Nostalgie De Jeunesse Blanche

Douleur de voir une par une

Les fleurs de sa jeunesse en fuite dans le vent,

Et de les voir tomber sur le gazon mouvant

Comme des larmes de la Lune.
Douleur de voir diminué

Son patrimoine ancien d’espérance et de rêve,

Et d’être un grand oiseau perdu sur une grève,

Qui bat de l’aile, exténué !
Douleur d’avoir appris la vie,

De ne plus croire à rien des choses qu’on rêva,

Et de ne plus savoir vers quel soleil on va

Sur la pente qu’on a gravie.
Douleur, la plus grande douleur !

Éternelle douleur de douter de soi-même,

Et d’ignorer toujours si l’Art béni qu’on aime

Couronnera votre pâleur.
Devant les belles jeunes vierges,

Douleur de se sentir incapable d’aimer,

Et de n’être plus chaste et digne d’allumer

Ses désirs purs comme des cierges.
Douleur dans les jardins, le soir,

Quand elles vont rêvant à leurs amours prochaines

Et que leur âme en fleur monte à travers les chênes

Avec des parfums d’encensoir.
Douleur de se sentir indigne

Et qu’au lac de son cœur sali, bourbeux, obscur,

Jamais ne flottera, dans des frissons d’azur,

L’innocence d’un pareil cygne !
Oh ! soi-même redevenir

L’homme candide et bon de son adolescence,

Et, rentrant dans son cœur comme après une absence,

Recommencer son avenir !

Seul

Vivre comme en exil, vivre sans voir personne

Dans l’immense abandon d’une ville qui meurt,

Où jamais l’on n’entend que la vague rumeur

D’un orgue qui sanglote ou du Beffroi qui sonne.
Se sentir éloigné des âmes, des cerveaux

Et de tout ce qui porte au front un diadème ;

Et, sans rien éclairer, se consumer soi-même

Tel qu’une lampe vaine au fond de noirs caveaux.
Être comme un vaisseau qui rêvait d’un voyage

Triomphal et joyeux vers le rouge équateur

Et qui se heurte à des banquises de froideur

Et se sent naufrager sans laisser un sillage.
Oh ! vivre ainsi ! tout seul, tout seul ! voir se flétrir

La blanche floraison de son Âme divine,

Dans le dédain de tous et sans qu’aucun devine,

Et seul, seul, toujours seul, se regarder mourir !

Péché

I
Péché ! Tentation du soir ! Chairs profanées,

Lampe éteinte où ne brûle aucun reste de feu

Lèvres ne sachant plus les douceurs de l’aveu,

Et s’effeuillant pour tous comme des fleurs fanées.
Chambres de volupté, rouge et flambant décor

Dont les miroirs profonds redisent la féerie,

Alcôves où la chair lamentable et fleurie

Offre son plaisir rose et nu sur des fonds d’or.
Ô baume du péché ! courtisanes menteuses,

Muses des soirs mauvais, versant des élixirs

Qui sont des entremetteurs d’amour et de désirs

Et du champagne blond aux mousses chuchoteuses.
Douceur des seins s’offrant comme un coussin moelleux

Où reposer sa tête endolorie et pâle

Quand l’ivresse, à travers les vins couleur d’opale,

Fait surgir des lits d’or sous de grands rideaux bleux.
Et vers ces lits profonds, baignés d’odeur légère,

On marche, halluciné par des fantômes nus,

Et l’on va demandé, dans des bras inconnus,

La minute d’oubli d’une mort passagère !
Oh ! dormir ! oublier tout ce qui peut mentir !

Les lèvres et les yeux, amante ou fiancée !

Etouffer les coups d’ailes aux murs de sa pensée

Et clamer peu à peu la douleur de sentir.
C’est comme qui dirait une agonie heureuse !

