Plus Loin Que Les Gares, Le Soir

L’ombre s’installe, avec brutalité ;

Mais les ciseaux de la lumière,

Au long des quais, coupent l’obscurité,

A coups menus, de réverbère en réverbère.
La gare immense et ses vitraux larges et droits

Brillent, comme une châsse, en la nuit sourde,

Tandis que des voiles de suie et d’ombre lourde

Choient sur les murs trapus et les hautains beffrois.
Et le lent défilé des trains funèbres

Commence, avec leurs bruits de gonds

Et l’entrechoquement brutal de leurs wagons,

Disparaissant tels des cercueils vers les ténèbres.
Des cris ! Et quelquefois de tragiques signaux,

Par-dessus les adieux et les gestes des foules.

Puis un départ, puis un arrêt et le train roule

Et roule avec des bruits de lime et de marteaux.
La campagne sournoise et la forêt sauvage

L’absorbent tour à tour en leur nocturne effroi ;

Et c’est le mont énorme et le tunnel étroit

Et la mer tout entière, au bout du long voyage.
A l’aube, apparaissent les bricks légers et clairs,

Avec leur charge d’ambre et de minerai rose

Et le vol bigarré des pavillons dans l’air

Et les agrès mentis où des aras se posent.
Et les focs roux et les poupes couleur safran,

Et les câbles tordus et les quilles barbares,

Et les sabords lustrés de cuivre et de guitran

Et les mâts verts et bleus des îles Baléares,
Et les marins venus on ne sait d’où, là-bas,

Par au delà des mers de faste et de victoire,

Avec leurs chants si doux et leurs gestes si las

Et des dragons sculptés sur leur étrave noire.
Tout le rêve debout comme une armée attend :

Et les longs flots du port, pareils à des guirlandes,

Se déroulent, au long des vieux bateaux, partant

Vers quelle ardente et blanche et divine Finlande.
Et tout s’oublie et les tunnels et les wagons

Et les gares de suie et de charbon couvertes –

Devant l’appel fiévreux et fou des horizons

Et les portes du monde en plein soleil ouvertes.

L’europe

Un soir plein de clartés et de nuages d’or,

Du fond des cieux lointains, rayonne au coeur d’un port

Léger de mâts et lourd de monstrueux navires ;

L’ombre est de pourpre autour des aigles de l’Empire

Dont le bronze géant règne sur les maisons.

On écoute bondir, dans leurs beffrois, les cloches ;

D’héroïques drapeaux pendent aux frontons proches,

Et la gloire en tumulte envahit l’horizon.

Et c’est l’heure où le songe et l’effort se confondent,

Où l’on s’attarde, regardant au loin la mer,

A rêver ce que sont et l’homme et l’univers

Grâce à l’Europe intense et maîtresse du monde.

Depuis cent et cent ans

Que le sang roule en son coeur haletant,

Toujours, malgré les deuils et les fléaux voraces,

Et les guerres criant la haine à travers temps,

Elle éduqua ses races

A ne jamais planter

Les arbres de leur force et de leur volonté

Que dans le jardin clos des réalités sûres.

Clairvoyance, méthode, ordre et mesure ;

Routes dont nul brouillard ne dérobe le bout ;

Vendange immensément et dûment poursuivie

Au long des rameaux clairs des vignes de la vie ;

Calcul dans le travail universel qui bout ;

Hâte, calme, prudence, audace,

Fièvre mêlée à la lenteur tenace,

Ô la complexe et formidable ardeur

Pour les luttes et les conquêtes

Que l’Europe porte en sa tête

Et thésaurise dans son coeur !

Elle est partout présente

Et agissante,

Les yeux hallucinés par les rouges trésors

Qu’en leurs replis obscurs, profonds et méandriques,

Les montagnes d’Asie et les forêts d’Afrique

On ne sait où, là-bas, lui réservent encor.

Les arbres violents des forêts millénaires

Inclinent vers ses mains leurs fruits délicieux :

Les poings de leurs rameaux semblent tordre les cieux

Et leur front ferme et haut se buter aux tonnerres.

Au coeur des archipels, elle explore des îles

Dont le sol est strié d’amiante et d’argent

Et dont les grandes fleurs, aux vents des soirs, bougeant,

Lui présentent leurs sucs ou leurs venins dociles.

Les monts sont perforés et les isthmes fendus

Pour que des chemins d’eau moins longs et moins perdus

Joignent entre eux les ports merveilleux de la terre.

