
Car rien ne sert d’avoir, pour fonder sur le cœur

Incertain de la foule,

Un monument qui monte et qui sorte vainqueur

Du siècle qui s’écroule,
Une lyre géante, et des lauriers autour

D’un front lourd de conquêtes,

Et les rimes du vers, dramatique tambour

Que frappent deux baguettes ;
De mouvoir une lèvre allumée au soleil,

D’éloquente frottée,

D’où s’échappe un torrent de paroles, pareil

À la lave irritée,
Ni même de tenir à son poing souverain

Le glaive à lame amère

Qu’Achille ramassa sur l’enclume d’airain

Du forgeron Homère,
Qu’Alexandre saisit, qui le passe aux Césars

Dont la gloire est jalouse,

Et que Napoléon cueille dans les hasards,

Aux pieds de Charles douze ;
Tandis qu’il suffira, sous le regard de feu

De l’amour qui féconde,

D’un seul Juste, sur qui souffle l’esprit de Dieu,

Pour transformer le monde.

Charité

Nourrissez votre cœur du feu des charités,

Filles du Fils de l’homme, aux yeux pleins de clartés.

Aimez celle qu’un peuple appelle politesse.

Avant Notre-Seigneur, savoir vivre, qu’était-ce?

Quelque chose au dehors, mais au fond, presque rien.

Etre civilisé, c’est bien ; poli, très bien ;

La politesse, fleur de l’homme charitable,

Règle notre attitude et rit à notre table,

Et donne un sens exquis aux choses du repas.

Science qui s’apprend, et qui ne s’apprend pas :

Code intime et profond, né dans la quiétude

Du cloître, et dont le monde, après, fit son étude.

L’âme où passa Jésus toujours en garde un pli,

Et c’est encor rester chrétien qu’être poli,

La politesse est reine et fait son doux royaume

Des cœurs purs, c’est un lis royal qui les embaume !

Non celle qui se montre en chapeaux élégants,

Bien qu’un homme se lise aux couleurs de ses gants,

Ni celle qui fatigue, ou bien qui complimente,

Obligée à se taire à moins qu’elle ne mente :

Mais celle-là qui règne avec simplicité,

Qui sait servir le miel pur de la vérité;

Qui veut laisser chacun ou chacune à sa place,

Qui calme les transports, comme elle rompt la glace.

Parmi les charités, si légères au sol

Qu’elles foulent si peu, que l’on dirait un vol

Timide, à fleur déterre, ou d’ange ou d’hirondelle;

Au nom des tout petits qui soupent sans chandelle

Sous les arbres, les yeux dans leurs cheveux trop longs,

Et viennent d’Italie avec leurs violons ;

Du vieux joueur de flûte, aux mèches toutes grises,

Et du pauvre, à genoux sur le seuil des églises,

Qui marmotte une antienne ou qui froisse les grains

Du rosaire, à la fête où vont les pèlerins;

Parmi les charités, porteuses d’escarcelles,

D’un vers reconnaissant je veux célébrer celle

Qui passe en écoutant les plaintes des roseaux,

Et qui donne aux petits comme on donne aux oiseaux !

Fais ton miel admirable, ô reine des abeilles,

Charité, donne encor tes jours, ton cœur, tes veilles ;

Jésus multiplia les poissons et les pains.

Voyez, dans ce palais, dont les plafonds sont peints,

Où les lustres ont plus de branches que les arbres,

Où le peuple des sphinx taillés au cœur des marbres

Garde la cour sonore et les vastes paliers,

Château plein de frontons, d’urnes et de piliers,

Cette royale entant toute belle, qui foule,

Comme un jardin fleuri, l’éloge de la foule !

Eh bien, la charité qui lui parle à mi-voix

Saura lui retirer les bagues de ses doigts,

La perle éclose au coin de son oreille en flamme,

Sa chevelure où rit la gloire de la femme,

Sa chambre où le soleil allonge dans la paix

Sa large griffe d’or sur les tapis épais,

Ses miroirs éclatants, les servantes accortes,

Ce vestibule altier, plein de dessus de portes

Où des gens, dont le vent chiffonne le manteau,

Sont poudrés par Boucher et fardés par Watteau,

Et l’œil de ces bergers diseurs de douces choses,

Les grands vases de fleurs, où Sèvre a peint les roses!