On divague, on s’endort dans un énervement

Et les choses au loin flottent confusément

Dans l’aube du sommeil fragile et vaporeuse !
Et vaincu, tout un soir dans l’ombre, sans flambeau,

On enlace une chair que le spasme importune,

Triste comme les morts caressant sous la lune

L’ange de marbre blanc couché sur leur tombeau !
II
Mais quel retour navré dans le matin vermeil

Avec le grand dégoût d’une nuit de débauche,

Quand, parmi les rumeurs du plein jour qui s’ébauche,

L’âme aussi s’ensanglante aux flèches du soleil !
On va comme un voleur qui s’esquive et se sauve

Ne regardant personne et longeant les murs gris ;

On sent encor sur soi de la poudre de riz,

Et le reste obsédant des senteurs de l’alcôve.
Il semble que l’on épande un odeur de péchés !

Et dans le brouillard pâle où meurent les lanternes,

Les passants matineux plaquent des ombres ternes

Comme des remords noirs au cœur des débauchés.
Et dans l’éloignement, sous les lueurs accrues

Qui percent peu à peu l’horizon morne et lourd,

Les premiers omnibus avec un fracas sourd

Passent en cahotant le silence des rues.
Et machinalement, par un instinct secret,

On va vers les maisons des cruelles amantes

Dont les volets fermés ont des douceurs calmantes

Et la honte n’est plus qu’un douloureux regret.
On leur fait, sans les voir, des gestes de reproches

Avec l’espoir prochain d’un amour partagé

Tandis que tout là-bas, dans le ciel affligé,

S’adoucit par degrés la tristesse des cloches !

Soir

Ô calme de l’ombre indistincte !

Ô silence du logis clos !

Le carillon du beffroi tinte,

Et ses sons semblent les halos

Du cadran qui, sur la tour, hante

Comme un clair de lune qui chante !
La bûche brûle, opiniâtre :

Elle s’enflamme, chaque fois

Que le vent noir souffle sur l’âtre

Avec un bruit presque de voix ;

Ô le vent dans la cheminée !

La chambre est toute enluminée
On songe à des choses finies,

À tout ce qu’on avait rêvé,

Processions sans litanies,

Maison où rien n’est arrivé,

Tout le passé dont on est vieux !

Ô les lampes comme des yeux
Les pâles lampes nous regardent,

Regards de ceux qui ne sont plus ;

Et les miroirs un peu nous gardent

Les visages irrésolus

De tant de morts que nous aimâmes ;

Ce soir, le vent porte leurs âmes.
Souvenance ! Morne veillée !

Pourquoi tant d’essais de bonheur ?

Toute vie est dépareillée

La bûche, comme un Sacré-Cœur,

Dans la cendre saigne en silence ;

Le vent la perce de sa Lance.
La chambre est triste à cause d’elle,

Triste à cause de nous aussi ;

Sa peine à la nôtre se mêle,

Et tout s’en va dans l’air transi

Finir en un peu de fumée

Par qui la chambre est résumée.
1896

Pour La Gloire De Mallarmé

C’est tout mystère et tout secret et toutes portes

S’ouvrant un peu sur un commencement de soir ;

La goutte de soleil dans un diamant noir ;

Et l’éclair vif qu’ont les bijoux des reines mortes.
Une forêt de mâts disant la mer ; des hampes

Attestant des drapeaux qui n’auront pas été ;

Rien qu’une rose pour suggérer des roses thé ;

Et des jets d’eau soudain baissés, comme des lampes !
Poème ! Une relique est dans le reliquaire,

Invisible et pourtant sensible sous le verre

Où les yeux des croyants se sont unis en elle.
Poème ! Une clarté qui, de soi-même avare,

Scintille, intermittente afin d’être éternelle ;

Et c’est, dans de la nuit, les feux tournants d’un phare !
1896

Solitude

Faut-il fixer toujours des yeux mélancoliques,

Tel qu’un prêtre pensif, sur les choses de l’Art,

Tel qu’un prêtre qui reste agenouillé très tard

Dans son église froide, à veiller des reliques ?
Faut-il laisser fleurir les fleurs dans son jardin

Pour conquérir la gloire à travers les risées ;

Faut-il laisser passer l’Amour sous ses croisées

Et perdre un bien réel pour un rêve incertain ?
Faut-il se murer vif et s’empêcher de vivre ?