Même la nuit et ses étoiles feudataires

Collaborent, là-haut, avec leurs feux unis,

A la marche tranquille, énorme et solitaire,

Des grands vaisseaux pointant leur cap sur l’infini ;

Et les marchands de Londres et les courtiers d’Hambourg,

Et ceux qui sont partis de Gênes ou de Marseille,

Et les aventuriers que l’audace conseille,

Et les savants hardis et les émigrants gourds,

Tous, où qu’ils débarquent, passent, luttent, s’installent,

Confient aux sols nouveaux des plus lointains pays,

Avec leur fièvre active et leur travail précis,

Le grain qui fit fleurir leur âme occidentale.
Ô ces héros d’Europe armés de projets clairs,

Actifs dans le triomphe, adroits dans les revers,

Cerveaux dominateurs de forfaits et de crimes,

Mains agrafant l’espoir à la force unanime,

Constructeurs éblouis des tours de l’avenir

Où les pierres d’argent des plus fermes idées

Brillent, de vent, d’espace et de feux inondées,

Sont-ils géants par leur ardeur à tout unir !

Ils s’oublieraient eux-mêmes en leur oeuvre féconde,

N’était qu’au Nord, là-haut, sous les brumes profondes,

Les banques de Glascow, d’Anvers et de Francfort

Guettent toujours, avec leurs yeux de fièvre et d’or,

Leurs gestes de chercheurs dispersés sur le monde.
La terre immense et riche et prodigue, la terre

Vivante est à celui qui la détient le mieux

Et la dompte, sous son effort victorieux,

Comme un cheval fumant cabré dans la lumière.

Et l’Europe qui modela au cours des temps

La fruste Océanie et la jeune Amérique,

Avec les doigts savants de sa force lyrique,

Poursuit, comme autrefois, son travail exaltant.

Les grands lacs lumineux des Congos noirs la tentent,

Les vieux déserts semés d’oasis et de tentes,

L’équateur rouge et ses flores d’or éclatant.
Devant le masque cru des féroces idoles,

Elle apporte soudain de nouvelles paroles,

Elle déplie en des âmes mornes encor

L’aile obscure qui soutiendra leur prime essor

Et sur des fronts étroits et durs que rapetisse

L’esclavage, la peur, l’effroi, la cruauté,

Sa main fait lentement, mais sûrement flotter

Quelque rêve futur qui serait la justice.

Les Trains

Sur un chemin compact, de pierraille et de cendre,

A travers bois, taillis, fleuves, moissons et prés,

Sous les pâles matins ou les couchants pourprés,

Les trains quotidiens font le tour de la Flandre.
Jadis, on les voyait rouler presque avec crainte :

Les bœufs fuyaient là-bas ; les pigeons familiers

Désertaient les recoins de leurs blancs colombiers.

La mort semblait peser où pesait leur empreinte.
Mais, aujourd’hui, leur va-et-vient au long des champs

Fait à peine trembler le seuil d’une demeure,

Et leur passage annonce aux travailleurs quelle heure

Le jour qui marche et fuit jette au soir approchant.
Les rails d’acier luisant sont encadrés de haies ;

Les chiens et les troupeaux ne les redoutent plus.

Et dans les fentes d’or des plus mornes talus,

Se pavoisent des fleurs et se bombent des baies.
Marbres, grès et granits, fonte, fers et charbons ;

Tous les trésors secrets que les terres lointaines

Cachent aux flancs obscurs des monts, sous les fontaines,

Apparaissent en Flandre, au dos des lourds wagons.

L’effort

Groupes de travailleurs, fiévreux et haletants,

Qui vous dressez et qui passez au long des temps

Avec le rêve au front des utiles victoires,

Torses carrés et durs, gestes précis et forts,

Marches, courses, arrêts, violences, efforts,

Quelles lignes fières de vaillance et de gloire

Vous inscrivez tragiquement dans ma mémoire !

Je vous aime, gars des pays blonds, beaux conducteurs

De hennissants et clairs et pesants attelages,

Et vous, bûcherons roux des bois pleins de senteurs,

Et toi, paysan fruste et vieux des blancs villages,

Qui n’aimes que les champs et leurs humbles chemins

Et qui jettes la semence d’une ample main

D’abord en l’air, droit devant toi, vers la lumière,

Pour qu’elle en vive un peu, avant de choir en terre ;

Et vous aussi, marins qui partez sur la mer

Avec un simple chant, la nuit, sous les étoiles,

Quand se gonflent, aux vents atlantiques, les voiles

Et que vibrent les mâts et les cordages clairs ;