Ses pieds si délicats chaussés de gros souliers,

Sa taille consacrée à d’humbles tabliers,

Sous sa coiffe de tulle et d’épingles légères,

L’enfant ira, parmi les âmes étrangères,

Fermer les yeux des morts, coudre le drap fatal,

Ou, sous les crucifix des murs de l’hôpital,

Au chevet d’un mourant dont la bouche blasphème,

Pour lui dire :  » Je suis votre sœur qui vous aime!  »

Cette charité-là se nomme amour divin,

Elle enivre les cœurs, plus forte que le vin.

Père des charités, dont le Père pardonne,

Jésus, ô doux Jésus, pour qu’enfin l’on se donne

A vous, dont on tient l’âme et le cœur que l’on a,

Vous qui changiez en vin l’eau claire de Cana

Qui chantait en entrant sonore au col des vases,

Changez la boue en or dans nos cœurs lourds de vases.

Vous qui rendiez la vue à ceux dont les bâtons

Tâtent le pied des murs, nous marchons à tâtons,

Et nous sommes des sourds, et la pierre est pareille

A nous. Maître, mettez le doigt sur notre oreille !

Vous, dont l’ordre, au soleil qui sur le peuple luit,

Tirait Lazare blanc des brunies de la nuit,

Seigneur, ressuscitez aussi nos cœurs de roche,

S’il est vrai, ô Seigneur, que votre règne approche !

Chasteté

Louez la chasteté, la plus grande douceur,

Qui fait les yeux divins et la lèvre fleurie,

Et de l’humanité tout entière une sœur,
C’est par elle que l’âme à l’âme se marie ;

Par elle que le cœur du cœur est écouté ;

C’est le lys de Joseph, le parfum de Marie.
Elle est arbre de force, elle est fleur de beauté ;

Elle sait détacher le cœur de toutes choses,

Et sans elle il n’est pas d’entière charité.
La volupté viole et déchire les roses,

Sa fleur c’est le dégoût, son fruit c’est la laideur.

Son sourire est cruel dans ses apothéoses.
Elle est la rose impure, et sa lugubre odeur

Attire un désir noir comme une horrible mouche ;

Elle est l’eau d’amertume et le pain de fadeur.
De Vesper qui se lève à Vénus qui se couche,

Aimez la chasteté, la plus belle vertu,

Née aux lèvres du Christ adorable et farouche.
Ce fauve, le plaisir, à vos seuls pieds s’est-tu,

Maître, qui revêtez de blanc la Madeleine

Pour le plus saint combat que l’homme ait combattu.
Couronnement divin de la sagesse humaine,

La chasteté sourit à l’homme et le conduit ;

L’homme avec elle est roi, sans elle tout le mène.
La sagesse! Sans elle un baiser la détruit!

Nul n’a contre un baiser de volonté suprême ;

Nul n’est sage le jour, s’il n’est chaste la nuit.
Nul n’est sage vraiment qui ne l’épouse et l’aime

Dans l’esprit de beauté, dans l’esprit de bonté,

Et nul chaste sans vous, Seigneur, chasteté même !
L’esprit gouverne en elle avec lucidité,

Trop viril pour gémir, assez puissant pour croire ;

Et sans elle, il n’est pas d’entière liberté !
Aimez la chasteté, la plus douce victoire

Que César voit briller, qu’il ne remporte pas ;

Dont les rayons, Hercule, effaceront ta gloire.
Le monde est une cage où le mal au front bas

Est la ménagerie, et la dompteuse forte

Est cette chasteté portant partout ses pas.
Elle entre dans la cage ; elle en ferme la porte,

Elle tient sous ses yeux tous les vices hurlants ;

Si jamais elle meurt, l’âme du monde est morte.
Mais elle est Daniel sous ses longs voiles blancs ;

Daniel ne meurt pas, car Dieu met des épées

Dans ses deux yeux qui sont des yeux étincelants :
Dansles fleurs, aux plis blancs de sa robe échappées,

Suivez sa chevelure au vent, comme le chien

Suit la flûte du pâtre au temps des épopées.
Elle va dissipant deux maux qui ne sont rien

Qu’un peu d’aveuglement et qu’un peu de fumée :

Le mépris du bonheur et la honte du bien.
Elle apporte sa lampe à notre nuit charmée ;

Dans notre lourd silence, elle éveille ses chants,

Et sa lèvre adorable est toute parfumée.
Ses yeux ont la gaîté de l’aube sur les champs ;

Elle allie en son cœur, dévoué même aux brutes,

A la haine du mal l’amour pour les méchants.
Elle force le seuil des plus viles cahutes

Et des plus noirs palais les mieux clos au soleil.