Et, comme en une forge en feu, faut-il verser

Tous les métaux de l’âme au creuset de son livre ?
? Vis seul. C’est un temps dur d’épreuve à traverser,

Mais fais ce sacrifice à ta sublime envie :

Pour vivre après ta mort, sois donc mort dans la vie !

Pour Le Tombeau De Verlaine

C’était toute douceur et nuance et sourdine

De lys purs qui seraient sensitives, et d’une

Figure de clarté qui serait clair de lune,

Figure de Béguine ou de Visitandine.
C’était tout falbalas et brumes en écharpes ;

C’était toute musique, en pleurs d’être charnelle ;

Et frissons d’une harpe qui serait une aile ;

Car les ailes du cygne ont la forme des harpes.
Et c’était tout sincère élan d’âme marrie

Qui s’élevait d’en bas vers la Vierge Marie :

Oblation de soi, sans plus de subterfuges,
Et réponse pieuse à tous divins reproches,

Et tout azur de cœur, ouvert aux humbles cloches,

Qui me l’a fait aimer comme le ciel de Bruges !
1896

Veillée De Gloire

Quel orgueil d’être seul à sa fenêtre, tard,

Près de la lampe amie, à travailler sans trêve,

Et sur la page blanche où l’on fixe son rêve

De planter un beau vers tout vibrant, comme un dard
Quel orgueil d’être seul pendant les soirs magiques

Quand tout s’est assoupi dans la cité qui dort,

Et que la Lune seule, avec son masque d’or,

Promène ses pieds blancs sur les toits léthargiques.
L’orgueil de luire encor lorsque tout est éteint :

Lampe du sanctuaire au fond des nefs sacrées,

Survivance du phare au-dessus des marées

Dont on ne perçoit plus qu’un murmure indistinct.
L’orgueil qu’ont les amants, les moines, les poètes,

D’être en communion avec l’obscurité,

Et d’avoir à leur cœur des vitraux de clarté

Qui ne s’éteignent pas pendant les nuits muettes.
Quel orgueil d’être seul, les mains contre son front,

À noter des vers doux comme un accord de lyre

Et, songeant à la mort prochaine, de se dire :

Peut-être que j’écris des choses qui vivront !

Premier Amour

Premier amour ! Parfum de la nouvelle rose !

Sur le clavier du cœur premiers accords plaqués

Par une main de femme insaisissable et rose ;

Premiers souffles du vent sur la voile morose

Qui devine la mer dans le calme des quais.
Premières floraisons dans le verger de l’âme,

Premiers jets d’eau montant au milieu des jardins

Où des noces en blanc chantent l’épithalame ;

Premiers regards qu’on jette à l’horizon de flamme

Où les palais du rêve étagent leurs gradins.
Premier amour ! Souffrance heureuse ! Désirs vagues

De lui prendre les mains, plus douces que des fleurs,

A celle dont les yeux ont la couleur des vagues,

Et, feignant d’admirer le chaton de ses bagues,

De rafraîchir sa lèvre à ses doigts cajoleurs.
Délices, au milieu des fêtes et des danses,

De ressembler pour elle aux galants d’éventail ;

Puis, on reste seul, sous les ramures denses,

Charme de chuchoter de longues confidences

A la lune qui rit comme au fond d’un vitrail.
C’est le moment de joie unique où l’on épie

Les yeux encor voilés d’une fausse rigueur,

Où, sans s’imaginer que tout bonheur s’expie,

On tire fil à fil, comme de la charpie,

L’aveu qui guérira la blessure du cœur.
Ce qu’on aime à vingt ans, c’est la tiède atmosphère

De premiers abandons sous un ciel vierge et bleu ;

Qu’importe la liqueur, ce qu’on veut c’est le verre ;

C’est le mal glorieux de monter au Calvaire,

Car on a Véronique et on se sent un dieu !
Ce qu’on aime surtout, c’est bien l’amour lui-même ;

On aime sans savoir ni pourquoi, ni comment !

Mais on veut être ainsi, si c’est ainsi qu’on aime

Et l’on sent à jamais que c’est le bien suprême

Et que le plus suave est le commencement !
Qu’importe son visage ou son âme ! Qu’importe

Ce qu’elle a de frivole ou de spirituel !