Et vous, lourds débardeurs dont les larges épaules

Chargent ou déchargent, au long des quais vermeils,

Les navires qui vont et vont sous les soleils

S’assujettir les flots jusqu’aux confins des pôles ;

Et vous encor, chercheurs d’hallucinants métaux,

En des plaines de gel, sur des grèves de neige,

Au fond de pays blancs où le froid vous assiège

Et brusquement vous serre en son immense étau ;

Et vous encor mineurs qui cheminez sous terre,

Le corps rampant, avec la lampe entre vos dents

Jusqu’à la veine étroite où le charbon branlant

Cède sous votre effort obscur et solitaire ;

Et vous enfin, batteurs de fer, forgeurs d’airain,

Visages d’encre et d’or trouant l’ombre et la brume,

Dos musculeux tendus ou ramassés, soudain,

Autour de grands brasiers et d’énormes enclumes,

Lamineurs noirs bâtis pour un oeuvre éternel

Qui s’étend de siècle en siècle toujours plus vaste,

Sur des villes d’effroi, de misère et de faste,

Je vous sens en mon coeur, puissants et fraternels !

Ô ce travail farouche, âpre, tenace, austère,

Sur les plaines, parmi les mers, au coeur des monts,

Serrant ses noeuds partout et rivant ses chaînons

De l’un à l’autre bout des pays de la terre !

Ô ces gestes hardis, dans l’ombre où la clarté,

Ces bras toujours ardents et ces mains jamais lasses,

Ces bras, ces mains unis à travers les espaces

Pour imprimer quand même à l’univers dompté

La marque de l’étreinte et de la force humaines

Et recréer les monts et les mers et les plaines,

D’après une autre volonté.

Le Monde

Le monde est fait avec des astres et des hommes.

Là-haut,

Depuis quels temps à tout jamais silencieux,

Là-haut,

En quels jardins profonds et violents des cieux,

Là-haut,

Autour de quels soleils,

Pareils

à des ruches de feux,

Tourne, dans la splendeur de l’espace énergique,

L’essaim myriadaire et merveilleux

Des planètes tragiques ?

Tel astre, on ne sait quand, leur a donné l’essor

Ainsi qu’à des abeilles ;

Et les voici, volant parmi les fleurs, les treilles

Et les jardins de l’éther d’or ;

Et voici que chacune, en sa ronde éternelle,

Qui s’éclaire la nuit, qui se voile le jour,

Va, s’éloigne, revient, mais gravite toujours,

Autour de son étoile maternelle.

ô ce tournoiement fou de lumières ardentes !

Ce grand silence blanc et cet ordre total

Présidant à la course effrénée et grondante

Des orbes d’or, autour de leur brasier natal ;

Et ce pullulement logique et monstrueux ;

Et ces feuilles de flamme, et ces buissons de feux

Poussant toujours plus loin, grimpant toujours plus haut,

Naissant, mourant, ou se multipliant eux-mêmes

Et s’éclairant et se brûlant entre eux,

Ainsi que les joyaux

D’un insondable étagement de diadèmes.

La terre est un éclat de diamant tombé,

On ne sait quand, jadis, des couronnes du ciel.

Le froid torpide et lent, l’air humide et plombé

Ont apaisé son feu brusque et torrentiel ;

Les eaux des océans ont blêmi sa surface ;

Les monts ont soulevé leur échine de glaces ;

Les bois ont tressailli, du sol jusques au faîte,

D’un rut ou d’un combat rouge et noueux de bêtes ;

Les désastres croulant des levants aux ponants

Ont tour à tour fait ou défait les continents ;

Là-bas où le cyclone en ses colères bout,

Les caps se sont dressés sur le flot âpre et fou ;

L’effort universel des heurts, des chocs, des chutes,

En sa folie énorme a peu à peu décru

Et lentement, après mille ans d’ombre et de lutte,

L’homme, dans le miroir de l’univers, s’est apparu.

Il fut le maître

Qui, tout à coup,

Avec son torse droit, avec son front debout,

S’affirmait tel-et s’isolait de ses ancêtres.

Et la terre, avec ses jours, avec ses nuits,

Immensément, à l’infini,

De l’est à l’ouest s’étendit devant lui ;

Et les premiers envols des premières pensées

Du fond d’une cervelle humaine

Et souveraine

Eut lieu sous le soleil.

Les pensées !

Ô leurs essors fougueux, leurs flammes dispersées,

Leur rouge acharnement ou leur accord vermeil !

Comme là-haut les étoiles criblaient la nue

Elles se constellaient sur la plaine inconnue ;

Elles roulaient dans l’espace, telles des feux,

Gravissaient la montagne, illuminaient le fleuve

Et jetaient leur parure universelle et neuve

De mer en mer, sur les pays silencieux.

