Saint-denis

Un jour, après avoir longtemps courbé le front,

Le peuple se leva pour venger son affront.
Comment, dans ce conflit de forces inégales,

Armés de vieux mousquets chargés avec des balles

Qu’ils fondaient de leurs mains sous le feu des Anglais,

On les vit tout un jour riposter aux boulets,

Et puis, finalement, remporter la victoire,

Cela renverse eh bien, c’est pourtant de l’histoire.
Mon ami Lusignan me l’a conté cent fois.

Et, quand il relatait ces choses-là, sa voix

Tremblait toujours un peu, car c’était de son père,

Un des seuls et derniers survivants de l’affaire,

Qu’il tenait les détails du drame ensanglanté,

Où son grand-père était mort pour la liberté.
Ils n’étaient pas en tout quatre cents. Dès la veille,

Ils s’étaient confessés ; et l’esprit s’émerveille

A songer que ces gens, sans pain, mal équipés,

Fiers revendicateurs de leurs droits usurpés,

Dans leur révolte sainte et leur courage austère,

Osaient braver ainsi la puissante Angleterre.

Nelson les commandait, ― un homme de combats

Oh ! les sombres retours des choses d’ici bas !

Si cet homme eût fini, là, dans toute sa gloire,

Pour l’avenir quel poids de moins sur sa mémoire !

Quand on tombe de haut, la chute fait frémir.

Mais du passé laissons les tristesses dormir ;

Il vaut mieux ne songer qu’aux choses consolantes.
Sous le feu du canon, sous les balles sifflantes,

Dans les folles clameurs et les trombes de fer,

Le village assiégé grondait comme un enfer.

Par moments, on pouvait, à travers la fumée,

Voir tout un régiment, et presque un corps d’armée,

Dans un cercle de feu, s’avancer pas à pas,

Cherchant des ennemis qu’on n’apercevait pas.
Les lourds affûts, traînés à grand bruit de ferrailles,

Disloquaient, ça et là, charpentes et murailles ;

Aux vitres, sur les toits, partout le plomb strident

Crépitait, ricochait, grêlait ; et cependant

C’étaient eux, les soldats ― chose incompréhensible ―

Qui pour un tir fatal semblaient servir de cible,

Et, criblés, ne sachant à quels saints se vouer,

Voyaient leurs masses fondre et leurs rangs se trouer.
Ils avaient cru n’avoir qu’à cerner un village

Avant d’y promener la torche et le pillage ;

Et voilà que battus, décimés, écharpés,

Ce sont eux qui se voient partout enveloppés !

Et comment repousser ces attaques étranges ?

Au coin des murs, au seuil des maisons et des granges,

Derrière une clôture, aux pentes d’un guéret,

Où son costume gris s’efface et disparaît,

Partout, la crosse en joue, un insurgé se dresse

Et les fusille avec une incroyable adresse.

Où pointer les canons ? où fondre ? où se porter ?

Dans ce dédale affreux comment s’orienter ?

Là, qui s’arrête tombe ; ici, feu sur qui bouge !

Mort à tout ce qui porte un uniforme rouge !
Cela faisait un sombre et farouche tableau.
Le commandant, un vieux soldat de Waterloo,

Pâle, et voyant déjà, sans être un grand prophète,

Venir l’humiliante et fatale défaite,

Devant cet ennemi qui glisse dans ses mains,

Aux premiers rangs s’épuise en efforts surhumains.

Il comprend que pour lui l’échec serait la honte ;

Et, courant au-devant de la mort qu’il affronte,

Il cherche en vain, par des appels exaspérés,

À rallier un peu ses soldats effarés

Impossible !
Et bientôt, tout le long de la route,

On vit s’enfuir au loin les Anglais en déroute.

Armes, munitions, vivres, fourgons chargés

Tombaient du même coup aux mains des insurgés.

Les opprimés avaient remporté la victoire.

Et l’un des plus brillants feuillets de notre histoire

Porte aujourd’hui le nom vainqueur de Saint-Denis !
Hélas ! beaux horizons bien vite rembrunis !

Deux jours après ― c’était l’envers de la médaille ―

Saint-Charle perdait tout en perdant la bataille.

Tout ? non pas ; car déjà le coup avait porté :

Saint-Denis nous avait conquis la liberté !

Saint-malo

Voici l’âpre Océan. La houle vient lécher

Les sables de la grève et le pied du rocher

Où Saint-Malo, qu’un bloc de sombres tours crénelle,

Semble veiller, debout comme une sentinelle.

Sur les grands plateaux verts, l’air est tout embaumé

Des arômes nouveaux que le souffle de mai

Mêle à l’âcre senteur des pins et des mélèzes,

Qu’on voit dans le lointain penchés sur les falaises.

Le soleil verse un flot de rayons printaniers

Sur les toits de la ville et sur les blancs huniers

Qui s’ouvrent dans le port, prêts à quitter la côte.

C’est un jour solennel, jour de la Pentecôte.

La cathédrale a mis ses habits les plus beaux ;

Sur les autels de marbre un essaim de flambeaux

Lutte dans l’ombre avec les splendeurs irisées

Des grands traits lumineux qui tombent des croisées.
Agenouillés auprès des balustres bénits,

Un groupe de marins que le hâle a brunis,

Devant le Dieu qui fait le calme et la tempête,

Dans le recueillement prie en courbant la tête.

Un homme au front serein, au port ferme et vaillant,

Calme comme un héros, fier comme un Castillan,

L’allure mâle et l’œil avide d’aventure,

Domine chacun d’eux par sa haute stature.

C’est Cartier, c’est le chef par la France indiqué,

C’est l’apôtre nouveau par le destin marqué

Pour aller, à travers la grande mer qui gronde,

Porter le verbe saint à l’autre bout du monde !

Un éclair brille au front de ce prédestiné.

Soudain, du sanctuaire un signal est donné,

Et, sous les vastes nefs pendant que l’orgue roule

Son accord grandiose et sonore, la foule

Se dresse, et délirante en son pieux essor,

Entonne en frémissant le Veni, Creator !
De quels mots vous peindrais-je, ô spectacle sublime ?

Jamais, aux jours sacrés, des parvis de Solyme,

Chant terrestre, qu’un chœur éternel acheva,

Ne monta plus sincère aux pieds de Jéhovah !

L’émotion saisit la masse tout entière,

Quand, du haut de l’autel, l’homme de la prière,

Ému, laissa tomber ces paroles d’adieu :

― Vaillants chrétiens, allez sous la garde de Dieu !
Ô mon pays, ce fut dans cette aube de gloire

Que s’ouvrit le premier feuillet de ton histoire !
Trois jours après, du haut de ses mâchicoulis

Par le fer et le feu mainte fois démolis,

Saint-Malo regardait, fendant la vague molle,

Trois voiliers qui doublaient la pointe de son môle,

Et, dans les reflets d’or d’un beau soleil levant,

Gagnaient la haute mer toutes voiles au vent.
Le carillon mugit dans les tours ébranlées ;

Du haut des bastions en bruyantes volées

Le canon fait gronder ses tonnantes rumeurs ;

Et, salués de loin par vingt mille clameurs,

Au bruit de l’airain sourd et du bronze qui fume,

Cartier et ses vaisseaux s’enfoncent dans la brume !

Sous La Statue De Voltaire

Ceci, c’est donc Voltaire ! Oui, je reconnais là

Ce  » sourire hideux  » que Musset flagella.

