11 L’oeuvre De Haine

L’auvent au bord surabaissé

– Une main au front!

Le faîte du lourd mur redressé

– Un geste de coude qu’on lève!

Enserrent, comme un cadre oblong.

Le léger paysage où va son rêve.
D’auprès de l’enclume qui vibre longuement,

S’il lève la tète

Et redresse son dos qui se voûte,

Essuyant son visage

Où la sueur dégoutte,

Son long regard voyage,

Sa pensée et son doute

Il voit la plaine et la mer

Se confondre sous le ciel :

La verdure grasse au flot gris se mêle,

Au flot rose où transparaît le sable

Fleuri d’aigrettes d’étincelles

Et bleu glauque, plus loin, vers le large

Où courent les crêtes blanches

Comme des troupeaux épars

Dans un long champ de lin, en été
N’était cette ligne d’écume plus haute

N’était

La voile rouge qui s’allume,

Là-bas, comme une flamme.

On dirait, sur son âme !

D’une même prairie qui sourit

Verte, rose, bleu glauque :diaprée

Du seuil, ici, tout près.

Jusqu’à l’horizon gris.

Une même prairie, un seul pré,

Sous le ciel infini!
Des nuages au léger essor

Courent sous le ciel bleu clair

Et passent comme des oiseaux,

En grandes ombres qui fuient vers le Nord,

Sur la plaine et la mer.
La brise est tombée, l’air est calme

Et la barque

Éteint sa voile rouge qu’elle cargue

Soudain! comme on étouffe une flamme;

Voici surgir les rames

Et Wieland les regarde

Qui la poussent en leur geste de palmes

Vers le sort

Son long regard s’attarde

A l’horizon du Nord.
Cette barque aux cent rames qui s’élèvent et s’abaissent

(Du travail d’un hiver il a forgé cent glaives)

Porte vers l’aventure une fleur de jeunesse:

C’est son oeuvre emportée à l’horizon du rêve

Qui passe, et le sort leur fait signe ;

Les rames s’élèvent et s’abaissent

Vers le but qu’il assigne

De ce geste :
Il brandit le marteau qui retombe en fracas

Et l’enclume sonore jette un sanglot de glas
N’a-t il mis dans leurs mains le sceptre de la mort ?

N’est-elle sienne, aussi bien, leur victoire ou leur perte ?

L’acier qu’il a brasé rougira la mer verte

Du coup qu’il assène ou provoque;

Et la mort.

Que ceux-ci la donnent ou l’acceptent.

N’est-ce lui qui l’évoque

Vengeresse des perfides ?

N’est-ce lui qui la guide ?
Il est ivre, il suffoque;

Mais aspirant la brise

11 saisit le marteau en sa poigne rigide,

Le brandit sur sa tête :

Le brasier, où le soufflet halète,

Grésille et flambe ;

Sous la dent des tenailles qui le happent

Le fer sanglant s’écaille ;

Le sol tremble;

Le lourd marteau frappe et jappe

Et bondit en sa rage

Et, du fer qu’il écrase,

Un jet c’est du sang! rejaillit aux murailles

Comme jailli d’entrailles
Ah Wieland est puissant!

Et sa chanson les raille :
 » Dans la barque, là-bas, vers la mort,

Le vent doux les emporte ;

Tu as vaincu le sort

De ta force que les fous croyaient morte !

Malgré l’ombre et l’hiver

Et ce pied mutilé par les lâches

Tu as forgé le fer,

Qui les couche au suaire

Que leur tissent les algues.

La forge a flamboyé dans l’ombre,

Au loin, sur la nuit sanglante,

Ton enclume a sonné tes heures sombres,

A sonné sa chanson sourde et lente,

A travers la tempête.

Comme un bourdon d’alarme au-dessus de leur tête,

Sur la plaine et la mer ;

Tu as trempé le fer.

Tu as forgé des armes ;

Tu as trempé l’acier dans les larmes

Dans les pleurs des filles et des mères ;

Tu as forgé cent glaives pour leur âme et leur chair !  »
Sa vengeance est belle :

Sa force est en elle!

Qu’importe la honte du corps qu’on mutile

Si l’esprit est plus prompt et la main plus subtile ?

Qu’importe l’opprobre à qui crée un destin!

Mais revoici l’Avril

Qui marche dans le matin

L’antan que rêva-t-il?

le rêve enfantin !

Ah! ce rêve, il en rit,

Où le désir courba sa pensée,

Gomme un cerceau d’osier

A la mesure du front d’une fille ;

Où le désir d’une femme baisée,

Sur la bouche, de sa bouche,

Et les bras enlacés

Sur son cou qu’ils inclinent

Jusqu’à ce que leurs lèvres se touchent.

Lui semblèrent la courbe de la vie

Et sa forme divine!

Ah! la vaine folie
Il a honte, s’il songe comme le désir dompte.

Endort l’homme et le lie

Et le jette à la honte,

Inutile et vieilli.

Cette autre servitude est franche :

L’esclave, ici, est maître.

Un maître étrange et traître;

Là-bas le vain amour, échanson qui riait.

Versait un philtre amer aux coupes de douceur.

Il y buvait ses pleurs, le pauvre, et s’enivrait,

Et ceux-ci l’ont lié

Qu’importe la douleur dont naît la vie :

La haine vengeresse

Promet et tient ses promesses ;

Son geste sur et farouche

Alimente sa soif d’une amertume exquise

Qui lui plisse la bouche

D’un rire sans méprise;

Il est fort pour la vie qu’il domine.

Car il forge la mort qui vengera le crime;

Il a trempé son coeur au flot des pleurs amers ;

Il a durci son âme à l’égal de son sort ;

Il hait bien, et se venge; il est fort comme la mort.

12 Le Geste Sacré

Ciel glorieux,

Ivresse, espoir, génie

Mais sa bouche est amère.

Comme s’il buvait la mer

Aspirée de ses yeux

Qui vont vers l’horizon se griser d’infini ;

Tous ses sens se confondent :

Il a soif du ciel bleu!

Le vent qu’il hume fleure en sa narine

Quelque chanson ailée qui vient du fond du monde

Mêlant l’arôme des herbes à la senteur marine.

Ainsi la voix qui passe parfois évoque

A l’oreille qui la boit

L’odeur charnelle des lys

Qui enivre et suffoque

D’un étrange délice

11 faiblit en sa chair

Et le marteau glisse

De ses doigts amollis que desserre

Sa pesanteur subite ;

Mais il le ressaisit au vol et s’en irrite,

Le brandit sur sa tête

Et forge le fer,

Forge encore et s’arrête.