Mais pour qu’enfin s’établît l’harmonie

Au sein de leurs tumultes d’or

Comme là-haut toujours, comme là-haut encor,

Pareils

A des soleils,

Apparurent et s’exaltèrent,

Parmi les races de la terre,

Les génies.

Avec des coeurs de flamme et des lèvres de miel,

Ils disaient simplement le verbe essentiel,

Et tous les vols épars dans la nuit angoissée

Se rabattaient vers la ruche de leur pensée.

Autour d’eux gravitaient les flux et les remous

De la recherche ardente et des problèmes fous ;

L’ombre fut attentive à leur brusque lumière ;

Un tressaillement neuf parcourut la matière ;

Les eaux, les bois, les monts se sentirent légers

Sous les souffles marins, sous les vents bocagers ;

Les flots semblaient danser et s’envoler les branches,

Les rocs vibraient sous les baisers de sources blanches,

Tout se renouvelait jusqu’en ses profondeurs :

Le vrai, le bien, l’amour, la beauté, la laideur.

Des liens subtils faits de fluides et d’étincelles

Composaient le tissu d’une âme universelle

Et l’étendue où se croisaient tous ces aimants

Vécut enfin, d’après la loi qui règne aux firmaments.

Le monde est fait avec des astres et des hommes.

La Conquête

Le monde est trépidant de trains et de navires.
De l’Est à l’Ouest, du Sud au Nord,

Stridents et violents,

Ils vont et fuient ;

Et leurs signaux et leurs sifflets déchirent

L’aube, lejour, le soir, la nuit ;

Et leur fumée énorme et transversale

Barre les cités colossales

Et la plaine et la grève et les flots et les cieux.

Et le tonnerre sourd de leurs roulants essieux,

Et le bruit rauque et haletant de leurs chaudières

Font tressaillir, à coups tumultueux de gongs,

Ici, là-bas, partout, jusqu’en son coeur profond,

La terre.
Et le labeur des bras et l’effort des cerveaux

Et le travail des mains et le vol des pensées,

S’enchevêtrent autour des merveilleux réseaux

Que dessine l’élan des trains et des vaisseaux,

A travers l’étendue immense et angoissée.

Et des villes de flamme et d’ombre, à l’horizon,

Et des gares, de verre et de fonte se lèvent,

Et de grands ports bâtis pour la lutte ou le rêve

Arrondissent leur môle et soulèvent leurs ponts ;

Et des phares dont les lueurs brusquement tournent

Illuminent la nuit et rament sur la mer ;

Et c’est ici Marseille, Hambourg, Glascow, Anvers,

Et c’est là-bas Bombay, Singapour et Melbourne.
Oh ces navires clairs et ces convois géants

Chargés de peaux, de bois, de fruits, d’ambre ou de cuivre

A travers les pays du simoun ou du givre,

A travers le sauvage ou torpide océan !

Oh ces forêts à fond de cale, oh ces carrières

Que transportent, le dos ployé, des lourds wagons

Et ces marbres dorés plus beaux que des lumières

Et ces minéraux froids plus clairs que des poisons,

Amas bariolé de dépouilles massives

Venu du Cap, de Sakhaline ou de Ceylan,

Autour de quoi s’agite en rages convulsives

Tout le combat de l’or torride et virulent !
Oh l’or ! sang de la force implacable et moderne ;

L’or merveilleux, l’or effarant, l’or criminel,

L’or des trônes, l’or des ghettos, l’or des autels ;

L’or souterrain dont les banques sont les cavernes

Et qui rêve, en leurs flancs, avant de s’en aller

Sur la mer qu’il traverse ou sur la terre qu’il foule,

Nourrir ou affamer, grandir ou ravaler

Le coeur myriadaire et rouge de la foule !
Jadis l’or était pur et se vouait aux dieux.

Il était l’âme en feu dont fermentait leur foudre.

Quand leurs temples sortaient blancs et nus de la poudre,

Il en ornait le faîte et reflétait les cieux.

Aux temps des héros blonds, il se fit légendaire ;

Siegfried, tu vins à lui dans le couchant marin,

Et tes yeux regardaient son bloc auréolaire,

Luire, comme un soleil, sous les flots verts du Rhin

Mais aujourd’hui l’or vit et respire dans l’homme

Il est sa foi tenace et son dur axiome,

Il rôde, éclair livide, autour de sa folie ;

Il entame son coeur, il pourrit sa bonté ;

Quand la brusque débâcle aux ruines s’allie,

L’or bouleverse et ravage, telle la guerre,

Le formidable espoir des cités de la terre.
Pourtant c’est grâce à lui

Que l’homme, un jour, a redressé la tête

Pour que l’immensité soit sa conquête.