Aimer, c’est croire ! Aimer, cela vous réconforte,

Et quel que soit l’autel où le hasard vous porte

C’est du ciel qu’il s’agit dans chaque rituel.
Qu’importe à ce moment quelle Madone on prie.

On est assez heureux de murmurer : Je crois !

Dans l’église d’amour résonnante et fleurie

Où, parmi l’encens pâle, une vierge Marie

Vous sourit et vous tend ses bras comme une croix !

Vers D’amour

I
Nous sommes dans l’amour comme sur un navire

Qui prend le large et va vers un port incertain ;

Le ciel est bleu, les flots ont des plis de satin

Sur le corps de la mer géante qui s’étire.
Les passagers d’amour penchés sur les haubans,

Tandis qu’un vent léger dans les voiles circule,

Regardent les lointains que leur désir recule

Afin d’éterniser ces heureux soirs tombants.
Car à peine en allés, saisis de frissons vagues,

Il devinent déjà qu’au bout de l’horizon

Chacun d’eux s’en ira dans une autre maison

Et qu’ils n’ont pour s’aimer que le chemin des vagues !
Afin de prolonger l’amour qui leur est cher,

Ils voudraient arrêter ou ralentir l’allure

Du vaisseau dont le vent fait claquer la voilure.

Ils voudraient élargir et reculer la mer.
Car la peur de se perdre à la fin du voyage,

L’inéluctable adieu qui doit les séparer,

Le port où les marins descendront amarrer

Le navire lassé de s’ouvrir un sillage.
Toute la vision de leur bonheur détruit

Dès qu’ils auront fini la longue traversée

Met un trouble si grand au fond de leur pensée

Qu’ils n’osent même plus se parler dans la nuit.
II
J’entre dans ton amour comme dans une église

Où flotte un voile bleu de silence et d’encens ;

Je ne sais si mes yeux se trompent, mais je sens

Des visions de ciel où mon cœur s’angélise.
Est-ce bien toi que j’aime ou bien est-ce l’Amour ?

Est-ce la cathédrale ou plutôt la Madone ?

Qu’importe ! Si mon cœur remué s’abandonne

Et vibre avec la cloche au sommet de la tour !
Qu’importent les autels et qu’importent les vierges,

Si je sens là, parmi la paix du soir tombé,

Un peu de toi qui chante aux orgues du jubé,

Quelque chose de moi qui brûle dans les cierges.
III
Dis, les commencements d’amour sont les meilleurs !

C’est une impression, une réminiscence

De souffrance finie et de convalescence,

De malades guéris qui reviennent d’ailleurs.
Qui reviennent chez eux, dans leur maison rouverte,

S’appuyant l’un sur l’autre, incertains de leurs pas ;

Ils vont se regardant et parlant encor bas

A travers le jardin dont la pelouse est verte.
Ils gardent dans leurs yeux le soleil du Midi

Et dans l’eau du bassin ils se trouvent moins pâles,

Mais ils ont peur encore et se couvrent de châles

Lorsque le soir descend dans le parc attiédi.
Car sont-ils bien guéris ? Ne sont-ils plus malades

Du mal d’être trop seul et de ne pas aimer ?

Et leurs cœurs, doucement inquiets, vont semer

Leurs rêves dans le vent comme des sérénades !
IV
Je t’aime, ô mon amour ! ô toi qui me ressembles !

Pauvre cœur inquiet qu’aucun bonheur n’emplit,

Missel enluminé qui s’attriste d’un pli,

Forêt d’où sort la plainte éternelle des trembles !
Je t’aime, ô ma beauté, puisque ton sort est tel

Que tu rêves d’amour en sachant que je t’aime,

Toi qui, pareille à moi, te tourmentes toi-même

En sentant fugitif ce qu’on rêve immortel.
Toi pour qui le présent est une source en fuite

Où, parmi l’eau qui souffre, on se mire un moment,

Tu comprends que je pleure, inconsolablement,

Le passé triste et cher comme un pays qu’on quitte.
Je t’aime, ô mon amour ! ô mon ombre ! ô ma sœur !