Il songe

Suivant des yeux les nuées qui s’allongent,

Les cygnes, songe-t-il, vont passer par volées,

Car les seigles sont verts,

Et Balder est ressuscité
La chanson des aïeules chante à travers ses veines,

Il a jeté la masse sur l’enclume tenace

Et s’appuie au vantail ;

L’air lui baigne la face ;

Il savoure, yeux clos, la brise qui le grise,

Comme une odeur de foin, de jeunesse et de honte;

Il est ivre à mourir comme au bord du lac clair

Et ses yeux entr’ouverts regardent vers la mer

Où l’odeur qui le grise soudain s’est faite chair :
Dressée sur la grève, surgie

Comme une ombre rêvée que le désir précise,

Ne voit-il une femme ?

 » C’est ma fièvre, dit-il, et ma vue s’est troublée

A regarder la flamme.  »

Tout son corps a tremblé

 » C’est ma fièvre « , dit-il,

Et se couvre les yeux de ses deux mains fébriles

Et regarde encore :

Elle est là ! blanche et d’or.

Son coeur bat, il a peur;

Que craint-il ?
Elle a marché vers lui à travers l’herbe brève.

Du pas léger de la brise de mer ;

Sa robe est blanche

Que sa main soulève ;

Un pan de son mantelet clair

Flotte derrière elle au souffle de sa marche ;

De l’autre ramené sur sa main

Elle semble abriter un trésor qu’elle étreint ;

Blanche et claire elle avance ;

Deux tresses nouées en spirales

Cerclent d’or roux ses oreilles,

D’or roux sur ses joues vermeilles,

D’or clair sur son front pur et pâle;

Le soleil, autour d’elle, tremble comme une flamme!

C’est une enfant encor.

Déjà c’est une femme,

Elle est vêtue de blanc, elle est couronnée d’or.
Voici qu’elle a crié :  » Wieland!  » en courant,

S’est arrêtée, ressaisit son haleine,

Et puis,

La voici qui sourit essoufflée et s’approche

Et tombe assise en sa grâce exquise

Sur le seuil farouche :

 » Ahl Wieland, dit-elle, d’une haleine,

Je suis Bertha, la fille de la reine « ,

Et son geste dévoile

Le trésor qu’elle porte :

La merveille de l’Alvitte

Où survit le reflet des belles heures mortes,

Comme au ciel du matin, les étoiles

 » Wieland, la couronne est tombée.

Je l’ai prise de l’écrin, ô si vite !

Elle est pourtant tombée ;

Elle est faussée, Wieland,

Car ma main a tremblé.

Et mon père est terrible s’il s’irrite

Oh! le mal qu’il t’a fait!

Il me ferait mal comme à toi

Nul ne le sait ;

Mais j’ai peur du roi,

Il faut que je coure

Refermer l’écrin,

Qu’ils n’en sachent rien,

O! bon Wieland, fais vite

Et fais bien,

Pour un baiser, Wieland ?

Pour l’amour!  »
Et son haleine chaude frôle la main pendante ;

La douce main touche la sienne, ardente

Est-il sourd ?

Qu’il reste sans un geste,

Sans un mot;

Est-il sot ?

Le destin te vient défier

Jusque sur ton seuil de douleur ;

Wieland, voici ton heure!
La fillette est à qui lui en conte ;

Viens, ton heure a sonné.

Vas-tu venger ta honte en sa honte ?

Quel dieu fou t’a mené

Cette chair de la chair de l’homme vil

Qui t’a muré vivant dans cette île

Solitaire et débile en sa forge ?

Qu’as-tu fait de l’épée qui égorge ?

Te plaît-elle mieux ?

Ta vengeance est venue vers toi

Qui ne pouvais te traîner vers elle ;

L’heure est bonne que t’accordent les dieux!

Ta vengeance est venue sans feinte et sans crainte

Elle est belle, et sa plainte

Est douce comme l’amour!
Ah! Wieland n’est pas sourd ;

Il entend sa pensée

II a honte en son âme;

II s’est détourné;

Il entend son désir insensé

Et sa pensée infâme.

II a honte,

Et sa honte le dompte,

Son coeur fléchit et change.

Que lui restera-t-il qui soutienne

Sa colère patiente et hautaine ?
Sa vengeance se venge

En désarmant sa haine.

Sans doute il la rêva plus proche :

Chair palpitante qu’on palpe,

Agonie qu’on savoure, joie atroce,

Main chaude du sang qui s’échappe !

Mais ceci

Sans doute, il guettait le destin,

Savait-il son dessein épié?

Qu’importe? il a guetté son heure ;

La voici qui sourit, suppliante à ses pieds..
Il se détourne et pleure,

Pleure, et soudain sourit
Elle tend des deux mains le diadème d’or

Où la lumière de mainte heure morte dort

Dans les reflets qui changent ;

L’angoisse de Wieland est étrange,

Le vieux roi dur est presque pardonné

De l’avoir rejeté de la vie;

Qu’en ferait-il s’il la lui redonnait.

Folle, enfiévrée, ravie,

Telle qu’aux heures d’alors ?

Que le passé est mort!

Ne va-t-il enfin consommer

Ce rêve qu’il crut vêtir d’or ?
Il a pris la couronne,

La tourne et la façonne

En parlant doucement à la fillette assise ;

Elle le regarde travailler

De ses grands yeux qui sourient leur surprise ;

Elle l’écoute attentive et soumise,

Et sans comprendre

Les mots doux qu’il lui chante ;

Mais elle voit qu’il sourit,

Et la voix est si tendre

Qu’elle en pleure en riant;

Et, cependant qu’il parle, il oeuvre :

Le diadème tourne en ses doigts si subtils

Que la voici qui brille

Plus belle et mieux courbée;

Il parle elle écoute ses paroles tomber ;

Comme une fleur entend marcher la pluie d’avril

Et la voix incomprise et tiède à son oreille

Comme l’averse de mai que boivent les abeilles :
 » Tu es venu vers moi, clair reflet ;

Je regardais la mer!

Tu as surgi de l’eau, rayon clair ;

Tu as jailli de l’horizon ;

Tu es née sur le seuil de ma vaine prison,

Fleur de lumière!

Tu es montée en riant vers mon seuil.