Le bronze grandit l’homme et lui donne du torse ;

Mais c’est bien là toujours la même lèvre torse,

Qui, de miel pour les rois ― ô rictus exécré ! ―

Soixante ans insulta tout ce qui fut sacré,

Et dont, ô mon pays, sur ta sainte blessure,

Vint rejaillir un jour la lâche éclaboussure.

Donc te voilà, Voltaire ! eh bien, lève un instant

La membrane qui bat sur cet œil clignotant ;

Dresse la tête, et puis laisse tomber le tome

Que tu tiens à la main. Bien ! maintenant, grand homme,

De ta bouche détends un peu les plis amers,

Et regarde là-bas, au bout des vastes mers !

Vois-tu ces champs sans nombre où les moissons abondent ?

Ce fleuve sillonné par des flottes que boudent

Les richesses des deux hémisphères ? Vois-tu

Ce progrès qui, sortant de tout sentier battu,

Loin du pâle émeutier comme des cours serviles,

Défriche la forêt pour y fonder des villes ?

Vois-tu ces bourgs nombreux et ces fières cités,

Ou fleurissent en paix toutes les libertés,

D’où les produits du sol et celui des usines

S’en vont alimenter les nations voisines,

Où tout un peuple enfin, généreux et vaillant,

Grandit, et sait encor prier en travaillant ?

Tu vois tout, n’est-ce pas ? Très bien, regarde encore !

Plus loin ! vois ce pays immense que décore

Un ciel fait pour nourrir des poitrines d’airains,

Sol auquel il ne faut que des bras et des reins

Pour que ses prés sans borne et ses plaines fécondes

Deviennent à jamais le grenier des deux mondes !

Enfin, vois tous ces grands territoires ouverts

Aux avatars futurs d’un nouvel univers,

Où serpente déjà la route colossale

Qu’avait rêvée un jour Cavelier de La Salle,

Empire qui, baigné par ses trois océans,

Peut embrasser l’Europe entre ses bras géants !

Et dis-moi maintenant, de ta voix satanique

Qui crut pouvoir flétrir par sa verve cynique,

Dans un libelle atroce, ignoble, révoltant,

L’héroïne que tout bon Français aime tant !

De ta voix qui, mêlant l’ironie à l’astuce,

Raillait la France afin de mieux flatter la Prusse,

Et qui savait si bien, ô galant troubadour,

En huant Jeanne d’Arc chanter la Pompadour !

Dis-moi, de cette voix tant de fois sacrilège,

Ce que valaient, pourtant quelques arpents de neige !

Spes Ultima

Tandis qu’un roi sans cœur les marchandait là-bas,

Nos ancêtres avaient, sous le feu des combats,

Conservant jusqu’au bout l’espérance dernière,

En chevaliers sans peur tenu haut leur bannière.
Peuple vingt fois trahi, vendu, sacrifié,

Pour défendre le sol qui leur fut confié,

Et plutôt que de voir leur patrie asservie,

Ils avaient tout donné, leur fortune et leur vie,

Ne réservant pour eux qu’une chose : l’honneur !
Pendant qu’aux Trianons un prince ricaneur

Accueillait, contempteur d’une épopée antique,

Le récit de leurs maux d’un sarcasme sceptique,

Aux excès effrontés des lupanars royaux,

Nos pères, opposant leurs dévoûments loyaux,

Aux yeux de l’univers avaient, dans vingt batailles,

Racheté de leur sang les hontes de Versailles !
Ils en furent payés par l’exil et l’oubli.
Dans les émotions d’un grand pas accompli

Sur les âpres chemins d’une autre destinée,

Tout entière à la gloire, et sans cesse entraînée

Sur les pas du guerrier fatal qui, sans repos,

Aux quatre coins du monde arborait ses drapeaux,

La grande nation oublia la poignée

De braves, par la faim et le glaive épargnée,

Qui, fidèle quand même, aux bords du Saint-Laurent,

Sous un sceptre étranger la nommait en pleurant.
Le temps passe.
Au delà de cent ans s’écoulèrent ;

Sous de nouveaux guidons les peuples s’enrôlèrent ;

Mais ― bien que sous un joug inflexible penché ―

Nul peuple sous le ciel n’a vaillamment marché

Comme ce groupe fier d’abandonnés ; la fibre

Du cœur resta chez eux indépendante et libre.
Sous un autre drapeau, sous un autre pouvoir,

Ils durent, il est vrai, se plier au devoir ;

Mais, devenus loyaux sujets de l’Angleterre,

En eux la voix du sang ne sut jamais se taire.

Ils respectent les plis qui flottent sur leurs tours ;

Mais toujours et partout ― chers et touchants retours !

Le plus humble d’entre eux, au seul nom de la France,

Sent encor poindre en lui quelque vague espérance !
À ce sujet voici ce que nous racontait

Notre vieux professeur de droit romain. C’était

Un modeste savant, Parisien de race,

Qui commentait le code et récitait Horace

Par cœur. Un pur hasard l’avait jeté chez nous.

Il avait conservé son accent et ses goûts.

Il grasseyait ; et puis, tous les matins, à l’heure

Où s’ouvrent les marchés, il quittait sa demeure,

Et, d’échoppe en échoppe et d’étal en étal,

Ainsi qu’un bon bourgeois de son pays natal,

Il s’en allait lui-même acheter ses denrées.
Il aimait la rumeur des foules affairées ;

Bonhomme s’il en fût, marchandant et causant,

Il s’arrêtait parfois auprès du paysan,

Et s’informait du prix des blés, de son ménage ;

Il lui parlait moissons, bestiaux, jardinage ;

Chacun le connaissait et chacun écoutait

Ce parleur dont l’accent surtout les déroutait.
Un jour, une vendeuse, accorte et bonne vieille,

Laquelle à ses discours prêtait souvent l’oreille,

L’interpella disant :
― Monsieur, vous jasez bien

Sans doute, et cependant pas en vrai Canadien ;

Pas en Anglais non plus, faut pas dire ça, dame !
― Moi, fait le père Aubry, je suis Français, madame.
― Français ? eh ben, pardi, c’est dans nos environs ;

Pour être Canadiens on n’est pas des Hurons.

On est tous des Français, nous aussi, que je pense !
― C’est vrai ; mais moi je suis un Français de la France.

― De la France ? eh ben, nous, de quel pays est-on ?

Sommes-nous par hasard des Français de Boston ?

Il n’est pas de Français sans France, que je sache !
Le bon vieux professeur riait dans sa moustache.

― Pardonnez-moi, dit-il, vous ne comprenez pas.

Vous êtes née ici ; moi je suis né là-bas
Né là-bas ! c’était là presque du fantastique.

La marchande, à ces mots, laisse là sa boutique,

Et, tandis que son œil commence à se troubler,

S’avance, et d’une voix que l’émoi fait trembler :
― Vous êtes né là-bas, vous ! dit la femme en transe ;

Vous êtes né là-bas ! dans notre vieille France ?

Vous en venez ?
― Mais oui, dit notre humble savant,

Pour vous servir. Bonjour, madame !
Mais avant

Qu’il eût tourné le dos pour reprendre sa route,

La vieille, qui craint fort que quelqu’un ne l’écoute,

Le saisit par la main, et, furtive, guettant

Si quelque Anglais surtout n’est pas là qui l’entend,

Tandis que son regard aux alentours surveille,

S’approche du bonhomme et lui glisse à l’oreille

Ces mots dits d’un accent qu’on ne peut définir :
― Dites-moi donc, à moi, là vont-ils revenir ?

Et, comme il achevait de conter cette histoire,

Dans son émotion brusquant son auditoire,

Le bon vieux professeur, faisant un demi-tour,

S’en allait grommelant :
― Gueuse de Pompadour !