Il semble ? tant notre âme a la même chimère ?

Que nous avons jadis aimé la même mère

Et du même baiser partagé la douceur !
Je t’aime, ô mon amour, parce que l’un et l’autre

L’infini nous sépare ainsi qu’un noir témoin,

Puisque, même enlacés, nous nous sentons si loin

Sans jamais pouvoir faire un seul cœur qui soit nôtre !
Car nous sommes pareils à des miroirs jumeaux

Où tout se mire et luit d’identique manière,

Mais l’ombre de la nuit absorbe la lumière

Et nous nous sentons loin dans l’exil des trumeaux.
O cœur semblable au mien ? cœur profond qui m’évoques

Un ciel d’automne, un ciel maladif et changeant

Où fleurit, parmi les nuages voyageant,

Toute une floraison d’étoiles équivoques !
V
Mon cœur avait en lui les douleurs de Venise

Une ville déchue, une ville qui meurt,

Une ville où le soir lentement s’éternise

La voix d’or du passé dont s’éteint la rumeur,
Une ville de rêve où des canaux prolongent

Leur chemin de silence et de froide douleur

Entre les quais de pierre abandonnés qui songent

Et mettent dans l’eau sombre un peu de leur pâleur.
Mais voici que, soudain, la cité de mon Âme

A reconquis son faste et son orgueil ancien

Quand vous avez relui, faits d’amour et de flamme,

Soleil roux, toison s’or, drapeau vénitien !
Et mes rêves, baignés du feu des girandoles,

Ont pincé le luth sous la lune en halo,

Et j’ai senti le soir des fuites de gondoles

Qui passaient sur mon cœur étoilé comme l’eau !
VI
Par toi j’aurai compris toutes les grandes choses :

Le charme des matins et la douceur des soirs

Où l’horizon flambait comme un bûcher de roses !
La splendeur des grands vers, rangés en barreaux noirs

Comme si derrière eux des lions de pensée

Eussent rugi d’orgueil en de beaux désespoirs !
Mon âme auprès de toi s’est souvent balancée

Avec plus de mollesse au hamac d’un concert

Dans les mailles des sons où tu t’étais bercée !
Car, par les soirs tombants, teints de rose et de vert,

Par les tranquilles soirs d’été mélancoliques,

Sous tes regards aigus tout mon cœur s’est ouvert,
S’est ouvert sous tes yeux profonds et métalliques

Qui lui faisaient des trous avec leurs poignards d’or,

Et c’est par ces trous-là que les grandes musiques
? À cette heure adorable où le jour qui s’endort

A fauché les rayons du soir comme des seigles ?

Que les musiques donc chantant, prenant l’essor,
Entraient, ouvrant leur aile, en moi ? comme des aigles !
VII
Je me souviens du soir où je t’ai vainement

Attendue en un parc aux pensives allées

Dont les arbres pleuraient leurs feuilles en allées

Et miraient leur douleur dans le bassin dormant.
Ô soir mélancolique ! Une église était proche

Avec son cadran d’or énigmatique et noir ;

J’écoutais dans le parc agrandi par le soir

Ruisseler sur les toits les larmes de la cloche.
Et j’entendais venir les psaumes du jubé

Comme un je ne sais quoi de très vague qui pleure.

Tout en songeant, perdu dans la fuite de l’heure,

Que tu ne viendrais plus après le soir tombé !
Tout à coup un soupçon de trahisons prochaines

Me fit sentir au cœur comme un rêve noyé,

Pendant que le clocher, d’un chant apitoyé,

Racontait ma détresse aux paroisses lointaines !
Et ce fut à travers notre amour commençant

Toute une impression d’automne et de veuvage,

De barque naufragée échouant au rivage,

De salon attristé par un portrait d’absent
Je te croyais déjà sacrilège et parjure !

