Premiers Beaux Vers

Où sont les jours d’hiver pleins de calme infini

Dans la salle d’étude, aux carreaux blanc de givre ;

Et les grands abat-jour sur les lampes de cuivre

Comme autour d’une lune un halo d’or bruni.
Quel éveil dans nos cœurs quand le soir, en sourdine,

Chuchotait sa tristesse aux fentes des châssis

Et que, sur les bancs noirs pensivement assis,

Nous lisions, tout songeurs, des vers de Lamartine.
Trouble des premiers vers douloureux ou charmants !

Troubles des premiers vers dont les musiques vagues

Vibraient avec un bruit pareil au bruit des vagues

Et semblaient correspondre à nos jeunes tourments !
Nous pleurions longuement Graziella trahie

qui, n’ayant pu laisser tel qu’un tapis moelleux

Son amour sous les pas du poète oublieux,

Sans bague au doigt fut mise en sa bière fleurie !
Mais tout là-bas, au bord rivages houleux

Où priera l’avenir sur sa tombe odorante,

Nous autres, négligeant la morte de Sorrente,

Nous cherchions dans la mer l’infini des yeux bleus.
A travers l’idéal des grandes eaux dormantes,

A travers l’idéal des beaux vers consacrés,

Nous pouvions voir déjà, pendant ces soirs sacrés,

Appareiller vers nous nos futures amantes !
Tout nous parlait d’hymen, de baisers et d’aveux !

Et dans la barque d’or des strophes amoureuses

Les rimes accordaient leurs rames langoureuses

Pour amener vers nous la vierge de nos vœux !
La douceur de la mer méditerranéenne

Chantait dans les flots bleus des vers pleins de langueur

Qui venaient déferler sur la plage du cœur

Avec un bruit de robe et des frissons de traîne !

Prière

Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Je songe à ceux qui sont dans leur chambre, reclus

Les paralytiques, les perclus,

Ceux qui ne sortiront jamais plus.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour les irrémédiables phtisiques

Qui rêvent de candide amour, d’émois physiques,

Et d’un mariage en musique.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Je songe à ceux des salles d’hôpitaux,

Pâles sur l’oreiller de leurs lits sans rideaux,

Qu’on appelle plus que d’un numéro.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour ceux que mine un vague mal occulte

Par qui leur visage, en ivoire, se sculpte,

Tapotant sur leurs vitres, comme on ausculte.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour les petits enfants surtout, fragile neige !

Qui si vite ont l’air d’un lys dans un piège,

D’une hostie en fleur qui se désagrège
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour ceux qui sont malades d’avoir faim,

De n’avoir jamais eu de vin

Et qui font des projets sans fin !
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Je songe à ceux qui vont mourir, vraiment trop las !

Peut-être voient-ils de oiseaux de lilas

Passer dans l’air des glas !
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
1897

Processions

I
Blanches processions, si blanches, si gothiques,

Dans ma Flandre natale, au temps des Fêtes-Dieu !

Blanches comme on en voit, sous un ciel calme et bleu

Emplir de leur lenteur les lointains des triptyques.
Si lentes, dans le bruit des cloches s’animant,

Le bruit des carillons et des cloches bénies

Qui semblaient tout au loin répondre aux litanies

Et mener le cortège au fond du firmament.
Si lentes à marcher sur les herbes coupées

Qui revivaient un peu sous le vent approchant

Des cantiques latins dont le grave plain-chant

Mélancolisait l’air avec ses mélopées.
Si lentes ! on voyait dans les beaux soirs tombants

Des étendards brodés de roses symboliques,

Et des chasses d’argent où dorment des reliques,

Et des agneaux pascals pavoisés de rubans.
Puis s’avançaient, parmi le frisson des bannières,

Tous les enfants de chœur, dans leur rouge attirail,

Aux cheveux de missel, aux robes de vitrail,

Comme dans un parfum d’indulgences plénières.
Des Madones, le cœur traversé de couteaux,

Avec leurs manteaux bleus, aux yeux de pierreries,

Émergeaient au milieu des longues théories

Et souriaient debout sur leurs grands piédestaux.
Des groupes recueillis de pâles orphelines,

Tristes, portaient des lis comme les âmes d’or

De leur parents défunts qui reviendraient encor

Pour frémir dans leurs mains dévotes et câlines.
Là, l’Église Souffrante en voiles violets !