Vainqueur Et Vaincu

Sur les murs de Québec, au milieu des vieux ormes

Qui font un dôme vert aux contreforts énormes

Du cap qui sert d’assise à la fière cité,

Colosse dominant un port mouvementé

Dont l’orbe s’ouvre au fond d’un bassin gigantesque,

Se dresse un obélisque au profil pittoresque,

Comme une flèche au front d’un immense portail.
Or, sur ce monument, rare et touchant détail,

L’enfant peut épeler, entre les branches d’arbre,

Deux noms gravés en noir sur deux lames de marbre.

C’est le nom d’un vainqueur et celui d’un vaincu ;

Un Français, un Anglais, tous deux ayant vécu

― Dans une époque, hélas ! moins douce que la nôtre ―

L’un avec un seul but, celui d’écraser l’autre ;

Deux héros ennemis dont le sort fait rêver ;

L’un tombé sous la balle en voulant conserver

À sa patrie ingrate une conquête ancienne ;

L’autre mort en donnant tout un monde à la sienne !
Passants, ne trouvez rien d’illogique en cela ;

Un noble sentiment les a réunis là,

Comme un gage constant d’union fraternelle,

D’entente cordiale et de paix éternelle

Entre deux nations qui savent, en grands cœurs,

Honorer les vaincus autant que les vainqueurs !
Wolfe et Montcalm, grands noms tragiques de l’histoire,

Dont l’un nous dit Défaite et l’autre dit Victoire,

Par l’aile du destin si rudement heurtés,

Où sont ceux qui jadis vous ont si haut portés ?
L’un dans un panthéon a vu dresser sa tombe ;

L’autre habite un tombeau creusé par une bombe.

Ils moururent ensemble, et presque de leurs mains.

À ce seul point fatal se croisent leurs chemins :

Aujourd’hui comme alors un gouffre les sépare.
Pourtant, sous ce granit le rêveur qui s’égare

Peut aujourd’hui confondre et mettre au même rang

Le vaincu sans reproche et l’heureux conquérant !

Vive La France !

C’était après les jours sombres de Gravelotte :

La France agonisait.
Bazaine Iscariote,

Foulant aux pieds honneur et patrie et serments,

Venait de livrer Metz aux reîtres allemands.

Comme un troupeau de loups sorti des steppes russes,

Une armée, ou plutôt des hordes de Borusses,

Féroces, l’œil en feu, sabre aux dents, vingt contre un,

Après une razzia de Strasbourg à Verdun,

Incendiant les bourgs, détruisant les villages,

Ivres de vin, de sang, de haine et de pillages,

Et ne laissant partout que carnage et débris,

Nouveau fléau de Dieu, s’avançaient sur Paris.
Vols, attentats sans nom, horribles hécatombes,

Rien ne rassasiait ces noirs semeurs de tombes.

La province, à demi morte et saignée à blanc,

Se tordait et râlait sous leur talon sanglant.
Seule, et voulant donner un exemple à l’histoire,

Paris, ce boulevard de dix siècles de gloire,

Orgueil et désespoir des rois et des césars,

Foyer de la science et temple des beaux-arts,

Folle comme Babel, sainte comme Solime,

En un jour transformée en guerrière sublime,

Le front haut, l’arme au bras, narguant la trahison,

Par-dessus ses vieux forts regardait l’horizon !
Au loin le monde ému frissonnait dans l’attente ;

Qu’ allait-il arriver ?
L’Europe haletante

Jetait, soir et matin, sur nos bords atterrés,

Ses bulletins de plus en plus désespérés

On bombardait Paris !
Or, tandis que la France,

Jouant sur un seul dé sa dernière espérance,

Se roidissait ainsi contre le sort méchant,

Un poème naïf, douloureux et touchant

S’écrivait en son nom sur un autre hémisphère.

Tandis que d’un œil sec d’autres regardaient faire, ―

D’autres pour qui la France, ange compatissant,

Avait donné cent fois le meilleur de son sang, ―

Par delà l’Atlantique, aux champs du nouveau monde

Que le bleu Saint-Laurent arrose de son onde,

Des fils de l’Armorique et du vieux sol normand,

Des Français, qu’un roi vil avait vendus gaîment,

Une humble nation qu’encore à peine née,

Sa mère avait un jour, hélas ! abandonnée,

Vers celle que chacun reniait à son tour

Tendit les bras avec un indicible amour !

La voix du sang, parla ; la sainte idolâtrie,

Que dans tout noble cœur Dieu mit pour la patrie,

Se réveilla chez tous ; dans chacun des logis,

Un flot de pleurs brûlants coula des yeux rougis ;

Et, parmi les sanglots d’une douleur immense,

Un million de voix cria :
― Vive la France !
Sous les murs de Québec, la ville aux vieilles tours,

Dans le creux du vallon que baignent les détours

Du sinueux Saint-Charle aux rives historiques,

À l’ombre du clocher se groupent vingt fabriques.

C’est le faubourg Saint-Roch, où vit en travaillant

Une race d’élite au cœur fort et vaillant.
Là surtout, ébranlant ces poitrines robustes

Où trouvent tant d’échos toutes les causes justes,

Retentit douloureux ce cri de désespoir :

― La France va mourir !
Ce fut navrant.
Un soir,

Un de ces soirs brumeux et sombres de l’automne

Où la bise aux créneaux chante plus monotone,

De ses donjons, à l’heure où les sons familiers

De la cloche partout ferment les ateliers,

La haute citadelle, avec sa garde anglaise,

Entendit tout à coup tonner la Marseillaise,

Mêlée au bruit strident du fifre et du tambour

Les voix montaient au loin ; c’était le vieux faubourg

Qui, grondant comme un flot que l’ouragan refoule,

Gagnait la haute ville, et se ruait en foule

Autour du consulat, où de la France en pleurs,

Drapeau toujours sacré, flottaient les trois couleurs.
Celui qui conduisait la marche, un gars au torse

D’Hercule antique, avait, sous sa rustique écorce,

― Comme un lion captif grandi sous les barreaux, ―

Je ne sais quel aspect farouche de héros.

C’était un forgeron à la rude encolure,

Un fort ; et rien qu’à voir sa calme et fière allure,

Et son mâle regard et son grand front serein,

On sentait battre là du cœur sous cet airain.
Il s’avança tout seul vers le fonctionnaire ;

Et, d’une voix tranquille où grondait le tonnerre,

Dit :
― Monsieur le consul, on nous apprend là-bas

Que la France trahie a besoin de soldats.

On ne sait pas chez nous ce que c’est que la guerre ;

Mais nous sommes d’un sang qu’on n’intimide guère,

Et je me suis laissé dire que nos anciens

Ont su ce que c’était que les canons prussiens.

Au reste, pas besoin d’être instruit, que je sache,

Pour se faire tuer ou brandir une hache ;

Et c’est la hache en main que nous partirons tous ;

Car la France, monsieur la France, voyez-vous

Il se tut ; un sanglot l’étreignait à la gorge.

Puis, de son poing bruni par le feu de la forge

Se frappant la poitrine, où, son col entr’ouvert,

D’un scapulaire neuf montrait le cordon vert :
― Oui, monsieur le consul, reprit-il, nous ne sommes

Que cinq cents aujourd’hui ; mais, tonnerre ! des hommes,

Nous en aurons, allez ! Prenez toujours cinq cents,

Et dix mille demain vous répondront : ― Présents !