Oh l’éblouissement à travers les esprits !

Les métaux conducteurs de rapides paroles,

Par dessus les vents fous, par dessous la mer folle,

Semblent les nerfs tendus d’un immense cerveau.

Tout paraît obéir à quelque ordre nouveau.

L’Europe est une forge où se frappe l’idée.

Races des vieux pays, forces désaccordées,

Vous nouez vos destins épars, depuis le temps

Que l’or met sous vos fronts le même espoir battant ;

Havres et quais gluants de poix et de résines,

Entrepôts noirs, chantiers grinçants, rouges usines,

Votre travail géant serre en tous sens ses noeuds

Depuis que l’or sur terre aveugle l’or des cieux.

C’est l’or de vie ou l’or de mort, c’est l’or lyrique

Qui contourne l’Asie et pénètre l’Afrique ;

C’est l’or par delà l’Océan, l’or migrateur

Rué des pôles blancs vers les roux équateurs,

L’or qui brille sur les gloires ou les désastres,

L’or qui tourne, autour des siècles, comme les astres ;

L’or unanime et clair qui guide, obstinément,

De mer en mer, de continent en continent,

Où que leur mât se dresse, où que leur rail s’étire,

Partout ! l’essor dompté des trains et des navires.

La Joie

Oh ces larges beaux jours dont les matins flamboient !

La terre ardente et fière est plus superbe encor

Et la vie éveillée est d’un parfum si fort

Que tout l’être s’en grise et bondit vers la joie.
Soyez remerciés, mes yeux,

D’être restés si clairs, sous mon front déjà vieux,

Pour voir au loin bouger et vibrer la lumière ;

Et vous, mes mains, de tressaillir dans le soleil ;

Et vous, mes doigts, de vous dorer aux fruits vermeils

Pendus au long du mur, près des roses trémières.
Soyez remercié, mon corps,

D’être ferme, rapide, et frémissant encor

Au toucher des vents prompts ou des brises profondes ;

Et vous, mon torse droit et mes larges poumons,

De respirer, au long des mers ou sur les monts,

L’air radieux et vif qui baigne et mord les mondes,
Oh ces matins de fête et de calme beauté !

Roses dont la rosée orne les purs, visages,

Oiseaux venus vers nous, comme de blancs présages,

Jardins d’ombre massive ou de frêle clarté !
A l’heure où l’ample été tiédit les avenues,

Je vous aime, chemins, par où s’en est venue

Celle qui recélait, entre ses mains, mon sort ;

Je vous aime, lointains marais et bois austères,

Et sous mes pieds, jusqu’au tréfonds, j’aime la terre

Où reposent mes morts.
J’existe en tout ce qui m’entoure et me pénètre.

Gazons épais, sentiers perdus, massifs de hêtres,

Eau lucide que nulle ombre ne vient ternir,

Vous devenez moi-même étant mon souvenir.
Ma vie, infiniment, en vous tous se prolonge,

Je forme et je deviens tout ce qui fut mon songe ;

Dans le vaste horizon dont s’éblouit mon oeil,

Arbres frissonnants d’or, vous êtes mon orgueil ;

Ma volonté, pareille aux noeuds dans votre écorce,

Aux jours de travail ferme et sain, durcit ma force.
Quand vous frôlez mon front, roses des jardins clairs,

De vrais baisers de flamme illuminent ma chair ;

Tout m’est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie,

Je suis ivre du monde et je me multiplie

Si fort en tout ce qui rayonne et m’éblouit

Que mon coeur en défaille et se délivre en cris.
Oh ces bonds de ferveur, profonds, puissants et tendres

Comme si quelque aile immense te soulevait,

Si tu les as sentis vers l’infini te tendre,

Homme, ne te plains pas, même en des temps mauvais ;

Quel que soit le malheur qui te prenne pour proie,

Dis-toi, qu’un jour, en un suprême instant,

Tu as goûté quand même, à coeur battant,

La douce et formidable joie,

Et que ton âme, hallucinant tes yeux

Jusqu’à mêler ton être aux forces unanimes,

Pendant ce jour unique et cette heure sublime,

T’a fait semblable aux Dieux.