En retour d’un regard de surhumain orgueil ;

Tu es ma pensée rejaillie du miroir de la mer,

Si belle que j’eus honte et que j’en désespère ;

Tu as couru dans l’herbe, souffle pur,

Vers ma tempe enfiévrée,

Tu es vêtue de blanc, aube humaine ;

Tu es rose et vermeille, aurore encore vaine,

Tu es couronné d’or, matin aux yeux d’azur,

Tu es rieuse, heure simple, petite reine..  »
Sa main s’est arrêtée ;

Son regard s’attarde

Sur l’oeuvre de beauté;

La merveille se farde

Des gais reflets de l’heure fleurie

Cependant qu’elle tourne entre ses doigts qui prient.

Là-bas, il vire des mouettes criardes

Et son regard les suit :

Tout est divin, son rêve, et l’heure et la saison !

Sa main s’est arrêtée

Et, maintenant, ses yeux regardent

A l’horizon :
 » O tournoiement! retour de l’ombre attiédie,

Quand juin semeur de fleurs passe dans l’herbe haute.

Quel cercle ardent décrit cette danse éternelle ?

La forme de la vie, ô rêve, avait des ailes.

Battant vers l’horizon qui tourne devant elle!

Elle est mobile au gré des vents et des saisons,

Au gré de l’eau qui vire des mers et des torrents;

Qu’as-tu rêvé fixer son ombre sur un front!

L’amour n’était si doux qu’en regret du mensonge

Qu’il doit redire de coeur en coeur, de songe en songe,

Pour que l’éternité survive à la durée;

Ta haine n’était si dure que pour se rassurer.

Se sachant faible et devant mourir d’un sourire

Que l’éternelle joie a posé sur ton seuil,

Comme se pose l’oiseau sur le cyprès des deuils
Te fallait-il vraiment tout ceci pour comprendre

Le geste de ton ombre sur la route des jours

Répéter ta gaieté, tes rires et tes amours?

Maintenant tu te hausses jusqu’à suivre des yeux.

Par delà ta minute et ta petite histoire,

La ronde diaprée des heures sans mémoire

En sa chaîne élargie de joie et d’épouvante

Unir ton amour mort à ta haine mourante.
Hausse-toi plus avant, tu le peux, jusqu’à voir

– Derrière le voile clair de ce vain jour de mai,

Couronne juvénile de mobile clarté,

Que le soleil pose au front gris de la terre –

Jusqu’à voir dans la nuit radieuse de mystère

Le tourbillon sans fin des astres par milliers

Roulant dans l’infini, sur l’orbite ployé,

Réaliser la forme qui t’éblouit de loin

Du grand geste éternel, qui tourne et se rejoint!
Sous le masque jeté la vie est-elle moins belle ?

Hors sa beauté sans fin,que te souriait-elle ?

Est-ce si triste et vas-tu pleurer sur toi-même.

Toi qui conçus le geste sacré du diadème,

De voir l’éternité qui chaque heure commence ?

N’est-ce une joie étrange, et un délire immense ?

Vas-tu faiblir à voir la certitude poindre

Et le geste éperdu de la vie se rejoindre ?  »
Le visage enfantin s’éclaira d’un sourire ;

Car l’oeuvre s’achevait sous les doigts inspirés ;

Mains jointes, agenouillée, elle rit d’y mirer

Tout ce printemps qu’elle est : son rire et sa beauté.
Wieland lui pose au front le léger diadème,

Mêlant à l’or vivant cet or de son poème

fit sa jeunesse morte à tout ce lendemain.

Elle a ri tout haut et s’est levée, soudain !

Elle a pris en ses mains le joyau ébloui,

Elle a fui,

Elle fuit d’un pas léger vers la petite barque;

Eh qu’avait-elle à redouter du vieux monarque ?

Wieland ? Elle l’oubliait! Elle lui jette un sourire
Victoire printanière! angoisse de l’aube neuve,

Douleur des rires frais, tristesse des choses jeunes,

Inconscient reproche des sourires ingénus!

O belle heure rosée qui marches les pieds nus.

Quelle poussière de mort lève ton pas agile ?

Quelle détresse ardente te suit, léger Avril,

Et quelle étreinte étrange, meurtrière et suave

Étouffe le sanglot de ceux qui vont mourir

Et met la volonté de vivre au coeur des braves :
Car Wieland souriait à l’immortel sourire!

13 L’essor

On a dit qu’il se lissa des ailes

Des fils de la rosée d’aurore,

Des rayons filés de la lune;

On a dit encore

Qu’il y noua des plumes

Ravies aux feux de l’orage

Et des pennes de cygne qu’on trouve sur la plage;
On dit qu’il s’envola un soir

Dans le vent du nord, à l’automne,

Et d’aucuns ont cru le voir

Passer dans les nuages noirs.

En avril, quand l’orage tonne;
Je ne sais,

Car le conte est ancien et subtil,

Les feuillets sont fanés,

Or il y a de tout cela passé mille,

Mille longues années.

Mille avrils.

Mille automnes étonnés.
Je pense que le mantelet clair

De la fillette agile

Étant tombé à terre,

De la soie de son tissu fragile,

Wieland à su lier des plumes amassées en son île;
Il en arma ses bras puissants

D’avoir brandi la masse

Et s’éleva ainsi, corps débile et meurtri,

Sur le grand vent qui passe
Ainsi s’envole la chanson

Que je chante assis sur mon seuil ;

Et telle aussi, cette belle feuille

Quand reviendra la saison

Des grappes mûres et des cueilles,

Et que le grand vent d’ouest secouera la maison ;
Ainsi ma pensée qui s’élève

Sur la plaine, si loin qu’on peut voir.

Et porte avec elle mon rêve

Au pays de son espoir.
Wieland a surgi sur ses ailes.

Comme un cygne essoré des grèves :

Son idée l’a pris en elle.

Vêtu de la forme de son rêve ;
Car il n’est de repos pour une âme

Que l’immense désir enivre :

Ni l’épée qu’on brase à la flamme.

Ni l’amour sacré de la femme,

Ni l’Art que la gloire acclame,

N’étanchent la soif de vivre.
Plus loin, Wieland, plus avant vers la vie,

Plus haut que la Mort, plus profond que l’Amour!

Tu es le désir inassouvi.

Le soupir des nuits et le cri des jours ;

Il n’est pas d’âme qui ne t’ait suivi

Quand les cygnes passent et les nuages courent.
Tu ne mourras pas, car les ailes qui te portent

S’enflent du tourbillon de nos rêves ;

Le souffle des âmes frêles et fortes

Se mêle vers toi dans le vent des grèves ;
Car il n’est pas de fin pour le désir des hommes,

Nul zénith si haut que notre idée n’atteigne,

Wieland, et ton rêve est ce que nous sommes :

Une force sans but que d’être mieux soi-même.
O cygne! immortel blessé qui chantes et saignes,

Essore-toi, désir, sur l’aile des poèmes!

