Lunatique

À Edgar Poe.
Dans l’herbe folle et l’ortie,

La paupière appesantie,

Rôde un chat maigre au poil roux.
Le mur dans l’ombre blafarde,

Où s’entrechoquent des houx,

Se crevasse et par les trous

La lune errante regarde.
Le chat maigre en s’étirant

De sa voix traînante et rauque

Miaule, et dans son oeil glauque

S’allume un feu transparent,
Mirage, où, spectre enivrant,

On voit danser toute nue

Hécate, au ciel inconnue.

Jardin D’hiver

À Alphonse Daudet.
Ma vie, où des vols de colombes

Neigeaient autrefois dans l’azur,

Est un jardin rempli de tombes

Avec des hiboux sur son mur.
Les mornes oiseaux d’heure en heure

S’éveillent au fond des cyprès,

Et chacun d’eux ulule et pleure

Sur mes vaeux devenus regrets.
Leur cri lugubre et monotone

Chante les précoces départs

De mes rêves, au vent d’automne

Qui tombent, tombent tous épars.
Leurs débris jonchent les allées

Et, sous le vieux porche jauni,

L’ennui des plaines désolées

Monte et s’enfonce à l’infini.
Sous le ciel rouge et la bise aigre

Serré dans un mince habit noir,

Un petit vieux, propret et maigre,

Y vient parfois rôder le soir.
Baisant de ses lèvres dévotes

Une grêle flûte en tuya,

Il fait succéder aux gavottes

Des vieux refrains d’alléluia.
Au pied du mur qui se lézarde

Le vieux chantonne, et les hiboux,

Hérissant leur plume hagarde,

Ferment lentement leurs yeux roux.
Sous les grands traits d’ocre et d’orange

Des crépuscules jaunissants

Le vieux joue, et sa flûte étrange

Endort les hiboux gémissants.
Le vieux danse, et des violettes

Percent sous son pied leste et sec,

Et sous les vieux arbres squelettes

Répondent des sons de rebec ;
Car ce vieillard est ma jeunesse

Et les chers amours d’autrefois,

Attendant que mon coeur renaisse,

Chantent dans son flûtet de bois.

Les Nymphes

À Jean Richepin.
Toi, tu dois les aimer, les grands ciels de septembre,

Profonds, brûlants d’or vierge et trempés d’outremer.

Où dans leurs cheveux roux les naïades d’Henner

Tendent éperdument leur buste qui se cambre.
La saveur d’un fruit mûr et la chaleur de l’ambre

Vivent dans la souplesse et l’éclat de leur chair,

Et le désir de mordre est dans leur regard clair,

Dans l’étirement âpre et lassé de leur membre.
Leur prunelle verdâtre, où nagent assombris

Le reflet de la source et le bleu des iris,

A le calme accablant des lentes attirances.
On rêve des baisers qui seraient des souffrances,

Des hymens énervants et longs, les reins taris

Ô nymphe, ô source antique aux froides transparences !

Les Zingaris

À Jean Richepin
Par la forêt et la ravine,

La lèvre rouge et les fronts bruns

Les zingaris, fils des vieux Huns,

Vont chevauchant, tribu divine.
Ils ouvrent au vent leur narine

Et mordent aux fruits des nerpruns,

Qui saignent, et les grands parfums

Des bois imprègnent leur poitrine.
Drapés dans des manteaux déteints,

Et la peau couleur de gratins,

Ils vont vers les collines bleues ;
Et l’infini des monts lointains,

De l’espace immense et des lieues

Emplit leurs grands yeux philistins.