La France, nous voulons épouser sa querelle ;

Et, fier d’aller combattre et de mourir pour elle,

J’en jure par le Dieu que j’adore à genoux,

On ne trouvera pas de traîtres parmi nous !
Le reste se perdit, car la foule en démence

Trois fois aux quatre vents cria :
― Vive la France !
Hélas ! pauvres grands cœurs ! leur instinct filial

Ignorait que le code international,

Qui pour l’âpre négoce a prévu tant de choses,

Pour les saints dévoûments ne contient pas de clauses.
Et le consul, qui m’a conté cela souvent,

En leur disant merci, pleurait comme un enfant.

Première Messe

Voici du Saguenay la gorge énorme et sombre !
Notre steamer, au fond d’une anse pleine d’ombre

Dormait tout essoufflé comme un grand cachalot.

Nous avions pris pour guide un jeune matelot

Qui, nous avait-on dit, connaissait bien la côte.

Nous gravîmes d’abord une berge assez haute ;

Puis un sentier, perdu sous les arceaux géants

De vieux ormes penchés sur des ravins béants

Au fond desquels grondaient d’invisibles cascades,

De détour en détours et d’arcade en arcades,
Nous conduisit au bord d’un plateau rétréci,

Où le guide fit halte, et nous dit : — C’est ici !
Nous étions parvenus sur un coin de falaise,

Angle de roc saillant d’où l’on pouvait à l’aise

Contempler dans sa fière et rude majesté

Du morne Tadoussac l’horizon tourmenté.
De ces hauteurs, au sein de cette nuit tombante,

L’ombre était solennelle et la scène absorbante.

Ici, le Saint-Laurent qu’on entend bourdonner

Vaguement, et qui laisse à peine deviner

Ses lointains vaporeux noyés dans les ténèbres ;

Là, le Saguenay noir, avec ses pics célèbres

Qui, jetant des flots d’ombre opaque aux alentours,

Semblent comme un amas de fabuleuses tours

Pleines de je ne sais quel farouche mystère,

Dressé là pour garder la fantastique artère.
A nos pieds le steamer bondé de voyageurs,

Hissant de ses fanaux les sanglantes rougeurs,

Ainsi que des reflets de brûlante oriflamme,

Dans la pénombre, au loin, fait brasiller la lame.

Et puis, par-dessus tout, un beau ciel étoilé

Faisant, cintre d’azur de points d’or constellé,

Comme un dôme féerique à ce sombre estuaire
Derrière nous, dans l’ombre, un petit sanctuaire,

Temple paroissial de cet obscur canton,

Ouvrait son humble seuil au lieu même où, dit-on,

Quatre siècles passés, sur un autel rustique,

Pendant que le refrain de quelque vieux cantique

Étonnait les échos de ces monts inconnus,

Devant Cartier et ses bardis marins, venus

Pour arracher ces bords aux primitifs servages,

Pour la première fois sur ces fauves rivages,

Un vieux prêtre breton, humble médiateur,

Offrit au Dieu vivant le sang du Rédempteur.
La lune me surprit là, plongé dans mes rêves,

Seul, et prêtant l’oreille à la chanson des grèves,

Qui m’arrivait mêlée aux cent bruits indistincts

De la forêt voisine et des grands monts lointains ;

Car, après un coup d’œil, devant la nuit croissante,

Mes compagnons avaient tous repris la descente,

Sans jouir plus longtemps du nocturne concert ;

Et j’étais resté seul sur le plateau désert.
Alors de souvenirs quelles vagues pressées

Envahirent soudain mon âme et mes pensées !

O sainte majesté des choses d’autrefois,

Vous qui savez si bien, pour répondre à ma voix,

Peupler de visions ma mémoire rebelle,

Que vous fûtes pour moi, ce soir-là, grande et belle !
Je vous revis, là, tous ensemble agenouillés,

Rudes marins bretons, dans vos cabans souillés
Et raidis sous l’embrun des mers tempétueuses,

Au milieu de ce cirque aux croupes montueuses,

Au fond de ce désert, loin du monde connu,

Offrant à l’Éternel, tête basse et front nu,

Sur le seuil redouté d’un monde ouvrant ses portes

L’holocauste divin qui fait les âmes fortes.
Entre l’homme et le ciel sublime effusion !

C’était l’enfantement, c’était l’éclosion,

Sur ces rives par Dieu lui-même fécondées,

D’un nouvel univers aux nouvelles idées ;

C’était l’éclair d’en haut perçant l’obscurité ;

C’était l’esprit chrétien, l’esprit de liberté,

Ouvrant, sur cette terre entre toutes choisie,

L’aile de la prière et de la poésie !
Et quand, le cœur ému, rêvant et méditant,

J’évoquais ce passé si loin de nous pourtant,

Je croyais voir ce prêtre, en élevant l’hostie,

Des conflits d’autrefois proclamer l’amnistie.
Je croyais voir aussi, du fond das bois épais,

Labarum bienfaisant de concorde et de paix,

Comme une grande main fraternelle se tendre

Et, dans l’ombre du soir, il me semblait entendre

Une voix qui disait, venant on ne sait d’où :
— Devant moi seul ici l’on pliera le genou !

Première Moisson

Ce site, c’est Québec. Au nord moment splendides

Les échelons lointains des vastes Laurentides.

En bas, le fleuve immense et paisible, roulant

Au soleil du matin son flot superbe et lent,

Reflète, avec les pins des grands rochers moroses,

Le clair azur du ciel et ses nuages roses.

Nous sommes en septembre ; et le blond fructidor.

Qui sur la plaine verte a mis des teintes d’or,

Au front des bois bercés par les brises flottantes

Répand comme un fouillis de couleurs éclatantes ;

On dirait les joyaux d’un gigantesque écrin.
Un repos solennel plein de calme serein

Plane encor sur ces bords où la chaste Nature,

Aux seuls baisers du ciel dénouant sa ceinture,

Drapée en sa sauvage et rustique beauté,

Garde encor les trésors de sa virginité.
Cependant un lambeau de brise nous apporte

Comme un refrain joyeux qu’une voix mâle et forte,

Mêlée à des éclats de babil argentin,

Jette dans l’air sonore aux échos du lointain.

Ce sont des moissonneurs avec des moissonneuses.

Ils suivent du sentier les courbes sablonneuses,

Et, le sac à l’épaule, ils cheminent gaîment.

Ce sont des émigrés du doux pays normand,

Des filles du Poitou, de beaux gars de Bretagne,

Qui viennent de quitter leur lande ou leur campagne

Pour fonder une France au milieu du désert.
L’homme qui les conduit, c’est le robuste Hébert,

Un vaillant ! le premier de cette forte race

Dont tout un continent garde aujourd’hui la trace,
Qui, dans ce sol nouveau par son bras assaini,

Mit le grain de froment, trésor du ciel béni,

Héritage sans prix dont la France féconde

Dans sa maternité dota le nouveau monde.

Ils vont dans la vallée où les vents assoupis

Font ondoyer à peine un flot mouvant d’épis

Qu’ont mûris de l’été les tépides haleines.
Bientôt le blé jauni tombe à faucilles pleines ;

La javelle, où bruit un essaim de grillons,

S’entasse en rangs pressés au revers des sillons,

Dont le creux disparaît sous l’épaisse jonchée ;

Chaque travailleur s’ouvre une large tranchée ;

Et, sous l’effort commun, le sol transfiguré

Laisse tomber les plis de son manteau doré.
Le soir arrive enfin, mais les gerbes sont prêtes :

On en charge à pleins bords les rustiques charrettes

Dont l’essieu va ployant sous le noble fardeau ;

Puis, presque recueilli, le front ruisselant d’eau,
Pendant que, stupéfait, l’enfant de la savane

Regarde défiler l’étrange caravane,

Et s’étonne à l’aspect de ces apprêts nouveaux,

Hébert, qui suit, ému, le pas de ses chevaux,

Rentre, offrant à Celui qui donne l’abondance

La première moisson de la Nouvelle-France !