La Louange Du Corps Humain

Dans la clarté plénière et ses rayons soudains

Brûlant, jusques au coeur, les ramures profondes,

Femmes dont les corps nus brillent en ces jardins,

Vous êtes des fragments magnifiques du monde.
Au long des buis ombreux et des hauts escaliers,

Quand vous passez, joyeusement entrelacées,

Votre ronde simule un mouvant espalier

Chargé de fruits pendus à ses branches tressées.
Si dans la paix et la grandeur des midis clairs

L’une de vous, soudain, s’arrête et plus ne bouge,

Elle apparaît debout comme un tyrse de chair

Où flotterait le pampre en feu de ses crins rouges.
Lasses, quand vous dormez dans la douce chaleur,

Votre groupe est semblable à des barques remplies

D’une large moisson de soleil et de fleurs

Qu’assemblerait l’étang sur ses berges pâlies.
Et dans vos gestes blancs, sous les grands arbres verts,

Et dans vos jeux noués, sous des grappes de roses,

Coulent le rythme épars dans l’immense univers

Et la sève tranquille et puissante des choses.
Vos os minces et durs sont de blancs minéraux

Solidement dressés en noble architecture ;

L’âme de flamme et d’or qui brûle en vos cerveaux

N’est qu’un aspect complexe et fin de la nature.
Il est vous-même, avec son calme et sa douceur,

Lc beau jardin qui vous prête ses abris d’ombre

Et le rosier des purs étés est votre coeur,

Et vos lèvres de feu sont ses roses sans nombre.
Magnifiez-vous donc et comprenez-vous mieux !

Si vous voulez savoir où la clarté réside,

Croyez que l’or vibrant et les astres des cieux

Songent, sous votre front, avec leurs feux lucides.
Tout est similitude, image, attrait, lien ;

Ainsi que les joyaux d’un bougeant diadème,

Tout se pénètre et se mire, ô femmes, si bien

Qu’en vous et hors de vous, tout est vous-mêmes.

La Vie

Il faut admirer tout pour s’exalter soi-même

Et se dresser plus haut que ceux qui ont vécu

De coupable souffrance et de désirs vaincus :

L’âpre réalité formidable et suprême

Distille une assez rouge et tonique liqueur

Pour s’en griser la tête et s’en brûler le coeur.
Oh clair et pur froment d’où l’on chasse l’ivraie !

Flamme nette, choisie entre mille flambeaux

D’un légendaire éclat, mais d’un prestige faux !

Dites, marquer son pas dans l’existence vraie,

Par un chemin ardu vers un lointain accueil,

N’ayant d’autre arme au front que son lucide orgueil !
Marcher dans sa fierté et dans sa confiance,

Droit à l’obstacle, avec l’espoir très entêté

De le réduire, à coup précis de volonté,

D’intelligence prompte ou d’ample patience

Et de sentir croître et grandir le sentiment

D’être, de jour en jour, plus fort, superbement.
Aimer avec ferveur soi-même en tous les autres

Qui s’exaltent de même en de mêmes combats

Vers le même avenir dont on entend le pas ;

Aimer leur coeur et leur cerveau pareils aux vôtres

Parce qu’ils ont souffert, en des jours noirs et fous,

Même angoisse, même affre et même deuil que nous.
Et s’enivrer si fort de l’humaine bataille

– Pâle et flottant reflet des monstrueux assauts

Ou des groupements d’or des étoiles, là-haut –

Qu’on vit en tout ce qui agit, lutte ou tressaille

Et qu’on accepte avidement, le coeur ouvert,

L’âpre et terrible loi qui régit l’univers.

Autour De Ma Maison

Pour vivre clair, ferme et juste,

Avec mon coeur, j’admire tout

Ce qui vibre, travaille et bout

Dans la tendresse humaine et sur la terre auguste.
L’hiver s’en va et voici mars et puis avril

Et puis le prime été, joyeux et puéril.

Sur la glycine en fleurs que la rosée humecte,

Rouges, verts, bleus, jaunes, bistres, vermeils,

Les mille insectes

Bougent et butinent dans le soleil.

Oh la merveille de leurs ailes qui brillent

Et leur corps fin comme une aiguille

Et leurs pattes et leurs antennes

Et leur toilette quotidienne

Sur un brin d’herbe ou de roseau !

Sont-ils précis, sont-ils agiles !

Leur corselet d’émail fragile

Est plus changeant que les courants de l’eau ;

Grâce à mes yeux qui les reflètent

Je les sens vivre et pénétrer en moi

Un peu ;

Oh leurs émeutes et leurs jeux

Et leurs amours et leurs émois

Et leur bataille, autour des grappes violettes !