09 Wieland Écoute Et Entend

L’ombre, avant l’heure, se glisse

Sous les solives saures et basses,

Sur l’établi large et lisse,

Sur les mains qui s’y posent lasses ;

Il semble que le jour finisse.

Alors qu’au dehors

D’autres vont partir pour la chasse
Comme l’Alvitte dort!

Que ne s’éveille-t-elle ?

Pourquoi dort-elle encor ?

Sans doute, elle se disait très lasse ;

Wieland écoute son sommeil
Il écoute : le vent passe ; il écoute

Le vent passe et pleure et se plaint

Comme un cor

Qui sanglote et s’éteint

Tout au loin,

Ou si près!

Une flèche qui siffle à l’oreille
L’Alvitte sommeille :

Par delà le rideau de la couche,

Il guette un son léger ;

N’est-ce le souffle de sa bouche

Harmonieux, égal et parfumé ?

Il écoute, il doute
Soudain!

Éclate la voix de Slafîde au dehors,

Mêlée en un cri au vent du Nord :
 » Wieland es-tu là ?  »

 » Que t’importe? laisse et passe!  »

Pense Wieland, en un souffle, énervé;

Car ses frères qu’il évite

Sont jaloux de l’Alvitte

Et se rient de son oeuvre rêvé.
Mais Égile crie plus fort :

 » Que te disais-je, Wieland ?

Elles nous quittent !

Elles se sont envolées ;

La saison nous les devait voler :

Le vent les apporta et le vent les emporte!

Il fait froid.  »
Et il frappe à la porte :

 » Vas-tu laisser ta lime ? N’est-elle encore usée ?

Et rallumer ta forge devant l’enclume claire ?

Nous nous y chauffions, tous trois, comme des rois,

L’autre hiver ;

Ouvre, Wieland, aux frères!  »

 » Passe au large!  » souffle-t-il à voix basse.

 » Il est fou ! »
Mais Wieland en est pâle :

Leur chanson aux mots lourds

Sonne au seuil comme un deuil :

 » C’est fini la saison des amours !  »

D’un grand geste fébrile

IL écarte le rideau de feutre

L’Alvitte n’est pas là ! que sait-il ?

Il écoute :

 » Viens, Wieland, chante encore avec nous

Le vieux refrain d’automne ;

Tu l’as chanté l’antan ; es-tu sourd ?

C’est fini la saison des amours  »

Wieland serre sur son coeur le manteau de sa peine;

11 est lourd!

 » Wieland ! on entend ton haleine;

Vas-tu parler enfin ? réponds-nous

Es-tu fou ?  »

 » Il est mort!  »

Mais Wieland, de voix forte :

 » Passe au large! elle dort  »

Il est pâle comme un mort,

Son âme est comme une morte
 » Bien du bonheur tous deux!

Car l’Oline est partie sans adieux,

Et Lodrune est partie sans rien dire ;

Nous n’aurions rien trouvé de mieux ;

Elles auraient pu faire pire ;

Nous nous sentons si légers, tous deux ;

Il semble qu’elles nous aient laissé

Leurs ailes ! »

Il riait.

 » Vas-tu laisser ta belle ?

Viens chanter avec nous :

C’est fini la saison des baisers

Il va neiger, Wieland,

On se sent si léger.  »
 » En chasse!  » crie Slafide.  » Il est fou!

Laissons-les.  »

 » Au moins, forge-nous de l’acier;
Laisse l’or, prends du fer :

C’est fini la saison de ne rien faire!  »
Et leur voix s’envola dans le vent

Qui s’en vient des glaciers.

10 Wieland S’endort, Rêve Et S’éveille

Accoudé sur l’enclume,

Wieland rêve à son rêve

Dont l’ardeur le consume

Et sa lâcheté l’achève

En un mensonge de fièvre ;

Il est faible à pleurer ;

Longtemps il est demeuré

A rebâtir son espoir;

Et quand brunit le soir,

Il retrouva sa force

Et alluma sa torche.

Alors il contempla l’œuvre de sa joie

Qui brûlait du reflet de la flamme ;

Et, s’il avait douté, il eut foi en son âme,

Il se crut très heureux et s’écria joyeux :

 » Ervare s’est fondue en l’idée!

Le but est atteint où sa joie me guidait.  »
La torche brûlait bas,

Il enflamma une autre

Et jeta au foyer un grand fagot de frêne ;

Puis, se sentant très las,

Il étendit son manteau de laine

Et s’y roula, frileux, près de l’âtre;

Mais rêvant de l’Ervare,

Yeux mi-clos, ébloui aux rayons du foyer,

Il s’endormit crédule

Au rêve qu’il la voyait.
La première neige blanchit le crépuscule.
Ailleurs, près du lac aux eaux sombres,

A l’heure où les ombres sont longues

Et s’allègent, croisées par les rayons obliques,

Que le soleil déclive lance au soir qui le suit.

Les trois sœurs, ô musique!

Sont debout sur le seuil de la nuit.

Main dans la main, immobiles,

Au lieu où se croisent

Tant de sentiers étroits

Que le sol est sans mousse.

Au lieu où se croisent mille pas, mille et mille.

Contre l’ombre du bois derrière elles,

Elles surgissent blanches en leur parure ailée,

Blanches et belles,

Sur le seuil en deuil de la forêt rouillée

Belles et telles

Qu’au clair soleil doré,

Dans matin lointain de ce doux jour mortel

Elles accordent leurs voix

Comme une harpe aux trois cordes,

Aux trois cordes d’or ;

Elles accordent leurs voix les mêlant sans effort,

Les mêlant comme on tresse

Trois boucles blondes, trois échevaux d’or ;

Elles enlacent leurs voix et les mêlent :

L’une, puis l’autre, chante ;

Lodrune, et l’Oline et l’Ervare,

Elles chantent toutes trois

La chanson éternelle,

La chanson des étés, des baisers et des joies :
 » Nous serons comme les feuilles

Dans le vent, là-bas, sur la mer ;

Que feront-ils de l’orgueil

D’avoir connu notre chair ?
Nous serons comme les cygnes, encore!