Première Nuit

C’était le désert fauve eu sa splendeur austère.

Rien n’animait encor le vieillie coin de terre

Où Montréal devait plus tard dresser ses tours.

En aval du courant, et suivant les détours

Qui creusent çà et là les rives ombragées,

Sous les feux du midi, trois pirogues chargées,

Mirant leurs flancs ployés dans le flot transparent,

Ensemble remontaient le cours du Saint-Laurent.

Qui côtoyait ainsi les courbes du grand fleuve ?
C’était le fondateur, c’était de Maisonneuve,

Avec de Montmagny, le courageux soldat,

Vimont, l’apôtre saint, fier d’un double mandat,

Et, comme pour dorer cette ère qui commence,

Deux femmes, deux grands cœurs : de la Peltrie et Mance !

Deux âmes à l’affût de tous les dévoûments.
Ils sont accompagnés de laboureurs normands,

De matelots bretons, fiers enfants de la Gaule,

Travailleurs qui devront, le mousquet à l’épaule,

Le poing à la charrue ou la hache à la main,

S’ouvrir au nouveau monde un si large chemin.
Sur le calme des eaux une voix nous arrive ;

C’est un cantique saint qu’aux échos de la rive,

Dans l’éclat radieux d’un soleil flamboyant,

La petite flottille envoie en pagayant.
— Halte ! a crié quelqu’un. Et bientôt, sur la berge,

Avec le dôme bien du ciel nu pour auberge,

Nos hardis voyageurs dressent leur campement.

Puis, ensemble, à genoux, dans le recueillement,

Rappelant au Très-Uaut sa divine promesse,

Naïfs ou fiers chrétiens vont entendre la messe,

Au pied d’un tabernacle à la hâte élevé.
— Vous êtes, dit le prêtre, un grain de sénevé

Que Dieu jette aujourd’hui dans la glèbe féconde ;

La plante qui va naître étonnera le monde ;

Car, ne l’oubliez pas, nous sommes en ce lieu

Les instruments choisis du grand œuvre de Dieu ! —
Et pendant que l’hostie en sa châsse sacrée

Illuminait l’autel de sa blancheur nacrée,

Un long Pange lingua s’élevait dans les airs

Vers le Dieu des cités et le Dieu des déserts.
Auprès du drapeau blanc, la sainte Eucharistie

Resta là tout le jour. La tête appesantie,

— Quand le soleil sombra dans le Couchant vermeil —

Nos hardis voyageurs, accablés de sommeil,

Songeaient, prière faite, à chercher sous la tente,

Dans une nuit de paix douce et réconfortante,

Le repos bien gagné qui doit les prémunir

Contre le lourd fardeau des tâches à venir ;

Quand, tout à coup, dans l’ombre éparse des ramées,

Ils virent mille essaims de mouches enflammées,

Qui, croisant à l’envi leur radieux essor,

Comme un jaillissement de gouttelettes d’or,

Ou plutôt comme un flot de flammèches vivantes,

Rayaient l’obscurité de leurs lueurs mouvantes.
Alors chacun se met en chasse ; l’on poursuit

Tous ces points lumineux voltigeant dans la nuit ;

Puis, liant à des fils les blondes lucioles,

On en fait des réseaux, flottantes auréoles,

Qu’on suspend sur l’autel en festons étoilés.

Quelques instants plus tard, dans les bivouacs voilés

Par les grands pins versant leurs ombres fraternelles,

Après avoir partout placé des sentinelles,

Près du fleuve roulant son flot silencieux,

La troupe s’endormit sous le regard des cieux.
Et pendant que ces forts, âpres à la corvée,

Voyaient dans leur sommeil grandir l’œuvre rêvée,

Astre pieux trônant dans le calme du soir,

Sur l’autel, dans un pli du drapeau, l’ostensoir,

Au vol phosphorescent d’étincelles sans nombre,

Ouvrait son nimbe d’or et flamboyait dans l’ombre.
Ô genèse sublime ! ô spectacle idéal !

Ce fut cette nuit-là que naquit Montréal.

Premières Saisons

Ce fut un temps bien rude et plein d’âpres angoisses,

Que les commencements de ces belles paroisses

Qu’on voit s’échelonner aujourd’hui sur nos bords.

Quand, du haut du vaisseau qui s’ancre dans nos ports,

Le voyageur charmé contemple et s’extasie

Au spectacle féerique et plein de poésie

Qui de tous les côtés frappe ses yeux surpris,

Il est loin, Oh ! bien loin de se douter du prix

Que ces bourgs populeux, ces campagnes prospères

Et leurs riches moissons coûtèrent à nos pères !
Chez nous, chaque buisson pourrait dire au passant :

Ces sillons ont moins bu de sueurs que de sang.

Par quel enchaînement de luttes, de souffrance,

Nos aïeux ont conquis ce sol vierge à la France,

En y fondant son culte immortel désormais,

La France même, hélas ! ne le saura jamais !
Quels jours ensanglantés ! quelle époque tragique !

Ah ! ce furent les fils d’une race énergique

Que les premiers colons de ce pays naissant.

Ils vivaient sous le coup d’un qui-vive incessant :

Toujours quelque surprise, embûche, assaut, batailles !

Quelque ennemi farouche émergeant des broussailles !

Habitants égorgés, villages aux abois,

Prisonniers tout sanglants entraînés dans les bois !
Les femmes, les enfants veillaient à tour de rôle,

Tandis que le mari, le fusil sur l’épaule,

Au pas ferme et nerveux de son cheval normand.

Semeur de l’avenir, enfonçait hardiment
Dans ce sol primitif le soc de sa charrue.

Et si, l’été suivant, l’herbe poussait plus drue

Dans quelque coin du pré, l’on jugeait du regard

Qu’un cadavre iroquois dormait là quelque part.
Un jour, d’affreux forbans une bande hagarde,

Auprès d’un petit fort que personne ne garde,

Barbares altérés de pillage et de sang,

S’élance tout à coup des fourrés, en poussant

Je ne sais quel horrible et strident cri de guerre.
Les habitants du fort, qui ne soupçonnaient guère

Le farouche Iroquois embusqué si près d’eux,

Croyant pouvoir courir ce risque hasardeux,

Pour travailler aux champs, avaient eu l’imprudence

De laisser tout un jour leurs logis sans défense.

Et voilà que le fruit de dix ans de sueurs

Va tomber au pouvoir de ces lâches tueurs.
Mais Jeanne Hachette est là ! L’héroïne si chère

À la France, chez nous c’est  » Jeanne  » de Verchère !

Elle n’a pas seize ans. Voyant de toutes parts

L’ennemi la cerner, elle monte aux remparts.

Chaque porte est bien close, et les armes rangées

Dans chaque bastion sont là toutes chargées.

Elle prend un mousquet, met en joue et fait feu

Un homme tombe, un autre encore, et peu à peu

Les sanglants agresseurs, pris d’une rage folle.

Sous le canon qui tonne et la balle qui vole,

Interdits, et croyant voir leurs rangs décimés

Par une garnison de soldats bien armés,

Laissent morts et mourants, et battent en retraite !
Hélas ! en feuilletant ces pages, l’on s’arrête

À des drames beaucoup plus froids et plus navrants.

D’où viennent ces clameurs et ces cris déchirants ?