Mon coeur les suit dans leur essor vers la clarté,

Brins de splendeur, miettes de beauté,

Parcelles d’or et poussière de vie !

J’écarte d’eux l’embûche inassouvie :

La glu, la boue et la poursuite des oiseaux

Pendant des jours entiers, je défends leurs travaux ;

Mon art s’éprend de leurs oeuvres parfaites ;

Je contemple les riens dont leur maison est faite

Leur geste utile et net, leur vol chercheur et sûr,

Leur voyage dans la lumière ample et sans voile

Et quand ils sont perdus quelque part, dans l’azur,

Je crois qu’ils sont partis se mêler aux étoiles.
Mais voici l’ombre et le soleil sur le jardin

Et des guêpes vibrant là-bas, dans la lumière ;

Voici les longs et clairs et sinueux chemins

Bordés de lourds pavots et de roses trémières ;

Aujourd’hui même, à l’heure où l’été blond s’épand

Sur les gazons lustrés et les collines fauves,

Chaque pétale est comme une paupière mauve

Que la clarté pénètre et réchauffe en tremblant.

Les moins fiers des pistils, les plus humbles des feuilles

Sont d’un dessin si pur, si ferme et si nerveux

Qu’en eux

Tout se précipite et tout accueille

L’hommage clair et amoureux des yeux.
L’heure des juillets roux s’est à son tour enfuie,

Et maintenant

Voici le soleil calme avec la douce pluie

Qui, mollement,

Sans lacérer les fleurs admirables, les touchent ;

Comme eux, sans les cueillir, approchons-en nos bouches

Et que notre coeur croie, en baisant leur beauté

Faite de tant de joie et de tant de mystère,

Baiser, avec ferveur, délice et volupté,

Les lèvres mêmes de la terre.
Les insectes, les fleurs, les feuilles, les rameaux

Tressent leur vie enveloppante et minuscule

Dans mon village, autour des prés et des closeaux.

Ma petite maison est prise en leurs réseaux.

Souvent, l’après-midi, avant le crépuscule,

De fenêtre en fenêtre, au long du pignon droit,

Ils s’agitent et bruissent jusqu’à mon toit ;

Souvent aussi, quand l’astre aux Occidents recule,

J’entends si fort leur fièvre et leur émoi

Que je me sens vivre, avec mon coeur,

Comme au centre de leur ardeur.
Alors les tendres fleurs et les insectes frêles

M’enveloppent comme un million d’ailes

Faites de vent, de pluie et de clarté.

Ma maison semble un nid doucement convoité

Par tout ce qui remue et vit dans la lumière.

J’admire immensément la nature plénière

Depuis l’arbuste nain jusqu’au géant soleil

Un pétale, un pistil, un grain de blé vermeil

Est pris, avec respect, entre mes doigts qui l’aiment ;

Je ne distingue plus le monde de moi-même,

Je suis l’ample feuillage et les rameaux flottants,

Je suis le sol dont je foule les cailloux pâles

Et l’herbe des fossés où soudain je m’affale

Ivre et fervent, hagard, heureux et sanglotant.

À La Gloire Des Cieux

L’infini tout entier transparaît sous les voiles

Que lui tissent les doigts des hivers radieux

Et la forêt obscure et profonde des cieux

Laisse tomber vers nous son feuillage d’étoiles.

La mer ailée, avec ses flots d’ombre et de moire,

Parcourt, sous les feux d’or, sa pâle immensité ;

La lune est claire et ses rayons diamantés

Baignent tranquillement le front des promontoires.

S’en vont, là-bas, faisant et défaisant leurs noeuds,

Les grands fleuves d’argent, par la nuit translucide ;

Et l’on croit voir briller de merveilleux acides

Dans la coupe que tend le lac, vers les monts bleus.

La lumière, partout, éclate en floraisons

Que le rivage fixe ou que le flot balance ;

Les îles sont des nids où s’endort le silence,

Et des nimbes ardents flottent aux horizons.

Tout s’auréole et luit du zénith au nadir.

Jadis, ceux qu’exaltaient la foi et ses mystères

Apercevaient, dans la nuée autoritaire,

La main de Jéhovah passer et resplendir.

Mais aujourd’hui les yeux qui voient, scrutent là-haut,

Non plus quelque ancien dieu qui s’exile lui-même,

Mais l’embroussaillement des merveilleux problèmes

Qui nous voilent la force, en son rouge berceau.

Ô ces brassins de vie où bout en feux épars

A travers l’infini la matière féconde !

Ces flux et ces reflux de mondes vers des mondes,

Dans un balancement de toujours à jamais !