Sa corde ceint les reins des braves dans les luttes.
Elle cueille humblement, dans la joie en éveil,

Les lauriers les plus verts des plus nobles conquêtes,

Sans vain fracas d’acier, ni dur clairon vermeil,
Elle rit aux dangers comme on rit dans les fêtes,

Devant ployer un jour tout sous sa volonté,

Plus grande, ô conquérants, que le bruit que vous fait
Et sans elle, il n’est pas d’entière majesté !

Couples Prédestinés

Peut-être un jour l’époux selon l’amour, l’épouse

Selon l’amour, selon l’ordre d’Emmanuel,

Sans que lui soit jaloux, sans qu’elle soit jalouse,
Leurs doigts libres pliés au travail manuel,

Fervents comme le jour où leurs cœurs s’épousèrent,

Nourriront dans leur âme un feu venu du ciel ;
Le feu du dieu charmant que les bourreaux brisèrent,

Le feu délicieux du véritable amour,

Dont les âmes des Saints lucides s’embrasèrent ;
Tourterelle et ramier, au sommet de leur tour

Mystique, ils placeront leur nid sur lequel règne

La chasteté, couleur de l’aurore et du jour,
L’entière chasteté, celle où l’âme se baigne,

Qui prend l’encens de l’âme et les roses du corps,

Que symbolise un lis et que l’enfant enseigne ;
Celle qui fait les saints, celle qui fait les forts,

Mystérieuse loi que notre âme devine

En voyant les yeux clos et les doigts joints des morts
Rêvant de Nazareth, sous cette loi divine,

Ils tondront leurs regards et marieront leurs voix

Dans l’idéal baiser que l’âme s’imagine.
Qu’ils dorment sur la planche ou sur le lit des rois,

Le monde les ignore, et leur secret sommeille

Mieux qu’un trésor caché sous l’herbe au fond des bois.
La nuit seule le conte à l’étoile vermeille ;

Pour eux, laissant la route aux cavaliers fougueux

Dans le discret sentier où l’âme les surveille,
Ils ne sont jamais deux, le nombre belliqueux,

Jamais deux, car l’amour sans fin les accompagne,

Toujours  « Trois « , car Jésus est sans cesse avec eux.
Paisibles pèlerins à travers la campagne

Et la ville où leurs pieds fleurent l’odeur du thym ;

Et l’époux reste amant, et la Vierge est compagne.
De l’aurore de soie au couchant de satin,

Leur doux travail embaume, et leur pur sommeil prie,

De l’étoile du soir et celle du matin.
Ce sont des enfants blancs de la Vierge Marie,

Rose de l’univers par la simplicité,

Et mère glorieuse autant qu’endolorie.
C’est Elle qui leur ouvre, étonnant la clarté,

Sur ses genoux un livre, où leur cœur voit le rêve,

Sous son manteau céleste et bleu comme l’été.
Pudique autant que Jeanne, autant que Geneviève,

L’épouse file et songe au lys du charpentier ;

L’époux travaille et songe à l’innocence d’Ève.
Avec sa main trempée au flot du bénitier,

Chaque jour dans l’Église où son âme s’abreuve,

Les doigts fiers de tourner les pages du psautier,
Pour les pauvres amours qui marchent dans l’épreuve,

Les membres de Jésus dont le faubourg est plein,

Pour le lit du vieillard et l’habit de la veuve,
Elle file le chanvre, elle file le lin,

Comme elle file aussi le sommeil du malade,

Et le rire innocent du petit orphelin.
Musique d’or du cœur qui vibre et persuade,

Sa parole fait croire et se mettre à genoux

Le plus méchant, qu’elle aime ainsi qu’un camarade.
Elle est plus sérieuse et meilleure que nous ;

Il n’a que les beaux traits de notre ressemblance ;

Couple prédestiné, délicieux époux !
Ils ont la joie, ils ont l’amour par excellence!