C’est un bourg tout entier surpris dans la nuit noire

Par quinze cents bandits, et — lamentable histoire ! —

Aux horreurs d’un massacre incroyable livré.

Par la haine et le sang le regard enfiévré,

De tous côtés la horde infernale se rue.
On égorge partout, sous les lits, dans la rue ;

On poignarde, on fusille, on écartèle, on fend

Le crâne du vieillard sur le corps de l’enfant ;

On déchire le ventre à des femmes enceintes ;

Et plus loin, arrachés aux suprêmes étreintes,

On jette en pleins brasiers des petits au berceau ;

Enfin, quand le village est réduit en monceau

De débris calcinés et de cendres rougies,

Pour assouvir leur soif d’effroyables orgies,

Les démons tatoués s’en vont en tapinois

Recommencer plus loin leurs monstrueux exploits.
Ô France, ces héros qui creusaient si profonde,

Au prix de tant d’efforts, ta trace au nouveau monde,

Ne méritaient-ils pas un peu mieux — réponds-moi ! —

Qu’un crachat de Voltaire et le mépris d’un roi !

Le Saint-laurent

Le voyage fut ride, et le péril fut grand.

Pourtant, après avoir, plus de deux mois durant,

Vogué dans les hasards de l’immensité fauve,

La petite flottille arriva saine et sauve

Auprès de bords perdus sous d’étranges climats

— Terre ! cria la voix d’un mousse au haut des mâts.

C’était le Canada mystérieux et sombre.

Sol plein d’horreur tragique et de secrets sans nombre.

Avec ses bois épais et ses rochers géants,

Émergeant tout à coup du lit des océans !
Quels êtres inconnus, quels terribles fantômes

De ces forêts sans fin hantent les vastes dômes,

Et peuplent de ces monts les détours hasardeux ?

Quel génie effrayant, quel cerbère hideux

Va, louche Adamastor, de ces eaux diaphanes,

Surgir pour en fermer l’entrée à ces profanes ?

Aux torrides rayons d’un soleil aveuglant,

Le cannibale est là peut-être, l’œil sanglant,

Comme un tigre embusqué derrière cette roche,

Qui guette, sombre et nu, l’imprudent qui s’approche.

Point de guides ! Partout l’inexorable accueil !

Ici c’est un bas-fond, là-bas c’est un écueil ;

Tout semble menaçant, sinistre, formidable ;

La côte, noirs rochers, se dresse inabordable
Les fiers navigateurs iront-ils jusqu’au bout ?
— En avant ! dit Cartier qui, front grave et debout,

Foule d’un pied nerveux le pont de la dunette.

Et, pilote prudent, promène sa lunette

De tribord à bâbord, sondant les horizons.
Alors, défiant tout, naufrage et trahisons,

Drapeaux au vent, la Grande et la Petite-Hermine,

Avec l’Émerillon, qui dans leurs eaux chemine,

Le Breton, qu’on distingue à son torse puissant,

Jalobert, le hardi caboteur d’Ouessant,

Qu’on reconnaît de loin à sa taille hautaine,

Tous, au commandement du vaillant capitaine.

Entrent dans l’entonnoir du grand fleuve inconnu.
Morne aspect ! De forêts un réseau continu

Se déploie aussi loin que le regard s’élance.

Nul bruit ne vient troubler le lugubre silence

Qui, comme un dieu jaloux, pèse de tout son poids

Sur cette immensité farouche des grands bois.
A gauche, des sommets perdus dans les nuées ;

A droite, des hauteurs qu’on dirait remuées

Par quelque cataclysme antédiluvien ;

En face, l’eau du fleuve énorme qui s’en vient

Rejaillir sur la proue en gerbes écumantes ;

Des îlots dénudés par l’aile des tourmentes ;
De grands caps désolés s’avançant dans les flots ;

Des brisants sons-marins, effroi des matelots ;

Des gorges sans issue où le mystère habite ;

Partout l’austérité du désert sans limite,

La solitude vierge en sa sublimité !
Pourtant, vers le Couchant le cap orienté,

La flottille s’avance ; et sans cesse, à mesure

Que les lointains brumeux que la distance azure

Se dessinent plus clairs aux yeux des voyageurs,

Rétrécissant aussi ses immenses largeurs,

Le grand fleuve revêt un aspect moins sauvage ;

Son courant roule un flot plus calme ; le rivage

Si sévère là-bas devient moins tourmenté ;

Et, tout en conservant leur fière majesté,

Ces vastes régions que le colosse arrose.

Où la forêt sommeille, et dont le regard ose

Pour la première fois sonder les profondeurs,

Se drapent par degrés d’éclatantes splendeurs.

Le coup d’œil constamment se transforme et varie.

Enfin, la rive, ainsi qu’un décor de féerie.

Sous le flot qui se cabre en un brusque détour,

S’entr’ouvre, et tout à coup démasque le contour

D’un bassin gigantesque où la Toute-Puissance

Semble avoir mis le comble à sa magnificence.
Un cirque merveilleux de plateaux inclinés ;

Un vaste amphithéâtre aux gradins couronnés

De pins majestueux et de grandis bouquets d’ormes ;

Un promontoire à pic aux assises énormes ;

Au fond de l’horizon un bleuâtre rideau

Sur lequel se détache une avalanche d’eau,

Avec d’âpres clameurs croulant dans un abîme

Partout, au nord, au sud, la nature sublime

Dans le cadre idéal d’un conte d’Orient !

Cartier est là debout, glorieux, souriant.

Tandis que ses Bretons, penchés sur les bordages,

Groupés sur les tillacs, suspendus aux cordages,

Par un long cri de joie, immense, spontané,

Éveillent les échos du vieux Stadaconé !
Puis, pendant qu’on évite au courant qui dévire,

Chacun tombe à genoux sur le pont du navire ;

Et ces bois, ces vallons, ces longs coteaux dormants,

Qui n’ont encor vibré qu’aux fauves hurlements

Des fauves habitants de la forêt profonde,

Au milieu des rumeurs de la chute qui gronde,

Retentissent enfin — jour régénérateur ! —

Pour la première fois d’un hymne au Créateur.
Le lendemain matin, au front de la montagne

D’où Québec aujourd’hui domine la campagne,

Une bannière blanche au pli fleurdelié,

Drapeau par la tempête et la mitraille usé,

Flottait près d’une croix, symbole d’espérance

Le soleil souriait à la Nouvelle-France !
Ce jour est loin déjà ; mais gloire à toi, Cartier !

Gloire à vous, ses vaillants compagnons, groupe altier

De fiers Bretons taillés dans le bronze et le chêne !

Vous fûtes les premiers de cette longue chaîne

D’immortels découvreurs, de héros canadiens,

Qui, de l’honneur français intrépides gardiens,

Sur ce vaste hémisphère où l’avenir se fonde,

Ont reculé si loin les frontières du monde !

Le Vieux Patriote

Moi, mes enfants, j’étais un patriote, un vrai !

Je n’en disconviens pas ; et tant que je vivrai,

L’on ne me verra point m’en vanter à confesse

Je sais bien qu’aujourd’hui maint des nôtres professe

De trouver insensé ce que nous fîmes là.

Point d’armes, point de chefs, c’est ceci, c’est cela ;

On prétend que c’était faire d’un mal un pire

Que de se révolter. Tout ça, c’est bon à dire,

Lorsque la chose est faite et qu’on sait ce qu’on sait !

Ces sages-là, je puis vous dire ce que c’est ;

Ça me connaît, allez ; c’est un vieux qui vous parle.

Nous en avions ailleurs, mais surtout à Saint-Charle.