Puis les martyrs chrétiens portant de grandes palmes

Avec les bienheureux du paradis si calmes

Qui glissent sous leurs doigts les grains des chapelets !
L’Église Triomphante est soudain apparue

En rose, tout en rose, en tulle rose et clair,

Couleur de renouveau fleuri, couleur de chair,

Comme un lever d’aurore incendiant la rue.
Puis voici les abbés en dalmatiques d’or,

Les chanoines songeurs dans leurs camails d’hermine,

Tout un cortège grave et lent qui s’achemine

Dans le silence doux du beau jour qui s’endort.
Et tout là-bas, parmi les bleuâtres traînées

Du liturgique encens qui parfumait le soir,

Devant le baldaquin où luisait l’ostensoir,

Les encensoirs volaient, mouettes enchaînées !
Et l’évêque, debout sur le peuple chrétien,

Crosse en main, mitre en tête, élargissait ses gestes,

Comme un semeur jetant, pour les moissons célestes,

Les graines du Seigneur dont il était gardien.
Les musiques, les bruits de clochettes, les Vierges

S’éloignaient lentement aux feux des chandeliers,

Comme si tout au loin de vagues escaliers

Les eussent entraînés par des rampes de cierges.
Et, dans l’éloignement, des lambeaux d’oraisons

Revenaient émouvoir les foules obsédées,

Et des adieux d’encens ou de fleurs décédées

Se traînaient dans le vent avec de bleus frissons !
II
Ainsi mon Âme ! ainsi mon Enfance perdue !

Mes amours, mes désirs avaient leurs reposoirs,

Leurs convois blancs marchant dans un bruit d’encensoirs

Et leur dais d’argent neuf pour la Vierge attendue.
Mais la procession n’a chanté qu’un moment

Et mon Âme n’a plus dans le noir de ses rues

Qu’une foule grouillante et d’absurdes cohues

De rêves qui s’en vont mélancoliquement !

Prologue

À Madame X.
À vous dont les cheveux de neige et de clarté

Encadrent doucement la figure indulgente,

— Ainsi dans les grands bois un vieux chêne s’argente

Des fils blancs de la Vierge à la fin de l’été,
À vous l’ancienne, à vous la bonne, à vous la seule

Pour qui j’ai de ma vie entr’ouvert les rideaux,

A vous dont l’âme est blanche autant que vos bandeaux

Et que j’aime à jamais comme on aime une aïeule,
À vous qui comprenez, sans l’avoir fait, le mal

Et la fatalité qui dort au fond des choses,

Et qui rêvez aussi devant les couchants roses

Où passent des sanglots dans le vent aromal,
À vous dont le pardon m’est acquis par avance

Pour le noir qui se mêle aux blancheurs d’autrefois,

Je veux vous raconter lentement, à mi-voix,

Tout le bonheur obscur de mon heureuse enfance.
Enfance ! éloignement d’où lui vient sa douceur !

Nuance où la couleur s’éternise en sourdine,

Religieux triptyque ombré d’une patine

Qui met sur les fonds d’or son vernis brunisseur.
Jeunesse ! Enfance ! attrait des choses disparues ;

Astres du ciel plus clairs dans l’étang bleu du cœur !

Chanson d’orgue criard dont toute la langueur

Expire en sons blessés dans le lointain des rues.
Je veux vous évoquer la ville aux pignons noirs,

Vieille ville flamande où les paroisses proches

Lorsque j’étais enfant, faisaient pleurer leurs cloches

Comme un adieu de ceux qui mouraient dans les soirs !
Je veux recomposer la maison paternelle

Avant l’absence, avant la mort, avant les deuils :

Les sœurs, jeunes encor, dormant dans les fauteuils

Et le jardin en fleurs et la vigne en tonnelle.
Je veux revivre une heure à l’ombre des grands murs,

Dans le collège ancien où nos âmes placides

S’ouvraient comme une église aux profondes absides

Avec des vitraux d’or pleins de visages purs.
Je veux vous reporter à ces calmes années :

Je suis resté le même après bien des douleurs ;

Le manteau de mon Ame a toutes ses couleurs

Mais mes yeux sont plus las que des roses fanées.
Car dans nos jours de haine et nos temps de combats

Je fus de ces souffrants que leur langueur isole

Sans qu’ils aient pu trouver la Femme qui console

Et vous remplit le cœur rien qu’à parler tout bas.
Je fus de ces songeurs douloureux et timides !

