La Belle Esclave Maure

Beau monstre de Nature, il est vrai, ton visageEst noir au dernier point, mais beau parfaitement :Et l’Ebène poli qui te sert d’ornementSur le plus blanc ivoire emporte l’avantage.Ô merveille divine, inconnue à notre âge !Qu’un objet ténébreux luise si clairement ;Et qu’un charbon éteint, brûle plus vivementQue ceux qui de la flamme entretiennent l’usage !Entre ces noires mains je mets ma liberté ;Moi qui fus invincible à toute autre Beauté,Une Maure m’embrasse, une Esclave me dompte.Mais cache-toi, Soleil, toi qui viens de ces lieuxD’où cet Astre est venu, qui porte pour ta honteLa nuit sur son visage, et le jour dans ses yeux.

La Fortune De L’hermaphrodite

Les dieux me faisaient naître, et l’on s’informa d’eux

Quelle sorte de fruit accroîtrait la famille,

Jupiter dit un fils, et Vénus une fille,

Mercure l’un et l’autre, et je fus tous les deux.
On leur demande encor quel serait mon trépas

Saturne d’un lacet, Mars d’un fer me menace,

Diane d’une eau trouble, et l’on ne croyait pas

Qu’un divers pronostic marquât même disgrâce.
Je suis tombé d’un saule à côté d’un étang,

Mon poignard dégainé m’a traversé le flanc,

J’ai le pied pris dans l’arbre, et la tête dans l’onde.
Ô sort dont mon esprit est encore effrayé !

Un poignard, une branche, une eau noire et profonde

M’ont en un même temps meurtri, pendu, noyé.

L’ambition Tancée

Aux rayons du soleil, le paon audacieux,

Cet avril animé, ce firmament volage,

Étale avec orgueil en son riche plumage

Et les fleurs du printemps, et les astres des cieux.
Mais comme il fait le vain sous cet arc gracieux

Qui nous forme d’Iris une nouvelle image,

Il rabat tout à coup sa plume et son courage

Sitôt que sur ses pieds il a porté les yeux.
Homme, à qui tes désirs font sans cesse la guerre

Et qui veux posséder tout le rond de la Terre :

Vois le peu qu’il en faut pour faire un monument.
Tu n’es rien que l’idole agréable et fragile

Qu’un roi de Babylone avait vue en dormant,

Ta tête est toute d’or, mais tes pieds sont d’argile.

Le Navire

Je fus, Plante superbe, en Vaisseau transformée.

Si je crus sur un Mont, je cours dessus les eaux :

Et porte de Soldats une nombreuse armée,

Après avoir logé des Escadrons d’Oiseaux.
En rames, mes rameaux se trouvent convertis ;

Et mes feuillages verts, en orgueilleuses voiles :

J’ornai jadis Cybèle, et j’honore Thétis

Portant toujours le front jusqu’auprès des Étoiles.
Mais l’aveugle Fortune a de bizarres lois :

Je suis comme un jouet en ses volages doigts,

Et les quatre Éléments me font toujours la guerre.
Souvent l’Air orageux traverse mon dessein,

L’Onde s’enfle à tous coups pour me crever le sein

Je dois craindre le Feu, mais beaucoup plus la Terre.

Orphée

(Orphée à Pluton)
  » Monarque redouté qui regnes sur les Ombres,

Je ne suis pas venu dessus ces rives sombres

Pour enlever ton Septre et me faire Empereur

De ces lieux plains d’horreur.
En mon pieux dessein je n’ay point d’autres armes

Que les gemissemens, les souspirs et les larmes,

Avec tous les ennuys dont peut estre chargé

Un Amant affligé.
Amour importuné de mes plaintes funebres

M’esclairant de sa flame à travers des tenebres,

Par ton secret avis m’a fait venir icy

Te conter mon soucy.
Tu cognois le pouvoir de sa secrette flame ;

Si le bruit n’est menteur, elle embrasa ton ame

Lorsque dans la Sicile, un Miracle des Cieux

Parut devant tes yeux.
On dit qu’en observant sa grace nompareille,

Tu frémis dans ton char d’amour et de merveille

Et que tu n’as ravy cette jeune Beauté

Qu’apres l’avoir esté.
S’il te souvient encor de ces douces atteintes,

Pren pitié de mes maux, pren pitié de mes plaintes

Et fay bien tost cesser avecque mes douleurs,

Mes soûpirs et mes pleurs.
Je t’en viens conjurer par ton Palais qui fume

Par le nytre embrasé, le souffre et le bitume

De ces fleuves bruslans et de ces noirs Palus

Qu’on ne repasse plus.
Par les trois noires Soeurs, ces Compagnes cruelles

Qui portent l’espouvente et l’horreur avec elles ;

Et qui tiennent tousjours leurs cheveux herissez

D’Aspics entrelacez.
Par l’auguste longueur de ton poil qui grisonne,

Par l’esclat incertain de ta rouge Couronne

Et par la Majesté du vieux Sceptre de fer

Dont tu regis l’Enfer « 

Polyphème En Furie

Je vous vois, couple infâme, enivré de plaisir,

Quand vos secrets complots m’ont enivré de rage.

Est-ce ainsi qu’on trahit mon amoureux désir,

Et que l’on ose encore irriter mon courage ?
Je vous vois, ménagez votre peu de loisir,

Vous ne me ferez plus que ce dernier outrage :

Ce morceau de rocher que je vais vous choisir

Vous presse de bientôt achever votre ouvrage.
Maintenant je vous tiens, rien ne peut détourner

Le juste châtiment que je vais vous donner,

Il faut que de ce coup je vous réduise en poudre.
Ainsi dit le Cyclope à deux amants transis.

Sa voix fut un tonnerre, et la pierre une foudre,

Qui meurtrit Galatée, et fit mourir Acys.

Sur Un Narcisse De Marbre

fait en relief, de la main de Michel-Ange
Ce n’est ni marbre, ni porphyre,

Que le corps de ce beau chasseur,

Dont l’haleine d’un mol zéphyre

Évente les cheveux avec tant de douceur.

En cette divine sculpture,
On voit tout ce que la nature

Put jamais achever de mieux.

S’il n’entretient tout haut l’image ravissante

Que forme cette onde innocente,

C’est qu’on ne parle que des yeux,

Pour se bien exprimer sur une amour naissante.