Et, pour s’harmoniser avec mon deuil poignant,

Voilà que le jet d’eau s’égoutta tout saignant

Et rouge, au fond du parc, comme un sang de blessure.
Et voilà qu’aux lueurs du soir pacifié,

Le soir calme où passait une douceur magique

Le cadran, lui aussi, prit un aspect tragique :

On eût dit un soleil cloué, crucifié !
Et ses aiguilles d’or, comme des bras funèbres,

Comme des bras raidis dans des convulsions,

S’étirant, s’allongeant au milieu des rayons,

Allèrent dans le ciel attaquer les ténèbres !
VIII
Querelles des amants ! Trahisons des paroles !

Romances qu’on embrouille aux cordes des violes !

Sanglot criard des violons désaccordés !

Querelles ! soupçons noirs les cœurs obsédés,

Grandes douleurs pour les causes les plus petites !

Les seuils sont défendus, les portes interdites

Dans le jardin du Rêve où, tout extasiés,

Les amants s’en allaient à travers les rosiers,

Quand leurs pas, accordés en marches fraternelles,

Semblaient se fuir et se chercher ? comme des ailes !

Mais voici vers l’ancien jardin de leur amour

D’où l’amante fantasque était partie un jour,

Voici qu’émue au bruit des jets d’eau qui s’égrènent

Elle revient ; voici les mains qui se reprennent

Et les bouches aussi comme deux fleurs de mai,

Longuement à travers le grillage fermé !
IX
Si frais tes doigts ont l’air d’avoir joué dans l’eau,

Tes doigts frêles, pareils aux doigts de ces infantes

Avec de clairs bijoux sur leurs robes bouffantes

Qu’on voit au fond d’un parc dans quelque ancien tableau !
Au charme du printemps, ton charme s’apparie

Et tes cheveux soyeux et dorés tu les as

Mêlés comme un bouquet de jaunes mimosas

Aux roses pâles dont ta figure est fleurie.
Quelque chose de doux, de grave et d’émouvant

T’appelle au fond des bois par la bouche du vent

Et dans l’ombre des fleurs que tu recontinues
Se déplace un rayon qui s’est insinué

Sous le parasol d’or lentement remué

De l’ombre et du soleil dans les blanches ciguës.
X
Te rappelles-tu la rivière noire

Qui le long d’un quai pleurait en dormant

Comme on ne sait quoi de tragiquement

Immobile et froid sous des plis de moire.
La rivière noire, ainsi qu’un remords

Dans un vieux quartier au bout d’une rue

Nous était un soir soudain apparue,

Et cette eau semblait recouvrir des morts.
Les astres mirés dans cette eau livide,

On eût dit, de loin, les yeux mal fermés

D’amants qui sont morts d’être trop aimés

Et qui dans la nuit regardaient le vide.
Le vent par instant soulevait un pli

Parmi la raideur du flottant suaire

Qui se rajustait sur l’eau mortuaire

Pleine de silence et d’oubli !
* * *
Or en te voyant beaucoup moins aimante

Ta parole m’a, soudain, évoqué

La sombre rivière et le sombre quai

Dont le souvenir douloureux me hante.
Ta voix se traînait pareille au canal ;

L’amour y dormait sous de mornes toiles,

Et mes cris brûlants comme des étoiles

Sur tes mots glacés se faisaient du mal.
Ta parole était insensible et sombre,

Comme pour cacher ton ancien serment

Qui reposait mort dans l’esseulement

De ton cœur fantasque envahi par l’ombre !
Ta parole était froide comme l’eau

J’y semblais venir en pèlerinage

Chercher si déjà plus rien ne surnage

De l’amour parti comme un clair bateau.

Premières Communiantes

Communiantes ? l’air de porter un secret !