Dans le vent, là-bas, vers le Sud ;

Que feront-ils de nos baisers morts

Aux heures de leur solitude ?
Nous serons des nuées ou des flocons d’écume,

Tout là-bas, où le ciel et la mer vont s’unir ;

Que feront-ils de cette amertume

Qu’ils appellent souvenir ?  »
 » Slafide s’en ira par la forêt blanche

Traquer d’autres proies;

Qu’importe qu’il ait ri; va-t-il pleurer sa chance,

Cette fois?  »
 » Égile s’en ira où la flèche le devance

Ramasser quelque oiseau blessé ;

Crois-tu qu’il va pleurer lui qui riait d’avance

De se voir délaissé ?  »
 » De l’orgueil de la chair et des baisers morts

On brasse l’Oubli, le breuvage des forts.  »
 » Mais Wieland, tu l’as pris !

Il se détournait; tu l’as pris, de tes bras!  »

 » O si vite! tu l’a pris de tes bras!  »

 » Tu l’as pris de ta bouche ;

Tu lui parlais tout bas?  »
 » Tu l’as pris, de tes lèvres, en un baiser de joie. »

 » Tu t’es mise en sa couche!

Et tu l’as quitté en refermant sa porte!

Et que dira Wieland ?  »
 » Ah ! n’importe!

Quelle vanité que ces rires d’été,

Et son pauvre espoir de survivre!

Il n’est pas d’écho pour le chant qu’il jetait

Vers la mer sans rives

D’éternité;

Pouvait-il espérer nous suivre?  »
 » Quelle tristesse, sœurs, de le voir crédule

A des serments que nulle ne lui fit;

Que pourra-t-il dire dans le crépuscule

De la longue nuit?
Eh qu’importe de lui souvenir, oubli –

Quand ils l’auront lié

Sur l’enclume rouillée,

Auprès de sa forge refroidie?

N’a-t-il eu son été ?

Et l’orgueil des midis ?

Et qu’en a-t-il fait?

Qu’importe de lui dans la longue nuit?

Qu’importe de lui dans l’éternité?  »
 » Nous sommes telles que les feuilles

Que le vent d’automne cueille

– Qui peut faire et défaire les jours ? –

Nous sommes telles que les cygnes ;

Leur pâle essor nous fait signe ;

La nuit s’en vient et le jour se résigne

– Qu’espéraient-ils de l’amour ? –

Nous sommes comme une écume

Au large de la mer éternelle ;

Qu’importe ce que nous fûmes;

Nous sommes de blanches ailes  »
Et sur l’envergure nacrée

Elles passent, dans le vent, ailes grandes,

Chassées au long de l’horizon,

Là-bas,

Comme un nuage rose

Puis frangé d’amaranthe

Et mauve,

Contre le couchant d’or
La nuit se lève alors,

Et la mer se lamente,

Et la neige incertaine

Se met à tomber doucement sur la plaine.
Or Wieland sourit et s’endort.

Roulé dans son manteau de peine;

11 rêve sa vie accomplie ;

11 vit son rêve;

La force de sa main s’est assouplie

Et voici que le diadème se parachève

D’un feu que rayonne la Beauté vive!

L’éclat de la couronne s’étouffe aux cheveux blonds;

Il en vient à douter

Si l’or né de la chair ne va fondre à sa flamme,

Ce métal imparfait dont il para la femme,

Et s’il n’a façonné un diadème indigne

De tant de royauté

Car la fille-cygne

Rit haut de sa voix claire,

Qui trille et monte!

Wieland en est meurtri jusqu’en sa chair,

Pousse un soupir et désespère.

Et s’éveille à la honte
Car ainsi va le conte :
Cependant que Wieland rêvait de son art,

D’aucunes gens du roi de Scanie, Nodune,

Vinrent à passer par là sur le tard,

Les cuirasses cloutées brillaient au clair de lune

Mais leurs pas s’étouffaient dans la neige neuve ;

Or, sachant que Wieland ne forgeait plus d’épées,

Ils s’en vinrent, curieux de son œuvre,

L’épier par les fentes de sa porte fermée,

lis virent à la flamme de la torche mi-consumée

Le diadème d’or et Wieland qui dormait.
Ils l’ont lié de chaînes et l’ont chargé d’entraves

Et l’ont mené esclave,

Jusqu’en Scanie, au roi

Qui ne lui laissa la vie, à son choix,

Qu’en retour des armes qu’il forgera;

Son adresse est notoire.

Il le mit dans une île,

En face de sa ville.

Et lui fournit du fer et du pain

Et parfois de la bière.
Ainsi vint son hiver.

00 Envoi Du Poème

Voici l’histoire de Wieland l’Orfèvre

Celle

Que contèrent il y a mille ans, des lèvres

Jeunes et chanteuses, lèvres rouges de vierges.

Fleurs qui chantaient, fleurs vives et charnelles,

Froides et pâles y depuis dix siècles, comme les neiges

Éternelles
Ainsi qu’on amasse la braise éparpillée

Au foyer qu’une cendre étouffe ;

J’avais groupé ces mots gris et froids

Qui palpitent et qui souffrent

Et qui chantaient en moi

Si bas qu’on ne pouvait comprendre

Leur peine et leur émoi ;

Mais ton âme, inclinée comme un souffle,

A chassé cette cendre.

Avivant la flamme aux feuillets

Du vieux livre farouche ;

Et la flamme a brillé, chaste et tendre.

Au souffle de ta bouche ;

Mon cœur a chanté comme la lyre qu’on touche ;
La fenêtre est ouverte sur la nuit, encore!

Voici Mai qui sourit et qui pleure et s’endort ;

Voici l’arôme tiède de la forêt mouillée

Et le ciel où scintillent les frêles fleurs d’or

Des prairies éternelles ;

Voici la nuit printanière qui soupire

Comme un bruissement d’ailes

A travers la feuillée,

Voici l’ombre si belle qu’on est ivre d’elle,
Voici morte la lampe des veillées
Redis-moi l’histoire de l’Orfèvre :

Ne doit-elle renaître un tel soir,

Sur tes lèvres pieuses et légères ?

Ne devait-il naître des lèvres

Pour redire, plus belle, l’histoire

Millénaire ?
Chante-moi cette histoire que j’aime

De ta voix envolée ;

Redis-la pour moi, pour toi-même,

Pour V amour de la nuit étoHée,

Qui réclame un poème.
Mai 1899.

01 Le Printemps

Il y eut trois filles blanches et belles

Qui vinrent portées sur le vent du Sud

Se poser près d’un lac en refermant leurs ailes,

Ainsi s’en vient,

Quand mollit l’hiver rude,

Le printemps prompt qui fleurit près des fiords ;

Et les eaux étaient bleues qui les miraient en elles

Et tièdes, car l’été suit le printemps du Nord,

Le rejoint sans effort

Et leurs pas se mêlent

Et sa joue s’en avive et la saison est belle.