Ils ont tout dépensé, sans avoir rien reçu,

Mais leur mal glorieux personne ne l’a su :

Le mal des cœurs naïfs et des âmes candides.
Qu’importe ! ma souffrance est bonne ! Je les plains

Ceux qui n’ont plus l’orgueil d’être mélancoliques,

En gardant comme moi les dévotes reliques

Les reliques d’enfant dont mes tiroirs sont pleins.
Surtout qu’en toi, ma chère ancienne, je m’épanche

Dans un chuchotement de mon esprit au tien !

Viens donc ; allons-nous-en poursuivre l’entretien

Dans le jardin flétri de ma Jeunesse Blanche.
Dans ce jardin désert, dans ce jardin fermé,

Dans ce jardin fleuri de lis, piqué de cierges,

Où jadis s’avançaient d’incomparables vierges

Dont les lèvres soufflaient l’odeur du mois de mai.
Mais ce parc est en proie à l’insulte des ronces,

Et mes rêves anciens, dans les lointains glacés,

Tels que des marbres blancs, tendent leurs bras cassés

Et de leurs yeux éteints pleurent dans les quinconces.
Pauvre parc envahi par l’automne et le soir,

Qui souffre en évoquant son aurore abolie ;

Il est morne, il est vide et ma mélancolie

L’enferme tout entier comme un grillage noir !

Promenade

Combien mélancolique était la promenade

Trois par trois, en automne, aux fins d’après-midi,

Lorsque nous traversions un faubourg engourdi

Où sortait des maisons pauvres une odeur fade.
En longue file noire et morne, nous allions

Comme enrégimentés et nous parlant à peine

A travers la banlieue isolée et malsaine

Ecoutant dans le soir mourir les carillons.
Nous subissions déjà le coudoiement hostile

Des compagnons méchants qui nous faisaient souffrir :

Car ce sont les plus doux qu’on s’acharne à meurtrir.

Les plus inoffensifs des oiseaux qu’on mutile.
Nous marchions vers les champs comme des orphelins.

Sans jouer, sans pouvoir cueillir des fleurs aux berges ;

Quelques orgues pleuraient au loin dans des auberges

Et le ciel s’endeuillait aux ailes des moulins.
Parfois des paysans, au bord d’un pré qu’on fauche,

Tristes en nous voyant l’allure dans le vent

Des troupeaux résignés qu’un chien pousse en avant,

Nous tiraient leur bonnet avec un geste gauche.
Mais quand nous rentrions en ville, aux soirs tombants,

Si nous croisions le long des murs percés de grilles

Un long pensionnat de pâles jeunes filles

Portant des chapeaux ronds sans fleurs et sans rubans,
Et si l’une aux yeux clairs avec un fin corsage

Où des seins nouveau-nés suspendaient leurs fardeaux,

Avec des cheveux blonds long-tressés sur le dos,

Si l’une avait souri doucement au passage,
Le rêve était exquis ! et, rentrés au dortoir,

– La mémoire des yeux nous aidant la pensée

C’était quelque lointaine et vague fiancée,

Et nous nous endormions, l’ayant aimée un soir !

Refrain Triste

L’absence ni le temps ne sont quand on aime

MUSSET

L’absence ni le temps ! Et cependant c’était ?

Nous le sentions déjà ? c’était la fin du songe ;

Mais sans nous avouer que le beau vers mentait

Nous nous laissions charmer par cet heureux mensonge.
L’absence, mort vivante ! Oh ! la pire des morts !

Être mort l’un pour l’autre et vivre pour le monde !

La maison est en deuil, mais sourit au dehors

Par les yeux des carreaux que le soleil inonde.
Le temps ! le temps qui va toujours, jamais lassé !

Mais nous redresserions, vainqueur de toutes choses,

Notre amour survivant sur l’avenir glacé

Comme un lis immortel dans le décès des roses !