Ah ! la sagesse même ! et pleins de bons conseils.

Si tous les Canadiens eussent été pareils,

On en aurait moins vu debout qu’à quatre pattes.

Nous les nommions torys, chouayens, bureaucrates ;

Et d’autres noms encor ― peu propres, je l’admets.
Ces gens-là, voyez-vous, cela ne meurt jamais ;

Et si, ce dont je doute, ils ont une âme à rendre,

Le bon Dieu n’a pas l’air bien pressé de la prendre.

D’ailleurs il en revient ; on en voit tous les jours.

Aussitôt les loups pris, ils connaissent les tours ;

Moisson faite, ils sont là pour gruger la récolte.
J’en ai connu qui nous poussaient à la révolte,

Et qui, le lendemain de nos premiers malheurs,

Nous traitaient de brigands, d’assassins, de voleurs,

Ou qui criaient : ― Je vous l’avais bien dit ! Ah ! dame,

On aurait pu bourrer la nef de Notre-Dame,

Après l’affaire, avec ces beaux prophètes-là !

Il en poussait partout, en veux-tu en voilà !

Qu’on me montre un pouvoir qui frappe ou qui musèle,

Je vous en fournirai de ces faiseurs de zèle !
Et puis n’avions-nous pas les souples, les rampants,

Les délateurs payés, les guetteurs, les serpents ?

Ces Judas d’autrefois, je les retrouve encore.

Tout ce qui les anime et ce qui les dévore,

C’est le bas intérêt, l’instinct matériel.

Ils étaient tous autour du gibet de Riel ;

Les noms seuls ont changés.Quand le sanglant Colborne

Incendiait nos bourgs, leur joie était sans borne.

Ils disaient, en voyant se dresser l’échafaud,

Alors comme aujourd’hui : ― C’est très bien, il le faut !

On doit défendre l’ordre et venger la morale ! ―

Et puis, dame, il faut voir la mine doctorale

Qu’ils prennent pour vous dire un tas d’absurdités

De cette force-là. Pour eux, les lâchetés

Ne comptent pas ; allez, je les ai vus à l’œuvre ;

Il en est qui rendraient des points à la couleuvre

Pour faire en serpentant leur tortueux chemin.
Et puis, messieurs vous font passer à l’examen !

Quand on ne peut comme eux se faire à tous les rôles,

On n’est que des cerveaux brûlés, ou bien des drôles.

Charmant d’avoir affaire à de pareils grands cœurs !
Mais laissons de côté rancunes et rancœurs.

Je voulais, mes enfants, tout bonnement vous dire

Que j’étais patriote alors, et pas pour rire !

J’en ai vu la Bermude, ― un pays, en passant,

Sans pareil pour qui veut faire du mauvais sang ;

Un pays bien choisi pour abrutir un homme ; ―

Eh bien, mes compagnons pourront vous dire comme

J’ai toujours été fier, en mes meilleurs instants,

D’avoir été, comme eux, l’un des fous de mon temps !

Je me moque du reste. Et puis voyons, que diantre !

Si nous étions restés, comme on dit, à plat ventre,

Ainsi que j’en connais, courbés sous le mépris

De ceux qui nous voulaient aplatir à tout prix ;

Si nous eussions subi la politique adroite

Dont on cherche à leurrer les peuples qu’on exploite ;

Que dis-je ? non contents du titre de sujets,

Si nous avions servi les perfides projets

De ceux qui nous voulaient donner celui d’esclaves,

Dites-moi donc un peu, que serions-nous, mes braves ?

Quand furent épuisés tous les autres moyens,

Nous avons dit un jour : ― Aux armes, citoyens !
Nous n’avions pas, c’est vrai, de très grandes ressources ;

Nous avions même un peu le diable dans nos bourses ;

Il fallait être enfin joliment aux abois,

Avec de vieux fusils et des canons de bois,

Pour déclarer ainsi la guerre à l’Angleterre ;

Mais des hommes de cœur ne pouvaient plus se taire.

Plutôt que sous le joug plier sans coup férir,

Nous avons tous jugé qu’il valait mieux mourir.
Le premier résultat fut terrible sans doute ;

Bien du sang généreux fut versé sur la route ;

Sur les foyers détruits, bien des yeux ont pleuré ;

Mais, malgré nos revers, peuple régénéré,

Nous avons su montrer ― que l’heure en soit bénie ! ―

Ce que peut un vaincu contre la tyrannie.
Au reste, l’on a vu le parlement anglais

― Qui ne vient pas souvent pleurer dans nos gilets,

Et qu’on accuse peu de choyer ses victimes ―

Déclarer par le fait nos griefs légitimes.

Les droits qu’on réclamait, il les reconnut tous !
Et l’on nous traite encor de drôles et de fous !
Mais l’insensé qui blâme avec tant d’assurance,

Si l’on ne lui fait plus crime d’aimer la France,

S’il n’a plus sous le joug à passer en tremblant,

S’il possède le sol, s’il mange du pain blanc,

S’il peut seul, à son gré, taxer son patrimoine,

S’il vend à qui lui plaît son orge ou son avoine,

Si des torts d’autrefois il a bien vu la fin,

S’il peut parler sa langue, et s’il est libre enfin,

Il aura beau hausser encor plus les épaules,

Il le devra toujours à ces fous, à ces drôles !
Oui, mes enfants, j’étais un patriote, un vrai ;

Et jusques à la mort, je m’en applaudirai !

L’échafaud

Ils étaient innocents, oui ; mais il fallait bien

Qu’on n’eût pas érigé ce tribunal pour rien.
D’ailleurs, c’est entendu, quand l’homme s’émancipe,

On doit toujours sévir pour sauver le principe.

Redresser les griefs, reconnaître son tort,

C’est très bien ; mais il faut des exemples d’abord !
Parmi les prisonniers d’élite on en prit douze ;

Certes, le choix fut fait par une main jalouse ;

Et, tandis que le reste ― à quoi bon tant trier ? ―

Allait languir là-bas sous un ciel meurtrier,

Les juges ― oh ! de vrais modèles de droiture ―

Dirent à l’échafaud : ― Toi, voici ta pâture !

Et ces juges, choyés, approuvés, applaudis,

Qui peut-être eussent eu pour de réels bandits

Dans leurs cœurs de torys plus de miséricorde,

Osèrent d’une main ferme passer la corde

Au cou de citoyens dont le crime devait,

Comme dans le passé celui de Du Calvet,

Confondant des bourreaux l’éternel égoïsme,

Dans la bouche de tous s’appeler héroïsme !

Oh ! cet échafaud-là, malgré son nom brutal,

Ne fut pas un gibet, ce fut un piédestal !

L’injustice des lois en fut seule flétrie.

Et, tandis que, plus tard, on verra la Patrie,

― Oh ! l’avenir toujours donne à chacun son rang, ―

Venir aux yeux de tous s’incliner en pleurant

Devant ces champions d’une cause sacrée,

Cherchez qui défendra la mémoire exécrée

De ces juges hautains dont l’orgueil crut pouvoir

Flétrir en meurtriers ces martyrs du devoir !

Les Excommuniés

Voyez-vous, sur le bord de ce chemin bourbeux,

Cet enclos en ruine où broutent les grands bœufs ?

Ici, cinq paysans ― trois hommes et deux femmes ―

Eurent la sépulture ignoble des infâmes !
Cette histoire est bien triste, et date de bien loin.
Comme un soldat mourant la carabine au poing,

Québec était tombé. Sans honte et sans mystère,

Un Bourbon nous avait livrés à l’Angleterre !
Ce fut un coup mortel, un long déchirement,

Quand ce peuple entendit avec effarement,

― Lui qui tenait enfin la victoire suprême, ―

Par un nouveau forfait souillant son diadème,

Le roi de France dire aux Saxons : ― Prenez-les !