Leurs cœurs extasiés de grâce sont vêtus ;

Car ils ont dépouillé toute la violence.
Sortis forts des combats vaillamment combattus,

Ils font vaguer leur corps et se mouvoir leur âme

Dans le jardin vivant de toutes les vertus.
Pour plaire à la beauté pure qui les réclame,

Elle veut demeurer intacte, ainsi qu’un fruit,

Dans la virginité naturelle à la femme.
Docile au rayon d’or qui traverse sa nuit,

Écoutant vaguement le monde qui va naître,

Comme des grandes eaux dont on entend le bruit,
Pour lui, content d’aimer Jésus et de connaître

Le sens prodigieux de ses simples discours,

Il met en Dieu son cœur, ses sens et tout son être,
Respirant l’humble fleur de ses chastes amours,

Ne prenant que l’odeur de la race éternelle,

Ne cueillant pas le fruit qui réjouit toujours.
Car cette part amère à la race charnelle,

C’est la part du mystère et la part du lion,

Et c’est votre avenir, Seigneur, qui couve en elle.
Car nous sommes les fils de la rébellion ;

Nos fronts sont irrités et nos cœurs taciturnes,

Et la mort est pour nous la loi du talion.
Fils du désir d’Adam sous des ailes nocturnes,

Engendrés hors la loi des chastes paradis,

Nous errons sur la terre, et puisons dans nos urnes,
Avec des vins impurs l’oubli des jours maudits ;

Partageant nos trésors tout pleins de convoitise,

Tel autour d’une table un groupe de bandits.
Mais peut-être qu’un jour, sous les yeux de l’Église,

Verra luire l’époux comme un diamant pur,

Et l’épouse fleurir comme une perle exquise.
Et ce couple idéal brûlera d’un feu sûr.

Dans Les Temps Que Je Vois

Alors, si l’homme est juste et si le monde est sage,

Offrant tout à Jésus, sa joie et ses douleurs,

Ceux-là, dont le poète apporte un doux message,

Viendront comme un bel arbre épanouit ses fleurs.
Alors, si l’Homme est sage et si la Vierge est forte,

Tous les enfants divins du royaume charmant

Dont l’esprit du poète entrebâille la porte,

Tous les prédestinés dès le commencement,
Ceux que le monde attend dans l’ombre et dans le rêve,

Ceux qu’implorent les jours, ceux que nomment les nuits,

Eloignés par Adam et refusés par Eve,

Viendront, comme sur l’arbre on détache les fruits.
Qu’ils sont beaux, les enfants que le Seigneur envoie !

Leur face est éclatante et leur esprit vainqueur ;

Conçus dans la justice, enfantés dans la joie,

Comme ils comblent nos yeux, ils comblent notre coeur !
Ils grandissent autour de leur mère fleurie,

Près du lait virginal, sous les chastes tissus ;

Et ce sont des Jésus et des Saintes-Maries

A qui sourit Marie, à qui sourit Jésus !
Que leurs rêves sont purs ! que leur pensée est belle !

Comme ils tiennent le ciel dans leurs petites mains !

S’ils songent tout à coup, c’est Dieu qui les appelle ;

Quand nous nous égarons, ils savent les chemins.
Quand on offre, prenant ; donnant, quand on demande ;

Ils grandissent. L’amour fait ces adolescents

Dociles à la voix de l’époux qui commande ;

Tous ces rois sont soumis, ces dieux obéissants !
Comme ils sont beaux ! Jetant sur nos laideurs un voile,

Qu’ils portent de jolis vêtements de couleurs !

Le soleil est vivant sur leur front, et l’étoile

Rit derrière leurs cils avec leur âme en fleurs.
Avec leur chevelure éparse sur leurs têtes,

Bouclant le long du dos, les bras nus dans le vent,

Ce sont des laboureurs et ce sont des poètes,

Aimant tous les travaux que l’on fait en rêvant.
Ils ont le regard sûr des yeux que rien n’étonne,

Et sur le terrain neuf de nos lucidités,

Comme les semeurs bruns sur les labours d’automne,

Ils vont ouvrir leurs mains pleines de vérités.
Ensemençant les coeurs, ensemençant les terres,

Répandant autour d’eux les grains et la leçon,

Ils viennent préparer en leurs doux ministères,

La moisson annuelle et la sainte moisson.
Comme au temps des troupeaux, comme au temps des églogues,

Avec leurs courts sayons aux poils longs et soyeux,

Ce sont de fins bergers et de bons astrologues,

Lisant au fond du ciel comme au fond de nos yeux.
Charmés de se plier à la règle commune,