Comme un rayonnement chaud et clair environne

La jeunesse qui s’éveille,

Ainsi au printemps rose se fond Tété vermeil :

Avril et Juin s’étreignent et la saison est bonne

Et le fruit et la fleur de l’amour sont pareils ;

Le rêve et la vie s’unissent comme en un conte ;

Avril et Juin s’enlacent et la saison est prompte.
Donc, ayant rejeté leur plumage de cygnes,

Elles baisèrent en l’eau leur nudité plus blanche

Et se fondirent en elle, mêlant le jeu des lignes,

Étreintes jusqu’aux hanches

Par la tiédeur bleutée et mobile autour d’elles,

Et riaient enlacées ;

Puis, nageant à l’envi de leurs bras étonnés,

Elles se sentaient des ailes

Moins agiles et plus vite lassées.

Et voici que, flottant, elles croyaient planer.
Elles s’interpellaient :

 » Ervare l’Alvitte, toute blanche!  » et  » Oline! »

Et  » Lodrune, à la blancheur de cygne !  »

Et leurs jeux les mêlaient à l’écume;

Elles se tenaient la main,

Puis plongeaient, l’une et l’une,

Ou se dressaient, soudain !

Hors des flots, jusqu’aux hanches,

Élancées !

En un éclat de rire envolé

Et se faisant des signes,

Toutes blanches,

De leurs beaux bras levés.

02 Wieland

Il y eut trois fils de Finland :

Slafide et Égile et Wieland.

Ils vinrent de l’Est dans un vent de neige,

Jusqu’au Val-du-Loup, s’y bâtir des demeures,

Près d’une eau propice à la trempe du fer,

A l’orée des bois noirs qui roulent vers la mer.
L’un, Slafide,

Tendait des lacets aux bêtes,

Bon chasseur et vaillant et agile,

A la marche muette ;

L’autre, archer aux flèches mortelles,

Égile,

Tournait en risées toutes choses ignorées

Et son rire se mêlait à ses flèches, l’une d’elles,

Quand son arc détendu vibrait sous la forêt.
Toute vie a sa peine autour d’elle.

Comme un manteau de laine

Que la pluie alourdit,

Que le soleil allège ;

Toute vie a sa peine,

Comme un manteau ourdi.
Or l’âme de Wieland était belle,

Et son manteau de peine est léger autour d’elle,

Un beau manteau de rêve ;

Et s’il forgeait des glaives

C’est que sa jeune ardeur était vive,

Comme le feu de sa forge sous le soufflet de cuir,

Et c’est que la force captive

Et son blanc bras de fille

Balançait le marteau comme un fuseau de lin ;

S’il forgeait le fer et s’il le trempait,

C’est que la jeune ardeur de son âme était franche

Et l’orgeuil de sa force et de sa beauté blanche

Et sa volonté droite était comme une épée :
 » Épée!

O rayon brusque perçant la nue,

Voie droite et claire,

Éclair nu !

Rigidité surgie des pins en troupe ;

Ligne couchée de l’horizon des mers

Barré du sillage incliné vers lui des barques ;

Stature dressée de l’homme de poupe ;

Geste martial des proues de fer!

Ligne,

Ligne lumineuse

Que trace le vol des cygnes,

Ou qui prolonge le geste qui devance

Et montre le chemin qu’il  fraie!

Signe de lucide volonté,

D’action insigne,

Impatience!

Épée!  »
Ainsi, obscure ou vive,

L’idée l’étreint

Et fait sa jeunesse ivre

Du rêve de son lendemain,

Ivre du travail de ses mains ;

Car elles arment le geste

Façonneur du destin.
Wieland est grave de son rêve étrange ;

Son âme s’en grisa dès le berceau d’enfance :

Telles ces fièvres sans nom allumés dans le sang,

Nées d’un crépuscule d’automne,

Quand le ciel était rouge au-dessus de l’enfant

Et que porte vers la mort le sang de l’homme ;

Fièvre qui s’attise et s’éteint dans les veines,

Au gré d’une loi mystérieuse de gloire,

Qui domine les sorts et les mène

A la défaite,

A la victoire!

Et qui dans l’enfant grave façonne le poète.

03 La Forge

Wieland peine donc à sa forge,

Peine et rêve tout ensemble.
Le brasier grésille et flambe ;

Le fer sanglant en lèpre d’or s’écaille

Sous la dent des tenailles

Qui le happent ;

L’enclume tremble ;

Le lourd marteau, brandi à la volée,

Frappe et jappe!

Et s’élève et retombe,

Et fait jaillir dans l’ombre

Gomme un sang de bataille

En rosée d’étincelles ;
Le fer ductile

S’aplatit et s’allonge à chaque coup porté ;

S’étale et se replie, comme roulé ;

S’affaisse encor, se masse martelé ;

S’amenuise et s’effile :

C’est une épée!
Au grand rire juvénile et mâle

Le cri de l’eau, qui siffle et bout

Autour du fil qu’on trempe,

Se mêle et monte en vapeur à sa joue.

Ainsi un râle

Se fond, crachant l’insulte, au cri de la victoire ;

Wieland essuie la sueur de sa tempe :

Voici fait avant l’aube le travail matinal.
Et maintenant, debout sur le seuil de sa forge,

Il boit l’haleine du monde à pleine gorge,

Bras étendus, mains jointes, appuyé au marteau;

Il s’étonne d’être ivre

Et s’adosse au linteau :
Car l’aurore se lève empourprée

Plus matinale que la veille,

Il est ivre de vivre !

Tout croît : le jour clair et les vertes feuilles

Et sa force en lui et l’herbe drue des prés

Et la mer qui bondit au-dessus des écueils,

Tout là-bas, diaprée.

Son sang bat encor le galop du marteau :

Il est ivre!

Au long de son bras, s’il l’étend,

Les beaux muscles palpitent,

Roulent et s’enflent, s’il le reploie;

Et l’air en sa narine est de la joie.

Enveloppe son torse,

Savoureux comme une eau à sa soif enfiévrée ;

Il est ivre de force et défaille enivré !
 » Ne suis-je digne de mon idée ?

Et de brandir l’épée que je forge ?

Voici  ma jeunesse   et ma   force

En mes mains inactives

Comme un fuseau vidé

Ne puis-je lever la tête et vous suivre,

Nuées grises !