Ma gloire n’en a plus besoin ; qu’ils soient Anglais !
Ô Lorraine ! ô Strasbourg ! si belles et si grandes,

Vous, c’est le sort au moins qui vous fit allemandes !
Des bords du Saint-Laurent, scène de tant d’exploits,

On entendit alors soixante mille voix

Jeter au ciel ce cri d’amour et de souffrance :

― Eh bien, soit ! nous serons français malgré la France !
Or chacun a tenu sa parole. Aujourd’hui,

Sur ce lâche abandon plus de cent ans ont lui ;

Et, sous le sceptre anglais, cette fière phalange

Conserve encore aux yeux de tous, et sans mélange,

Son culte pour la France, et son cachet sacré.
Mais d’autres, repoussant tout sevrage exécré,

Après avoir brûlé leur dernière cartouche,

Renfermés désormais dans un orgueil farouche,

Révoltés impuissants, sans crainte et sans remord,

Voulurent, libres même en face de la mort,

Emporter au tombeau leur éternelle haine
En vain l’on invoqua l’autorité romaine ;

En vain, sous les regards de ces naïfs croyants,

Le prêtre déroula les tableaux effrayants

Des châtiments que Dieu garde pour les superbes ;

En vain l’on épuisa les menaces acerbes ;

Menaces et sermons restèrent sans succès !
― Non ! disaient ces vaincus ; nous sommes des Français ;

Et nul n’a le pouvoir de nous vendre à l’enchère !
La foudre un jour sur eux descendit de la chaire :

L’Église, pour forcer ses enfants au devoir,

A regret avait dû frapper sans s’émouvoir.
Il n’en resta que cinq.Ceux-là furent semblables,

Dans leur folie altière, aux rocs inébranlables :

Ils laissèrent gronder la foudre sur leurs fronts,

Et malgré les frayeurs, et malgré les affronts,

Sublimes égarés, dans leur sainte ignorance,

Ne voulurent servir d’autre Dieu que la France !
La vieillesse arriva ; la mort vint à son tour.

Et, sans prêtre, sans croix, dans un champ, au détour

D’une route fangeuse où la brute se vautre,

Chaque rebelle alla dormir l’un après l’autre.
Il n’en resta plus qu’un, un vieillard tout cassé,

Une ombre ! Plus d’un quart de siècle avait passé

Depuis que sur son front pesait l’âpre anathème.

Penché sur son bâton branlant, la lèvre blême,

Sur la route déserte on le voyait souvent,

A la brune, rôder dans la pluie et le vent,

Comme un spectre. Parfois détournant les paupières

Pour ne pas voir l’enfant qui lui jetait des pierres,

Il s’enfonçait tout seul dans les ombres du soir.

Et plus d’un affirmait avoir cru l’entrevoir

― Les femmes du canton s’en signaient interdites ―

Agenouillé la nuit sur les tombes maudites.
Un jour on l’y trouva roide et gelé.Sa main

Avait laissé tomber sur le bord du chemin

Un vieux fusil rouillé, son arme de naguère,

Son ami des grands jours, son compagnon de guerre,

Son dernier camarade et son suprême espoir.
On creusa de nouveau dans le sol dur et noir ;

Et l’on mit côte à côte, en la fosse nouvelle,

Le vieux mousquet français avec le vieux rebelle !
Le peuple a conservé ce sombre souvenir.

Et lorsque du couchant l’or commence à brunir, ―

Au village de Saint-Michel de Bellechasse,

Le passant, attardé par la pêche ou la chasse,

Craignant de voir surgir quelque fantôme blanc,

Du fatal carrefour se détourne en tremblant.
Donc, ces cinq paysans n’eurent pour sépulture

Qu’un tertre où l’animal vient chercher sa pâture !

Ils le méritaient, soit ! Mais on dira partout

Qu’ils furent bel et bien cinq héros après tout !

Je respecte l’arrêt qui les frappa, sans doute ;

Mais, lorsque le hasard me met sur cette route,

Sans demander à Dieu si j’ai tort en cela,

Je découvre mon front devant ces tombes-là !

Les Plaines D’abraham

L’assiégeant se rangeait sur l’immense plateau

Or Montcalm l’avait dit : ― L’on me verra, plutôt

Que de céder au nombre,

Jusqu’au dernier moment défendre sans pâlir

Mes derniers bastions, et puis m’ensevelir

Sous leur dernier décombre !
Depuis des mois déjà, l’implacable ennemi

Avait, sans respirer, sur la ville, vomi

Des torrents de mitrailles ;

Et, pillant la campagne et les forts envahis,

Des hordes de soudards étreignaient le pays

Comme dans des tenailles.
Québec, que bombardaient quarante gros vaisseaux,

N’offrait plus aux regards que débris et monceaux

De ruines croulantes ;

Et, des tours aux clochers, le feu torrentiel

Nuit et jour détachait, sinistre, sur le ciel

Ses spirales sanglantes.
Montcalm, désespéré, mais sans faillir pourtant,

Du haut de ses remparts, voyait à chaque instant,

Depuis la Canardière

Jusqu’à perte de vue, et main basse sur tout,

Des bandes se ruer en promenant partout

La torche incendiaire.
Un jour, Wolfe, qu’enrage échec après échec,

Débarqué nuitamment, pour surprendre Québec,

Joyeux, se met en route ;

Près de Montmorency, son rival qui l’attend

Fond sur lui, l’enveloppe, et met tambour battant

Son armée en déroute.
Mais la lutte touchait à son terme ; un Vergor,

Bazaine de jadis, avait pour un peu d’or

Entre-bâillé nos portes ;

Et Wolfe, risquant tout sur la carte à jouer,

Dans la plaine où le drame allait se dénouer

Déployait ses cohortes.
On n’avait plus de pain, et la ville râlait.

Point d’autre alternative à choisir : il fallait

Accepter la bataille.

Les deux guerriers, lassés par tant de vains efforts,

Allaient enfin pouvoir s’étreindre corps à corps,

Et mesurer leur taille.
Montcalm a sous les murs rangé ses bataillons.

Et bientôt, remplissant de ses noirs tourbillons

L’atmosphère ébranlée

Sous un ciel par des flots de fumée obscurci,

Dans les acharnements d’un combat sans merci,

Rugit l’âpre mêlée.
Le spectacle était fauve, et grand comme l’enjeu.

Ce panache effrayant de tonnerre et de feu

Couronnant cette cime,

Faisait presque l’effet d’un volcan déchaîné

Jamais plus fier tableau n’avait illuminé

Un cadre plus sublime !
Et les deux généraux, oubliant le danger,

Sous le plomb foudroyant se prenaient à songer

Que ce canon qui gronde,

Au terrible hasard d’un succès incertain,

Jouait, sur ce fatal échiquier du destin,

Le sort du nouveau monde !
Hélas ! des nations l’arbitre avait parlé ;

Le Canada français, au firmament voilé,

Voyait pâlir son astre ;

Et, dans leurs étendards les deux rivaux drapés,

Vainqueur comme vaincu, tombaient enveloppés

Dans le même désastre.
Montcalm, le fier héros que, dans son drapeau blanc,

Les Romains d’autrefois eussent voulu, sanglant,

Porter au Capitole,

Voyant ses vétérans sous le nombre plier,

En mourant avait su, comme un preux chevalier,

Racheter sa parole !