Vaporeuses, en falbalas de mousselines,

Avec des yeux un peu comme des cornalines,

Et leur bouche œillet sur lequel il pleuvait ;
Elles vont vers Jésus comme on va vers la vie

Des berlines aux portières armoriées

Les mènent comme de petites mariées,

Sous le voile dont la blancheur les unifie.
Unanimes blancheurs qu’on dirait assorties

À leurs âmes qui sont innocentes. Et telles

Les voici s’avançant, les doigts juxtaposés,
Et, sur le Banc drapé de linge et de dentelles,

Elles vont se pâmer au contact des hosties,

Entrebâillant leur bouche ainsi qu’à des baisers.
1896

Vieux Quais

Il est une heure exquise à l’approche des soirs,

Quand le ciel est empli de processions roses

Qui s’en vont effeuillant des âmes et des roses

Et balançant dans l’air des parfums d’encensoirs.
Alors, tout s’avivant sous les lueurs décrues

Du couchant dont s’éteint peu à peu la rougeur,

Un charme se relève aux yeux las du songeur ;

Le charme des vieux murs au fond des vieilles rues.
Façades en relief, vitraux coloriés,

Bandes d’Amours captifs dans le deuil des cartouches,

Femmes dont la poussière a défleuri les bouches,

Fleurs de pierre égayant les murs historiés.
Le gothique noirci des pignons se décalque

En escaliers de crêpe au fil dormant de l’eau,

Et la lune se lève au milieu d’un halo

Comme une lampe d’or sur un grand catafalque.
Oh ! les vieux quais dormants dans le soir solennel.

Sentant passer soudain sur leurs faces de pierre

Les baisers et l’adieu glacé de la rivière

Qui s’en va tout là-bas sous les ponts en tunnel.
Oh ! les canaux bleuis l’heure où l’on allume

Les lanternes, canaux regardés des amants

Qui devant l’eau qui passe échangent des serments

En entendant gémir des cloches dans la brume.
Tout agonise et tout se tait : on entend plus

Qu’un très mélancolique air de flûte qui pleure,

Seul, dans quelque invisible et noirâtre demeure

Où le joueur s’accoude aux châssis vermoulus !
Et l’on devine au loin le musicien sombre,

Pauvre, morne, qui joue au bord croulant des toits ;

La tristesse du soir a passé dans ses doigts,

Et dans sa flûte à trous il fait chanter de l’ombre.

Premiers Beaux Vers

Où sont les jours d’hiver pleins de calme infini

Dans la salle d’étude, aux carreaux blanc de givre ;

Et les grands abat-jour sur les lampes de cuivre

Comme autour d’une lune un halo d’or bruni.
Quel éveil dans nos cœurs quand le soir, en sourdine,

Chuchotait sa tristesse aux fentes des châssis

Et que, sur les bancs noirs pensivement assis,

Nous lisions, tout songeurs, des vers de Lamartine.
Trouble des premiers vers douloureux ou charmants !

Troubles des premiers vers dont les musiques vagues

Vibraient avec un bruit pareil au bruit des vagues

Et semblaient correspondre à nos jeunes tourments !
Nous pleurions longuement Graziella trahie

qui, n’ayant pu laisser tel qu’un tapis moelleux

Son amour sous les pas du poète oublieux,

Sans bague au doigt fut mise en sa bière fleurie !
Mais tout là-bas, au bord rivages houleux

Où priera l’avenir sur sa tombe odorante,

Nous autres, négligeant la morte de Sorrente,

Nous cherchions dans la mer l’infini des yeux bleus.
A travers l’idéal des grandes eaux dormantes,

A travers l’idéal des beaux vers consacrés,

Nous pouvions voir déjà, pendant ces soirs sacrés,

Appareiller vers nous nos futures amantes !
Tout nous parlait d’hymen, de baisers et d’aveux !

Et dans la barque d’or des strophes amoureuses

Les rimes accordaient leurs rames langoureuses

Pour amener vers nous la vierge de nos vœux !
La douceur de la mer méditerranéenne

Chantait dans les flots bleus des vers pleins de langueur

Qui venaient déferler sur la plage du cœur

Avec un bruit de robe et des frissons de traîne !

Prière

Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Je songe à ceux qui sont dans leur chambre, reclus

Les paralytiques, les perclus,

Ceux qui ne sortiront jamais plus.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour les irrémédiables phtisiques

Qui rêvent de candide amour, d’émois physiques,

Et d’un mariage en musique.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Je songe à ceux des salles d’hôpitaux,

Pâles sur l’oreiller de leurs lits sans rideaux,

Qu’on appelle plus que d’un numéro.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour ceux que mine un vague mal occulte

Par qui leur visage, en ivoire, se sculpte,

Tapotant sur leurs vitres, comme on ausculte.
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour les petits enfants surtout, fragile neige !