Sans qu’un sanglot m’étreigne à la gorge ?

Et me faut-il choisir

Entre cette rumeur en les feuilles de la brise

Et le chant de ma forge ?

J’écoute  mon âme vagir,

Comme un enfant né d’hier

Ne puis-je vouloir, jusqu’à agir!

De quoi serais-je fier ?

Ne puis-je créer mon destin ?

Ai-je perdu l’oeuvre de mes mains?      »
Il est ivre, il le sait,tout l’horizon tourne;

Il a fermé les yeux et, les rouvrant, regarde;

Mi triste, mi joyeux,    il regarde

L’Aurore et   le Printemps qui montent, côte à côte,

Le long du val fleuri vers la forêt bavarde :

L’eau bouillonne et saute

En tourbillons, à ses pieds mêmes,

Cerclant une île frêle ;

La brise capricieuse vire ;

Les herbes s’entremêlent,

Se délacent et se redressent, comme allégées d’un pas ;

Un vol de cygnes, là-bas.

Tourne et se perd au loin ;

Et, s’il lève la tête,

La cime du mont bleuté baigne en la brume inquiète

Qui s’effile  au ciel clair

Et se noue en couronne,

Et ses yeux s’en étonnent

Comme s’ils redoutaient de s’y plaire ;

Et, plus près,

La fumée de sa forge

S’allonge et plane en boucles pâles au-dessus d’elle!

Cette foi en son rêve se dissipe en angoisse ;

Toute son âme est nouvelle!

L’Épée qui gît dans l’herbe qu’elle froisse

Lui parait droite et décidée

Naïve et courte, vaine et brutale.

Étroite,

Comme une jeune idée
Wieland s’est assis inactif sur son seuil,

Et son âme nouvelle renie son jeune orgueil ;

Son idée est obscure et sa pensée est lasse

Et ses yeux mi-fermés vont suivant l’eau qui passe

En remous tournoyants dont le jeu l’émerveille ;

Il serre contre lui le manteau de sa peine,

Moins légère que la veille,

Moins lourde que demain ;

Il est las et s’étonne que son oeuvre soit vaine

Et se croise les mains.

04 Le Départ Pour La Chasse

 » Wieland! tu dors, Wieland!  »

C’est Égile et son rire et son arc;

 » Qu’as-lu fait de ta nuit, Wieland ?  »

Égile rit et se moque ;

Et Slafide, qui le suit, interpelle :

 » Es-tu las, ce matin, de l’enclume ?

Ou c’est elle qui est lasse!  »

 » Oui « , dit Wieland.

 » Ta forge t’enfume!

Viens-t’en donc avec nous à la chasse;

Prends des lacets.  »

 » Prends un arc à ta force;

Viens chasser!  »
Wieland prend l’arc et le tend

Et le brise en riant :

 » Que veux-tu que j’en fasse?  »

 » Prends ton épée, alors; mais viens-t’en!  »

 » Je ne prends que la force

De mes bras dont l’étreinte étouffe.  »

 » Prends ta force, et ce sera assez « ,

Dit Slafide;

Et l’Égile, qui riait, dit:  » Qui sait?  »

Ils s’en furent en troupe.
Étant jeunes ils chantaient, en cadence, à mi-voix;

Mais, dès l’orée franchie.

Chacun fut à sa guise

A travers le grand bois :

Slafide, compter aux lacets ses prises,

Égile, guetter un passage de bête annoncée,

Et Wieland s’en alla, sans surprise,

Guidé par l’arôme subtil qui le grise.

Tout  le long du val noir

Jusqu’au lac entrevu

A  travers le branchis,

Par-delà l’ombre dense,

Comme un miroir brisé,

Où l’azur du ciel danse

Irisé.

05 Les Fileuses

C’est au bord du lac qu’il vit les fileuses

Et s’éprit de leurs mains et du lin qu’elles filaient,

Et s’éprit de leurs yeux, de leurs lèvres rieuses,

De leurs bras levés

Au-dessus du lin clair que leurs fins doigts liaient

Sur leur nuque neigeuse ;

Il s’éprit de la douceur mortelle

De les voir ;

Il s’éprit de l’espoir,

Et s’en alla vers elles.
Elles peignaient leur chevelure

D’un or si pâle en leurs prestes mains

Qu’elles semblaient filer des fuseaux de lin

D’un geste sûr :

Groupées au flanc lisse d’un rocher,

Blanches et bleutées du reflet mouvant

Qui clapote à leurs pieds,

Voilà Lodrune assise

Et l’Oline mi-couchée

Qui se peigne, on dirait qu’elle file ;

Mais l’Alvitte s’est levée,

Et la voici debout, toute blanche.

Immobile ;

Sa chevelure vermeille

Sèche, légère, contre ses hanches,

Au soleil
Wieland, à l’abri d’une branche,

Appuyé, étonné, ébloui.

L’aima plus que sa vie.

Entrevue si blanche à travers ses cheveux,

Brume d’or, sur ses hanches, voile d’or,

Qu’il s’éblouit à la voir

Et qu’il ferma les yeux pour la revoir encore.

06 Le Baiser D’ervare

Soudain c’est un cri,

Et des voix et voici :

Slafide, surgi du bois, a saisi

Lodrune, à pleins bras, dans un frisson de plumes!

Égile courbe l’Oline et sa grâce

Et lui prend un baiser, face à face

La surprise diverse,

Puis des cris et un rire,

Et le baiser encore

Aux lèvres qui se cherchent;
Wieland est debout ; il hésite, fébrile,

Troublé d’une ivresse, las d’une joie amère,

Triste et gai à la fois

Et penché sur son rêve profond

Comme l’aurore et la mer ;

11 regarde et s’attarde ;

Il hésite ;
Mais Égile:

(C’est un rire double qu’un long baiser confond)

 » Prends donc celui-ci, fille blanche!

Vois, l’Alvitte!

Il a peur de sa joie,

Ce n’est pas un chasseur; il a peur!

C’est une proie, c’est ta proie!

Saisis-le et fais vite!  »
Et Slafide

(Il retient son butin,

Rose de rire aux baisers qui la criblent.

Il tient Lodrune à pleines mains) :

 » Wieland, crie-t-il, ton étreinte est terrible ;

Qu’as-tu fait de ta force?

N’étreins-tu que les ours?  »
Wieland rit ; il hésite :

Alors, Ervare l’Alvitte

Met ses bras au cou blanc de Wieland,

Chair si blanche qu’on eût dit une fille,

Elle le brûle à la bouche

De ses lèvres, et l’étouffe

D’un long baiser.