Ces tumultes brûlés de vitesse et de bruit

Dont nous n’entendons pas rugir la violence

Et d’où tombe pourtant ce colossal silence

Qui fait la paix, le calme et la beauté des nuits !

Et ces sphères de flamme et d’or, toujours plus loin,

Toujours plus haut, de gouffre en gouffre et

D’ombre en ombre,

Si haut, si loin, que tout calcul défaille et sombre

S’il veut saisir leurs nombres fous, entre ses poings !

L’infini tout entier transparaît sous les voiles

Que lui tissent les doigts des hivers radieux

Et la forêt obscure et profonde des cieux

Laisse tomber vers nous son feuillage d’étoiles.

À La Gloire Du Vent

– Toi qui t’en vas là-bas,

Par toutes les routes de la terre,

Homme tenace et solitaire,

Vers où vas-tu, toi qui t’en vas ?
– J’aime le vent, l’air et l’espace ;

Et je m’en vais sans savoir où,

Avec mon coeur fervent et fou,

Dans l’air qui luit et dans le vent qui passe.
– Le vent est clair dans le soleil,

Le vent est frais sur les maisons,

Le vent incline, avec ses bras vermeils,

De l’un à l’autre bout des horizons,

Les fleurs rouges et les fauves moissons.
– Le Sud, l’Ouest, l’Est, le Nord,

Avec leurs paumes d’or,

Avec leurs poings de glace,

Se rejettent le vent qui passe.
– Voici qu’il vient des mers de Naple et de Messine

Dont le geste des dieux illuminait les flots ;

Il a creusé les vieux déserts où se dessinent

Les blancs festons de sable autour des verts îlots.

Son souffle est fatigué, son haleine timide,

L’herbe se courbe à peine aux pentes du fossé ;

Il a touché pourtant le front des pyramides

Et le grand sphinx l’a vu passer.
– La saison change, et lentement le vent s’exhume

Vêtu de pluie immense et de loques de brume.
– Voici qu’il vient vers nous des horizons blafards,

Angleterre, Jersey, Bretagne, Ecosse, Irlande,

Où novembre suspend les torpides guirlandes

De ses astres noyés, en de pâles brouillards ;

Il est parti, le vent sans joie et sans lumière :

Comme un aveugle, il erre au loin sur l’océan

Et, dès qu’il touche un cap ou qu’il heurte une pierre,

L’abîme érige un cri géant.
– Printemps, quand tu parais sur les plaines désertes,

Le vent froidit et gerce encor ta beauté verte.
– Voici qu’il vient des longs pays où luit Moscou,

Où le Kremlin et ses dômes en or qui bouge

Mirent et rejettent au ciel les soleils rouges ;

Le vent se cabre ardent, rugueux, terrible et fou,

Mord la steppe, bondit d’Ukraine en Allemagne,

Roule sur la bruyère avec un bruit d’airain

Et fait pleurer les légendes, sous les montagnes,

De grotte en grotte, au long du Rhin.
– Le vent, le vent pendant les nuits d’hiver lucides

Pâlit les cieux et les lointains comme un acide.
– Voici qu’il vient du Pôle où de hauts glaciers blancs

Alignent leurs palais de gel et de silence ;

Apre, tranquille et continu dans ses élans,

Il aiguise les rocs comme un faisceau de lances ;

Son vol gagne les Sunds et les Ourals déserts,

S’attarde aux fiords des Suèdes et des Norvèges

Et secoue, à travers l’immensité des mers,

Toutes les plumes de la neige.
– D’où que vienne le vent,

Il rapporte de ses voyages,

A travers l’infini des champs et des villages,

On ne sait quoi de sain, de clair et de fervent.

Avec ses lèvres d’or frôlant le sol des plaines,

Il a baisé la joie et la douleur humaines

Partout ;

Les beaux orgueils, les vieux espoirs, les désirs fous,

Tout ce qui met dans l’âme une attente immortelle,

Il l’attisa de ses quatre ailes ;

Il porte en lui comme un grand coeur sacré

Qui bat, tressaille, exulte ou pleure

Et qu’il disperse, au gré des saisons et des heures,

Vers les bonheurs brandis ou les deuils ignorés.
– Si j’aime, admire et chante avec folie

Le vent,

Et si j’en bois le vin fluide et vivant

Jusqu’à la lie,

C’est qu’il grandit mon être entier et c’est qu’avant

De s’infiltrer, par mes poumons et par mes pores,

Jusques au sang dont vit mon corps,

Avec sa force rude ou sa douceur profonde,

Immensément il a étreint le monde.