Refuge Dans L’art

Puisque l’Ennui suprême a plissé tous les fronts,

Puisque rien d’héroïque et rien d’incorruptible

N’est plus resté debout au-dessus des affronts

Et que l’Idéal meurt, le front sur une bible,
Puisque sont morts aussi les dieux qu’on écoutait

Quand les vents de la Grèce apportaient leurs oracles,

Puisque Jésus lui-même en son ciel bleu se tait

Et semble avoir perdu la foi dans ses miracles,
Puisque la nudité de la Femme est pour nous

Un temple violé sans charme et sans surprise

Et qu’au lieu d’y plier en tremblant nos genoux

Nous l’allons traverser d’un geste qui méprise,
Puisque les grands, les purs sont dédaigneux d’agir

Et seraient lapidés s’ils tentaient l’épreuve,

Sans pouvoir sur les fronts de la foule élargir

Le drapeau frissonnant de la parole neuve,
Puisque c’est bien fini, puisqu’à présent encor

? Indice indénié des temps de décadence ?

Devant la monstrueuse Idole au ventre d’or,

Comme au temps d’Israël, le peuple chante et danse,
Puisque c’est bien ainsi, résignez-vous, les cœurs !

Car il vous reste l’Art, temple aux portes bénies,

Monument de refuge où de rares liqueurs

Font aux songes blessés de calmes agonies.
L’art, asile de l’âme, où les bonheurs rêvés,

Les orgueils, les amours brèves de la jeunesse

Vont se coucher, la tête en sang, les yeux crevés,

Côte à côte, dans les lits blancs de la tristesse.
Aux chevets de l’antique et durable hôpital

Voici, pour adoucir leur fièvre ou leur phtisie,

Pour les aider à vivre et pour tromper leur mal,

Voici la Sœur Musique et la Sœur Poésie.
Bonnes sœurs assistant les désirs survivants,

Leur récitant le soir des vers et des légendes,

Ou déroulant pour eux, avec leurs doigts fervents,

Des rythmes combinés en de roses guirlandes.
Bonnes sœurs leur montrant, pour leur l’espoir,

Le Chef-d’œuvre rêvé, beau des douleurs divines,

Qui, comme un crucifix tout en or sur fond noir,

Leur tend les bras de loin sous un bandeau d’épines !

Rendez-vous Tristes

Oh ! l’insipidité des rendez-vous maussades

Qu’on se donne, en hiver, dans un faubourg lointain,

Aux fins d’après-midi, lorsque entre les façades

De rares coins de ciel sont couleur de l’étain.
La femme qu’on attend dans la boue et la pluie,

On sent bien que pour elle on a guère d’amour

Et qu’elle est tout au plus dans l’âme qui s’ennuie

La lampe qu’on allume après la mort du jour !
Le soir triste descend, tandis que les gouttières

Sanglotent et tandis que de grands corbillards,

Elégiaquement, vers les blancs cimetières,

Leurs lanternes en feu, s’en vont dans les brouillards.
On tombe tout à coup à des mélancolies

Si mornes qu’on voudrait s’en retourner chez soi

Ou bien, dans une église où l’on chante complies,

Entrer et raccrocher des lambeaux de sa Foi !
Et voici qu’on allume au loin les réverbères.

? Non ! on ne l’aime pas, celle qui doit venir ! ?

Et voici que là-bas les vices impubères

S’accouplent dans le noir que le gaz va jaunir.
On voudrait s’enfuir vite et rentrer dans sa chambre,

Avec des haut-le-corps, quand on songe au roulis

Des fiacres cahotant, dans le froid de novembre,

Des amours de hasard sous leurs rideaux salis !
Oh ! les baisers furtifs dans l’ombre des impasses !

Tout le passé revient : les mobiliers d’hôtel,

Les noms prostitués égratignant les glaces,

Et l’on songe en pleurant que le cœur devient tel,
Plein de charbons éteints, de tentures fanées,

Et qu’aux heures de spleen, quand nous y retournons,

Nous en trouvons aussi les chambres profanées

Et le miroir d’amour tout balafré de noms !

Mysticisme

À ses yeux purs, je veux n’offrir

Que des choses douces et blanches ;

Résumant ce qui peut fleurir

De fleurs pascales sur les branches.
Je rêve tout ce qu’il y a

De plus délicat autour d’elle,

Des blancheurs de magnolia

Et des hymens de tourterelle.
Car son âme au parfum troublant,

Sa grande âme que je devine

Est aussi comme un bouquet blanc

Fleuri dans la serre divine.
Et pour ses chemins d’ici-bas

Un désir raffiné m’obsède

De pouvoir mettre sous ses pas

Une neige qui serait tiède.
À l’heure exquise des aveux

Et des lèvres appesanties,

Je veux pour la charmer, je veux

Des mots blancs comme des hosties.
Je veux des mots musiciens,

Pareils à ces versets mystiques

Que dans les tableaux anciens

Peignaient les vieux peintre gothiques ;
Ave pieux, textes divins,

Dont ils déroulaient les paroles

Hors des lèvres des séraphins

En ondulantes banderoles.
Des banderoles où leur voix

Traduit le chaste élan des âmes

Et murmure à la Vierge : Sois

Bénie entre toutes les femmes !