Aspirant son souffle

Jusqu’à s’en griser
De ses bras à son cou,

Elle a fait un anneau de sa chair qu’elle noue :

Depuis les petits doigts tressés, les mains,

Jusqu’au coude arrondi qui le presse,

Et d’épaule en épaule ;

Anneau tiède et léger qui le brûle et lui pèse ;

Et la tête fine et la gorge de neige

Et les yeux sur ses yeux abaissés

Et la bouche sur la sienne sans parole qu’un baiser

Et la claire résille de ses cheveux tombés

Que  la brise rejette

L’enlace en ses anneaux de feu

La forme de son rêve est vivante et l’étreint!

Et le manteau des peines est léger autour d’eux,

Comme le plumage des cygnes

Et la senteur des pins.
La force de Wieland aux mains fortes,

Enveloppe la fille et l’emporte :

Comme un fardeau de fleurs soulevé

Vers la lèvre enivrée

Fait crier tout le sang

Et voile le regard,

Ainsi la saveur est si douce en sa bouche

Qu’il en tremble,

Le fardeau, si léger qu’il faiblit au départ.
Et ils vécurent ensemble;

Du baiser de l’Alvitte Wieland conçut un art.

07 L’automne

Avec le même geste fou

Que fait la faux

Parmi les seigles roux,

D’Est en Ouest,

Le vent d’automne passe

Par bouffées larges,

Couchant les cimes en courroux,

Rayant le ciel des feuilles qu’il chasse

Vers la mer vaste;
Et vers la mer,

D’Est en Ouest, le long du Val-des-Loups,

Les guerriers dévalent

Au cliquetis des fers,

Passent en rafales

Vers l’exode et la guerre aventurière ;

Du Nord au Sud,

Rayant le ciel gris bleu que l’ouragan dénude,

L’essor des grands oiseaux croise le vol des vents,

Et sur la mer, là-bas,

Un vol de barques

Rejoint à l’horizon le vol des cygnes
L’automne se lève,

Et l’on entend sous bois son arc ;

Les jours déclinent

08 La Merveille

L’Alvitte est endormie; Wieland oeuvre et rêve;

L’enclume est muette, la forge est sans fumée;

Depuis ce rire ardent de l’été qui s’achève

En un sourire pâle sur les fiords embrumés.

Wieland est orfèvre ;

Sa porte est close et son âme est fermée;

Sa main chaude a la fièvre ;

Il cisèle la forme nouvelle

Que son rêve a dès lors assumée ;

Wieland lime et cisèle.
Ah! dès lors, plus d’épée pour qui passe!

Que l’on frappe : il est sourd;

Et voyez les courbes qu’il trace :
La guirlande s’enroule à l’entour

Du rameau qu’elle enlace,

Reparaît et dépasse,

Légère, ô le léger emblème!

Forme jolie du diadème

Sous sa main jamais lasse

Par son rêve assumée
La forge est froide depuis des jours;

Il n’est plus de fer pour la guerre ou la chasse,

Plus décourage offert sur le seuil à qui passe :

Il a barré sa porte, il a serré ses lèvres;

Et l’herbe est montée jusqu’au seuil, drue et brève,

11 a clos sa porte.

Il a hâte et sa hâte l’enfièvre,

Il a foi

Et sa main se fait légère et forte;

Il se sent plein de joie.
Il a sculpté son rêve, dès lors.

Dans l’or, dans le prix du fer;

Sa lime d’acier crie et mord,

Le métal vibre et chante :

L’or né de ses mains puissantes

Se mue entre ses doigts subtils désormais

Et la joie de son œuvre l’enchante

Comme un rire de l’aimée.
Il a serré son manteau de peine, si léger!

Rabattu sur ses yeux le capuchon de laine;

Il ne voit que sa joie;

Qui lui dira sa peine?

Il s’est fait étranger

A tout homme, hors lui-même;

Toute son âme a changé

Depuis que l’Alvitte l’étreignit de ses bras.

Il ne voit que sa joie,

Joie telle qu’il en conçut la forme,

Façonnée de ses doigts!
Ah! l’Alvitte dort, qu’elle dorme!

Il cisèle en chantant, à part soi :

 » J’ai brisé l’œuvre de force,

J’ai conçu la beauté;

J’ai tué l’idée de brutale victoire,

Et j’ai baisé l’amour,

Et j’ai su la gaîté  »
Oh! sait-il que l’amour fait mal ?

Que la beauté est belle à pleurer ?
 » J’ai courbé le geste éperdu

Jusqu’à le rejoindre à lui-même :

Du geste qui appelle et repousse,

J’ai formé le geste qui enlace;

A l’image de sa grâce

J’ai façonné la force douce  »
Car, au gré de son rêve nouveau,

Il a lié deux glaives jumeaux

Opposés du pommeau;

Puis les courbant de l’effort de ses mains.

Lentement, sûrement, en poète,

Il a dessiné la forme parfaite

Qu’il rêvait au destin;

Sous  le souffle du feu

Les pointes se pénètrent,

Il en brasa le nœud :

Il a fait un de deux;
 » Ainsi deux bras se rejoignent

Et s’étreignent de leurs mains qui s’empoignent;

Ainsi la beauté de deux corps fait un corps,

L’amour de deux voix fait un seul poème;

Contre du fer j’échangeai de l’or

Et dans l’or j’ai sculpté mon idée même;

Car le geste est suprême qui s’est maîtrisé

Et, se rejoignant, s’est réalisé   »
 » Mon œuvre ne devait être « ,

Chante-t-il, cœur en fête!

 » Ni l’anneau pour son doigt si petit

Qu’on en rit,

Ni sa ceinture même ;

Car sa grâce sourit

Plus libre qu’un rameau qui ploie;

Non, j’ai courbé ce diadème

Pour son front dont l’idée est en  moi!
Ses bras m’étreignirent alors,

Ainsi j’étreindrai son idée;

Car son corps est mon corps.

Et mon âme est son âme mirée.  »
Ainsi chante Wieland;

Sous la lime qui mord

L’or poudroie en limaille;

11 fait jour encor,

Wieland chante et travaille.
Mais l’Automne est debout sur le seuil

Et son ombre, plus haute que la veille,

Ternit l’or de l’ardente merveille

Comme d’un voile de deuil;
On ne peut plus y voir dans la forge,

Il a posé sa lime et contemple;

Son orgueil se recueille

Devant l’œuvre plus belle;
Il a posé sa lime auprès d’elle.