En cadençant leurs pas, en modulant leurs voix,

Sous leurs vêtements blancs et doux comme la lune,

Ils marchent au soleil dans les temps que je vois.
Ce sont des vignerons et des maîtres de danse,

Buvant, à pleins poumons, l’air joyeux des matins,

Et les grammairiens parlant avec prudence,

La lèvre façonnée aux vocables latins.
Ce sont des charpentiers et des tailleurs de pierre,

De divins ouvriers dont le ciel est content,

Et dont l’art qui rayonne a fleuri la paupière,

Aimant tous les travaux que l’on fait en chantant.
Ce sont des peintres doux et des tailleurs tranquilles,

Sachant prêter une âme aux plis d’un vêtement,

Et suspendre des cieux aux plafonds de nos villes,

Aimant tous les travaux que l’on fait en aimant.
Plus charmants que les Dieux de marbre Pentélique,

C’est l’Olympe, ô Seigneur, rangé sous votre loi ;

C’est Apollon chrétien, c’est Vénus catholique,

Se levant sur le monde enchanté par sa foi.
Par ces fleurs du pardon, par ces fruits de la preuve,

Au lieu de ces jardins tristement dévastés,

Vous rendez un Eden à l’humanité veuve,

Seigneur, roi des Printemps ! Seigneur, roi des Etés !
Et les lys les plus purs, les roses souveraines,

Et les astres des nuits, les longs ciels tout en feu,

Sur les pas de ces rois, sous les yeux de ces reines,

Filles du Fils Unique, enfants du fils de Dieu,
S’inclinent, car ils sont la gloire du mystère,

La promesse du ciel paternel et clément,

Qui va refleurissant les rochers de la terre

Sous l’azur rajeuni de l’ancien firmament !

Dieu

Dieu, c’est la beauté, Dieu, beauté même, a parlé

Dans le buisson de flamme à son peuple assemblé,

Aux lèvres de Moïse, aux lèvres des prophètes,

Et ses discours profonds sont clairs comme des fêtes.

Son livre est un chœur vaste où David a chanté,

Et c’est un fleuve, il coule avec l’immensité

De ses vagues, noyant dans leur écume ardente

Ton navire, ô Milton, et ta galère, ô Dante !

Et Jésus a parlé, rouge et bleu sous le ciel,

Et des mots qu’il a dits la terre a fait son miel.

Les lys ont confondu sa robe avec l’aurore,

Sa voix, sur la montagne, elle résonne encore.

Paroles de Jésus, source sous les palmiers

Où s’abattent les cœurs ainsi que des ramiers,

Où les âmes vont boire ainsi que des chamelles !

Nourrice, tu suspends le monde à tes mamelles !

Car Il est aussi beau qu’Il est vrai ; sa beauté

Est mère de la fleur, de l’aube et de l’été.

Le Beau n’est qu’un mot creux, l’idéal qu’un mot vide,

Mais la beauté, c’est Dieu dont notre âme est avide ;

La beauté, mais, poète, elle est au cœur de Dieu

Le lotus de lumière et la rose de feu ;

De plus haut que les Tyrs et les Sions sublimes,

Elle descend sur l’ange, elle est vouée aux cimes,

Soleil des paradis, étoile des matins,

Et nos regards sont faits de ses rayons éteints.

– Beauté, face de Dieu, gouffre des purs délices

Formidable aux élus, devant vous les milices

Célestes dont les seins sont cuirassés d’ardeur,

Guerriers gantés de grâce et chaussés de candeur,

Dont les ailes de feu battent le dos par douze,

Capitaines d’amour dont l’aurore est jalouse

Et dont l’épée au poing n’est qu’un rayon vermeil,

Tremblent comme la brume au lever du soleil !

– Alléluia vers vous, beauté du Père, et gloire !

Gloire à vous sur la terre et sur les luths d’ivoire

Des riants chérubins, votre escabeau vivant !

Gloire à vous sur la lyre et les harpes au vent

Des séraphins chantant dans les apothéoses !

Doigts des anges, courez sur les violons roses !

Formez-vous, doux nuage, autour des encensoirs !

Brûlez, soleils levants ! fumez, parfums des soirs !

Montez vers la colombe, ô blanches innocences,

Montez ! Et vous, Vertus, Principautés, Puissances,

Menez, parmi les lys, le cortège des dieux,

Sur les pas de Jésus miséricordieux !