Renoncement

Loin des villes, des quais, des marchands et des grèves,

Mon vaisseau revenu des plus lointains climats,

Pour que rien ne se mêle aux songes de ses mâts,

S’isole dans la mer qui respecte ses rêves.
Aucune cargaison n’en a rempli les bords,

Il n’a jamais connu le feu des abordages

Et met tout son orgueil à laisser ses cordages

Reposer sur le pont comme des serpents morts !
Mon navire inutile et superbe sommeille,

Sans que jamais pour un trafic il appareille

Vers quelque port lointain entrevu dans le soir.
Et seul, sans matelots, ayant cargué ses voiles,

Il dérive au milieu d’un mirage d’étoiles

Dans une mer propice à son grand nonchaloir !

Nénuphar

Sur le canal, parmi des herbes otieuses,

Un nénuphar vit en exil, comme étranger,

Mais si plein, dirait-on, de choses précieuses

Qu’il se tient coi sur l’eau trouble et n’ose bouger.

Ah ! cet air blanc de Première Communiante,

Cet air de guimpe close aux doux plis tuyautés

Et ces linges plus intimes, jamais ôtés,

Dont l’adhérence stricte est certe anémiante

Mais le font presque un peu plus vierge et sans péché !

Nénuphar : chair candide et qui n’est pas nubile,

Corps dont rien ne s’avère en la robe immobile,

Nénuphar tout pieux et tout endimanché

Qui semble attendre, avec la peur qu’un pli se froisse,

Que la Procession en passant l’ait cueilli

? Lui tout en blanc et par avance recueilli ?

Pour faire dans l’encens le tour de la paroisse !

Nénuphar ! innocence unanime, âme et corps !

Fleur digne d’escorter la Madone et la Châsse ;

Aussi chastement blanche au dedans qu’au dehors ;

Fleur qu’on devine bien toute en état de grâce.
1894

Ses Yeux

Ses yeux où se blottit comme un rêve frileux,

Ses grands yeux ont séduit mon âme émerveillée ;

D’un bleu d’ancien pastel, d’un bleu de fleur mouillée,

Il semblent regarder de loin, ses grands yeux bleus.
Ils sont grands comme un ciel tourmenté que parsème

– Par les couchants d’automne et les tragiques soirs –

Tout un vol douloureux de longs nuages noirs ;

Grands comme un ciel, toujours mouvant, toujours le même !
Et cependant des yeux, j’en connais de plus beaux

Qui voudraient sur mes pas promener leurs flambeaux,

Mais leur éclat répugne à ma mélancolie.
Les uns ont la chaleur d’un ciel oriental,

D’autres le mol azur des lointains d’Italie,

Mais les siens me sont chers ainsi qu’un ciel natal.

Nostalgie De Jeunesse Blanche

Douleur de voir une par une

Les fleurs de sa jeunesse en fuite dans le vent,

Et de les voir tomber sur le gazon mouvant

Comme des larmes de la Lune.
Douleur de voir diminué

Son patrimoine ancien d’espérance et de rêve,

Et d’être un grand oiseau perdu sur une grève,

Qui bat de l’aile, exténué !
Douleur d’avoir appris la vie,

De ne plus croire à rien des choses qu’on rêva,

Et de ne plus savoir vers quel soleil on va

Sur la pente qu’on a gravie.
Douleur, la plus grande douleur !

Éternelle douleur de douter de soi-même,

Et d’ignorer toujours si l’Art béni qu’on aime

Couronnera votre pâleur.
Devant les belles jeunes vierges,

Douleur de se sentir incapable d’aimer,

Et de n’être plus chaste et digne d’allumer

Ses désirs purs comme des cierges.
Douleur dans les jardins, le soir,

Quand elles vont rêvant à leurs amours prochaines

Et que leur âme en fleur monte à travers les chênes

Avec des parfums d’encensoir.
Douleur de se sentir indigne

Et qu’au lac de son cœur sali, bourbeux, obscur,

Jamais ne flottera, dans des frissons d’azur,

L’innocence d’un pareil cygne !
Oh ! soi-même redevenir

L’homme candide et bon de son adolescence,

Et, rentrant dans son cœur comme après une absence,

Recommencer son avenir !