Qui si vite ont l’air d’un lys dans un piège,

D’une hostie en fleur qui se désagrège
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Pour ceux qui sont malades d’avoir faim,

De n’avoir jamais eu de vin

Et qui font des projets sans fin !
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
Je songe à ceux qui vont mourir, vraiment trop las !

Peut-être voient-ils de oiseaux de lilas

Passer dans l’air des glas !
Le soir tombe : prions pour les pauvres malades.
1897

Processions

I
Blanches processions, si blanches, si gothiques,

Dans ma Flandre natale, au temps des Fêtes-Dieu !

Blanches comme on en voit, sous un ciel calme et bleu

Emplir de leur lenteur les lointains des triptyques.
Si lentes, dans le bruit des cloches s’animant,

Le bruit des carillons et des cloches bénies

Qui semblaient tout au loin répondre aux litanies

Et mener le cortège au fond du firmament.
Si lentes à marcher sur les herbes coupées

Qui revivaient un peu sous le vent approchant

Des cantiques latins dont le grave plain-chant

Mélancolisait l’air avec ses mélopées.
Si lentes ! on voyait dans les beaux soirs tombants

Des étendards brodés de roses symboliques,

Et des chasses d’argent où dorment des reliques,

Et des agneaux pascals pavoisés de rubans.
Puis s’avançaient, parmi le frisson des bannières,

Tous les enfants de chœur, dans leur rouge attirail,

Aux cheveux de missel, aux robes de vitrail,

Comme dans un parfum d’indulgences plénières.
Des Madones, le cœur traversé de couteaux,

Avec leurs manteaux bleus, aux yeux de pierreries,

Émergeaient au milieu des longues théories

Et souriaient debout sur leurs grands piédestaux.
Des groupes recueillis de pâles orphelines,

Tristes, portaient des lis comme les âmes d’or

De leur parents défunts qui reviendraient encor

Pour frémir dans leurs mains dévotes et câlines.
Là, l’Église Souffrante en voiles violets !

Puis les martyrs chrétiens portant de grandes palmes

Avec les bienheureux du paradis si calmes

Qui glissent sous leurs doigts les grains des chapelets !
L’Église Triomphante est soudain apparue

En rose, tout en rose, en tulle rose et clair,

Couleur de renouveau fleuri, couleur de chair,

Comme un lever d’aurore incendiant la rue.
Puis voici les abbés en dalmatiques d’or,

Les chanoines songeurs dans leurs camails d’hermine,

Tout un cortège grave et lent qui s’achemine

Dans le silence doux du beau jour qui s’endort.
Et tout là-bas, parmi les bleuâtres traînées

Du liturgique encens qui parfumait le soir,

Devant le baldaquin où luisait l’ostensoir,

Les encensoirs volaient, mouettes enchaînées !
Et l’évêque, debout sur le peuple chrétien,

Crosse en main, mitre en tête, élargissait ses gestes,

Comme un semeur jetant, pour les moissons célestes,

Les graines du Seigneur dont il était gardien.
Les musiques, les bruits de clochettes, les Vierges

S’éloignaient lentement aux feux des chandeliers,

Comme si tout au loin de vagues escaliers

Les eussent entraînés par des rampes de cierges.
Et, dans l’éloignement, des lambeaux d’oraisons

Revenaient émouvoir les foules obsédées,

Et des adieux d’encens ou de fleurs décédées

Se traînaient dans le vent avec de bleus frissons !
II
Ainsi mon Âme ! ainsi mon Enfance perdue !

Mes amours, mes désirs avaient leurs reposoirs,

Leurs convois blancs marchant dans un bruit d’encensoirs

Et leur dais d’argent neuf pour la Vierge attendue.
Mais la procession n’a chanté qu’un moment

Et mon Âme n’a plus dans le noir de ses rues

Qu’une foule grouillante et d’absurdes cohues

De rêves qui s’en vont mélancoliquement !