Seul

Vivre comme en exil, vivre sans voir personne

Dans l’immense abandon d’une ville qui meurt,

Où jamais l’on n’entend que la vague rumeur

D’un orgue qui sanglote ou du Beffroi qui sonne.
Se sentir éloigné des âmes, des cerveaux

Et de tout ce qui porte au front un diadème ;

Et, sans rien éclairer, se consumer soi-même

Tel qu’une lampe vaine au fond de noirs caveaux.
Être comme un vaisseau qui rêvait d’un voyage

Triomphal et joyeux vers le rouge équateur

Et qui se heurte à des banquises de froideur

Et se sent naufrager sans laisser un sillage.
Oh ! vivre ainsi ! tout seul, tout seul ! voir se flétrir

La blanche floraison de son Âme divine,

Dans le dédain de tous et sans qu’aucun devine,

Et seul, seul, toujours seul, se regarder mourir !

Péché

I
Péché ! Tentation du soir ! Chairs profanées,

Lampe éteinte où ne brûle aucun reste de feu

Lèvres ne sachant plus les douceurs de l’aveu,

Et s’effeuillant pour tous comme des fleurs fanées.
Chambres de volupté, rouge et flambant décor

Dont les miroirs profonds redisent la féerie,

Alcôves où la chair lamentable et fleurie

Offre son plaisir rose et nu sur des fonds d’or.
Ô baume du péché ! courtisanes menteuses,

Muses des soirs mauvais, versant des élixirs

Qui sont des entremetteurs d’amour et de désirs

Et du champagne blond aux mousses chuchoteuses.
Douceur des seins s’offrant comme un coussin moelleux

Où reposer sa tête endolorie et pâle

Quand l’ivresse, à travers les vins couleur d’opale,

Fait surgir des lits d’or sous de grands rideaux bleux.
Et vers ces lits profonds, baignés d’odeur légère,

On marche, halluciné par des fantômes nus,

Et l’on va demandé, dans des bras inconnus,

La minute d’oubli d’une mort passagère !
Oh ! dormir ! oublier tout ce qui peut mentir !

Les lèvres et les yeux, amante ou fiancée !

Etouffer les coups d’ailes aux murs de sa pensée

Et clamer peu à peu la douleur de sentir.
C’est comme qui dirait une agonie heureuse !

On divague, on s’endort dans un énervement

Et les choses au loin flottent confusément

Dans l’aube du sommeil fragile et vaporeuse !
Et vaincu, tout un soir dans l’ombre, sans flambeau,

On enlace une chair que le spasme importune,

Triste comme les morts caressant sous la lune

L’ange de marbre blanc couché sur leur tombeau !
II
Mais quel retour navré dans le matin vermeil

Avec le grand dégoût d’une nuit de débauche,

Quand, parmi les rumeurs du plein jour qui s’ébauche,

L’âme aussi s’ensanglante aux flèches du soleil !
On va comme un voleur qui s’esquive et se sauve

Ne regardant personne et longeant les murs gris ;

On sent encor sur soi de la poudre de riz,

Et le reste obsédant des senteurs de l’alcôve.
Il semble que l’on épande un odeur de péchés !

Et dans le brouillard pâle où meurent les lanternes,

Les passants matineux plaquent des ombres ternes

Comme des remords noirs au cœur des débauchés.
Et dans l’éloignement, sous les lueurs accrues

Qui percent peu à peu l’horizon morne et lourd,

Les premiers omnibus avec un fracas sourd

Passent en cahotant le silence des rues.
Et machinalement, par un instinct secret,

On va vers les maisons des cruelles amantes

Dont les volets fermés ont des douceurs calmantes

Et la honte n’est plus qu’un douloureux regret.
On leur fait, sans les voir, des gestes de reproches

Avec l’espoir prochain d’un amour partagé

Tandis que tout là-bas, dans le ciel affligé,

S’adoucit par degrés la tristesse des cloches !